dimanche 21 octobre 2018

Braises anarchiques 04



https://www.youtube.com/watch?v=_xwGU9hkLVE


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                  Prière à l’homme vide
                                                 qui remplit son cœur
                                                 d’amour et de vin
                                                 le temps d’une vie,

                                               Et sa fin approchant
                                                plonge en l’abîme
                                                auprès de son Dieu
                                                ivre et amoureux. 

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mardi 9 octobre 2018

La censure pour les nuls !



Le dessin est opposé à la peinture pour plusieurs raisons : parce qu’il ne propose pas de perspectives, parce qu’il est soumis à l’intuition d’une ligne claire, à la légèreté de la main, et qu’il n’est pas dépendant d’une construction préliminaire. Un dessin est le fruit de l’intuition, le produit d’un corps, et sa conception passe rarement par la raison, là où la peinture s’élabore par couches, par zones de construction et par lignes de fuites. C’est pourquoi le dessin est profane par essence, la où la peinture est sacrée. Le dessin relève de l’animisme là ou la peinture relève du théisme. Pourquoi cet ennuyeux préliminaire ? Une simple raison : comprendre les conditions d’émergence de la bande dessinée, comprendre comment et pourquoi elle s’inscrit dans l’histoire de l’art. Art séquentiel, sans doute, la bande dessinée a trouvé dans les années ses 70 ses lettres de « noblesse »  en s’intéressant essentiellement à la tératologie et au fantasme : la bande dessinée, c’est Métal Hurlant, c’est le mauvais goût de Liberatore, c’est l’érotisme freak de Serpieri ou de Baldazzini, c’est la violence grotesque et hystérisée du Geoff Darrow de Hard Boiled, Citizen Kane du comics ultra violent servi par un graphisme virtuose à s’en décrocher la mâchoire.
Le problème, comme tout art populaire qui s’est développé dans l’underground, dans l’opposition à un establishment, c’est bien sûr sa récupération systématique par la génération des millenials, qui se l’approprient pour le rendre respectable et indolore. Aujourd’hui la bande dessinée qui se vend, ce sont des hagiographies niaiseuses de Simone Veil, de pénibles élucubrations de pétasses du Marais, de vagues autofictions qui ôtent à la bande dessinée son caractère éminemment adolescent, malséant, dissident. 


La bande dessinée, à la base, est faite pour faire chier le monde, pour offusquer les parents. Par pour illustrer des historiettes progressistes qui caressent le lecteur de Télérama dans le bon sens de la barbe ripolinée. Ce qu’on attend de la bande dessinée, c’est ce que le dessin permet : l’hystérisation des formes, la métamorphose avide, le plein et le délié qui s’affrontent pour épouser les formes les plus obscures de l’inconscient. Pas le récit lénifiant d’une bloggeuse mode de Belleville qui hésite entre un cadre sup et un réfugié Erythréen. La bande dessinée, dans sa forme la plus baroque et la plus jusqu’au boutiste, c’est Druillet, Suehiro Maruo, Blanquet, Moebius, Otomo. De tous les arts picturaux, le dessin est la forme la plus libre car elle permet à l’inconscient de franchir le monde du possible pour advenir, tel quel, sur une page blanche. C’est l’art du monstre.
Aujourd’hui une bien triste polémique agite les minuscules réseaux sociaux et leurs querelles de vespasiennes : un dénommé Marsault, sorte de white trash un peu balourd, « affole » depuis quelques années le net avec ses strips pourtant bien inoffensifs. Dans les années 70, à l’époque où Vuillemin pouvait sortir un recueil entier de planches consacrées aux camps de la mort – pas sans heurt, cela dit, mais il serait aujourd’hui tout simplement brûlé en place publique -, à l’époque où Gotlib nous montrait Yahvé et Allah se branler de concert sur des revues porno suédoises – ce qui était tout de même autre chose que les provocations pré-pubères de Charlie Hebdo-, les strips de Marsault seraient tout simplement passés inaperçus.  
Son dessin appliqué, repompe scolaire de Gotlib, ne doit pas faire oublier l’indigence de ses strips qui reposent tous sur un unique ressort comique : une sorte de paramilitaire qui tabasse un gauchiste. Le problème de Marsault, c’est qu’il n’a strictement rien à dire : il se sert de son dessin comme simple support pour ses posts Facebook vaguement droitards, vaguement anar. On ne peut pas parler de bande dessinée, puisque ses strips ne fonctionnent pas en tant que tel : pas d’univers, pas de narration ou de découpage, on reste dans un gimmick asséné avec un autisme qui confine à la jobarderie.


