samedi 18 février 2017

Mauvaise nouvelle pour les idiots : l’idiocratie est une bonne nouvelle


La conversation est ouverte entre MauvaiseNouvelle et Idiocratie ! Une joute courtoise  ? Non un zinc bavard tout au plus.

MauvaiseNouvelle : Nous pourrions commencer par nous interroger sur les deux noms de nos sites et notre volonté d'avoir créé ces sites. Je perçois pour ma part, que ce soit dans le nom d'Idiocratie ou de Mauvaise Nouvelle la volonté de révéler toute l'ironie du temps. L'ironie du sort est pour moi le seul et unique moteur à toute narration. Tel est Dieu qui finit cadavre, et tel est cadavre qui devient nourriture. L'arroseur arrosé redevient arroseur. C'est en percevant l'ironie nichée dans notre monde que nous pouvons encore muter ce dernier en écrits, faire en sorte qu'il se livre. C'est aussi une façon pour nous d'y échapper, de ne pas être assimilé à la vulgarité qui nous inonde. Son pathétique mélodrame ne nous ferait réclamer qu’une consolation. Je revendique la tragédie. Je m'interroge cependant toujours sur ce qui nous pousse à vouloir exister dans cette gigantesque marge qu'est Internet, à épouser cette vanité. A écrire dans l'océan pour des surfers...


Pourquoi s'inscrire dans cette gratuité qui consiste à écrire à la face du monde? Moi, j'en ressens la nécessité tout comme le pathétique. Le fait de faire de l'ironie sur l'ironie nous permet cependant parfois d'échapper à notre propre mélodrame... Le ridicule nous sauve. Je perçois néanmoins une différence de ton induite par les deux titres : Idiocratie et Mauvaise Nouvelle. Je discerne d'avantage de légèreté dans Idiocratie et une certaine gravité dans mon titre. Quand on se veut l’apôtre de la mauvaise nouvelle, c'est certain que l'on doit pêcher par excès de sérieux. Je peux me le reprocher sans parvenir néanmoins à y échapper. Je suis l'écorché vif qui tâtonne dans le poisseux, l'ado mal dégorgé qui croit encore écrire pour la gloire de Dieu et le salut du monde... Et je regarde le mot Idiocratie tantôt avec envie, j'aimerais bien narguer le lecteur, et tantôt avec dédain. Je me rassure alors en me disant que ce mot d'Idiocratie ne peut abriter que des dandy réactionnaires qui jouissent paisiblement de la mauvaise marche monde, retiré dans leur leur marge à s'enfumer tout seul. Et je construis une icône du combat du Dandy contre le Saint. La vérité est outrancière et le Saint est un fou, et nous et nous et nous... Pourquoi se donne-t-on tant de mal ?

Idiocratie : Il est amusant de commencer par comparer les noms de nos deux blogs. Celui d'Idiocratie est né de la perspective d'une mauvaise nouvelle, dans la phase finale de la fin de campagne 2012, qui nous annonçait la confrontation de deux médiocrités politiques. De là est né d'abord le nom Idiocratie. Constat simpliste fait sur un coin de bar, vers deux heures du matin, un soir d'octobre 2011: "nous voilà en plein dans le règne des idiots, de l'idiotie, de l'idiotie satisfaite." Voilà quelle était notre épiphanie inversée, l'annonce de la désincarnation finale du corps politique, la mauvaise nouvelle accueillie par les rires et les sarcasmes de deux idiots qui n'ont rien trouvé de mieux que de décider d'en faire un blog et de le baptiser en hommage à une comédie américaine imaginant un monde futuriste livré à la célébration de la bêtise.

Mais si la création du blog Idiocratie correspondait a un besoin d'exutoire, nous ne pouvions nous restreindre à limiter son existence à l'enflement et au désenflement du soufflé électoral. Au fil du temps et des articles dont, comme dans Mauvaise Nouvelle, nous avons décidé de ne pas limiter les thématiques, c'est une autre identité d'idiot(s) qui s'est progressivement affirmée. L’idiot revendique donc de manière délibérée son particularisme étriqué et son droit à tourner en dérision l’interdiction qui lui est signifiée d’être idiot et à refuser l’injonction qui lui est faite de sacrifier son particularisme à la Grandeur de l’Universel. Au Juste descendu de son Olympe pour lui reprocher son simplisme et son entêtement, l’idiot répond simplement : « moi aussi j’irai un jour vivre en Théorie, parce qu’en Théorie tout se passe bien. » Profitant de la position du fou qui est celle du blogueur en termes d'échec, nous avons décidé néanmoins de garder en tête la sage maxime de Chesterton « La légende est en général l’œuvre de la majorité des habitants d’un village, qui sont sains d’esprit. Le livre d’histoire est en général écrit par le seul homme du village qui soit fou. » Ce qui nous amenait tout à la fois à considérer que la position du fou est bien pratique pour tracer des diagonales au travers de la linéarité désespérante de la majorité et échapper, comme tu le dis, à sa vulgarité désespérante, mais à nous souvenir également que de la légende ou de l'histoire nous n'avions pas décidé après tout quelle était la plus vraie. Nous devions donc nous contenter de jouer le rôle des idiots à la naïveté clairvoyante ou à la lucidité idiote, comme le Prince Mychkine de Dostoïevski (dont le réalisateur russe Yuri Bykov vient de donner une illustration surprenante il y a peu avec le film L'Idiot !  - "Dyrak !" dans le titre original qui signifie plutôt "connard !" en russe) et nous rappeler dans le même temps que les idiots ne reste que des idiots dont internet charrie le torrent, comme le monde jette les imbéciles les uns contre les autres comme le dit Bernanos. Constat qui a imposé une sorte de règle non-dite et implicite: au pays du web 2.0 extraverti au possible, les Idiots ne signent jamais leurs articles, règle suivie avec malice par quelques invités, ce qui a poussé quelques lecteurs fidèles à s'agacer: "on ne sait jamais qui écrit quoi chez vous". Et c'est tant mieux...Que l'icône métamorphe de l'idiot prennent ainsi tour à tour les traits du dandy réactionnaire, du conspirateur pour rire ou du polémiste à la petite semaine puisque plus on est d'idiots et plus on rit !

MauvaiseNouvelle : Plus on est d’idiots et plus on rit, et plus on est d’apôtres de la mauvaise nouvelle, moins on se sent le bienvenue dans sa famille, son pays. Contrairement aux idiots, ceux que nous convions sur MN sont appelés à signer de leurs noms et même à assumer leur tronche. Des pseudos viennent bien souvent à la rescousse de cette mise à nu demandée. Nos invités interviewés sont incorporés à ce bataillon, assimilés à des contributeurs et donc à ces apôtres de la mauvaise nouvelle. Il y a comme une volonté de les salir, comme nous avons eu celle d’incarner des sortes de suicidés éternels comme dirait Hermann Hesse. Nous voulons qu’un maximum soient vu comme des oiseaux de mauvais augure de la part des leurs. Pour dire la vérité, je suis obsédé par ces fresques appelées « danse des morts » que l’on trouve dans certaines églises, comme à la chaise dieu. Il s’agissait d’intercaler tous les archétypes de la société avec des squelettes. Le principe était, en période de passage de la grande faucheuse, de la mort noire, de montrer avec ironie l’égalitarisme dans lequel nous plaçait la mort. L’annonce de la mauvaise nouvelle, ce n’est rien d’autre que cette danse des morts, rien d’autre que placer le squelette de chacun dans le miroir dans lequel il se mire et se recoiffe. Et c’est malgré tout une danse, car il ne faudrait pas tomber dans le pathétique tout de même ! J’avoue même jouir d’annoncer la mauvaise nouvelle, j’avoue cultiver ce malin plaisir à gâcher la fête, dans cette société arrivée en fin de soirée, comme l’hurluberlu qui a le vin triste et fait chier tout le monde avant l’aube. C’est l’after-triste que l’on réserve pour tous. Mais ce choix d’être le trouble fête des « satisfaits du temps présent » implique automatiquement un sacrifice : nous et ce qui osent nous côtoyer, s’approcher de nous. Les idiots ?... Nous sommes contagieux, Mauvaise Nouvelle ne demande qu’à se propager comme la rumeur. Notre mur de contributeurs est un mur de chasse, quasiment un cimetière, une collection de squelettes que nous intercalons avec nos lecteurs. Et dire que repus de cet esthétisme romantique, nous osons affirmer que l’annonce de la mauvaise nouvelle est utile au salut du monde… Nous sommes donc certains de nous tromper alors que les idiots peuvent peut être encore avoir raison.




