samedi 13 mai 2017

Elites installées, élites naturelles et populisme

      Dans le langage officiel sans cesse martelé, celui des élites installées, le « populisme » semble synonyme d'immaturité politique. Mais, peut-on se demander, ce travers d'immaturité, à quoi conviendrait-il de le reconnaître ? A la fâcheuse volonté de poser certaines questions, notamment celles qui renvoient à des enjeux décisifs ? Curieuse immaturité ! Pourtant, c'est ce qu'expriment nombre de dirigeants politiques, le plus souvent à mots couverts, mais parfois directement comme le fit un jour Ségolène Royal.

Celle-ci répondit en effet à un journaliste qui l'interrogeait quant à la possibilité d'un référendum sur le maintien de la France dans l'UE : « nous croyons en la démocratie, mais nous croyons aux bonnes questions par rapport aux bonnes réponses ». Autrement dit, nous, classes dirigeantes, décidons unilatéralement quelles sont les bonnes réponses. Résultat : il n'y a pas vraiment de questions, pas autrement que pour la forme. Ce qui témoigne d'une vision purement oligarchique de la démocratie et énonce la vérité profonde du système. A ce titre, on ne saurait trop remercier Ségolène Royal pour l'inégalable candeur dont elle fait preuve dans l'expression du cynisme. Pour cela, nul doute, on la regrettera.

Remarquons-le, si l'élite dirigeante prétend ainsi exercer une tutelle éclairée sur la communauté politique, c'est précisément parce qu'elle se considère éclairée : elle posséderait d'emblée les bonnes réponses. A vrai dire, le mode de connaissance qu'elle revendique ainsi implicitement procède d'une fonction oraculaire, vieille comme le monde mais jamais disparue. C'est le tropisme archaïque des initiés qu'ont notamment vécu les Romains pendant quelque temps avec les fameux pontifes, détenant seuls la connaissance mystérieuse des règles applicables, et dont la communauté civique s'est par la suite libérée au profit des jurisconsultes et de l'élaboration ouverte du droit. C'est cette tendance récurrente, dans l'histoire des sociétés, selon laquelle se forment périodiquement des castes se voulant productrices et dépositaires d'un savoir, non pas issu d'un effort dialectique, comme toute connaissance exigeante, mais d'un savoir autogène et imposé comme tel. Aujourd'hui, il y a là un trait qui ne trompe pas, quant à la nature oligarchique de l'élite qui nous gouverne.

kylix Laconien - 590-550 av.J.C - Staatliche Antikensammlungen - Munich

Or, barricadée dans ce fantasme oraculaire, cette élite tente constamment de disqualifier le courant populiste. Non seulement en déniant tout jugement lucide au commun de la population sur ce qui le concerne, mais encore en laissant planer l'idée suivante : le peuple - qui, en pratique, correspond à l'ensemble de la communauté nationale, interclassiste par définition - serait dépourvu d'élites par nature. En somme, l'excellence serait du côté du système (haute finance, grands médias et gouvernants) et la médiocrité dans le camp de ceux qui le subissent. On doit le constater, il s'agit bien là d'une vision dualiste de la communauté politique, dans laquelle existerait ainsi une séparation étanche entre les meilleurs et les autres, vision relevant d'un biais cognitif proprement oligarchique.

De fait, la sécession des élites, évoquée par Christopher Lasch, est d'abord une sécession accomplie dans les représentations. L'oligarchie ne conçoit la cité qu'à travers une division de principe : d'un côté, une caste qui, forte du magistère qu'elle n'hésite pas à s'attribuer, exerce un pouvoir unilatéral, de l'autre, une masse indifférenciée. Sur la base de cet imaginaire, cette même oligarchie entretient avec la cité un rapport ambivalent. Elle est dans la cité, mais sans en jouer le jeu. Elle est à la fois à l'intérieur et en dehors, son but, en tout état de cause, n'étant pas de détruire la cité mais de l'instrumentaliser à son profit.

Selon une conception traditionnelle de type aristocratique, apparaît au contraire un tout autre rapport entre les meilleurs et les autres, entre le petit nombre et le grand nombre. Prenons ici la notion d'aristocratie non au sens sociologique mais en référence au principe d'excellence réelle. Principe que, comme l'enseigne la moindre expérience, certains individus incarnent mieux que d'autres (d'où une inégalité foncière, différenciation irréductible qui constitue sans doute l'invariant anthropologique le plus embarrassant pour notre époque).