Les cris d’orfraie de toute la gauchosphère sont d’autant plus ridicules que l’œuvre de Marsault n’a rien de subversif. Marsault est davantage un animateur de réseaux sociaux au service du gourou Kersan, dont l’unique but est de faire buzzer RING - qu’un auteur.  Les antifa et leurs frêles petits corps tremblants de frustration derrière leurs ordinateurs sont décidément les idiots utiles du système puisqu’ils ont permis à Kersan d’aller voler au secours de son poulain et de brandir le drapeau de la liberté d’expression comme si Marsault était un nouveau Soljenitsyne - mâtiné de Rebatet. On en est loin.
Finalement la question que pose cette polémique navrante est plutôt celle-ci : à quoi sert désormais la bande dessinée ? Dans les années 70, elle avait servi à repousser les genres, les limites et la morale. On se souvient de la sécession des auteurs de Pilote, Mandrika et Gotlib en tête, qui voulaient faire de l’adulte, ( « on voulait tout simplement dessiner des bites et des chattes, concédera le grand Marcel quelques années plus tard), au grand dam du très convenable Goscinny qui les considérait comme ses enfants et ne se consolera jamais d’avoir vu ses protégés céder aux sirènes de la BD trash. On connaît la suite : Fluide Glacial, Hara Kiri, Métal Hurlant : une décennie entière où la BD devint un réservoir de fantasmes, un générateur d’univers fatals, un métabolisme de l’inconscient collectif qui soudain explosait à la face du monde. On ne se posait pas la question, à l’époque, de savoir si les fabuleuses bimbos noires d’Edika relevaient du racisme. La bande dessinée vient du dessin, et le dessin est ordurier, outrancier. 


La minuscule polémique qui nous occupe aujourd’hui exprime bien notre époque dans son manque de nuances le plus total : lorsqu’on se rappelle que Goscinny avait engagé le regretté De Beketch dans Pilote, que Nabe lui-même avait dessiné pour Hara Kiri, ou que Franck Miller est devenu le plus grand auteur de comics au monde en ne se cachant jamais d’idées conservatrices qui feraient passer Marsault pour un militant LGBT, on ne peut que constater avec horreur le terrain perdu, en voyant que les historiettes de Marsault sont prises comme des relents de peste brune, alors qu’il ne fait que relayer candidement une forme de bon sens populaire. 


Encore une fois, nous sommes dans la parodie de la politique, dans cette simulation du dialogue qui est entérinée par les réseaux sociaux et leur culture diabolique de l’instantané. Ce type tatoué un peu naïf, d’un côté, et de l’autre une horde de truies sauvages qui s’époumonent de colère dès que la culture sort un revolver. Triste époque pour la BD. Le dessin est politique de façon ontologique, pas besoin de le faire parler : déjà, Goya opposait à ses peintures son propre dessin délié, comme un contrepoint à la construction théologique de ses toiles. Hans Bellmer, Otto Dix, Georg Grosz, utilisaient le dessin comme réceptacles pulsionnels, auxquelles ils opposaient leurs peintures plus « académiques ». On ne peut pas faire parler un dessin, puisque le dessin est un Verbe pur, un Verbe incarné. Que Marsault doive lourdement accompagner chaque strip d’un laïus pesant résume finalement très bien l’impasse de la bande dessinée moderne : comme tous les arts populaires récupérés par la masse, elle doit se doter d’un « message » pour exister, en oubliant qu’elle était elle même le message.  Marsault, le poulain de Ring vendu à grands coups de marketing « viriliste pour les nuls », dispose assurément d’un agréable coup de crayon et d’une sincérité touchante, mais il ne raconte strictement rien. A ce titre, son dernier recueil, qui vient de paraître, est un drôle de pavé transparent dans une mare opaque. Peut-être faudra-t-il à Marsault quelques années en plus pour roder ses strips, car on devine ici et là une tentative de narration et d’auto dérision – notamment un gag de 4 pages sur un suicidé en sursis, qui fait mouche -. Pour le moment, c’est RAS. 