(à suivre...)

mercredi 15 février 2017

Les primaires, la belle fumisterie populaire !



C’était entendu, les primaires devaient constituer une innovation déterminante dans le paysage politique d’une France toujours en retard; un progrès démocratique indéniable, la preuve irréfutable qu’on laissait les gens enfin s’exprimer. Quelques semaines après la fin du grand cirque, le nouveau dispositif apparaît pour ce qu’il a toujours été : une arnaque de haut vol. Mais attention tout de même à bien prendre conscience des enjeux : on n’évolue pas ici dans la grivèlerie de bas étage ou l’embrouille de brocanteur, c’est de la belle entourloupe dont il est question, c’est de grand art dont on vous parle messieurs-dames, pas d'un vol à la tire mais bien du braquage du siècle : celui de trente millions d’électeurs. 


Dans l’un de ses ouvrages, Bertold Brecht raconte une belle histoire qui fait beaucoup penser aux primaires. Il était une fois en Chine un empereur très impopulaire confronté à une grave crise agricole qui jetait dans la famine la moitié du pays. Face au mécontentement du pays, l’empereur décida alors d’organiser un grand concours d’éloquence auquel il invitait à participer tous ses sujets. Le concours remporta immédiatement un vif succès tant chacun était soucieux de démontrer son talent et sa supériorité sur ses rivaux, tant et si bien qu’on ne parla bientôt plus du tout de la famine mais seulement du concours d’éloquence et que l’empereur put habilement sauver sa tête. Les choses se sont peut-être passées différemment au royaume de France ; François Hollande n’a pas réussi lui à sauver sa tête, pas plus que celle de son remuant disciple, le bouillant Manuel. Il aura toutefois réussi un beau tour de passe-passe pour tenter de sauver une dernière fois la République des copains en pleine déliquescence.

Ainsi, il était une fois un pays dont le président était si impopulaire qu’il décida de ne pas se représenter devant les urnes de peur de se prendre une veste magistrale. En son propre parti, de vils frondeurs avaient décidé d’organiser un concours d'éloquence pour désigner son successeur. Le favori du président fut battu et les urnes désignèrent le leader des frontistes rebelles comme vainqueur. Dans le camp adverse, chez LR, on avait évincé en grande pompe un autre ex-président et un vieil éléphant fatigué pour désigner un frais poulain plébiscité par les gogos conservateurs qui en faisait leur champion. On allait voir ce qu'on allait voir, le changement ce devait être maintenant. On a vu.


Alors que la panique gagnait le navire socialiste, fuyant de toute part, il a suffit que François Hollande se choisisse un nouveau favori en la personne d'Emmanuel Macron et que Bercy téléguide une petite enquête de moralité sur le nouveau Monsieur Propre de LR pour que toutes l'armure scintillante de François Fillon vole en éclat. A deux doigts de la mise en examen, Fillon qui ne comprend même pas ce qu'on lui reproche, tant ces pratiques sont répandues chez ses confrères, risque d'exploser en plein vol, laissant la place au prestidigitateur Macron qui saura peut-être se frayer un chemin jusqu'au premier tour avant d'émerger en sauveur de la République au second face à Marine Le Pen...« C'est la revanche de Dreyfus », braillait Maurras à son procès. « Et ben voilà celle de Jospin », ricane Hollande dans son bureau. Mais pas si vite. N'oublions pas, perdus dans les arcanes du complotisme électoral, enivrés de machiavélisme et fascinés par l'arithmétique du pouvoir qu'il reste une inconnue à gauche : Benoît Hamon, vainqueur des primaires de la « belle alliance populaire ».

Attendez pardon, qui ça ? Benoît qui ? Vous parlez du petit mec aux oreilles décollées avec son revenu universel ? Soyons clairs, il n'est peut-être pas aussi fusillé que Fillon mais sa victoire ne vaut pas mieux que celle de l'homme aux sourcils en forme de parachutes (dorés). Fillon a remporté une victoire éclatante en surfant sur la détestation de Nicolas Sarkozy. Benoit Hamon a, lui, vaincu sans gloire contre des tocards détestés dans leur propre camp, au cours d'une primaire en comité restreint que la Haute Autorité du PS s'est échinée à présenter comme un succès populaire mais dont il a fallu traficoter de façon pathétique les chiffres de participation pour hisser l'événement au-dessus d'un match de division 2 en termes d'intérêt populaire. Benoît Hamon peut rouler des mécaniques mais pour le moment il est le roi de la mare au canard et son concurrent direct, Jean-Luc Mélenchon, reste le boss du marigot d'en face, autrement plus remuant. 


Comme à droite précédemment, les électeurs de gauche se sont fait plaisir au cours de leurs primaires en élisant « le candidat de la vraie gauche », celui qui va « régénérer idéologiquement le PS ». Pourtant, à lire un programme à peu près aussi vide qu'un manifeste de Nuit Debout, on devine qu'Hamon ne va pas régénérer grand-chose. Volet économique : zéro. Affaires étrangères : absentes. Perspectives : fumeuses. La seule bonne idée dont on peut créditer Benoit Hamon est celle de la prise en compte de la destruction du travail par l'automatisation des tâches dans les sociétés post-industrielles. Pour résoudre la difficulté, Benoit Hamon propose de créer un revenu universel sans conditions pour les 18-25 ans, ce qui, en termes de politique de l'embauche, revient à créer une sorte de Center Parc du travail où l'on parquera tous les oisifs.

Donc, si l’on résume, les primaires ont investi un mort-vivant à droite et un caniche à gauche. Le premier, Fillon, s’est présenté avec un programme d’austérité ultralibérale qui a fait saliver de bonheur les retraités aisés. Les hérauts du libéralisme triomphant ont enrobé tout cela de la logorrhée habituelle : la croissance en berne, la dette abyssale, la fiscalité insupportable, etc. tandis que les députés s’imaginaient déjà embaucher la femme, le neveu et la vieille tante dans la future Assemblée nationale de 2017. Patatras ! Le chevalier blanc se révèle être ce qu’il a toujours été : un politicien professionnel qui a fait toute sa carrière sur les bancs de la droite partisane, le doigt sur la couture du pantalon, et a vécu sous les ors de la République, toujours prêt à recevoir un peu de ses prébendes. 