L'excellence à la place des oracles

On peut observer que, dans le monde hellénique et romain, toutes considérations de statut mises à part, les meilleurs (aristoï, en grec) sont, idéalement, ceux qui pratiquent le mieux les vertus de courage, de sagesse pratique (phronesis) et de justice. Il faut insister ici sur la notion de phronesis. Disposition de la personne au jugement perspicace non dogmatique et sens aigu des limites, elle constitue « l'une des facultés fondamentales de l'homme comme être politique dans la mesure où elle le rend capable de s'orienter dans le domaine public, dans le monde commun », selon les termes d'Hannah Arendt. Cette phronesis, comme l'avait antérieurement montré Aristote, s'inscrit dans une conception délibérative de l'action et notamment de l'action commune. A ce titre, notons-le particulièrement, elle apparaît comme un précieux garde-fou contre toute velléité de sécession.


Pour bien saisir à quel point une telle vertu favorise un engagement non faussé dans la vie de la cité, il faut situer la question au niveau des modes de perception commune. Il apparaît en effet qu'en pratiquant la vertu prudentielle de phronesis, les meilleurs, s'ils cultivent une exigence singulière, n'ont pas pour autant un rapport au réel foncièrement différent de celui du peuple en général. Ils procèdent là pleinement de la matrice communautaire. De ce point de vue, il n'y a donc pas de fossé entre les meilleurs et le grand nombre, tous partageant, pour l'essentiel, la même vision du monde. Qu'il s'agisse de mythes, de religions ou de toute autre conception globale de l'existence, il y a unité de tradition. N'en déplaise aux défenseurs d'un lien social magique, prétendument libre de toute détermination, la solidarité du cadre de perception est une condition de la solidarité de destin.


Francesco di Giorgio Martini. La Cité idéale. Vers 1470-1475

Dans un modèle de ce type, le souci de stabilité qui anime les meilleurs reflète ainsi largement les préoccupations de la population. D'où la volonté aristocratique traditionnelle, attestée dans la Rome antique et dans l'ancienne Europe, d'assurer la protection des mœurs et des coutumes. A rebours de la chimère des avant-gardes éclairées, les meilleurs n'incarnent, à ce titre, que la composante la plus dynamique de la sagesse commune. Aussi n'est-il pas absurde de dire que l'aristocratie bien comprise, loin de tout esprit de caste, n'est que la fine fleur du peuple. Du moins tant qu'elle n'emprunte pas la voie d'un contrôle et d'une transformation de ces mœurs et règles communes et ne se transforme alors elle-même, de facto, en oligarchie, avec son esprit de rupture, sa vulgarité et ses rêves de yachts.

Différenciation et liberté commune

On ne doit pas cesser de le dire, la communauté politique, aujourd’hui comme hier, recèle des élites naturelles, lesquelles ne s'adonnent généralement pas à la vaine quête du pouvoir. De toute évidence, le rejet des élites que manifeste le populisme ne relève donc nullement d'une quelconque opposition à la compétence, à l'efficacité, au principe de l'élite en soi. C'est au contraire en vertu de ce principe qu'est contestée la nomenklatura, souvent douée pour l'incurie.


Il n’en faut pas moins tenir compte de l’entropie actuelle. Celle-ci peut être enrayée cependant. De fait, en misant davantage sur les ressources de l'excellence, en donnant la priorité à ses élites naturelles, toujours renaissantes, sur les technocraties prédatrices et niveleuses, la communauté peut et doit retrouver toute la vitalité de ses différenciations organiques. Rien n'est pire en effet qu'un peuple réduit à l'état de foule sentimentale et versatile, tantôt saisie d'une saine réactivité, tantôt séduite par les illusionnistes au pouvoir et inclinant à la servitude volontaire. Qui dit foule dit aliénation et, partant, impuissance à défendre la liberté commune : question vitale au cœur de l'enjeu populiste. A cet égard, notons-le, il est bien établi qu'une longue tradition aristocratique, avec son art de la bonne distance, sa lucidité au long cours et sa culture de l'exemple, a beaucoup fait, dans l’histoire européenne, pour la liberté concrète du peuple. C'est précisément à ce rôle salutaire joué par les meilleurs que faisait allusion Ernst Jünger quand il parlait, dans « Le Noeud gordien », de « la liberté élémentaire, c'est-à-dire la liberté des patres*, dont dispose un peuple ». En définitive, serait-il hasardeux de penser qu'un populisme conséquent ne saurait qu'être, au sens indiqué du terme, aristocratique ?


