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lundi 10 décembre 2018

Des peuples, Une Nation

Le peuple ne s'est jamais aussi bien porté. Il se décline sous toutes les formes, on s'en réclame, on l'exhibe, on le fait défiler, on s'en revêt en toute occasion. La dernière collection automne-hiver du prêt-à-porter du peuple s'appelle « Gilet jaune ». On connaissait le bonnet phrygien, sa déclinaison médiévale puis plus récente des bonnets rouges. On avait aussi apprécié le sobre dépouillement des sans-culottes, puis la nudité inspiratrice de l'égérie de Delacroix, « qui ne prend ses amours que dans la populace, qui ne prête son large flanc qu'à des gens forts comme elle » (Balzac), avant que le rouge prolétarien ne vienne de Russie rhabiller la volonté du peuple. A chaque époque ses symboles : le gilet jaune de la sécurité routière est devenu le symbole d'un peuple qui conchie aujourd'hui le principe de précaution qui lui pourrit la vie à tout instant tout autant que la pédagogie dont on lui a trop farci le crâne. A chaque époque ses barricades : le peuple des gilets jaunes a d'abord dressé les siennes sur les ronds-points et les péages mais de jacquerie en révolte puis en révolution, la même question s'est implacablement posée à tous les Jacques Bonhomme meneurs de fronde : qu'est-ce que le peuple ?


        Au cours de l'Antiquité, les institutions de la démocratie directe se trouvaient enchâssées dans l'écrin protecteur d'une citoyenneté aussi exclusive que restrictive, innovation politique tenant autant aux réformes de Clisthène qu'au collier de l'esclave. A l'époque contemporaine, le problème de la représentation du peuple fut tranché par la terreur jusqu'à ce que l'avènement des systèmes représentatifs permette de formuler une réponse institutionnelle au dilemme impossible : comment représenter tous 
les peuples qui composent le peuple sans mettre en péril le système de représentation lui-même dès que surgit le moindre antagonisme susceptible de se transformer en conflit ouvert. Les Athéniens avaient tranché à leur manière : sur 300000 habitants, dix pour cent exerçaient une véritable liberté politique et au sein de ces dix pour cent, il n'est guère que ceux qui résidaient dans l'asty, l'espace urbain en lui-même, au sein du vaste territoire de la polis, l'Etat-cité grec, qui participaient réellement au jeu des institutions, dominé par l'influence des grandes familles telles que les Alcméonides. A l'exemple grec s'est opposé le modèle romain, élargissant la citoyenneté à mesure que les conquêtes étendait le territoire de l'empire, jusqu'à faire disparaître ce dernier et à remettre l'idée d'une citoyenneté universelle entre les mains de l'Eglise catholique.

       Confrontés à cette impossibilité historique de la représentation, les théoriciens du modèle représentatif, au tournant du XVIIIe siècle, ont eu à cœur de construire un système politique qui autorise à la fois la participation du plus grand nombre à la vie de la cité et de ses institutions tout en garantissant à tout un chacun le respect de ses libertés individuelles et la préservation de sa sécurité. Là où la conception antique présupposait une scission claire, que rappelle Hannah Arendt, entre le monde des contingences matérielles, dont le démos des citoyens peut se décharger à loisir sur la masse des esclaves, et le domaine de l’action et de la parole politique, apanage du démos, les philosophes du contractualisme consacraient l’entrée dans l’ère des régimes politiques modernes dans laquelle les sociétés sont des constructions artificielles s’affirmant comme des agrégats d’individus et non plus comme des entités collectives à la manière antique. Cela complique d'autant plus la tâche de ceux qui entendent théoriser le rapport entre « le » peuple et la nation. De cette nouvelle difficulté ressort un paradoxe contenu dans ce que l'abbé Sieyès nommait la « duperie nécessaire », soit la théorie de la souveraineté nationale, développée par Siéyès, dont il résulte que les élus représentent la nation tout entière et non pas le peuple et qu’ils peuvent donc exercer un mandat long et non impératif, et n’être guère contrôlés par leurs électeurs. De l’autre, la théorie de la souveraineté populaire, prônée par Rousseau et selon lequel, puisque toutes les décisions ne peuvent être directement prises par le peuple, l’élection de représentants du peuple est un pis-aller acceptable seulement si les élus sont considérés comme les commis du peuple : ils émanent nécessairement du suffrage universel direct, leur mandat doit être court, il peut être impératif, et ils doivent être étroitement contrôlés par les électeurs. En pratique, exception faite du référendum, c’est plutôt la thèse de la souveraineté nationale qui s’impose aujourd’hui en France, comme d'ailleurs aux Etats-Unis – on écartera ici le particularisme britannique et sa « fusion des pouvoirs ».


        Ainsi, comme le notait James Madison, constitutionnaliste américain, dans The Federalist Papers1, les institutions représentatives n'octroient pas le moindre pouvoir au peuple. Bien au contraire elles « recommandent son exclusion » pour la bonne et simple raison que « dans un tel système, il est fort possible que la volonté publique formulée par les représentants serve mieux l'Intérêt Général que si elle avait été formulée par le peuple lui-même. » Rousseau le remarquait avec amertume à propos du système anglais, issu de la Glorieuse Révolution, dont un Voltaire s'inspire volontiers : « Le peuple anglais pense qu'il est libre et il a tort ; il est libre seulement quand il élit les membres du Parlement. Dès qu'ils sont élus, il est esclave et il n'est rien. »2 Un siècle après lui environ, Tocqueville remarquera encore que « la République n'est pas le règne de la majorité, elle est le règne de ceux qui proclament qu'ils représentent la majorité. »3