Le deuxième, Hamon, est du même acabit. Il a charmé pour ne pas dire envoûté la vieille clientèle du gauchisme bon teint avec un programme soit disant utopique dont le contenu se révèle bien pauvre. Hormis le revenu universel, toute la panoplie du bobo urbain et bien-pensant y est passée : une couche d’écologie et de bien-être, un enfonçage de portes ouvertes sur la discrimination, l’accueil chaleureux des migrants, etc. Les parlementaires ont un peu tiqué mais le monde médiatico-culturel, quand il n’est pas tombé en pâmoison devant Macron, s’est réjoui de cette fraîcheur politique et de cette humble frimousse. C’est vrai que Hamon nous semble un gars bien sympathique. Il n’empêche que, à l’instar de Fillon, il est un pur produit de l’appareil politique du PS – ce que l’on appelait auparavant un apparatchik – qui n’a jamais vu le moindre début d’un bout de travail salarié. Ce dernier peut bien se faire l’avocat de la raréfaction de l’emploi : il connaît bien son sujet. Pour un peu, il ressemblerait à un champion de l’austérité qui a été pris les mains dans le pot de confiture – pour rester poli.  Mais gare aux pronostics trop hâtifs. Le fade Hamon pourrait bien se glisser dans le peloton de tête si la mongolfière Macron finit par exploser à force d'avoir la grosse tête. Vous vous rappelez de la fable de la grenouille qui voulait se faire plus grosse que le boeuf ? Rendez-vous au prochain épisode alors. 





samedi 11 février 2017

Le fumet de l’ordure ou le retour de Jean-Edern Hallier.


Et oui, le mort revient, célébré en tous lieux, c’est Charles de Foucauld, de bure recouvert, qu’entourent les Franciscains du jour. Tous « Vus à la télévision » certifiés conformes, se refont une virginité de dissidents à l’ombre du grand mort. Pour la plupart des plumitifs à forte tendance misogyne stipendiés par la presse féminine, sans oublier les pisse-copies et les bobardiers, attachés au journal qui sans rougir ni faillir se réclame de Beaumarchais, entonnent le péan : Tuez le veau gras ! le fils prodigue est de retour, le pécheur rentre au port ! Enfin c’est le journal La Croix qui me l’a dit… J’attendais mieux de la veuve du grand Brian de Martinoir !


Notre héros, grantécrivain auto-proclamé, n’écrivait pas ses livres. Des nègres, des mulâtres, des sangs mêlés toujours prêtaient main forte. La chose est sue. Qu’importe ? Le mensonge, cent fois, mille fois répété se fera vérité et chacun oubliera le fameux : « Tout le monde s’y met » précédant chez Hallier l’instant de la remise des manuscrits. 
Il fut avéré que leur héros, toujours entre deux vins, enfin deux vodkas, empocha l’argent remis par un autre aigrefin - deux fois Président de la République s’il vous plaît - à l’intention des « Folles de mai.» Que chaut à ces Messieurs ! Le chevalier Hallier aurait d’ailleurs sévèrement bousculé dans les locaux de l’ambassade de France une de ces folles. Et alors ? Les mères sont hystériques n’est-il-pas ? Particulièrement dans ce genre de contexte. Le voleur, ô pardon « l’Insolent » revint du Chili avec un fort méchant ouvrage composé à la gloire de Pinochet. Est-il rien de plus amusant que ces stades emplis d’hommes qui vont mourir ? Quoi de plus glamour que la colonie Dignidad et son auguste maître le nazi Paul Schöfer  et de plus excitant que toutes ces femmes en pleurs ? Hallier ne donnant pas dans le politiquement correct, tous les pleutres parisiens – ceux qui patiemment se fabriquaient une carrière dans un monde où déjà le livre valait peau de balle – se rangèrent de son côté.


 
Qu’il fut un peu sycophante, notre héros désigna publiquement le redoutable et doux Ricardo Paseyro comme agent de la CIA, ne dérangea personne. Paseyro n’était pas de leur monde, poète authentique, lecteur de Valéry, adorateur de ballets contemporains, figure d’un autre temps, ce gentilhomme uruguayen ne leur ressemblait guère. Pas le moins du monde pédé viril, le genre d’hommes qui rentrent avec les Dames, mais chantent à tue tête « Les Copains d’abord », se plaisent à échanger leurs conquêtes, à les noter, saturent leurs opus de confidences aussi indiscrètes que transparentes. La CIA et Paseyro avaient en effet un ennemi commun : le prétendu grand poète Pablo Neruda, que Paseyro eut l’audace insigne d’attaquer dans un flamboyant essai de cinquante-sept pages paru d’abord à Madrid, puis aux Cahiers de l’Herne, à cette heure encore propriété de Dominique de Roux, sous les titres respectifs de La parole morte de Pablo Neruda, puis du Mythe Neruda ! Selon le logicien, qui le publia en place publique, Paseyro aurait prêté la main à l’enlèvement de Ben Barka ! Plus crapuleux ne se peut. Et quoi ? La chose est aussi amusante que le sera d’ici quelques années pour Dieudonné l’audace extrême de faire venir Faurisson en pyjama rayé à l’un de ses meetings, ô pardon, « spectacle » ! Du moment qu’on se marre… La vie est tristounette vous ne trouvez pas ? D’ailleurs, sur « la » question, Hallier ne fut pas en reste qui se prétendit, mensonge éhonté, demi-juif pour mieux soutenir et la cause palestinienne et l’œuvre salutaire d’André Garaudy. L’ancien stalinien avait viré antisioniste et pour servir sa noble cause rejoignit le clan des sceptiques et bientôt celui des négateurs des chambres à gaz. Il fut publié chez Pierre Guillaume, à la Vieille Taupe avant de se convertir à la si belle religion de paix et d’amour que constitue l’islam contemporain. Un parcours sans faute que n’aura entravé que Michel Foucault, qu’on vit sans cesse attaché à empêcher Garaudy de professer ses dogmes mouvants dans aucune université. Hallier admira et Vergès et Carlos, deux philosémites bien connus. L’un s’honorait de les assassiner et l’autre de défendre leurs assassins au nom de la noble cause arabe. Algérienne pour l’un, palestinienne pour l’autre. Hallier demeure la girouette qui indique le bon vent, l’exacte boussole qui marque le retour de l’Orient dans le paysage français. 
Avec cela, l’admirateur de Pinochet se fit, à l’instar de la belle Ségolène, laudateur de Castro «  Un homme qui fait chier les Américains depuis quarante cinq ans ne peut être mauvais ! » En voilà une raison qu’elle est bonne d’admirer qui condamne son peuple à vivre dans la peur ! Bref, nous retrouvons Hallier, copain des socialos, rêvant d’un poste de Ministre et faisant chanter un Président. Le grand cœur ne reconnaîtra sa propre fille naturelle que pour pouvoir exhiber publiquement le dossier Mazarine. Quand Mitterrand eut douché ses grandes espérances, le mendiant ingrat s’en alla, abandonnant ses amis, l’ardent moscoutaire André Lajoinie et Henri Krasucki, providence des humoristes, réclamer protection à Jean-Marie le Pen-qui-dit pas que des conneries, révélant ainsi sa nature profonde d’idéal type du Français moyen selon les Inconnus… 
Ne pas oublier l’affaire des écoutes. Hallier ennemi public numéro 1. L’homme le plus écouté de France ! La bonne blague ! 
Hallier, nul n’est parfait, consommait de la drogue. Un soir de manque, le client, solitude dans un champ de coton, appela son dealer, célèbre producteur de cinéma et mari d’une des plus belles comédiennes du temps. Dans son délire, le camé lui confia vouloir enlever Mazarine pour se venger du Président. La Mondaine – c’était là son job - écoutait le dealer, qui, sur le champ, transmit l’information aux RG. Le moyen pour un père de ne pas protéger sa fille d’un type capable de s’auto-enlever pour faire croire à un complot d’état contre sa personne ? Un type tellement accro à l’alcool qu’il vida la bouteille d’aftershave de son pseudo-ravisseur et copain ? 