*patres : la noblesse romaine, dans la rhétorique latine classique. Sens symbolique, ici.


Personnages dans un décor d’architecture et de jardins imaginaires, école hollandaise du XVIIe siècle.

mercredi 10 mai 2017

La France contre le Robot



Quelque part en France, partout dans le monde. Il est dix huit heures et l’ensemble de la classe politique et des journalistes ne fait même plus semblant de retenir son souffle. Ils ont peine à dissimuler leur sourire, on sent d’ici sourdre quelques liquides pré-séminaux, quelques suints de joie confite, il faut que ça sorte enfin, ça transpire par-dessus les fonds de teints et les autobronzants. Ils sont presque déjà usés par la joie et par ce confort tabernaculaire qu’ils se voient reconduit pour une poignée d’éons. La camelloïde Léa Salamé, sourcils soigneusement brossés pour l’occasion, passe les plats d’un plateau à l’autre, juchée sur ses talons trop hauts. Il s’agit de ne pas glisser sur les traînées de laitance laissées ici et là par le gastéropode Pujadas, gommeux et imbibé de lustre, terrible masque de satisfaction poudré jusqu‘à l‘os. Ils jubilent tous à l’unisson, se sachant d’avance augmentés, promus, décorés, satellisés dans les coursives de la Deathstar

Dans les jours qui ont précédé, et dans une discrétion relative, Stratcom, la division propagande de l’OTAN, digne héritière des réseaux Gladio, a passé un accord avec Facebook et l’ensemble des quotidiens français pour faire taire définitivement les voix discordantes ou fake news. Nous y sommes enfin, dans un totalitarisme qui ne se cache même plus et désigne d’office ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Compliqué de donner des leçons à la Russie lorsque 95% des médias sont détenus par des oligarques qui programment la vie politique française avec 10 coups d’avance. Attali dira de Macron qu’il l’a «inventé». Comment ne pas le croire ? Ce nom, digne d’un Decepticon, est aussi l’anagramme de Monarc. Tarte à la crème complotiste figurant en bonne place entre le projet Blue Beam et le porte-avions de Philadelphie, Monarch fut le nom, à une consonne près, d’une vaste expérience de sujétion mentale déployée sur les tréteaux de l’opération Paperclip, dans les années 60. Mais il ne s’agit sûrement que d’une fake new également… Kubrick lui-même ne cessa d‘avouer la terreur que lui inspirait la caste dirigeante anglo-saxonne, distillant dans toute son œuvre des références à l’ingénierie sociale, à Monarch et au pouvoir obscur qui alimente en combustibles humains la bouche frangée d’étrons du mammonisme moderne. 


Comme un sinistre présage, quelques heures plus tard, c’est un plan totalement kubrickien qui cadre le nouveau monarque devant la pyramide du Louvre, donnant du grain à moudre aux onanistes du complot pour les 25 ans à venir. L’équipe de Macron a évidemment conscience de ce double sens et elle en joue, jouissant de baiser doublement le peuple, symboliquement et démocratiquement. Car enfin, les complotistes, chacun sait, sont de grands naïfs : ils nourrissent eux aussi la machine en relevant des occurrences dans une réalité qu’ils croient causale, alors que depuis bien longtemps elle n’est plus qu’un programme de cryptage soigneusement déroulé. L’Histoire finalement n’a fait que mimer les révolutions scientifiques : dans un premier temps elle fut l’héritière du mythe, diffusant les reflets d’une vision préhensile du cosmos dans des sociétés premières, puis elle a commencé à s’auto-bouturer, créant des boucles de sens et des virgules de pâmoison blette là où les sédentarisations et les concrétions du monde bourgeois l’avaient emmenée, au-delà de la grande brèche du Sacré et du meurtre des nations. 


Philip K. Dick en avait eu la conscience prophétique, découvrant avec horreur que le monde se mettait peu à peu à ressembler à ses propres romans… Horreur suprême que celle du Démiurge malgré lui… Quelque chose de son être a fui dans le monde, emprisonnant des pans de réel entiers dans la glu d’une imagination délétère. Nodalités. Interférences cognitives. Le réel se re-déploie à chaque seconde, mais quelque chose de lui disparaît dans cette réinvention constante. Mémoires votives contre mémoires génétiques. Et entre les deux le labeur des itérations égotiques qui remodèlent la fréquence du monde à l’aune de leurs névroses. Nous en sommes là : l’histoire ne créé plus que de la fiction. A force de se mirer, elle ne peut plus produire qu’une conscience d’elle-même, ce qui rend caduque l’idée même de complotisme. Il ne peut y avoir de complot dans un monde qui est devenu le complot lui-même. Un monde-piège. Un faux plancher de prestidigitateur que nous prenons pour la voûte étoilée. 

