jeudi 12 mai 2016

Nuit Debout : les impasses de la gauche radicale



Les « nuit-au-boutistes », comme il est merveilleusement convenu de les appeler, ont levé un espoir immense dans les milieux de la gauche radicale, à tel point que plusieurs de ses figures se sont raccrochés aux wagons de la révolte, avec plus ou moins d’entrain il est vrai. Reconnaissons au journal alternatif Fakir d’avoir lancé la mobilisation, suite à la grande manifestation du 31 mars contre la loi Travail, en s’installant place de la République et en organisant le soir même une projection du film de François Ruffin Merci patron ! Depuis ce jour, la galaxie des « nuit-au-boutistes » s’est déployée dans quelques grands centres urbains avec l’œil bienveillant des autorités publiques en général et du parti socialiste en particulier. On ne soulignera jamais assez la capacité des mouvements dits « révolutionnaires » à s’abriter sous la protection du système tout en continuant à hurler face à l’insupportable brutalité policière. De son côté, la machinerie médiatique s’est tout naturellement entichée d’une jeunesse en révolte qui rappelle les petites heures de mai 68, comme un léger courant d’air printanier. Enfin, la France allait avoir son Occupy wall street, son Podemos pour remobiliser une conscience de gauche quelque peu déboussolée par les options libérales du Parti socialiste. 

         On l’aura compris rapidement, Nuit Debout est une nébuleuse sympathique qui rappelle aux soixante-huitards qu’il y a encore des oreilles pour écouter les discours lénifiants de l’émancipation, désormais ouverts à toutes les chapelles revendicatrices. Et si les intentions sont tout à fait louables, soutenues en particulier par la détestation des professionnels de la politique et des obsessionnels de la croissance, les réalisations n’en restent pas moins anecdotiques : « réappropriation du politique par le bas », « circulation de la parole citoyenne », « dénonciation de l’Etat policier et patriarcal », etc.

Pourtant, les spécialistes de la révolution – ou des « moments révolutionnaires » dans le nouveau jargon anticapitaliste – sont accourus au chevet des nuit-au-boutistes pour leur prodiguer les recettes à suivre. On constatera une nouvelle fois que la majorité des intellectuels de la gauche radicale sont bien installés dans le paysage institutionnel dont il tire des revenus très confortables. Ainsi, Frédéric Lordon (directeur de recherche au CNRS) a harangué les jeunes foules à mettre par terre la « chefferie éditocratique » au nom d’un « souverainisme de gauche » enfin retrouvé. Prônant la sortie de l’euro, le retour aux Etats et l’essor d’une nouvelle démocratie, il est cependant difficile de comprendre comment cet appel à la souveraineté populaire se conjugue avec la régularisation de tous les sans-papiers. Pour sa part, Jacques Rancière (professeur émérite à l’université de Paris VIII)  se présente comme un simple « observateur extérieur » tout en incitant la jeunesse à suivre  ses petites leçons démocratiques : « cultiver le dissensus », « faire circuler la parole », « constituer la volonté d’un peuple », etc. La coqueluche des sciences politiques poursuit son propos par une remise en cause très classique du régime présidentiel et conclut par un slogan innovant : « De toute façon, c’est le Capital qui est la cause de tout ». Geoffroy de Lagasnerie (professeur à l’Ecole nationale supérieure d’arts de Cergy-Pontoise) est un peu plus circonspect face à un mouvement qui n’a pas encore compris, contrairement à lui, que les catégories fantasmatiques de « communauté », « citoyenneté », « espace public » appartenaient au passé. En tant qu’intellectuel de gauche, il souhaite bien sûr que la « mobilisation réussisse », étant lui-même attaché à la « prolifération des luttes et des contestations ». Quant à Emmanuel Todd (Institut National d’Etudes Démographiques. Récent auteur de Qui est Charlie ?), il avait déjà eu la prescience d’identifier l’ennemi principal sous les traits du « catholique zombie » à la suite des attentats du 11 janvier, il se réjouit cette fois-ci d’un mouvement qui s’attaque à une société placée « sous la coupe des vieux et des banques » – on appréciera la photo qui illustre l’entretien paru dans Fakir. Enfin, on sera gré à Alain Badiou de ne pas nous avoir donné une petite leçon de communisme révolutionnaire et d’accord avec Eric Hazan pour dire qu’« aucune insurrection ne se prépare place de la République »