http://www.brunodeniellaurent.com/edern_bousquet.htm
 
Qui verrait un héros en ce type de personnage, hormis de bons garçons pressés d’arriver et tellement concentrés sur leur cible qu’ils avaient grand besoin de se délasser ? Suivre Hallier, c’était rire du soir au matin et de l’aube à minuit ! De là, à faire d’un semblable Gugusse, le Chateaubriand, le Félix Fénéon et le Péguy de notre temps, il y avait une marge. Vite franchie et toujours à l’œuvre en l’an 17 du Nouveau siècle. En réalité, Hallier fut une sorte de Drumont, un plumitif sans doute non dénué de valeur mais corrompu par la haine, délirant à ses heures. Sans doute souffrit-il plus que d’autres. Feu Madame Dupré, psychologue et Madame de Martinoir, femmes, l’ont cru. En français, un malheureux qui, s’il n’avait été fils de famille, eut fini à l’hospice de Nanterre. 
Tel s’affirme le dernier modèle de l’intellectuel dissident à offrir au capitalisme finissant !
Parmi ses rares qualités, il faut encore compter la grivèlerie, la jouissance de se faire entretenir par un beau-père qu’on affirme mépriser, le culot de taxer la femme de ménage de son frère sans la rembourser, le courage de jeter sa bourgeoise à la rue avec son bébé s’il vous plaît, une nuit d’hiver, parce que la Dame n’a pas goûté - bégueule, jalouse ! - de trouver une nymphette nue sur le canapé du salon et son mari affairé à la tatouer de poésie…
N’oublions pas les bombinettes envoyées aux confrères chagrins, les insultes dans la bonne vieille tradition de l’Action française et de Je suis partout. Le goût de l’ordure sanctifié par le rire.
Huguenin avait vu le fond de l’affaire, Roux aussi. Qui les entendrait ?
Rire avant de mourir, voilà ce qui importe à une société décadente. Ce cirque a les gladiateurs qu’il mérite et ces Spartacus de pacotille les esclaves congruents.
Salut au biographe et ami d’Hallier et à leurs clients. 

lundi 6 février 2017

Hinoeuma, the malediction


Reportage idiot au pays du Brexit, dans les bas-fonds de l'industriel bruitiste londonien. Qu'y a-t-il de mieux à faire en février qu'aller prendre un peu le pouls de la petite et remuante scène noise anglaise dans les faubourgs de la capitale britannique ? C'est toujours mieux que de rester supporter le cirque de l'après-primaires en France non ?

A quelques encablures des barbes hipsters bien taillées de Shoreditch, des bars à céréales de Hackney ou du disneyland pseudo punk de Camden, le quartier d'Archway est un vestige du Londres prolo pas encore tout à fait dévoré par les pelleteuses et les chantiers de rénovation. Dans quelques années tout au plus, la flambée immobilière et la réhabilitation urbaine auront chassé la population de prolos et d'immigrés qui se croisent encore ici. En attendant, Archway n'a pas toujours été touché par la grâce de la hype, comme en témoignent les pubs neurasthéniques, les fish'n chips crasseux - comme on en trouve plus que dans les confins du Greater London - ou les nightclubs improbables, comme celui qui accueillait en ce vendredi 3 février la soirée Hinoeuma, the malediction (1), avec à l'affiche In search of death, Antichildleague, Dead Normal, Black Scorpio Underground et Sutcliffe Jügend.



Antichildleague

In search of Death, qui ouvrait le bal, ne révolutionnera certainement pas le genre, proposant un set lisse et franchement atone qui contraste avec Antichildleague, projet porté par Gaia, l'organisatrice de la soirée, à l'image du lieu avec une performance bruitiste très punk et très scénique délivrée dans le cadre minimaliste qui ne variera pas de la soirée : pas de jeu de lumière, pas de vidéo, pas de fioriture, juste de l'énergie et de la rage. Dead Normal, à suivre, est la bonne surprise de la soirée. Le groupe existe depuis neuf mois, est basé à Barcelone et surtout en activité dans la capitale catalane, et livre une électro industrielle hargneuse qui accompagnent les scènes de ménage survitaminées auxquelles se livrent les deux membres du groupe, Mario et Zoë, pour le plus grand bonheur du public, entre arrogance pathétique et hystérie incontrôlable. « La vie est assez diabolique en elle-même pour ne pas avoir besoin d'en rajouter dans le décorum maléfique, nous dit Zoë un peu plus tard, nos textes ne parlent que d'une seule chose : d'amour ! » Et après avoir écouté un Black Scorpio Underground qui, loin d'avoir suivi ce sage conseil, déroule sans grand efficacité toute la panoplie attendue du sataniste amateur - capuche noire, bougies, clochettes, nappes et borborygmes menaçants - les choses prennent définitivement une tournure intéressante quand Kevin Tomkins et Paul Taylor, les deux têtes pensantes de Sutcliffe Jügend, montent sur scène pour clore la soirée. 

https://www.youtube.com/watch?v=vYAKJimlRqI
Dead Normal
 
Dans l'univers idéal de la post-modernité épanouie, le monde, accordé à la toute-puissance désirante du consommateur, n'est qu'harmonie, jouissance et désir, satisfaction sans entrave et imagination au pouvoir. Venez comme vous êtes, demandez l'impossible et devenez ce que vous êtes ! Dans le monde de Sutcliffe Jügend, ce rêve de cadre épanoui s'est transformé en cauchemar de classe moyenne. La façade lisse de l'utopie pavillonnaire se craquelle et laisse suinter par toutes les fissures de l'être la douleur, la rage et la frustration des egos broyés par la civilisation du développement personnel et la dictature de la jouissance productiviste. « Deviens ce que tu es ! » Arrachant la maxime nietzschéenne aux griffes des publicitaires, Tomkins et Taylor lui redonne son sens originel, car plongé dans un doute perpétuel, nous ne cessons jamais de devenir ce que nous sommes : brouillons toujours inachevés, ébauches contrefaites, bien souvent l'annonce de quelque chose de pire, en attendant peut-être d'accéder à un stade supérieur dans une autre éternité que celle-ci. Et la découverte de cette vérité a souvent un coût exhorbitant, n'en déplaise aux charlatans du dépassement de soi auxquels on laissera les promesses de nouveau bonheur totalitaire. Dans l'univers mental que Sutcliffe Jügend dépeint - à chaque fois différent et renouvelé - dans ses textes et sa musique, l'humain moyen, le péquin lambda, apparaît pour ce qu'il est : humilié, laissé pour compte, soldat du néant et homme du ressentiment, parfait monstre d'humanité. Shame, shamed, stripped naked for all to see