         Ceux-là forment ce que Sieyès nomme une “profession particulière”. Et leur tâche n'est pas seulement de prendre et d'assurer le pouvoir à travers les élections, elle est aussi de le légitimer. Le pouvoir, nous dit ainsi Pascal, repose toujours sur l’illusion de la justice alors qu’en réalité il est la conséquence d’un rapport de force et maintenu en place par l’imagination. Le souverain a besoin de pompes et de cérémonie pour asseoir l’idée qu’il est légitime. Ainsi les magistrats ont-ils besoin de longue robe, les médecins de sévères lorgnons et les juges de bonnet carrés : « Nos magistrats ont bien connu ce mystère. Leurs robes rouges, leurs hermines dont ils s’emmaillotent en chaffourés, les palais où ils jugent, les fleurs de lys, tout cet appareil auguste était fort nécessaire, et si les médecins n’avaient des soutanes et des mules, et que les docteurs n’eussent des bonnets carrés et des robes trop amples de quatre parties, jamais ils n’auraient dupé le monde qui ne peut résister à cette montre si authentique. »
     
         Dans les nations modernes, la légitimité démocratique du pouvoir repose sur sur un certain équilibre entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, théorisé par Montesquieu à travers la séparation des pouvoirs. Cette légitimité repose aussi sur l'acceptation collective des règles du jeu électoral qui détermine une origine exotérique et non ésotérique au pouvoir dans les démocraties libérales contrairement aux Etats totalitaires. Mais la légitimation du pouvoir repose encore sur quelque chose qui n'est plus du ressort de l'ordre divin mais conserve tout de même une part de transcendance en puisant sa source dans le cadre historique et la geste particulière à chaque Etat-nation, déterminant, selon le mot célèbre de Renan, un passé et un avenir communs. Comme le souligne le philosophe Pierre Manent : « La pression homogénéisante, la destruction de tous les éléments intermédiaires entre l’individu et la nation fut peut-être plus marquée en France qu’ailleurs, mais le processus fut le même partout. Il est inséparable du devenir démocratique des sociétés modernes. Bref, le mouvement démocratique moderne est inséparable du mouvement national.» 


        Et ce mouvement national est aussi roman national, bien que l'expression fasse grincer de nombreuses dents et heurtent bien des sensibilités rationalistes. C'est pourtant ce roman national qui tient ensemble les peuples qui composent une nation. Et l'on prendra soin ici d'écrire les peuples, car en si chaque classe, courant politique, catégorie sociale ou ethnique développe sa propre conscience historique, il est impossible qu'elle puisse toutes ensemble prétendre à la légitimité, de la même manière qu'une seule d'entre-elle peut difficilement prétendre faire naître d'elle-même la légitimité à dominer toutes les autres. Cette légitimité ne peut passer qu'au tamis de la nation, et à travers elle au tamis de l'histoire, et elle est en même temps le produit d'un consensus incessamment reproduit par le jeu électoral, accepté sur la base d'un cadre de civilisation commun et garanti par des dirigeants qui doivent démontrer leur volonté de préserver ce cadre, ainsi que la liberté et le sentiment d'adhésion de celles et ceux qui y vivent. Quand ces éléments ne sont plus réunis, alors on voit à la fois les règles collectives être violemment contestées et l'unité garantie par le consensus national se fragmente alors à nouveau en divers groupes dont chacun peut se prétendre garant de la préservation d'un cadre de civilisation commun au nom de revendications particulières.

          C'est exactement ce qu'il s'est passé en 2017. Au ressentiment accumulé depuis plus de vingt ans à l'égard d'élites politiques incapables de reconnaître et donc de maintenir l'illusion du pouvoir à laquelle elles doivent pourtant tout, s'est ajouté lors des élections présidentielles la remise en cause des règles collectives de légitimation par le pouvoir lui-même. En clair, les élections ont été une vaste blague et tout le monde s'en est aperçu. En cela d'ailleurs, le “vote volé” lors de la consultation référendaire de 2005 à propos du traité constitutionnel européen avait été un précédent fâcheux qui avait préparé le décrochage auquel nous assistons maintenant. Et il a suffi qu'Emmanuel Macron, qui avait capté à son profit une partie des énergies liées au mouvement “dégagiste”, se révèle en dix-huit mois un monarque pris lui-même suffisamment au piège de l'illusion du pouvoir pour que le roi, soudain, se révèle nu aux yeux de tous.

         
La situation présente confronte tout un chacun, du politique au citoyen lambda, à la question on ne peut plus dangereuse qui ouvrait cet article : qu'est-ce que le peuple ? Car si le mouvement des Gilets jaunes se présente volontiers comme le peuple face aux élus, impuissants, cyniques et corrompus, de la nation, on ne sait pas, et les Gilets jaunes ne peuvent pas savoir eux-mêmes, quel peuple ils représentent pour la bonne et simple raison qu'ils en représentent plusieurs à la fois. Est-ce le peuple de droite, trahi par Giscard et la droite libérale en 1974 ? Est-ce le peuple de gauche, trahi par Mitterrand en 1983 ? Est-ce, comme le pense un éditorialiste, le peuple des petits entrepreneurs, des salariés et des artisans contre les “fonctionnaires et les privilégiés” ? Est-ce au contraire le peuple des fonctionnaires – ambulanciers, flics, profs, pompiers – qui ont eux-mêmes les meilleures raisons de se considérer comme le peuple en colère ? Est-ce encore le peuple des retraités qui protestent contre leurs retraites amputés ou celui des jeunes chômeurs qui accusent à bon droit les retraités d'avoir largement profité des Trente Glorieuses et de se comporter aujourd'hui comme les pires des égoïstes Les seules réponses qui aient été trouvées dans l'histoire pour résoudre la question du peuple furent celles de la démocratie antique, reposant sur l'esclavage, celle de la monarchie de droit divin et pour finir celle de la nation. Nous ne vivons plus ni dans l'Antiquité, ni sous une monarchie de droit divin. Il ne nous reste comme solution pour rassembler les peuples en un seul, que la nation. Mais une nation ne se décrète pas aussi facilement. Toute nation a besoin d'un moment fondateur comme d'une référence à un passé commun pour se constituer. Or, nos sociétés modernes semblent cultiver une indifférence pour leur passé qui est inédite dans l'histoire de l'humanité et nos élites, depuis trente ans, proposent avec la construction européenne non pas un acte fondateur mais une fuite en avant qui n'intéresse plus grand-monde en France et suscite même une détestation commune qui est l'un des rares ferments d'unité de cette contestation multiformes qui a surgi depuis plusieurs semaines. Comme le notait encore Pierre Manent il y a déjà six ans : « Ayant discrédité gouvernements corrompus et peuples paresseux, la gouvernance européenne rencontrera sa propre faiblesse intrinsèque, qui réside en ceci qu’elle n’offre aux citoyens que la perspective d’une course indéfinie à la poursuite d’un horizon toujours repoussé, sous le contrôle de critères arbitraires venus d’on ne sait où, administrés par des bureaucrates sans visage à la compétence de qui l’on est obligé de croire. » Fiction de gouvernement universelle régnant désormais sur une fiction de nation où la mesure du monde se réduit au Soi et à l'Entre-Soi malgré les antiennes inlassablement répétées à la gloire du "Vivre-Ensemble" auquel personne n'aura aussi peu cru qu'aujourd'hui. 



