lundi 28 octobre 2019

Portrait d'une inactuelle putain



Un beau jour Marie L. Barret a fait sécession : elle a divorcé, démissionné, quitté la capitale, s’est installée à la campagne dans le sud de la France pour s’y établir en tant que masseuse professionnelle. Vivant presque en autarcie grâce à son potager, son poulailler, elle a opté pour un mode de vie frugal, puis, progressivement, a choisi de se prostituer. " Ça a dévié " livre-t-elle pour toute explication, inscrivant ses « services » dans la continuité de son activité de relaxation. Une déviation qui aurait pu être un accident de parcours mais qu’elle a désiré poursuivre, et qu’elle assume sereinement, sans forfanterie. Cet ouvrage n’a pas d’autre ambition que de témoigner de la singularité d’une expérience : la sienne. Nous le savons : la prostitution, dans la plupart des cas, est un calvaire vécu par de pauvres femmes exploitées et maltraitées par une pègre mondialisée. Cette réalité est abondamment traitée par moult études sociologiques et reportages journalistiques, travaux sérieux et nécessaires, mais qui, pour justes qu’ils soient, ne proposent qu’une approche incomplète de cette profession, n’apprenant rien, par exemple, sur les hommes qui ont recours aux étreintes tarifées, et moins encore sur l’infime minorité des femmes qui, délibérément, a choisi ce travail.

Certes, l’exigence d’authenticité inhérente au témoignage n’est en rien gage de valeur artistique, elle peut néanmoins, par surcroît, générer des moments de littérature, et de la meilleure. L’exemple le plus célèbre est sans doute celui de Mars de Fritz Zorn. C’est souvent le cas ici. L’écriture, élégante et concise a pour vocation de mettre l’affect à distance ; c’est lentement que l’émotion, voire une certaine poésie, infusent le récit. Avant tout, Marie L. Barret a très à cœur, non sans ironie, de nous présenter la prostitution comme une profession ordinaire, laquelle nécessiterait savoir-faire, organisation et méthode : « je suis une prostituée gestionnaire et attentionnée qui vend un produit affectif de qualité. Voyez : je fais même de la publicité ! », poussant le défi jusqu’à citer Jaurès en exergue d’un de ses chapitres : « Le courage dans le désordre infini de la vie qui nous sollicite de toutes parts, c’est de choisir un métier et de bien le faire ».  La prostitution selon Marie L. Barret oblige à un permanent équilibre entre distance et empathie : il s’agit, tout en sauvegardant son for intérieur et sa vie privée, de plaire au client, de l’amener à croire qu’il est le seul, l’unique, le persuader qu’avec lui c’est différent, qu’il ne s’agit pas d’une passe comme une autre. Elle se protège alors par la pratique d’un stoïcisme, non pas hiératique, mais doux et souriant. Sa conception de la prostitution est inactuelle : non « productiviste » mais personnalisée, « incarnée » : Marie L. Barret ne s’intéresse aux corps que parce qu’ils sont habités. Sans paraître s’en rendre compte, elle réactualise la figure de la courtisane : avant tout, il faut savoir séduire, c’est-à-dire pratiquer l’art de « se produire comme leurre » (Baudrillard). La passe est une pièce de théâtre à laquelle le client doit croire et participer. Celle-ci doit aussi provoquer une métamorphose réciproque : ce sont « des exercices de transformation plus déroutants que ceux proposés dans des stages de développement personnel » d’où les nombreuses confidences qu’elle recueille à cette occasion. Elle n’est donc pas au diapason de l’actuel fatras porno-marchand qui pollue nos imaginaires : si elle se prête aux désirs de ses clients, très au fait des tendances et nouveautés de cette industrie, c’est néanmoins dans sa bibliothèque qu’elle reçoit ; et sur fond de musique classique qu’elle offre ses services. 