Kevin Tomkins et Paul Taylor, vétérans de la scène industrielle (2), n'ont pas besoin, eux non plus, de s'entourer d'un barnum sataniste ou pseudo transgressif. Sur scène, ce sont deux bons anglais aux dégaines de cadres moyens et de bons pères de famille, en bras de chemise et pantalon de ville, qui laissent libre cours au chaos et ouvrent les portes du coeur saignant de l'humanité. Car nos bons anglais en chemisette, qu'on verrait bien au pub du coin sirotant leur pinte devant un Manchester-Arsenal un vendredi soir, nous content sur scène une drôle d'histoire : celle de l'homme-échantillon, du pseudo-citoyen du monde arrivé à bout de solitude, détaillé à la main sur tous les comptoirs de la frustration post-moderne et sacrifié sur l'autel de la société des loisirs, celle qui dévore les hommes avec plus d'appétit que le Moloch de Carthage. Les boucles saturées et hypnotiques de la guitare de Taylor entourent les confessions rageuses de Tomkins et ce carrousel bruitiste et nihiliste, abrasif, violent et pervers, forme la bande-son idéale d'une apocalypse du quotidien. C'est Debord et In Girum Nocte mis en musique, Haus Arafna qui rencontre NON et adressent un salut fraternel à Albert Caraco. L'épitaphe rêvée pour une humanité qui court avec empressement à son tombeau en voulant jouir jusqu'au dernier moment de sa propre annihilation, avant de disparaître dans un dernier ricanement béat.




Shame : Shame, shamed, stripped naked for all to see, slapped for ten euros, punched for a wank fist waiting, raped by those for whom life is cheap, two thousand hits and counting, puny dicks in hand, two thousand hits and counting, shame, shamed ; ridiculed, no power to speak back, no dignity, humiliated by lesser men, the politics of the human animal, the witless ape, stripped bare and defiled, a constant throughout the history, destroyed by foolish moments, by actions driven beyond control, shame, shamed ; a gun to the head, of those vile fucking slugs, no bullet fired, anonymous, humiliated, a public execution, exposed, free speech, free to censure, third person empathy or third person sadist, shame ; shamed, sexual predator, dominant, fragile, dependant, historic victim, psychopathic illness, found out, humiliated, consumed by vultures, trust broken, skinny flesh, flesh wound, touched, held tight, skin, smile, flesh, the pleasure's all mine, a true gentleman, a sickening violence, shame, shamed ; (K. Tomkins. 2017)


(1) : La "malédiction d'Hinoeuma" existe bel et bien au Japon où, comme partout ailleurs, certaines superstitions règlent étrangement le cours de l'existence. On évitera ainsi de prendre la chambre n°4 dans un hôtel puisque le shi est le chiffre de la mort et on ne plantera jamais ses baguettes à la verticale dans le riz. De la même manière, il faut absolument éviter d'avoir un enfant au cours de l'année d'hinoeuma, ou année du cheval de feu, qui revient tous les 60 ans. Dans le cycle astrologique japonais, la dernière Hinoeuma était en 1966 et a entraîné un recul de naissance de 463 000 par rapport à l'année précédente. Prochaine dégringolade démographique en 2026. 
(2) : Peter Tomkins est un des membres originels du mythique Whitehouse, fondé en 1980. Sutcliffe Jügend est un projet apparu en 1982 et s'est imposé également comme une formation culte. 

dimanche 29 janvier 2017

Etats-Unis et Royaume-Uni : love, etc...



         En quelques 200 ans, depuis la guerre d’indépendance, Américains et Britanniques sont passés de l’opposition armée à une alliance solide, qualifiée par Winston Churchill, dans son célèbre discours de Fulton, de « Special Relationship ». La percée fulgurante de Donald Trump dans la course à la présidence a laissé plus d’un observateur dubitatif quant à l’évolution de cette « relation spéciale », comme d’ailleurs en ce qui concerne l’évolution de la politique américaine dans son ensemble. Theresa May a pourtant eu l’honneur d’être le premier dirigeant étranger reçu par le nouveau locataire de la Maison Blanche le vendredi 27 janvier dernier. Le Premier Ministre britannique compte bien continuer à faire vivre la « Special Relationship » et même la consolider en dessinant les contours des futures relations commerciales et diplomatiques entre les deux pays, ce que Donald Trump a confirmé, qualifiant, avec son sens de la mesure habituelle, leur entrevue de « fantastique ». Les rapports entre les Etats-Unis ont pourtant connu des hauts et des bas depuis la fin de la seconde guerre mondiale et le contenu d’un mémo édité pour le Congrès américain et rendu public par le Daily Mail en avril 2015, envisageait même la fin de la relation particulière entre les deux puissances anglo-saxonnes. 


Après les années difficiles qui suivirent l’indépendance des anciennes colonies américaines, l’opposition entre Etats-Unis et Empire britannique déboucha même sur une courte guerre en 1812. En dépit, cependant, de disputes frontalières encore vives jusqu’à la fin du XIXe siècle, le gouvernement de Sa Majesté et ses anciens sujets conclurent une alliance que le baptême des armes des première et seconde guerres mondiales allaient rendre l’une des plus solides et durables du XXe siècle. 

L’agenda diplomatique et stratégique des Etats-Unis évoluant largement, au cours de la présidence de Barack Obama, avec l’affirmation de la notion de « pivot asiatique » chère au 44e président américain, la relation entre Royaume-Uni et Etats-Unis semblait bien condamnée à ne plus devoir être si spéciale. Le mémo adressé aux membres du Congrès précisait en effet clairement en avril 2015 qu’en regard des nouvelles priorités stratégiques définies par l’administration américaine  le Royaume-Uni ne devait plus être considéré comme un élément aussi central que par le passé de la diplomatie américaine. Le document, préparé par le Congressional Research Service, un institut d’analyse interne au Congrès, s’interrogeait en effet sur les turbulences économiques et politiques à venir pour le Royaume-Uni, à l’approche notamment du vote sur le Brexit. Un an plus tard, dans une interview accordée à Jeffrey Goldberg pour The Atlantic, Barack Obama rejetait sans vergogne la responsabilité du chaos, succédant en Lybie à la chute de Mouammar Kadhafi, sur David Cameron, « distrait, selon le président américain, par une variété d’autres choses »…en particulier le guêpier du Brexit dans lequel le Premier Ministre britannique s’était bien imprudemment fourré. 
 
La « relation spéciale » semble en réalité depuis longtemps être vécue comme plus spéciale d’un côté de l’Atlantique que de l’autre. Tandis que le concept fait partie intégrante de l’identité britannique, au même titre que le Blitz, les Scones, le football et les Beatles, il a commencé à être remis en question aux Etats-Unis dès les années 70. Comme le faisait cruellement remarquer le Time en 1970 : « Le déclin précipité du Royaume-Uni du statut de puissance mondiale à celui de nation de second rang a rendu l’alliance avec les Etats-Unis déséquilibrée…et improductive. Alors que le Royaume-Uni liquidait les derniers restes de son empire, sa diplomatie a largement perdu la capacité d’influencer et d’aider la politique américaine. L’échec du Royaume-Uni à être admise dans la CEE a seulement confirmé que son rôle n’est plus, selon les durs propos d’un Américain, ' que de battre pathétiquement des ailes comme un papillon à la périphérie du monde '. » Les choses ont changé avec Margaret Thatcher. La Dame de fer qu’une photographie célèbre montre en train de valser avec Ronald Reagan a non seulement su consolider la relation entre les deux puissances mais aussi prouver à l’occasion de la crise des Malouines que le lion britannique n’avait pas perdu toutes ses griffes et était encore loin de se cantonner au rôle de puissance de second rang.