C’est-ce que les conspirationnistes et autres dérouleurs de logos ne semblent pas avoir perçu : jusqu’à Michel Onfray, impayable, qui annone avec son sérieux de petit pape laïcard et offensé les étapes de ce processus adémocratique, enfonceur de portes toujours plus béantes. «Je viens d’achever mon livre en ce soir d’élection», nous dit-il. Belle synchronicité. Ce provincial de la pensée – et non penseur de province – pense nous apprendre que le système a créé Emmanuel Macron, torpillé François Fillon, éradiqué les vieilles gardes pesantes de la République binaire et claudiquante qui se tortillait sur les ruines de la France gaulliste… et nous rappelle sans sourciller le scénario bien huilé de cette période électorale riche en twists, comme dans un bon Shyamalan… C’est un peu tard, Michel. Etiez-vous du genre à prophétiser la fin du rideau de fer perché sur les chicots fumants du mur de Berlin ?

Etre complotiste, dénoncer un scénario, c’est encore avoir  foi en la démocratie et au déroulement causal de l’Histoire. C’est ne pas comprendre que celle-ci ne suit plus une ligne directrice – c'est-à-dire qu’elle n’est plus le produit des champs causaux et des consciences actives qui la composent,  mais qu’elle est le résultat d’une concrétion, d’opérations métaphysiques qui éclosent dans des véritables poches de non-sens générées par l’ordalie profane des technologies digitales et computationnelles. Qu’elle se comporte comme un programme dont on ré-encode constamment l’algorithme liminaire. L’histoire n’est plus qu’un système de cryptage des données qui utilise des paradigmes moraux et sociaux – démocraties, fascismes - pour entériner son code-source, pour l’infuser dans les consciences mêmes, le rendant viral et à même de produire ses propres occurrences dans nos champs d’action, de conscience et de pensée. C’est pourquoi le réel, au lieu de produire du réel, se met désormais à produire de la fiction : il se « réduit » à mesure qu’il est pensé par le chœur des élites et le consensus cognitif parodifiant qui en émane.

Ainsi, Le Pen et Mélenchon, contrairement à ce que croit penser Onfray, ne sont pas les «idiots utiles» du système. Ils l’accompagnent depuis bien trop longtemps pour cela, ils sont au cœur de ce système, ils en sont les plis et les goitres humains peuplés d’humeurs et de ganglions post-historiques. Ils se sont littéralement couchés. Marine Le Pen a volontairement saboté son ultime débat, incarnant une baba yaga histrionique et grinçante, compulsant fébrilement ses notes comme un cancre avant un oral de brevet des collèges. Sa France Apaisée a revêtu le masque que n’espéraient même plus voir ses opposants les plus farouches - les vrais idiots utiles, transfuges de gauches moribondes qui croient encore que le FN constitue une quelconque menace pour l’oligarchie : elle a réactivé les mimiques de son père dans un acting de rombière goguenarde, charcutant son propre programme sous les yeux du gendre Macron, celui-ci n’ayant subséquemment quasiment rien eu à faire pour sortir grandi de cet échange de basse-cour. 

Ce débat n’en était pas un mais une mise en scène, une orchestration savamment arrangée. De même Mélenchon n’a pas pêché par mégalomanie ou par excès d’ambition personnelle : lui aussi est intégré depuis trop longtemps dans le système pour ne pas avoir eu à se plier à ses ordres : sa campagne ridicule, son auto-évaporation par voie holographique - ravivant les spectres murayens du nécrosocialisme -  ont tout aussi bien servi le système et précipité le hold up kabbalistique qu’a été la victoire de Macron-Monarc. Ce dernier est le trait d’union qui manquait entre le Kennedy de l’Amérique crypto-fasciste des années 50 et le golem cyberpunk cultivé dans les cuves placentaires du mondialisme décomplexé de la Silicon Valley et de ses sbires encravatés shootés aux micropointes de LSD. 