David Vela Cervera. Libertad guiando el Pueblo
 
          Puisque plus personne n'a envie de croire aujourd'hui en cela et en bien d'autres choses, il faudra qu'Emmanuel Macron déploie des trésors d'inventivité rhétorique pour convaincre cette nation sur le point de se fragmenter en plusieurs peuples qu'il est encore possible pour elle de retrouver un moment fondateur, de retisser un roman national qui lui permette de ressouder son unité. En est-il seulement capable celui qui s'autocélébrait comme le dirigeant de la start-up nation et qui voit en dix-huit mais toute une stratégie de com' arrogante et sa "pensée complexe" être balayée par une lame de fond venue tout droit des réseaux sociaux, symboles, d'une terrifiante efficacité, de la fragmentation des nations modernes en de multitudes de microcosmes qui font peuple chacun dans leur coin et dont les ambitions ou la colère s'échappent quelquefois de la cage numérique pour mettre au diapason le ressentiment ancien et puissamment ancré de tout un peuple qui aimerait bien refaire nation mais ne sait, pas plus que ses dirigeants, comment s'y prendre. 

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1 1787
2  Rousseau, Contrat social, liv. III, chap. XV.
3 De la Démocratie en Amérique. T. 1. 1835

vendredi 7 décembre 2018

Le péril jaune


         Il a eu le nez creux, Gérard Collomb. On voyait bien qu’il enfumait gentiment son monde en prétendant vouloir abandonner ses fonctions de Ministre de l’Intérieur pour retrouver ses chers Lyonnais. Tu parles Charles ! Elle n’est pas née de la dernière conférence pour le climat, la vieille colombe rusée, elle avait bien senti qu’il y avait quelque chose de vraiment pourri en Macronie, à tel point que les relents putrides d’un système en décomposition après seulement dix-huit mois de quinquennat refluaient à tous les étages de la maison mère et jusqu’à la place Beauvau. Le vieux briscard voyait bien que la « start-up nation » qu’il avait soutenue dès les premiers jours menaçait de déposer prochainement le bilan. Collomb avait déjà dû subir le cirque de l’affaire Benalla et des audiences parlementaires, il n’était pas question qu’on le prenne jusqu’au bout pour un pigeon. Vu la tournure prise par les événements, il était plus que temps de tirer sa révérence.

          Aujourd’hui Gérard Collomb doit pousser un grand soupir de soulagement, dans son bel hôtel de ville de la place de la Comédie, en observant le chaos de ce week-end sur l’avenue des Champs-Elysées, en regardant son successeur se débattre dans la pire crise qui se soit abattue sur l’exécutif depuis mai 68. Avec sa tête de second couteau d’une série de gangsters des années 80, la mâchoire carrée assénant des avis définitifs (« on a merdé sur la com’ ») tandis qu'il roule des yeux affolés en cherchant la solution qui ne vient pas, Castaner incarne à lui seul l’impuissance et la désorientation du pouvoir. A côté, Edouard Philippe semble un roc, c’est dire, tandis qu’Emmanuel Macron répond à la crise de la même manière qu’il avait géré l’affaire Benalla : par l’absence. Seules les piques de François Hollande, venu faire la roue auprès des Gilets Jaunes, ont pu tirer une réaction du président en déplacement au G20 de Buenos Aires. Depuis son retour en France, Emmanuel Macron s’est contenté d’une nouvelle petite boucle mémorielle sur les Champs-Elysées et d’un « Merci » twitté à la va-vite à destination des forces de l’ordre avant de se replier dans son palais pour y convoquer ses lieutenants. A peine le doux monarque au sourire radieux comme une centrale photoélectrique a-t-il condescendu à envoyer Benjamin Griveaux, sous-fifre parmi les sous-fifres, lâcher dédaigneusement qu’on n’allait pas changer de cap pour quelques ploucs énervés et deux ou trois vitrines cassées. Depuis que la crise des Gilets Jaunes a commencé à prendre des proportions vraiment inquiétantes, le plus inquiétant se révèle être le mutisme présidentiel face à la contestation montante. Peut-être Macron se rêve-t-il en De Gaulle disparaissant le 29 mai 1968 pour réapparaître et sonner la fin de la récré le 30 : « Français, Françaises, étant détenteur de la légitimité nationale et républicaine, j'ai envisagé depuis 24 heures toutes les éventualités... »