Ce récit est également inactuel car à aucun moment il ne s’empêtre dans des considérations politiques. Nous sommes tellement habitués à cette politisation de l’intimité que son absence, agréablement, surprend. Contrairement à ce que pourrait laisser supposer le titre, exécrable, de l’ouvrage, jamais Marie L Barret ne revendique sa condition de « femme libérée » : cela va de soi, elle est pleinement souveraine, son choix la regarde elle seule, même si elle a renoncé à en élucider les mobiles profonds. Il est sa « part d’ombre », expression banale qui pourtant nous livre l’essentiel : « Certes, cette part d’ombre a reculé, s’est trouvé circonscrite, confinée assignée, mais jamais éclairée entièrement : l’irréductible illusion de ma liberté, blessure originelle qui me marque et m’authentifie de son paraphe ».  Libres à nous d’y voir l’action irradiante de cet « infracassable noyau de nuit » cher à Novalis, que chacun porterait en soi ; il n’est pas non plus interdit d’y voir une preuve supplémentaire de ce qu’on appelait jadis péché originel. 

Comme le temps passe ! Nous devinons qu’un tel livre, bientôt, ne sera plus possible ; encore quelques décennies, quelques années peut-être, et son auteur sera accablée de menaces, de chantages, ou d’injonctions de la part des barbus, des néo-féministes et des militantes du genre. Marie L. Barrett est sursitaire et ne semble pas le savoir. Candide, elle s’étonne parfois : mais pourquoi donc sa profession n’est-elle pas assimilée à une simple annexe de l’économie de la relaxation et du bien-être? Et puis, « Une société humaine compte sur son vidangeur, sur son croquemort, sur son fossoyeur, sur sa prostituée et sur son bourreau : il en faut bien, pensent certains sans le dire, des exécuteurs des basses et des hautes œuvres. » Comme si elle ignorait que, de ce qui constitue la matière première de ces « basses œuvres » - la mort, le sexe - notre société ne veut plus rien connaître. Comme si elle ne savait pas que le désir masculin, en soi, était devenu criminel. Employant l'hideux vocable à la mode, on pourrait parler, la concernant, d’”hétérosexualité vintage” ou « old school ». L’expérience de Marie L. Barret semble déjà l’écho d’une autre époque, d’un autre monde. Elle paraît la rescapée d’un âge d’or lequel, comme tous les âges d’or, n’a jamais existé, un âge où  hommes et femmes ne seraient pas concurrents ou adversaires mais accepteraient paisiblement leurs différences jusqu’à leurs plus lamentables particularités. Cérébrale et méthodiquement débauchée, elle ferait songer presque à un personnage de Rohmer qui aurait beaucoup lu Pauline Réage ou même, à ses heures perdues, le marquis de Sade. Pour ses clients elle s’efforce de représenter un aperçu vers un ailleurs, d’improviser une sorte de conte de fées pour adultes. Ils lui en sont reconnaissants, la choyant, la couvrant de cadeaux et surtout, de compliments, chacun à sa manière, ainsi son client le plus taiseux, qui, pour unique parole, lui  adressa un jour : « Vous êtes mes seules vacances ».

Mais toute féerie est éphémère : souvent les clients s’épanchent, ce qui menace de fausser la représentation : « Le plus difficile, c’est de découvrir l’histoire d’une vie, recevoir l’intensité de leur chagrin même s’ils ne se plaignent pas, entendre leur découragement leur révolte, leur résignation, leur courage. » Ce récit propose de belles esquisses de portraits, une magnifique suite d’éclopés de l’âme et du corps. Il est question de misère sexuelle bien sûr, mais surtout d’existences dévastées par la solitude (accompagnée ou pas), meurtries par un corps défaillant, ravagées par l’abandon, les déceptions de toute sorte. Marie L. Barret sait poser un regard apaisé et lucide sur la sensibilité masculine, regard que nous n’imaginions même plus possible aujourd’hui tant les harpies castratrices ont fait de la littérature érotique leur chasse gardée. Pas de condescendance chez elle, au pire, une douce ironie ; pas non plus de rejet, même de ses partenaires les plus frustes (qui sont rarement ceux qu’on imagine) ; pour tous, une égale attention et curiosité. Au fond, ce livre est sa manière d’honorer ces hommes, « mes hommes » comme elle les appelle, « Ce défilé d’hommes, mon paradoxe amoral, lucratif et bienheureux ». Malgré la crudité tranquille de certaines scènes, on achève cette lecture non pas choqué, mais troublé. Troublé par ce regard, à la fois attentif et distant, mais toujours au plus près de ce que Nietzsche appela un jour : “… une certaine tendresse discrète et flegmatique ”.[1]

François GERFAULT


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[1]  Friedrich NIETZSCHE, Le Gai savoir, Oeuvres complètes tome II, éditions Robert Laffont, p.94

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