Onfray, qui porte son athéisme pubescent en bandoulière pour éviter de trop avoir à mirer l’abîme des siècles, semble découvrir que nous vivons dans une Europe totalitaire, 50 ans après la chute programmée de De Gaulle…et de nous prévenir à mi-voix qu’il ne faut pas trop «stigmatiser les complotistes». Pourtant ce n’est même plus l’histoire qui est coupable de supercherie, mas bien le réel lui-même. On l’escamote au fur et à mesure que se resserre la gangue de la tabulation générale du monde et de l’intercession permanente des réseaux, qui programment un inconscient collectif auto-génératif, créant de véritables homoncules de réalité alternative, des entéléchies numériques. Nous sommes après l’histoire, disait Muray, dans l’arrière-monde de l’après-monde. Coincés dans la buanderie d’une maison de retraite où c’est le réel lui-même qui traine ses articulations malmenées. 


Le Gorafi et le Figaro ne font désormais aucune différence : notre président-robot, Ultron, Macron, je ne sais plus, dégoise un discours riche d’un vocabulaire de 30 mots, adaptés au migrants et aux handicapés mentaux,  devant une pyramide de verre, dominant un parterre de clones parfaits, ces français capables de brandir le drapeau européen sans immédiatement se consumer d‘horreur. La boucle est bouclée. On ne discerne plus la réalité d’un film Marvel, les deux détricotant la trame du vrai pour assoir une eschatologie grossière à même de concilier les deux mamelles empoisonnées de la modernité : socialisme et occutisme. Le réel est passé. Les siècles sont finis.




lundi 8 mai 2017

Présidentielles 2017 : savoir tuer le Père et oublier Tonton


Le dimanche 7 mai, nous avons pu assister à la mise au tombeau du système mitterrandien. Même si le PS parvient à survivre à la déconfiture électorale qu'il vient de subir et à surnager à coup d'alliances et de « majorité républicaine » - comme semblaient le suggérer à demi-mot certains représentants socialistes sur le plateau de France 2 -, c'est tout un monde qui vacille et s'écroule au soir de la dixième élection présidentielle de la Ve République. 

         Nombreux sont ceux qui ont dénoncé, et à raison, la confiscation du débat démocratique entre les primaires et le premier tour de la présidentielle. Ils ont alors présenté Emmanuel Macron comme l'héritier naturel de François Hollande, voué à poursuivre la politique du président sortant, que son impopularité record empêchait de se représenter pour un deuxième mandat. Le Front National n'a eu de cesse de ressasser cet argument, parfois jusqu'à l'absurde, comme on a pu le voir avec Marine Le Pen lors du débat du mercredi 3 mai. Pour autant, il apparaît caricatural et erroné de ne voir en Emmanuel Macron qu'une création politico-médiatique issue des rangs d'une majorité gouvernementale malade. Macron a reçu le soutien de plusieurs ténors de la vie politique, de patrons de presse et des « élites » mais on ne peut expliquer uniquement par le complot et la manipulation le ralliement de près de neuf millions d'électeurs au premier tour et plus de vingt millions au second. Tout comme le Front National qui récolte onze millions de suffrages, Macron est allé à la rencontre d'un ressentiment et d'une attente. Malheureusement, la rhétorique déployée par la candidate du FN a démontré que le « parti des patriotes » n'avait pas su dépasser le stade de l'exploitation du ressentiment, ce qui s'est traduit par un discours électoral englué dans le slogan et l'invective et par une large défaite au second tour. On parle déjà au FN de refondation du parti, de changement de nom et d'évolution stratégique pour tirer toutes les leçons de cet échec. Le succès de Macron et d'En Marche !, quant à lui, porte le coup de grâce au PS et bouscule la géographie politique des partis de gouvernement. Cette montée en puissance, qui a paru si soudaine, a été rendue possible parce que le PS de 1969, celui du Congrès d'Epinay, du Programme commun et du règne mitterrandien, est parvenu au crépuscule de son existence. L'image de médiocrité, d'affairisme et d'impuissance renvoyée par le quinquennat de François Hollande a achevé de couler cette formation politique âgée de près d'un demi-siècle. A la tête d'En Marche !, Emmanuel Macron a su exploiter ce naufrage et le fiasco symétrique de la campagne des Républicains. La carrière du parti rénové recréé par François Mitterrand paraît bien sur le point de s'achever. 