N'est pas De Gaulle qui veut. En attendant qu'on sache si Emmanuel Macron joue la montre ou est simplement en train de sucer son pouce en position foetale derrière son bureau, le gouvernement d'Edouard Philippe gère l'insurrection qui vient au doigt mouillé. Après avoir tenté d’assimiler purement et simplement le mouvement des protestations des Gilets Jaunes à « l’ultra-droite » après les manifestations du 24 novembre, la tactique adoptée après les ravages du 1er décembre et les images de l'Arc de Triomphe portant les stigmates des tags et des exploits des antifas et autres Black Blocs fut plus classique : distinguer manifestants et casseurs, de nouveau largement indifférenciés, et laisser monter l'angoisse dans l'opinion en promettant le chaos pour dissuader au maximum les gens d'aller manifester le 8 décembre. Les grands médias ont aussi changé de braquet. L'inénarrable Sylvain Boulouque, « spécialiste des mouvements sociaux », à peu près aussi compétent que Christophe Castaner au Ministère de l'Intérieur, n'a plus été invité sur les plateaux de BFMTV pour expliquer qu'une manif où l'on trouvait des drapeaux français était d'extrême-droite (à ce compte-là, la manif du 11 janvier 2015 est donc la plus importante manif d'extrême-droite de l'histoire de France).


Les antifas ont certes été rejoints samedi dernier, comme celui d’avant, par les cohortes hétéroclites de « l’ultradroite ». Face aux black blocs et autres ultragauchistes énervés, les groupuscules les plus divers se réclamant du GUD, de l’Action Française ou plus fréquemment du compte ou du groupe Facebook sur lesquels leurs membres paradent et se mettent en scène à loisir, étaient effectivement là pour aller cogner de l’antifa de la même manière que leur indispensable Nemesis se mobilisait pour casser du facho. Un camp ne saurait survivre sans l’autre. Chacun a besoin de l’autre pour alimenter son romantisme de la guerre civile et sa rhétorique de meute… aux dépens bien sûr de la cause qu’ils croient servir, qu’elle soit nationale ou au service d’une internationale fantasmée. Les deux servent ainsi utilement le pouvoir qu'ils croient contester. Les Black Blocs en décrédibilisant les mouvements sociaux dans lesquels ils s'invitent – au plus grand bonheur du gouvernement en place jusqu'à ce que les choses dégénèrent vraiment comme samedi dernier – et les excités d'ultra-droite en servant d'épouvantail politique bien commode, vieille recette qui fait toujours ses preuves. Après tout, Jean-Marie le père ne fut-il pas pendant des décennies le parfait instrument permettant à la pensée dominante d’asseoir médiatiquement son emprise et de passer outre tous les questionnements sur l’immigration de masse ou la validité du projet européen en brandissant à chaque fois l’épouvantail rêvé de ce Front National à la fois clownesque et infréquentable ?

Un dangereux chef de l'ultradroite à la manoeuvre

Les « quartiers », bien sûr, étaient aussi de la fête, pour participer au grand défouloir festif et à la distribution d'accessoires de téléphonie, Hi-fi et produits de luxe sur les Champs et au théâtre de Guignol ne manquaient plus que les apprentis révolutionnaires des facs et des lycées qui se sont bien rattrapés depuis. A l'université de Tolbiac, on s'est dit que ce serait une belle occasion d'achever de détruire ce qui ne l'avait pas encore été à l'occasion de Nuit Debout, et partout en France, des lycéens se sont sentis obligés de sécher les cours et accessoirement de tenter de cramer leur lycée. Dans tel lycée parisien, on brûlait sous les vivats la porte en bois, dont l'original, datant du début du XIXe siècle, avait déjà été endommagée et réparée à grands frais durant Nuit Debout. Dans d'autres établissements, on balançait dans la joie et la bonne humeur des bonbonnes d'acide ou des cocktails Molotov sur les flics. On notera d'ailleurs que ceux-ci sont bons à plaindre à la rigueur quand ils prennent les coups pour le compte du gouvernement qui les emploie pour protéger l'Arc de Triomphe mais qu'on leur tombe sur le rable dès qu'ils s'avisent d'arrêter 150 « jeunes » qui se baladaient, barre de fer ou bidon d'essence à la main en quête de quelque chose de plus à cramer pour se réchauffer le cœur. Face aux insoutenables images de ces casseurs en herbe agenouillés ou menottés contre un mur, un concert de pleureuses – journalistes ou politiques en mal de reconnaissance dégainant le tweet ou le statut Facebook larmoyant - s'est élevé pour dénoncer les « traitements inhumains » et se lamenter en choeur des malheurs faits par la police aux pôvres jeunes. Etrangement, pas une de ses bonnes âmes ne s'est émue plus que cela du fait qu'à Marseille, à Saint Exupéry, le lycée des quartiers nord, ce sont les dealers qui sont intervenus pour calmer tout le monde à coups de paint-ball en demandant aux profs de faire rentrer leurs élèves qui foutaient le bordel et dérangeaient le trafic de shit. « La prochaine fois qu'on revient, c'est pas avec des paintballs », ont prévenu ces honnêtes commerçants, eux aussi dérangés par la police aux méthodes inhumaines.

           Inutile ici de verser plus dans le pathos revanchard. D'autres s'en chargent déjà très bien. Rappelons seulement aux différents trous du cul qui hurlent comme des puceaux excités à la vue des flammes ou taguent « Vive le vent, vive le vent, vive le vandalisme » sur l'Arc de Triomphe qu’une des dernières manifestations sur les Champs-Elysées avait eu lieu le 11 novembre 1940. Ce jour-là, des étudiants, des lycéens, avaient décidé de braver l’occupant allemand pour aller honorer la tombe du soldat inconnu, rappeler la mémoire des morts de Verdun et protester contre l’invasion de leur pays. Ils furent arrêtés, torturés et pour beaucoup envoyés dans des camps dont la plupart ne revinrent pas. En souillant le monument, car le mot « souiller » est on ne peut plus juste, les pauvres types – et les pauvres filles, soyons égalitaires – qui s’en sont donnés à cœur joie samedi n’ont pas seulement insulté la mémoire de ceux qui crevaient dans les tranchées en 14-18, ils ont également insulté la mémoire de tous ceux qui ont payé le 11 novembre 1940 le prix du courage. Vive le vent, vive le vandalisme hein ?