jeudi 27 septembre 2018

Matthieu JUNG, Le triomphe de Thomas Zins



Il faut être bien conseillé, ou aiguillé par la Providence, pour se décider à lire ce roman : un pavé de sept cent cinquante pages au titre énigmatique, orné d'une photo qui fleure bon le sentimentalisme déglingué et d'un quart de couverture lamentable où l'on comprend qu'il s'agit d'une éducation sentimentale dans la France des années 80. "Allez, un nouvel avatar romanesque des Nuits fauves, au mieux des Amants du Pont Neuf!"  pense t-on aussitôt. Quant à son auteur, Matthieu Jung, il est connu pour avoir écrit quelques romans comme Le principe de précaution dont le titre évoque spontanément, pour ceux qui ne l'ont pas lu, l'application de thèses sociologiques à la littérature. Bref, à moins d'avoir grandi sous Mitterrand et d'en concevoir de la nostalgie ou bien d'adorer les histoires d'amour, genre trop souvent médiocre,   il n'y aucune raison de s’attarder à lire les premières pages du  Triomphe de Thomas Zins. Or, ce pas franchi, il est impossible de s’en détacher.

Incarnation

Rarement, un roman sait happer son lecteur avec une telle force. Pourtant, les choix esthétiques de son auteur semblent conventionnels : le style est neutre, sans morceaux de bravoure ni coups d’éclats, et, tout au long du récit, mis à part quelques discrètes interventions, Matthieu Jung choisit l’impersonnalité, le retrait parfois tempéré d’une tendre ironie. Il ne démontre rien mais se contente de montrer l'évolution de ses personnages. Il s'interdit même toute digression ou réflexion sociologique sur l'époque dont toute une école néo balzacienne, dans le sillage de Houellebecq et de Muray, est aujourd'hui friande.
Ce roman doit sa force à une puissance d’incarnation rarement égalée dans la littérature française contemporaine. La plupart du temps, les livres dont les jeunes gens sont les personnages principaux sont la projection de fantasmes d’adultes or ici, le monde est véritablement perçu à hauteur d’adolescent. Matthieu Jung accompagne ses créatures de si près qu’il réussit une véritable immersion dans leur psychè laquelle tour à tour  attendrit, amuse et afflige. Rien des espoirs et tourments de cet âge ne nous est épargné même les plus piteuses anecdotes, souvent les plus déterminantes. Nous préférerions l'oublier: le socle d’une personnalité adulte est largement composé d’historiettes apparemment dérisoires, d’un "misérable petit tas de secrets » (Malraux), qui pèse de manière disproportionnée sur l’existence d'un individu. Les dialogues, les remarques et rêveries des personnages sont également d’une incroyable justesse. L'amour de Thomas et Céline par son balancement constant entre instinct sexuel débridé et idéalisation sentimentale, est parfaitement représentatif de l'agitation passionnée qui anime l'adolescence, seul moment de la vie où l'être est capable de croire, de se donner sans prudence ni retenue.  De même, nous voyons évoluer, mûrir, grandir ces personnages sans la moindre dissonance, sans que ces changements ne semblent un seul moment artificiels. Depuis Les Deux Etendards, jamais la jeunesse n'avait été placée au cœur d’un récit, ne s'était exprimée avec un tel naturel ; et encore,  il ne s'agissait pas, dans le chef d’œuvre de Rebatet, d'une "véritable" jeunesse, mais plutôt du rêve éveillé d’un homme mûr revivant la sienne.   