Autre naufrage, celui du « Front Républicain », antidote moral au succès du FN qui est une autre création mitterrandienne. En 1974, quand Jean-Marie Le Pen se présente aux élections présidentielles, il obtient 0,74% des voix. En 1981, aux législatives, ce sont 0,18% des suffrages qui sont recueillis par les candidats frontistes. Les cantonales de 1982, les municipales de 1983 et, surtout, les européennes de 1984, permettent au FN de faire sa véritable entrée dans le paysage politique mais c'est à l'occasion des législatives de 1986 et du passage à la proportionnelle que le Front National pénètre à l'Assemblée nationale. La stratégie mitterandienne n'a pas seulement été à cette occasion de minorer une défaite attendue aux législatives de 1986 pour la gauche en allumant un contre-feu à droite, elle a consisté à créer un Golem, un instrument idéologique capable d'attirer durablement les voix de droite et surtout de neutraliser une partie du débat politique en livrant certains thèmes en pâture au Front National. L'euroscepticisme, le souverainisme, la question migratoire ou la critique des dérives communautaires ont intégré une zone de quarantaine idéologique dans les années 80 et 90, pour être systématiquement associés à l'antisémitisme et à la xénophobie rocambolesque du chef du Front National, Jean-Marie Le Pen, dont l'outrance idéologique et les progrès électoraux furent les plus sûrs instruments de la désincarnation de la droite gaulliste, constamment obligée de donner toute les garanties de sa « non-compatibilité » avec les thèses du FN. Mitterrand y gagna une réélection confortable en 1988 avant que Chirac, parvenu enfin au pouvoir en 1995, ne soit obligé de le partager – ironie du sort – avec un premier ministre socialiste en 1997. 


         Les élections de 2002 ont peut-être été un coup de tonnerre dans le ciel électoral français, elle n'ont pas pour autant conduit à l'assainissement de la vie et du discours politique. Bien au contraire, le règne de l'idéologie du Front Républicain et la progression constante du Front National repris en main par Marine Le Pen ont réduit pour quinze ans la vie politique à une opposition mortifère entre « progressistes » et « réactionnaires », « fascistes » et « antifascistes », « racistes » et « antiracistes ». L’hyper-simplification de la vie politique de 2002 à 2017, qui a sombré dans la caricature, a accompagné le phénomène de l' « hyperprésidentialisation ». Brandi par des intellectuels ou des figures politiques et médiatiques dogmatiques ou carriéristes, l'épouvantail du « retour des années sombres » a étouffé toute possibilité de débat serein et constructif et, en conséquence, les échéances électorales successives ont été marquées par la domination du « vote protestataire », auquel répondait l'injonction du « barrage républicain. » Seule l'élection de Nicolas Sarkozy a rassemblé en partie en 2007 un vote de conviction, captant à son profit une partie du vote Front National et démontrant par là-même la volonté de l'électorat français de sortir du règne mortifère du « vote utile ». L'illusion sarkozyste s'étant vite dissipée entre un repas au Fouquet's et trois effets de manche, le règne du « vote contre » a donné à François Hollande la possibilité d'accomplir son propre rêve mitterrandien en croyant ressusciter l’œuvre du maître à la mesure de sa personne. Malheureusement pour lui, la toise politique ne le désignera ni comme un bon héritier, ni comme un grand président de la Ve, mais tout juste comme un soldeur de compte. En voulant faire du hollandisme une sorte de mitterrandisme renouvelé, François Hollande a incarné la fin d'un cycle, et son échec personnel se confond aujourd'hui avec l'effacement définitif de la figure qu'il a le plus tenté d'imiter. 

         En dépit de tous les ratés de cette présidentielle 2017, un peu d'air frais semble entrer aujourd'hui dans la vie politique française. Au soir de l'élection d'Emmanuel Macron, les tractations vont déjà bon train et les perdants s'organisent pour tirer profit des échéances capitales représentées par les législatives – ou du moins tenter d'y survivre. Mais personne n'a parlé de « Front Républicain ». Comme si, pour la première fois depuis bien longtemps, l'écroulement du PS et la lamentable prestation de Marine Le Pen au débat du 3 mai, sanctionnée par le résultat du 7, avaient rendu caduque, nulle et non avenue, cette sorte de prise d'otage électorale représentée par la comédie répétée, d'élection en élection, du vote utile. Le Front National est apparu, à travers sa présidente, pour ce qu'il est : un parti englué dans la démagogie, qui a bâti son succès en se nourrissant de la question européenne et migratoire, que les autres partis lui ont abandonnée pendant si longtemps, avant de brouiller peu à peu son discours et de sombrer dans l'amateurisme, au fur et à mesure qu'il s'est rapproché du pouvoir. Les élections du 7 mai ont peut-être libéré le pays de cette dichotomie imbécile : le « vote de la haine » contre le « vote utile », le nationalisme et son inévitable corollaire antifasciste, le requin et son poisson-pilote, une double construction fantasmatique qui prive la France de tout débat politique depuis trop d'années en enfermant l'électorat dans le schéma mortifère du vote par la négative. Or, on ne construit strictement rien en ne votant que par la négative. On finit simplement par mourir tout doucement bercé par la satisfaction d'avoir voté et pensé comme il faut. 