Le mouvement des Gilets Jaunes ne se limite pas à ces opportunistes de la révolution, il traduit un ressentiment bien plus profond que les journalistes ou les politiques si habitués à servir la lacrymocratie semblent bien en peine de comprendre. Le génial Sylvain Boulouque, chercheur en sciences sociales qui est à la recherche ce que Stephen Hawkins fut à la course à l’aviron, avait raison sur un point : la France des Gilets Jaunes, c’est aussi en partie celle qui a dit non en 2005 au traité européen. En partie parce que les revendications des Gilets Jaunes, c’est aussi un peu tout et n’importe quoi, allant du salarié qui fait valoir à raison qu’à 1200 euros par mois on s’excuse de ne pas arriver à survivre en jetant 400 balles d’essence par la fenêtre par mois, jusqu’au retraité un peu plus aisé qui a du mal à comprendre que oui les Trente Glorieuses et la consommation effrénée, oui c’est bien fini. Mais le combustible le plus efficace de ce mouvement hétéroclite, dont un représentant apostrophait un Jean-Jacques Bourdin atterré pour lui hurler aux oreilles qu’ils reviendraient samedi prochain pour tout péter, c’est l’inertie, le cynisme et l’inanité des gouvernements qui se succèdent depuis trente ans. Après le machiavélisme et le clientélisme mitterrandien, l’attentisme et l’immobilisme chiraquien, la vulgarité sarkozienne et le pathétique hollandien ont tellement traîné la fonction politique et présidentielle dans la boue que le mouvement de révolte qui a pris corps ces derniers jours affirme avant tout un dégoût absolument radical de la classe politique dans son ensemble, ce que n’ont pas saisi les responsables politiques toujours prêts à revenir à la mangeoire, à l'image du très misérable François Hollande prêt à entamer une danse du ventre sur un rond-point devant trois Gilets Jaunes et un barrage filtrant pour revenir encore un peu sur le devant de la scène.


Le politique d’aujourd’hui se rapproche plus du junkie que de l’homme d’Etat. Inlassablement, il veut retrouver la sensation du premier shoot mais s’il déploie une fantastique activité et est prêt à toutes les bassesses pour retrouver le goût du pouvoir, il ne sait qu’en faire quand il le possède vraiment. On n’exonérera pas Emmanuel Macron de toute responsabilité, lui qui est arrivé au pouvoir par le miracle du dégagisme, d’une enquête du Canard Enchaîné et du goût malheureux de François Fillon pour les costumes de prix, et qui ne paraît lui non plus pas savoir quoi faire de la France maintenant qu'il est censé la diriger. Cette attitude présidentielle et l’incurie ministérielle ne peuvent qu'alimentent le nihilisme radical des Gilets Jaunes qui hurlent la détestation du politique, des syndicats et des médias tout ensemble. La fracture entre la « France périphérique » et ses élites est devenue une béance que rien ne semble pouvoir combler, et réunir les dirigeants des principaux partis d’opposition ou convoquer un débat à l’Assemblée nationale ne calmera pas la colère qui s'enracine profondément dans le malaise français dont parlait déjà Paul Yonnet en 1993.1 Et même si la révolution se fait encore attendre samedi 8 décembre et que les blindés de la gendarmerie circulant sur les Champs-Elysées dissuadent les « factieux » de pousser plus loin leur avantage, les nuages qui s'accumulent à l'horizon laissent présager d'autres tempêtes. Alors que l’Europe panse à peine les blessures de la crise de 2008, celle qui couve s’annonce plus terrible encore que la précédente, à en croire les économistes qui tirent sans succès la sonnette d’alarme. Parce que, conduits par un progressisme et un technocratisme aveugle, sourd et écervelé, les chefs d’Etat répètent inlassablement les erreurs du passé le plus récent sans prêter la moindre attention aux signes avant-coureurs d’un effondrement que personne ne peut raisonnablement souhaiter, sauf les « révolutionnistes » professionnels, tout à leur haine du flic et leur fantasme de guerre civile dont ils s'imaginent bien entendu qu'ils seront les héros. Nous pouvons bien sentir que nous venons d’entrer dans une nouvelle séquence qui n’est pas le « retour de la bête immonde » ou des « années sombres », comme nous l’ont répété jusqu’à l’écoeurement tous les Sylvain Boulouque que l’abêtissement et la pensée consensuelle ont produits depuis vingt ans. L’histoire ne repasse jamais les plats car elle a trop faim d’hommes et de peuples nouveaux. « D’autres civilisations sont mortes. Cette civilisation moderne, le peu qu’il y a de culture dans le monde moderne, est elle-même essentiellement mortelle. » Voilà de quoi nous avertissait Péguy, mort aux premiers jours du conflit de 1914-1918, et les imbéciles qui ont aussi insulté la mémoire sous l’Arc de Triomphe confirment de manière funeste sa prophétie.








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1Paul Yonnet. Voyage au centre du malaise français. Gallimard. 1993

mardi 4 décembre 2018

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dimanche 25 novembre 2018

Antimanifeste des Idiots


           Voici le deuxième numéro d'Idiocratie tout juste sorti des presses ! Ou plutôt le "numéro Moins Un", qui suit logiquement le précédent "numéro Zéro" dans une logique parfaitement rétrograde puisqu'en bons idiots, il nous semblait tout naturel d'aller symboliquement à contre-courant du sens de l'histoire et du progrès et d'affirmer que si les Idiots avait un slogan, ce serait bien plutôt le huysmansien "A Rebours" que l'appel au mouvement sans but que le marcheur élyséen voudrait imposer à sa "start-up nation", malheureusement pour lui peu décidée à lui emboîter le pas. 
                  Un grand merci aux lecteurs d'Idiocratie et à celles et ceux qui nous ont soutenu et nous permettent aujourd'hui de faire exister ce numéro Moins Un, en espérant que nous pourrons continuer à poursuivre longtemps le compte à rebours. Nous intégrerons prochainement au blog une application de paiement en ligne mais il est déjà possible de commander le nouveau numéro en nous écrivant à bienvenueenidiocratie@gmail.com. 
                  Pour fêter la sortie de ce nouveau numéro, nous reproduisons dans cet article "L'Antimanifeste des Idiots"publié dans le numéro Zéro ainsi que le sommaire du numéro Moins Un à la suite de ce texte. Bonne lecture !