Autre flagrante qualité du roman : sa capacité de restitution historique. Les années 80 ont rarement à ce point été saisies dans leur vulgarité, leur clinquant et surtout, dans leur plat conformisme, tout en évitant la nostalgie démagogique et les "effets vintage".  Dans la grande tradition du roman réaliste Matthieu Jung sait convoquer les détails, les menus faits d’époque ou évènements historiques susceptibles de redonner vie à tout un monde. Il inscrit ces années dans le long terme en alternant l’histoire de Thomas et le récit de la captivité de son grand père par les japonais en Indochine lors de la seconde guerre mondiale, contrepoint tragique dont la vocation est de répondre à la question première de toute aventure romanesque digne de ce nom : comment en est-on arrivé là ?
Cette manière de situer sa narration dans des temporalités différentes lui permet de mettre en perspective romanesque les conséquences de mai 68 dont l’onde de choc parcourt ces années-là, mai 68 qui fut réellement une révolution à retardement dans les mœurs et les mentalités, parfois pour le meilleur, bien souvent pour le pire. Ce fut avec l’accession de Mitterrand au pouvoir que cet évènement fondateur a pu déployer toutes ses virtualités,  notamment les plus mortifères. Comme le rappelait Baudelaire : "Toute révolution a pour corollaire le massacre des innocents", phrase que Matthieu Jung a choisi de placer en exergue de son roman. A sa lecture nous mesurons que ces années présentent l'étrange paradoxe d'être à la fois lointaines et proches car ce sont bien les fondations de la France actuelle qui furent alors posées et bon nombre du personnel politique et médiatique de cette époque est toujours au pouvoir, malgré l'hécatombe des années 2016-2017. « Et l’autre hurluberlu de S.O.S racisme, là, avec sa touffe sur la tête façon Jackson Five, et au nom si baroque qu’on dirait un pseudonyme inventé par Jacques Séguéla, on va le subir encore longtemps ? » S’interroge Thomas Zins dans un de ses rares moments de lucidité. Nous avons reconnu Harlem Désir que nous subissons toujours, lui, et beaucoup de cette période, leurs favoris, rejetons et gitons. 



Le personnage principal, Thomas Zins, est un produit de ce monde. Son objectif, au début du roman qui voit son entrée en classe de seconde, est de réussir, enfin, à coucher avec une fille et de passer en première scientifique. Il arrivera à ses fins en conquérant la plus jolie du lycée, Céline Schaller, et en accumulant les bonnes notes. Il ne le sait pas mais il vit son âge d'or. Thomas, jeune chien fou, à la fois volontaire et indéterminé a pour principale faiblesse de manquer d'esprit critique, d'être le dupe des mythologies de son époque. Souhaitant devenir écrivain, il est inconsciemment à la recherche d'un maître, comme c'est souvent le cas à cet âge,  maitre qu'il rencontrera en la personne de Jean Philippe Candelier, alias "Jean-Phi". Ce dernier, écrivain et homme de théâtre, est également homosexuel revendiqué. Il révélera progressivement son âme diabolique et exercera une emprise totale sur le jeune Thomas.