         On peut aussi supposer que le déchaînement du terrorisme islamiste contribue à décrocher du ciel les vieilles lunes politiques et à faire « bouger les lignes », comme on dit. Il faut espérer en tout cas qu'Emmanuel Macron sache, saisir derrière l'atmosphère particulière de fin de règne idéologique qui l'a porté au pouvoir, la profonde attente politique qui s'est manifestée dans les urnes et dont il a su profiter. S'il se contente de reconduire pendant cinq années une politique dopée à la moraline, masquant la dérégulation économique et la soumission à l'austérité merkelienne sous le masque flétri du politiquement correct, l'issue des prochaines élections pourrait être d'ores et déjà aussi prévisible que l'était le résultat de cette présidentielle après la campagne d'entre-deux tours. Personne n'a de boule de cristal pour le prédire mais la composition du prochain gouvernement donnera certainement le ton. Les élections législatives qui se profilent semblent en tout cas, et pour la première fois depuis longtemps, offrir un jeu ouvert. C'est déjà beaucoup. Espérons qu'elles permettent d'enterrer pour de bon les derniers restes de l'héritage mitterrandien et de débarrasser la vie politique française de ce poison qui l'étouffe : celui de l'éternel passé recomposé. Mais au préalable et pour s'en extraire définitivement, il faut bien parvenir sans hésitation à tuer le père.


François-Xavier Fabre. Oedipe et la Sphinge. 1806

mercredi 26 avril 2017

Contre le vote utile, votons inutile !




On a entendu tout au long de cette campagne de premier tour qu’il fallait voter utile. Voter utile en votant Macron pour contrer Fillon, voter utile en votant Fillon pour contrer Macron, voter utile en votant Hamon pour… ah, non, celui-là, on ne l’a pas trop entendu. C’est bien là la logique pernicieuse de l’oligarchie démocratique : tout le monde peut se présenter, mais l’on fustige les candidats qui osent se présenter hors du bipartisme. On les appelle les « petits » candidats, comme si, par ce sobriquet, on tentait de leur enlever toute stature politique : rentrez chez vous les petits, ici, c’est la cour des grands. Nicolas Dupont-Aignan appréciera, lui qui n’est qu’à deux points du candidat PS. On rigole doucement devant Jean Lassalle, fier député landais, qui manqua de mourir pour ses convictions, et qui, lui, se mit véritablement en marche à travers la France, à la rencontre de ce peuple qui est nôtre. On se moque de son accent pittoresque en oubliant que la France, ce n’est pas que Saint-Germain des Prés, et que c’est cette diversité d’accents et de patois qui font la richesse de notre démographie. Jacques Cheminade passe pour un hurluberlu, un doux-dingue un peu rêveur qui veut aller dans la Lune, tel le professeur Tournesol de Tintin. Pensez-vous ! Un programme spatial national ? Et puis quoi encore ? On ricane devant ses velléités de conquête de Mars, et tant pis si l’on applaudit à tout rompre lorsqu’un investisseur privé entame exactement le même chantier. Laisser l’exploration spatial aux mains de capitaux privés, voilà qui est bien plus rassurant que de le laisser aux mains de l’Etat. Car depuis que la Nation n’existe plus et que l’Etat lui a succédé, ce dernier n’est plus bon qu’à acquiescer à la politique bruxelloise, à dépénaliser le cannabis ou à organiser des « journées de »…

Non, en vérité, ces candidats, ces votes inutiles sont les plus précieux, les plus importants : ce sont de vrais votes de convictions. Ces bulletins glissés dans l’urne sont les voix de ceux qui refusent le fatalisme du « tous pourris ». Alors, contre le vote utile, votons inutile !