Le spectre de la marginalisation est donc reparu avec le recentrage de l’administration Obama mais la percée de Donald Trump aux cours des élections américaines a paradoxalement inversé les rôles. Aux Britanniques cette fois de se demander si la « relation spéciale » était toujours viable et productive si Donald Trump venait par le plus grand des miracles à être élu. Le nouveau maire de Londres, Sadiq Khan, épinglait en mai 2016 Trump en l’accusant d’être « ignorant en matière d’islam » tandis que David Cameron qualifiait la proposition du candidat républicain de bannir les musulmans des Etats-Unis de « clivante, stupide et arrogante ». Le torchon brûlait à nouveau entre les deux vieux complices, par pour les mêmes raisons cependant. 
 
Et puis l’impensable a eu lieu dans chacun des deux pays : la victoire du leave au référendum du 23 juin 2016 au Royaume-Uni et celle de Donald Trump aux élections américaines du 8 novembre 2016. Par un tour de magie électorale imprévu, la classe politique des deux pays voyait soudain le sol se dérober sous ses pieds avec, soudain, la même angoisse partagée (et largement entretenue par les médias nationaux et internationaux) : la marginalisation. La crainte d’un déclin accéléré par les choix des électeurs américains et britanniques doit pourtant être largement relativisée : quelques mois après la victoire du leave, Londres continue à faire concurrence à New-York sans que le séisme économique et financier annoncé n’ait vraiment eu lieu. Quant aux Etats-Unis, il reste difficile de savoir ce que réserve la personnalité de Donald Trump qui n’a pas perdu son temps pour doucher sévèrement les espoirs de la Chine de voir un Trump président se montrer plus conciliant qu’une Clinton. 

Mais en attendant de savoir ce que réservera plus avant l’avenir aux deux pays, la relative incertitude dans laquelle ils se trouvent les rapproche. Theresa May n’a pas perdu une seconde pour annoncer dès le 9 novembre sur Facebook : « La Grande-Bretagne et les États-Unis ont une relation privilégiée et durable fondé sur les valeurs de liberté, de démocratie et de l'entreprise. On est, et restera, forte et proches partenaires sur le commerce, la sécurité et de défense. » L’avenir pourrait bien donner raison à Theresa May. Pour commencer, comme le remarquait déjà Simon Tate, auteur de A Special Relationship? British Foreign Policy in the Era of American Hegemony, en mai 2016, le niveau de collaboration entre Etats-Unis et Royaume-Uni en termes militaires et en matière de renseignement définit à lui seul la « relation spéciale », quelle que soit l’évolution des relations diplomatiques entre les deux pays. Et Donald Trump a su rendre gracieusement la politesse à Theresa May en saluant tout d’abord le Brexit comme une occasion au cours de laquelle le Royaume-Uni s’est ressaisi « de sa propre identité » et a fustigé « l’erreur catastrophique de Merkel » dans sa gestion de la crise migratoire. En matière de douche froide, les Allemands ont, pour ainsi dire, été aussi copieusement servis que Pékin, après les années fastes de l’ère Obama qui voyait la « relation spéciale » germano-américaine dangereusement concurrencer la britannique. N’oublions pas cependant que dès les années de la guerre froide la RFA était devenu un partenaire stratégique crucial pour les Etats-Unis et un partenaire économique progressivement plus important que la Grande-Bretagne. En réalité, les Etats-Unis n’ont pas été avare de relations spéciales au cours de leur histoire récente : Arabie Saoudite, Japon, Israël, Turquie, Allemagne…Et comme on a pu le constater récemment, ces relations ont grandement évolué.


 
Deux facteurs conduisent cependant à penser que la relation américano-britannique et l’axe anglo-saxon pourrait bien connaître encore de beaux jours. Tout d’abord, il y a fort à parier que de futures figures telles que James Mattis (secrétaire à la Défense) ne laisseront certainement pas la relation avec l’OTAN, et plus encore avec le Royaume-Uni, pilier de l’Alliance Atlantique, aller à vau-l’eau. Certaines des nouvelles têtes pensantes de Washington sont d’ailleurs intervenues très rapidement pour éteindre les éventuels départs de feux susceptibles de faire du tort aux vieilles amitiés. Stephen Schwarzman, conseiller du président américain, a ainsi tenu à rassurer le 24 janvier les Canadiens quant à la solidité de leur relation avec les Etats-Unis, présentée comme « un modèle », même en prévision de la renégociation de l’ALENA voulue par Trump. Et un deuxième facteur, plus important encore, plaide pour la consolidation de l’alliance anglo-américaine : Donald Trump et Theresa May se voient tous deux comme des « pragmatiques » et se trouvent dans une position où ils entendent renégocier durement leurs accords commerciaux. Plus encore, les deux dirigeants se sont fixés des objectifs aussi ambitieux qu'en rupture avec l'administration qui les a chacun précédé : la réindustrialisation du Royaume-Uni pour Theresa May et la lutte contre les délocalisations pour Donald Trump. Le caractère interventionniste et protectionniste des mesures appuyées par les deux chefs d'Etat s'inscrit pour le moment relativement à contre-courant des principes régissant l'économie et le commerce mondial. Sans parier pour le moment sur la capacité de chacun à tenir son programme, leurs positions respectives peuvent faire craindre le risque d'un plus grand isolement. Face au risque d’une relative marginalisation, confronté à un environnement international plus hostile et à des concurrents agressifs, les deux vieux alliés ont sans doute tout intérêt à se serrer les coudes pour éviter un jour « de battre pathétiquement des ailes comme un papillon à la périphérie du monde. »


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mardi 24 janvier 2017

Retour à Twin Peaks

Nous reproduisons un article mis en ligne dès 2014 et qui demeure plus que jamais d'actualité au fur et à mesure que le 21 mai 2017 approche, date de la diffusion du premier épisode de la saison 3 de Twin Peaks !

Certains retours sont plus appréciés que d'autres. C’est le cas de la série Twin Peaks, dont la suite est annoncée sur la chaîne Showtime en 2017. Evidemment, l’annonce inquiète aussi ceux qui sont restés fascinés par cet objet télévisuel et apprennent que David Lynch et Mark Frost ont l’intention de reprendre les rênes de l’une des sagas les plus incroyables jamais diffusées sur petit écran, vingt-cinq ans après le final de la deuxième saison, en 1991. J’écris « l’une des séries » par souci de ménager les sensibilités, mais quand j’examine sérieusement la question, je ne trouve aucun autre exemple de fiction télévisuelle réunissant ce cocktail de surnaturel, de non-sens, d’humour, d’inquiétante étrangeté et de surréalisme scénaristique. Il y eut peut-être Le Prisonnier en son temps. Quant à Docteur Who, n’ayant jamais dépassé la moitié d’un épisode, je ne peux me hasarder à le comparer à Twin Peaks.