                Vous pouvez commander les numéros ICI

Le numéro Zéro, parvenu aux antipodes grâce à une lectrice polynésienne

Dans son acception ancienne ( idiotès ), l’idiot, « inexpérimenté », « vulgaire », « malhabile », affiche la singularité de celui qui s’appartient en propre et contrevient aux normes et aux conventions sociales. Sous la plume de Thucydide prêtant à Périclès l’oraison funèbre de la première année de la Guerre du Péloponnèse, l’ἰδιώτης est celui qui, par son refus de participer à la vie politique, apparaît comme un corps étranger au sein de la cité sans toutefois en être banni : « Les mêmes hommes peuvent s’adonner à leurs affaires particulières et à celles de l’État ; les simples artisans peuvent entendre suffisamment les questions de politique. Seuls nous considérons l’homme qui n’y participe pas comme un inutile et un oisif. »


Au Moyen-Âge, le sort de l’idiot était plus enviable. On le considérait comme une sorte de porte-bonheur, un béni/benêt des dieux à qui échappaient les choses sérieuses de l’existence. Les temps ont changé. Lors de la dernière grande communion électorale nationale, l’insulte antique a été recyclée pour qualifier ceux qui, refusant de se soumettre à l’injonction du vote-barrage ou du « Front républicain », s’excluaient eux-mêmes du camp du bien et du vivre-ensemble. L’idiot démocratique se singularise par son refus de prendre au sérieux un système qui demande des comptes à ceux auxquels il rappelle pourtant la plupart du temps qu’ils ne comptent pour rien. Dans une civilisation qui s’est choisi pour emblème la perche à selfie et pour nouvelle religion le développement personnel, l’idiot, vulgaire, sans éducation, est devenu le coupable idéal. Il est de bon ton, pour tâcher de s’extirper de la post-modernité, d’opposer à son esthétique coupable et à ses valeurs fautives le diagnostic implacable des disciples de la post muraynité. On convoque donc l’auteur du XIXe siècle à travers les âges, père de festivus, pour baptiser la nouvelle trouvaille des chercheurs de papillons et entomologistes du monde des idées : l’homo reactus. Rien à voir avec un représentant supersonique de la post-humanité : l’homo reactus n’est qu’un avatar des « nouveaux réactionnaires » de Daniel Lindenberg, dont le bottin des infréquentables publié en 2002 fait l’objet de fréquentes mises à jour. Figure commode que cet idiot-reactus, imbécile rétrograde faussement ingénu qui décline la bêtise de festivus en mode conservateur ricanant, pendant droitier de « l’idiot utile » gauchiste, qui fait lui carrière au service de la guimauve bienpensante et du révolutionisme de salon. L’idiot au XXIe siècle est mangé à toutes les sauces, on se l’arrache, on le déchire, on le rhabille, on le rabote, on l’étiquette, pour le faire rentrer dans les inventaires que les génies de l’idiotie postmoderne enrichissent sans cesse de nouvelles catégories aux intitulés subtils.




Pourtant, l’idiot échappe toujours à ces captations savantes et glisse entre les pinces du sociologue qui ne parvient à épingler, dans le tableau des moeurs qu’il dresse face à lui comme un miroir, que les deux sortes d’imbéciles dont les légions encombrent les tiroirs du siècle : celui qui a la simplicité crétine de considérer le monde uniquement comme un décor à sa ( petite ) mesure et l’autre, plus ambitieux, qui se gonfle comme la grenouille de la fable, et voudrait faire passer pour de l’humilité son universelle prétention à mesurer le monde et tous les êtres du haut de sa surplombante fatuité. L’idiot, quant à lui un peu plus humble, a compris qu’enfermé dans sa pauvre carcasse et sa pauvre conscience, il était à son grand désespoir la seule mesure de tout ce qui disparaîtra un jour avec sa propre fin.

Conscient de ses limitations, l’idiot sent pourtant confusément que son existence ne se réduit pas à celle d’un chat domestique. Il reconnaît l’« inquiétante étrangeté » – l’unheimlich dont parlait Freud – d’un monde que nous croyons familier jusqu’à ce qu’il révèle à quel point il peut nous être étranger. L’écrivain Zo d’Axa avait créé un journal qui portait le beau nom de L’En-dehors pour traduire ce sentiment d’étrangeté vis-à-vis de la société. En dehors du monde qui l’enserre dans un ensemble de régulations aussi mortelles que bienveillantes, l’idiot ne sait qui de lui-même ou du monde est le plus idiot des deux. D’autant plus que le monde s’acharne à le convaincre, par la bouche de mille doctes experts que la raison du plus grand nombre n’a que faire des idiots solitaires. Pour les malheureux susceptibles de réaliser un jour que le roi du monde est nu, la modernité a conçu un ensemble de remèdes qui, de l’antidépresseur au développement personnel en passant par le tititainment, constituent des dispositifs de neutralisation bien plus subtils et efficaces que les archaïques systèmes de rééducation prévus par les défunts totalitarismes. Au vu des progrès accomplis chaque jour par la société des loisirs, et selon le grand idéal de la religion du management de soi qu’incarne parfaitement notre nouveau président, nous aurons bientôt la chance d’être des citoyens du monde, devenu un vaste camp de loisir pour les plus chanceux et un vaste champ de bataille pour les autres. Les idiots qui prétendront encore ne pas vouloir comprendre les règles du jeu ne seront sans doute pas les bienvenus dans la grand idiocratie globalisée.