Surnaturalisme

Cioran écrivait qu'il fallait distinguer entre les écrivains du « processus », ceux dont l'art épousait la durée et qui avaient besoin de longs développements pour donner leur pleine mesure, et  ceux du « résultat », souvent les moralistes et les poètes, traversés par des intuitions, fulgurances et brillants court circuits. Matthieu Jung appartient sans conteste à la première famille. Il lui fallait un roman fleuve pour déployer son imagination et ses multiples talents d'expression.  
Plutôt que Zola, Balzac faudrait-il chercher les influences de Jung du côté de Bernanos ou Dostoïevski car ce  qui semblait relever du roman d'apprentissage, voire du  néo naturalisme, glisse alors du réalisme au fantastique puis, lentement s'impose sa dimension métaphysique.  Le triomphe de Thomas Zins  est un grand roman chrétien car il met en scène l'éternelle histoire de l'amour humain aux prises avec le Mal. Candelier, sorte de Matzneff, de Genet ou de Tony Duvert au rabais, en prétendant vouloir aider son disciple a trouver le bonheur ne fait que le renvoyer à ses angoisses et complexes qu'il aggrave à dessein afin de mieux abuser de lui. Il se comporte réellement comme Satan : il l'enferme dans des fausses alternatives, dévalue tout ce qu'il aime et indirectement corrode son amour pour Céline. Narcissique, il ne fait que scandaliser et inciter à l'imitation de sa personne ; posant en représentant du monde prestigieux des artistes, il laisse entendre que l'homosexualité est la condition première à qui souhaite le rejoindre. Presque suppliant quand Thomas est assuré, l'humiliant dès qu'il est faible, il est bien une figure du diable, cet "ami qui ne reste jamais jusqu’au bout » selon Bernanos. "En vérité, il y en a un au dessus de la scène qui tire les ficelles et c'est cette enflure de Candelier, voilà, comme s'il tenait absolument à faire ressortir le mauvais côté de chacun" (643). Son caractère démoniaque se révèle peu à peu : au départ, il influence seulement Thomas à distance, puis exerce son emprise, enfin, son discours le possède totalement. On n'imaginait plus la littérature française capable de donner à un roman un tel arrière plan métaphysique, de conférer une résonance surnaturelle à notre plus ordinaire quotidien. Le triomphe de Thomas Zins replace au coeur de l'art romanesque les grandes questions : celles de l'amour et du mal et nous arrache ainsi à des décennies de rationalisme court, de scepticisme ricanant et de réflexions post kundériennes qui virent aujourd'hui au radotage. C'est le paradoxe de Mathieu Jung : par son roman au réalisme en trompe l'oeil il se révèle à la fois l'enfant prodige de ce moment de l'histoire littéraire et, dans le même mouvement, celui qui la date, comme s'il avait pour rôle d'en assurer la clotûre historique. 

Disputes

Le triomphe de Thomas Zins, paru à l'automne 2017, s’il n'a obtenu aucun succès, a néanmoins suscité quelques débats qui ne manqueront pas de s'amplifier, étant donné le statut de classique qui lui sera certainement accordé un jour (quand ? c'est une autre affaire).
Parmi les reproches qui lui furent adressés figure notamment celui, d'être "le Houellebecq du pauvre". Ce reproche, scandaleux de superficialité, est injuste car le néo naturalisme de Matthieu Jung est de pure façade et s'ouvre lentement à des perspectives métaphysiques inaccessibles à un Houellebecq pour lequel, à l'image de la majorité des écrivains  français, la sociologie reste reine des sciences et la religion, simple objet de spéculation intellectuelle. Surtout, Houellebecq incarne peu ses personnages qui ne paraissent jamais « autonomes » mais supports à ses thèses ou, au mieux, prétextes à satires, souvent très drôles.  Seulement, qui se souvient d'un seul personnage de Houellebecq ? Les créatures de Matthieu Jung sont inoubliables ; quant au regard qu’il porte sur elles, il est souvent empreint d'une étrange bienveillance qu'il n'est sans doute pas exagéré de qualifier de charité. Ce roman en usant  en apparence des mêmes techniques du néo naturalisme houellebecquien, en révèle, en creux, toutes les limites.
Les autres reproches furent d'ordre "politique". L’imbécile réactionnaire s’est offusqué de la crudité des nombreuses scènes de sexe, de l’usage constant de « gros mots » et surtout, du fait que la question de l’homosexualité soit placée au cœur du récit ; l’imbécile progressiste quant à lui, s'est inquiété que, pour une fois, l’homosexualité, ne soit pas dépeinte de manière flatteuse. Oublions le premier qui de toute façon ignore ce qu’est la littérature, et renvoyons-le à sa lecture de Jean d'Ormesson. Au second, nous répondrons que Candelier, avant d'être homosexuel, est surtout pervers c'est-à-dire que l’essentiel de son plaisir trouve sa source dans l'emprise psychologique qu'il exerce sur les êtres.