Fait étrange, je n’ai jamais pu m’empêcher d’associer le nom de Silvio Berlusconi à celui de Twin Peaks. Le blasphème est compréhensible et je demanderai à tous les adorateurs de David Lynch de ranger leurs Walter PPK et leurs dictaphones et de se détendre en reprenant une bonne bouffée d’oxygène. J’ai en effet découvert la série lorsqu’elle fut diffusée en 1991 sur la défunte chaîne « La Cinq », propriété du célèbre magnat italien amateur de call-girls. Du jour où j’ai appris que le « Cavaliere » avait été le patron de La Cinq, son nom est resté bêtement associé dans ma mémoire à l’envoûtant générique de Twin Peaks. Je me doute évidemment que Berlusconi n’avait sans doute aucune idée de ce que pouvait bien être Twin Peaks et qu’il faut attribuer tout le mérite de cette diffusion avant-gardiste à Pascal Josèphe, directeur de programme de La Cinq à cette époque. Si Josèphe a eu un jour l’occasion d’évoquer la série de Lynch en présence du Caïman, j’imagine que celui-ci a simplement cru qu’il s’agissait d’une énième version de Côte Ouest et a écarté le sujet d’un vague geste de la main avant de retourner à ses manigances et à ses marivaudages tarifés.
Twin Peaks, peut-on lire souvent, a réinventé la série américaine moderne. Ce n’est pas complètement faux et X-Files lui doit certainement beaucoup, mais les séries telles que Breaking Bad ou Game of Thrones sont des machines de guerre scénaristiques qui doivent plus à la géniale Oz, aux Soprano ou même à L’enfer du devoir, série qui fut elle aussi diffusée sur La Cinq. Si je devais trouver à Twin Peaks quelques héritiers, j’irai peut-être chercher du côté du très beau Carnivale, évocation ésotérique et mystique de l’Amérique de 1929 qui reste cependant bien éloigné de la folie douce et des mystères de Twin Peaks. La série de Lynch n’a pas, en réalité d’équivalents, ni même de véritable descendance. Il y a eu un jour la Quatrième Dimension et puis il y eut la dimension Twin Peaks
Tandis que les séries phares d’aujourd’hui font appel à une armée de scénaristes minutant les rebondissements, l’intrigue de Twin Peaks se dévoilait au gré des épisodes sans aucun égard pour la cohérence d’une enquête policière bien malmenée. Qu’un témoin capital de l’enquête soit une vieille dame conversant avec une bûche qu’elle transporte partout comme un nourrisson, que l’agent Dale Cooper se passionne soudain pour le zen durant tout un épisode, persuadé que la philosophie orientale lui permettra de cerner la personnalité du tueur ou que les frères Horne enseignent aux téléspectateurs une manière unique de déguster un sandwich au fromage, Twin Peaks est resté imprévisible tout au long des trente épisodes des deux premières saisons, imprévisibilité qui devait beaucoup également à la complexité des personnages. De Dale Cooper, l’agent du FBI et protagoniste principal de la série, au personnel de l’Hôtel du Grand Nord ou du Double R Diner, tous sont délicieusement ambigus, qu’ils dissimulent les plus sombres agissements ou une monomanie burlesque. Dans Twin Peaks, l’ode au banal côtoie en permanence la tentation du surnaturel, le plus insignifiant détail ouvre des perspectives inquiétantes et la dérision s’invite sans prévenir en plein drame : il n’y a peut-être jamais eu de mise en scène plus réjouissante de l’inquiétante étrangeté. L’intrigue elle-même est une satire à plusieurs niveaux du schéma hyper-sacralisé du polar télévisuel. Le meurtre de Laura Palmer révèle les secrets enfouis de la petite communauté de Twin Peaks et dévoile les bassesses et les vices qui se cachent derrière la façade lisse du décor à l’américaine qui ne conserve pas longtemps son apparence parfaite. La paisible petite bourgade abrite un lupanar, quelques assassins et pyromanes, des trafiquants de drogue et beaucoup de parents indignes et d’enfants dévoyés. La jeune et délicieuse Audrey Horne a d’ailleurs dû bouleverser la libido de beaucoup d’adolescents dans un épisode où elle fait un usage tout à fait inattendu d’une queue de cerise…


Au fur et à mesure que l’enquête progresse – si l’on peut dire – se mettent en place également tout le bestiaire et la cosmogonie lynchienne. Le géant, l’homme venu d’un autre endroit ou encore le terrifiant Bob achèvent de dérégler l’univers déjà passablement dérangé de Twin Peaks et, à partir du moment où le surnaturel autorise tout, Lynch démonte la mécanique du rêve américain télévisuel : la classique réunion de famille vire au cauchemar en un fou rire hystérique, les crises d’adolescence se terminent au bordel et les histoires d’amour sont brisées par le maléfice ou sont englouties sous une telle avalanche de guimauve que l’on ne sait plus très bien où s’arrête la caricature et où commence la dérision. Pendant que l’Hôtel du Grand Nord devient le réceptacle de toutes les âmes damnées du coin et que son directeur se prend pour le Général Lee, du fond des bois sombres qui entourent la petite ville, le mal se répand depuis la Loge Noire.
Ce lieu, que la tradition ésotérique décrit comme le centre du mal cosmique, est l’archétype de l’esthétique lynchienne. Du moment où l’on franchit le rideau pourpre qui est la dernière frontière de la raison, il est impossible de s’échapper de cette dimension maléfique où l’on croise des esprits qui parlent à l’envers, des jeunes femmes assassinées, la Vénus de Milo et des doubles malfaisants. Face à la dépravation et aux maléfices engendrés par la Loge Noire, la figure de Dale Cooper représente la figure du bien par excellence. Incarnation de la droiture et de la bonté, Dale Cooper fédère autour de lui les personnages les plus positifs. Loin de se contenter de lutter simplement contre les forces du mal à l’œuvre à Twin Peaks, Cooper incarne en quelques scènes mémorables, et une ou deux odes au café et aux donuts, la résistance de l’individu face à la dégénérescence des institutions et de la société. Dale Cooper, son amour pour le café et les cherry pies et sa fascination pour le Tibet, ainsi que son ami et associé, le Shérif Harry S. Truman, qui porte le même nom que le 33e président des Etats-Unis, semblent pouvoir rassembler en eux et autour d’eux ce qui reste de générosité et de bienveillance dans le monde déshumanisé et plein de faux-semblants de la middle class américaine livrée à l’appât du gain, au mensonge, au vice et à la folie. Twin Peaks est une nouvelle plongée métaphorique dans la lutte entre le bien et le mal mais la morale étrange et hédoniste de la série est que, pour conjurer les forces obscures cachées dans les ténèbres, un bon café et un succulent donut restent le meilleur des exorcismes. David Lynch tournera d’ailleurs par la suite quatre publicités pour le café Georgia avec les acteurs de la série…


Difficile de savoir aujourd’hui si David Lynch et Mark Frost sauront vraiment ressusciter Twin Peaks et si la Loge Noire s’animera encore derrière le rideau rouge. D’ores et déjà, Lynch a prévenu que certains visages connus réapparaîtraient, sans souhaiter en dire plus. Seule quasi-certitude : la dame à la bûche refera son apparition en 2016 dans la troisième saison, dont tous les épisodes devraient être co-écrits par Frost et Lynch et réalisés par Lynch : « Il y a beaucoup d’histoires à Twin Peaks. Certaines sont tristes, certaines drôles, certaines sont des histoires de folie et de violence, certaines sont banales, mais elles contiennent toutes une part de mystère, le mystère de la vie et quelques fois de la mort. Le mystère des bois, les bois qui entourent Twin Peaks.[1] ».