Dans son film Idiocracy ( sorti en 2006 ), le cinéaste Mike Judge imagine les aventures d’un quidam moyen ( Joe Bauers ) qui, après avoir subi une expérience de cryogénisation, revient à la vie aux alentours de l’an 2500 et se révèle être la personne la plus intelligente d’une société devenue complètement abrutie. Il découvre alors ses congénères balbutiant une novlangue sans aucun relief, s’adonnant à une consommation débilitante, se goinfrant de malbouffe, s’excitant devant des séries et des jeux télévisuels plus indigents les uns que les autres, s’esclaffant à la moindre suggestion sexuelle. En l’an 2500, le plus grand succès cinématographique s’intitule Ass : ses spectateurs peuvent admirer un cul filmé en gros plan produire des pets pendant deux heures.




Idiocracy n’a pas marqué l’histoire du septième art. Cette comédie « hénaurme », basée sur la très controversée théorie du dysgénisme, suppose que les êtres humains, toujours plus assistés par une société de consommation qui pourvoit à tous leurs besoins et anticipe tous leurs désirs, ont graduellement abandonné l’usage de leur cervelle, devenue un élément plus inutile que leur estomac ou leurs organes reproducteurs. Le trait est forcé, le propos outré, certes, mais nous sommes pourtant déjà entrés depuis longtemps dans le règne de l’idiocratie mondiale. Dans ce régime d’un type nouveau, avenir radieux du genre humain, l’idiotès découvre que ses capacités de raisonnement moyennes et sa maîtrise acceptable du langage articulé sont des handicaps dans une société où la satisfaction de soi est devenue le nouveau bien commun et l’abrutissement béat le socle d’un nouveau collectivisme.

Dans cette société du plaisir de masse où le bonheur est normé, contrôlé, étiqueté, il est l’heure de nous remémorer le visage ébahi de l’idiot qui regarde le monde passer. Dostoïevski s’interrogeait déjà en 1869 : « Est-ce que mon fantastique Idiot n’est pas la vérité même, et la plus quotidienne ? » Dans son célèbre roman, un jeune noble épileptique navigue dans les eaux troubles de la haute société russe avec le coeur léger et l’âme simple d’un fol-en-Christ. Bientôt la risée des aristocrates sournois, des fonctionnaires fielleux et des ivrognes aigris, le prince se reconnaît dans le miroir que les autres lui tendent : un idiot que sa singularité relègue aux marges de la bienséance. L’ambivalence profonde du personnage de Mychkine déroute le lecteur. Mychkine est-il vraiment cet idiot qui ne comprend rien, qui ne voit rien du monde qui l’entoure et qui se fait berner par son entourage ? Ou au contraire est-ce tout simplement le monde qui l’entoure qui est irrémédiablement incompréhensible, définitivement perdu, fondamentalement idiot ? L’amour transporte le prince auprès des âmes fragiles, comme la princesse Nastassia Filippovna, qu’il cherche naïvement à libérer, mais sa destinée est semblable à une partition écrite à l’avance, prise dans les noeuds des conventions sociales et menant fatalement aux limbes de la folie. Avant de sombrer pourtant, il aura réussi à faire passer entre les murs fissurés du monde un peu de la lumière des libres esprits. Le prince Mychkine de Dostoïevski enseigne une autre forme d’idiotie, une idiosyncrasie salvatrice, face à l’idiocratie régnante : celle qui consiste à se déprendre de soi-même et du monde dans lequel on s’incorpore, pour mettre à nu une réalité dont l’être singulier est le reflet premier et le témoin privilégié. Ce n’est pas une révolte contre l’ordre établi mais plutôt une façon d’être, un état d’esprit, qui permet de faire un pas de côté, de reprendre liberté et de goûter à la vie.

L’autre grande figure de l’idiot céleste est assurément celle de Don Quichotte de la Manche. Accompagné de son fidèle écuyer Sancho Panza, le chevalier à la Triste Figure se met en tête de défendre la veuve et l’orphelin sous l’autorité du Dieu Très Haut, et au nom de son amour à jamais enfui : la Dame Dulcinée du Toboso. « Il s’agissait de la plus extraordinaire forme de folie qui puisse entrer dans une pensée qui divague », nous dit Cervantès, celle d’aller par la voie étroite de la chevalerie errante chercher l’aventure afin de ressusciter l’âge d’or. Les quelques victoires acquises par le fait d’un heureux hasard ne suffisent pas à compenser les défaites homériques dues au vertige de l’illusion, mais l’« écorché-figure » y trouve toujours son compte, dans un temps où il suffit de « laisser la fortune rouler par où ça passera le mieux ». Ainsi, les épreuves, aussi absurdes soient-elles dans un monde à l’envers, sont toujours l’occasion d’un poème chevaleresque, d’une chanson paillarde, d’une ode amoureuse. L’idiot en armure, guidé par son étoile et vilipendé par ses contemporains, se livre à une bataille sans fin pour sauvegarder l’un des dons les plus précieux que les cieux aient fait aux hommes : la liberté. Et quand Sancho Panza boit jusqu’à perdre raison, il sait remercier son compagnon de boisson comme il se doit : « Ô fils de pute, le grand voyou, comme il est catholique ! » Il ne lui reste plus qu’à méditer, la tête renversée dans le fossé, les paroles de son maître atteint de folle ignorance : « On peut dire de la chevalerie errante exactement ce qu’on dit de l’amour, qu’il rend toutes choses égales ».