 D'ailleurs, il n'est pas seulement homosexuel, ne répugnant pas à des orgies sadiennes et des pratiques  pédophiles. Tous les homosexuels ne sont pas pervers, sadiens ou pédophiles mais lui l'est. Un personnage de roman a droit lui aussi à sa singularité sans être assigné au rôle de porte parole attitré d'une communauté, vérité littéraire fondamentale de plus en plus difficile à faire admettre. Quant à son discours militant gay, pour caricatural qu'il soit, on peut également le comprendre comme une allégorie de la modernité laquelle consacre la toute puissance d'un individu, autodéterminé, mu par les seuls impératifs de jouissance. Matthieu Jung est courageux d’évoquer quelques réalités déplaisantes relatives à l’homosexualité tant celle-ci est aujourd’hui valorisée au point de rendre scandaleuse toute mise en perspective historique, et donc critique, de quelques uns des plus ineptes discours dont sa promotion est parfois assortie. La vision du monde de Candelier , qui oppose homosexuels et hétérosexuels, est binaire, donc idéologique, et  Thomas Zins, d'une certaine façon, à l'image de certains personnages des Démons de Dostoeivski,  est lui aussi la  victime d'une idéologie. Poussant plus avant le rapprochement entre les deux romans, on pourrait considérer Candelier comme un frère grotesque de Stavroguine : sa distance ponctuée d’apparitions intermittentes (le caractère dévastateur de ses rares interventions sur la psychè de Thomas est parfaitement rendu), obscurcit la vie des protagonistes et, indirectement, les meut.

Avortons

Le triomphe de Thomas Zins est également un roman sur les années 80 et leur silencieuse hécatombe. Notre époque prétend adorer les victimes mais elle opère un choix sélectif, certaines étant étrangement oubliées : jeunes hommes abusés par des pédérastes,  femmes brisées par l'avortement, adolescents submergés par leurs angoisses sentimentales et sexuelles dans le climat d’extraversion forcenée et vulgaire des années 80. Rarement autant d'inédites souffrances n'auront été mises à jour, faisant de la littérature, de nouveau, un authentique moyen de connaissance. 
 


Parfois, émerge dans les médias une figure de cette décennie, comme récemment celle de Gilles Bertin, ancien chanteur du groupe punk Camera Silens, lequel, drogué, sidéen, a vécu vingt ans dans la clandestinité suite à un casse, et qui, par dégoût du mensonge, pour racheter son image aux yeux du fils de sa première femme décédée, s'est rendu volontairement aux autorités. Revenant parmi d'autres  dont l'unique vocation semble de témoigner de la déglingue de masse qui a sévit en Occident ces dernières décennies.  Il est parfois tentant de  voir en Thomas Zins un archétype car nous en avons tous connu de ces adolescents prometteurs qui achevèrent leur course, à trente ans, dans une complète déchéance. A leur sujet nous nous sommes posé la question inaugurale du roman : comment en sont-ils arrivés-là? Sans jamais parvenir, bien sûr, à comprendre ce qui s’était passé. Ce roman, après des difficultés, aura son heure. En attendant, on lui pardonnera mal d'avoir porté atteinte au sacré de notre époque, sacré qui protège la très sainte évolution des mœurs qui a cours depuis maintenant un bon demi-siècle. Mais peu importe, puisque nous ne pouvons nous résigner à sa disparition et, avec Céline Schaeller, en restons persuadés: Thomas Zins reviendra.  

François GERFAULT


* On pense également à Julien Green dont les romans débutent souvent dans des petites villes de province, décrites de manière très balzacienne et versent dans une ambiance onirique.