[1] Log Lady. Prologue du pilote de la première saison.

jeudi 12 janvier 2017

Les revenants, demain en France !



L’ouvrage du journaliste David Thomson Les revenants (sous-titré : Ils étaient partis faire le jihad, ils sont de retour en France) est proprement sidérant. Basé sur une dizaine d’entretiens approfondis, il nous plonge dans la galaxie islamiste : des quartiers populaires en France jusqu’aux villes de Mossoul et de Raqqa passées sous la coupe de Daesh. Avant 2014 (mise en place de la coalition internationale), il était apparemment très simple voire banal de passer de la haine du mécréant, célébrée à force de rodomontades derrière son écran d’ordinateur, à un vol direct pour la Turquie et, quelques jours après, à son intégration dans les rangs de l’Etat islamique. On pourrait presque parler d’une année Erasmus à l’étranger ; année particulièrement riche pour l’ouverture à l’autre et la connaissance d’autres aires culturelles. Cela peut faire sourire mais il semble que beaucoup de jihadistes aient effectivement importé de France « ″leur jahilya de cité″, c’est-à-dire leur habitus de quartiers sensibles ». C’était encore l’époque du « LOL jihad » (avant 2014) au cours de laquelle les nouvelles recrues se faisaient photographier avec leur Nike Air au pied, un fusil d’assaut dans une main et le smartphone dernier cri dans l’autre.

         Les temps ont changé. Non pas que l’idée islamiste ait failli, loin de là, mais il est tout simplement de plus en plus dangereux de rester sur place alors que les bombardements de la coalition s’intensifient. On comprend dès lors sans peine qu’un bon père de famille, qui a parfois eu l’opportunité de contracter plusieurs mariages, se rappelle au bon souvenir de son pays d’origine quand bien même il a trahi ce dernier pour rejoindre l’un de ses ennemis les plus féroces. Auparavant, cela s’appelait de la haute trahison ou encore de l’intelligence avec l’ennemi et consistait en « une extrême déloyauté à l’égard de son pays, de son chef d’Etat, de son gouvernement ou de ses institutions ».  Autre temps, autres mœurs. Aujourd’hui, c’est le pays trahi qui organise le retour de ses valeureux guerriers. 


L’ouvrage de Thomson commence d’ailleurs par un chapitre pour le moins étonnant : la retranscription de deux échanges téléphoniques entre Bilel (citoyen français parti combattre aux côtés de Daesh) et le Consulat français de Turquie. L’on y apprend que Bilel a contacté le Consulat pour que ce dernier facilite voire organise son retour en France, lui, sa femme et ses trois enfants. Bien sûr, il est prêt à répondre de son engagement islamiste auprès de la justice mais, pour l’heure, il convient de l’aider à franchir la frontière turque – devenu hermétique au cours de l’année 2016 – sans se faire tirer dessus par les gardes. Et le Consulat de passer tous les coups de fil nécessaires pour assurer le passage de la petite famille en Turquie tout en prévenant son interlocuteur des démarches effectuées. A ce jour, Bilel a bien été intercepté par les autorités turques qui ont décidé de l’accuser de « faits de terrorisme » tandis que le reste de sa famille a rejoint le nord de la France. Précisons, toujours selon Thomson, que la majorité des « revenants » sont remis entre les mains des autorités françaises et envoyés directement en prison même s’il est par la suite difficile d’établir des chefs d’inculpation précis – d’où la clémence des peines.

         On le voit, le retour est relativement simple pour ceux qui ne se sont pas fait trop remarquer sur place; les autres, c’est-à-dire la dizaine de Français à occuper des postes de responsabilité au sein l’Etat islamique auxquels il faut ajouter les quelques psychopathes chargés des basses besognes (exécutions, tortures, etc.) sont repérés, identifiés et la plupart du temps « dronés ». Aujourd’hui, près de 200 personnes sont revenues en France – le chiffre étant en augmentation constante étant donné la situation en Irak et en Syrie – et la question qui brûle toutes les lèvres est la suivante : quel est l’état d’esprit de ces individus radicalisés dont le projet de vie était « de tuer pour être tués » ? La réponse est sans ambages, comme le résument les propos de Zoubeir (un des revenants) : « En rentrant, la plupart sont déçus peut-être, mais repentis, pas du tout. Ils sont encore partisans du jihad. C’est pour ça que la plupart ne sont pas prêts à témoigner contre ces gens. Ils ont des gros dossiers sur les gens de l’EI, mais ils veulent pas aider parce qu’ils considèrent la France comme une force mécréante, ennemie de l’islam, qui lutte contre leurs frères »[1].

En effet, ce qui marque profondément à la suite de la lecture des témoignages, c’est le degré très élevé de l’idéologisation qui a sûrement été moins subi que choisi comme un élément à part entière, essentiel, d’un chemin de vie. Il ne faut pas oublier que la majorité des radicalisés ont trouvé dans l’islamisme une voie de rédemption ; une voie qui leur a permis de devenir quelqu’un alors même qu’ils n’étaient personne – il s’agit bien de « perdants radicaux »pour reprendre l’expression d’Enzensberger. A cet égard, le profil des jihadistes français est éloigné de celui de certains combattants étrangers (Tunisiens, Marocains, etc.) : ils sont souvent très jeunes, issus de quartiers populaires à forte densité migratoire, en situation d’échec social et/ou scolaire et peu versés dans la pratique religieuse. Le processus d’islamisation est paradoxalement très rapide, et profond, parce qu’il équivaut pratiquement à chaque fois à une nouvelle conversion. Le déficit de connaissance religieuse est alors comblé par un surinvestissement dans la discipline mentale et corporelle. En outre, le processus se renforce avec la lecture de compilations de textes islamiste en version PDF, le visionnage continu de vidéos barbares, la répétition en boucles des passages les plus vindicatifs du Coran et la promesse sans cesse répétée d’un paradis à venir pour les martyrs de la cause. Il ne fait aucun doute, à la lecture des témoignages, que la croyance dans un au-delà rédempteur est une dimension très profonde de l'idéologie islamiste.



Dans ce contexte, les programmes de déradicalisation font doucement sourire des revenants qui ne se considèrent pas comme des radicaux. Il serait de toutes façons difficile pour eux de revêtir une ancienne identité qui renvoie à la haine de soi et aux échecs répétés. Aussi paradoxale que cela puisse paraître, c’est encore le salafisme quiétiste (dont certains proviennent) qui offre la meilleure porte de sortie : l’identité musulmane y est affirmée avec vigueur – donc, sans reniement –  et se déploie dans toutes les dimensions de l’existence. Ainsi, la radicalité n’est plus vécue sous le signe de la violence mais déclinée sous une forme éthique, sociale et culturelle. Bref, un mode de vie à part entière qui engage tout l’être mais laisse de côté, au moins temporairement, la question du jihad armé.

Pour conclure, il ressort de la lecture des Revenants un constat sans appel : les pouvoirs publics sont au mieux atteints d’une cécité qui confine à l’aveuglement et, au pire, d’une culture de la compromission qui s’apparente à de la haute trahison. Depuis plus de dix ans, les politiques conduites par les gouvernements successifs ne font qu’attiser la haine de ceux qui ne sont pas encore partis - et qui en sont désormais empêchés - sans jamais, à aucun moment, rassurer ceux qui subissent l’islamisme rampant sur une part de plus en plus vaste du territoire français, à commencer par les musulmans eux-mêmes.
















[1] David Thomson, p. 88.