Le prince Mychkine, Don Quichotte, etc. on pourrait multiplier les figures exemplaires de l’idiot et tenter de poser les jalons d’une doctrine parfaitement idiotique. Ce serait une impasse. Il appartient, en vérité, à chacun de se remémorer les rencontres, parfois réelles, souvent discrètes, toujours impromptues, des êtres qui ont dessiné les reliefs d’un autre paysage, plus étranges et ciselés, que ceux de la société plane et monotone. Partout, en vérité, Dieu se glisse dans les habits du pauvre homme pour se manifester ; partout, il est rejeté comme le dernier des idiots. En terre d’Islam, les fols-en-Christ prennent les apparences des « gens du blâme » ( malati ) qui cachent leur proximité avec le Très Haut par un comportement extravagant et absurde. Volontiers sacrilèges, ils subissent la moquerie des foules et la foudre des autorités. Certains vont même jusqu’à affirmer que seule la volonté divine, jalouse de cette proximité, les oblige à vivre comme des mendiants et des vagabonds, rejetés de tous. Ainsi malmené, pourchassé, exilé, Machrab erre dans toute l’Asie centrale pour déclamer, sous les traits du derviche itinérant, du conteur public ou du poète anonyme, des mots d’amour fou qui scandalisent les oreilles prudes. En Perse, Omar Khayyam tourne en dérision les impostures politiques et religieuses pour « chanter le vin qui fait jaillir des lèvres qu’il arrose, la vérité ». Guidé par les astres, toujours au bord de l’ivresse, il court également les routes pour y dénicher la « minute de joie » qui renverse l’homme d’amour, de l’autre côté de la réalité. Les célèbres idioties de Nasr Eddin Hodja atteignent également le sublime en Turquie. Souvent présenté comme un « demeuré », Nasr Eddin se joue de la raison malicieuse pour mettre les hommes dans des situations cocasses et leur rappeler – à toutes fins utiles – la réalité passagère des choses, la sonorité fragile des paroles prononcées. Tous ces « hommes du blâme » cachent derrière le masque de la folie une réalité qui échappe à toutes les catégories établies, révélant par-là même la singularité absolue de l’être. En Chine, les sages taoïstes ne cessent de mêler l’extravagance et la vulgarité pour mieux se moquer des conventions sociales et laisser ainsi le long fleuve du Dao sortir de son lit. Li Po, le vagabond céleste, s’interroge sous la lune blême, après une journée d’ivresse : « Les portes sont maintenant refermées sur de la poussière jaune/alors pourquoi ne pas boire ?/les hommes d’autrefois, où sont-ils aujourd’hui ? » 

Partout dans le monde, des fraternités invisibles se sont constituées dans les contreforts de la société. On prendra garde pourtant à ne pas vouloir déduire de ces exemples idiotiques une formule étroite de la bonne vie. Un trait paradoxal de notre siècle est qu’il vomit la pensée tout en vénérant l’esprit de système. L’idiot n’a pas de système, sa nature est idiosyncratique. Dès lors, quel sens peut-il y avoir à rédiger un manifeste des idiots ? Aucun, avouons-le, c’est un jeu qui consiste à jeter par-dessus bord les petites tenailles du quotidien pour mieux piquer, en retour, le corps obèse du monde. Esquisser quelques pirouettes mentales et laisser à chacun sa liberté d’être avec la secrète espérance que les points épars de chaque citadelle dessinent les contours d’un lieu immobile, d’une île invisible, pourquoi pas d’une confrérie des idiots. Rien ne nous interdit d’imaginer le portrait d’un funambule qui se faufile dans la gigantesque toile industrieuse de l’existence pour, ici ou là, en desserrer une couture. Comme disait le simple d’esprit, Albert Cossery, « la moindre petite bombe qui éclate quelque part devrait nous réjouir, car le bruit qu’elle fait en explosant, fût-il à peine audible, dissimule le rire d’un ami lointain ». Avec cette revue qui vient figer sur le papier l’expérience un peu chaotique d’un blog tenu cahin-caha depuis novembre 2011, nous avons tenté de faire sauter quelques bombinettes dont le bruit ténu nous réjouit comme celui des rires amis. Un soir de novembre 2011, deux idiots se sont retrouvés au comptoir d’un bar bien connu des oiseaux de nuit rennais, dont le nom, un peu idiot lui aussi, symbolise à merveille le petit grain de folie qui a toujours circulé en roue libre dans la cervelle d’une partie des habitants de cette ville. L’intuition première était de fonder un blog, qui se serait appelé « massacre présidentiel » afin de commenter les élections de 2012. Le degré de désolation auquel nous a amenés le carnaval présidentiel qui donna la victoire à François Ier, l’unanimisme médiatique et l’ampleur de l’entreprise de débilitation générale nous ont convaincus d’élargir le champ d’action afin de taper tous azimuts, bref, de devenir des blogueurs idiocrates qui suivraient quelques règles simples : la première étant de privilégier toujours le pluralisme des opinions, auquel l’époque semble allergique, la deuxième de refuser si possible de personnaliser le blog et de signer les articles pour aller à contre-courant de l’envahissante culture de l’exposition de soi promue par l’internet 2.0, la troisième, enfin, de ne pas manquer d’émailler nos analyses forcément prétentieuses et nos déclamations vaines de ricanements irritants et potaches qui rappellent toujours qu’Idiocratie reste un repaire d’idiots.




Le quinquennat Hollande nous a donné amplement matière à faire vivre ce blog et le cirque Pinder des dernières élections présidentielles nous a montré que l’idiocratie avait encore de merveilleux jours devant elle. Après six ans de bons et idiots efforts, nous avons décidé de poursuivre l’aventure de manière tout aussi aléatoire sous la forme d’une revue dont la publication permettra de fixer sur le papier la voix de toutes celles et tous ceux qui ont bien voulu nous confier leurs articles ces dernières années, et que nous remercions d’être encore présents dans les pages de ce numéro et dans ceux qui suivront. Nous tâcherons de rester fidèles aux principes énoncés à la création d’Idiocratie : au royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Dans un monde devenu fou, les idiots sont bénis. Pluraliste et interdisciplinaire, cette revue a pour seule raison d’être de parler de tout sans rien s’interdire, à tort et à travers, mais pas toujours de travers, comme seuls les idiots savent le faire.