         En tous les cas, Nuit Debout nous révèle, si besoin était, que la gauche radicale-institutionnelle se complait dans les recettes éculées de l’anticapitalisme et se nourrit du vieil imaginaire des années 1970. Certes, le logiciel marxien s’applique encore à un système entièrement centré sur le capital, mais est-il besoin pour autant de se laisser porter par les réflexes pavloviens des révoltes passées : contre le fascisme, contre l’Etat policier, contre les médias dominants. On sourira de la dernière bravade tant les médias officiels tombent à pâmoison devant la moindre attitude rebellocrate. Il est vrai que les intellectuels radicaux ne tolèrent que très difficilement le surgissement d’une autre parole que la leur dans l’espace public, surtout quand cette dernière prend des accents « réactionnaires » et reflète les attentes d’une partie importante des citoyens. Rancière parle d’ailleurs d’une véritable « contre-révolution intellectuelle » qui s’instille dans les esprits faibles pour y semer la haine. La rhétorique antifasciste n’est jamais très loin, aussi ridicule soit-elle, puisque certains antifas ont même trouvé le moyen de qualifier Nuit Debout de mouvement d’extrême droite ! Frédéric Lordon, toute rage sortie, s’est félicité de l’éviction de Finkielkraut de la place de la République tout en se fendant d’un message christique : « Nous n’apportons pas la paix ». On aimerait franchement le croire et interpréter avec Gaël Bustier le mouvement comme une espèce de contre-offensive culturelle, prélude à une révolte de grande ampleur. Mais il faut une fois encore se rendre à l’évidence, les appareils idéologiques d’Etat cher à Althusser sont entre les mains de soixante-huitards qui ont parfaitement su concilier discours libertaire et économie libérale.

         Enfin, il ne nous semble pas que l’aube révolutionnaire se lève place de la République. La fameuse convergence des luttes, pardon l’intersectionnalité des pratiques contre toutes les formes d’altérophobie, révèle plutôt l’intoxication des esprits par les formules en vogue, tout droit sorties du logiciel libéral-libertaire. L’insistance sur les discriminations en tous genres finit par rabattre l’égalité sur les plis de la diversité, encourageant la reconnaissance d’une multitude de droits individuels qui vont à l’encontre de la justice sociale. A cela il faut encore ajouter que les débats en la matière s’enlisent dans d’invraisemblables nœuds de paroles vaines : l’une des commissions féministes a par exemple déploré que les pratiques sexistes persistaient chez les nuit-au-boutistes et qu’en matière d’égalité il était finalement préférable de parler entre soi, à la suite de quoi une énième commission s’est formée pour dénoncer les propos discriminatoires des premières. Il faut dire qu’en matière de mixité sociale, comme le souligne le très représentatif Geoffroy de Lagasnerie, Nuit Debout reste un rassemblement de la « petite bourgeoisie blanche urbaine » qui se targue de parler au nom du peuple ou, plus précisément, des « communs » qu’ils sont en train d’échafauder. On imagine mal, en effet, les prolétaires qui triment toute la journée aller pactiser le soir venu, une bière à la main et entre deux sons de djembé, avec les ravis de la crêche contents de pouvoir s’exprimer librement. Les nietzschéo-deleuziens ont peut-être beau jeu de se délecter du surgissement des possibles révolutionnaires et du déploiement rizhomatique des subjectivités, mais l’événement censé déchirer la toile de l’histoire peine à faire surface. 


         Pour conclure, il faut également rappeler les oppositions entre les multiples factions gauchisantes qui ne savent plus trop sur quel pied danser à propos de l’Etat-nation. Il était d’avis général de dire que « l’Etat, c’était mal » mais voilà que Lordon en appelle à un « souverainisme de gauche » tandis que Lagasnerie se méfie au contraire des « curieux fantasmes d’appartenance et d’inclusion ». En tous les cas, ce retour du peuple ou encore ce désir de communauté nous semblent plus en phase avec les attentes citoyennes que l’éparpillement des luttes subjectives. Il reste que les solutions proposées ne sont guère entraînantes ; là aussi, les vieilles lunes de la démocratie participative et conviviale sont remises au goût du jour : mandat impératif, assemblée constituante, tirage au sort, etc. On le voit, les bonnes intentions en politique ne suffisent pas à faire un programme révolutionnaire. Tout du moins pour l’heure, car tout arrive à qui sait attendre.






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