D’aucuns me diront que je suis naïf, un doux rêveur. Peut-être. Sans doute, même. Mais il semble que la naïveté ait le vent en poupe en ce moment. Naïveté de croire que l’on peut sauver la France par le vote. Naïveté de croire qu’un ci-devant apparatchik du Parti Socialiste, qui fut ministre, sénateur, et qui occupa à peu près tous les maroquins disponibles ces trente dernières années pouvait être « anti-système », et, enfin, naïveté de croire qu’en allant voter Emmanuel Macron, ils feront barrage contre le fascisme, tels d’héroïques Jean Moulin modernes. Car s’il existe moult raisons de ne pas voter pour le Front National, voire de s’y opposer, croire que ce parti et sa présidente représentent le ventre encore fécond de la bête immonde est d’une abyssale stupidité. Naïveté ou aveuglement, telle est la question. Le peuple français, depuis les années Mitterrand aime jouer à se faire peur. Coup classique de la gauche, faire monter le FN permet d’envoyer la base militante dans la rue jouer aux résistants de carnaval tandis que dans les hémicycles, on fait sans sourciller le jeu de la Finance. Ce jeu de dupe devrait être éventé, depuis le temps, mais non : grâce à des militants vieillissants et irrémédiablement phagocytés par le système et à une jeune garde militante encore naïve, cette arnaque grossière, vieille comme le monde arrive encore à fonctionner !

Car le fascisme, ce n’est plus le bruit des bottes qui martèlent au pas de l’oie la cadence de l’ordre nouveau, c’est celui des pas feutrés dans les couloirs du parlement européen. Le fascisme moderne, ce n’est plus le salut romain, mais le geste rapide et agile de la main qui, d’un trait de plume, paraphe un texte qui dérégulera encore plus les marchés, donnera encore plus de pouvoir au Capital, et appauvrira encore plus les populations européennes. 

Philippe Muray parlait en 2002 de « quinzaine de la haine anti-FN » dans un texte qui est plus que jamais d’actualité, car l’on assiste aujourd’hui encore à un déferlement de violence contre les électeurs FN, forcément bêtes, forcément racistes, forcément haineux. L’adversaire doit être hideux. Plutôt que de chercher à le comprendre (pour, par exemple, essayer de le faire changer d’avis ?), il convient d’exorciser ce démon, de le renvoyer aux enfers dont il est naturellement originaire. Toute la République se dresse comme un seul citoyen pour condamner ce résultat abject. L’enfer, c’est les autres ! Vite, courons place de la République ! Organisons des concerts solidaires, des manifestations festives, des débats citoyens, ou des manifestations citoyennes et des débats festifs, les mots étant interchangeables. Les mêmes rengaines se font entendre, le bal des pleureuses reprend ! La France a peur ! Aux armes, Citoyen ! No pasaran ! Ressortons nos pancartes, à la cave depuis 2002, et remplaçons le nom du père par celui de la fille ! Commandons un uber et allons manifester place de la République. On attend toujours le filtre Facebook qui permettra d’avoir une photo de profil aux couleurs de l’antifascisme. Ce serait la cerise sur le gâteau. 

Et les miséreux dans tout cela ? On s’en fout. Ils sont incultes, beaufs, et votent FN, ces salauds ! Sous-diplômés, ils ne méritent pas qu’on écoute leurs peurs, qu’on tente de les comprendre. Ils sont la bête à abattre, ils feraient mieux de se suicider. Ce qu’ils font d’ailleurs. En France, un agriculteur se suicide tous les deux jours, dans le plus assourdissant des silences. Il faut dire qu’ils sont moins sexys que les révoltés de la place de la République, ou que les marcheurs qui suivent le sémillant Macron, prophète photogénique des temps modernes.

Et pendant ce temps, la Finance se réjouit. Pendant que toute la gauche fera la queue aux bureaux de vote pour faire « barrage à la haine », la Finance se frotte les mains. Son fascisme à visage humain sera porté en triomphe dans les urnes. La dictature des marchés pourra continuer, « business as usual », les plus riches pourront encore plus s’enrichir sur le dos d’un peuple qui a adoubé son bourreau, le sentiment du devoir accompli dans le cœur. La France bientôt uberisée pourra goûter aux joies des petits boulots payés une misère qui font le quotidien du lumpenprolétariat d’Outre-Rhin et le bonheur des actionnaires. 

On ira voter pour faire barrage, l’ignominie nazie en tête, alors que l’Allemagne est bel et bien revenue, et a déjà repris le contrôle de l’Europe.

Jean-Luc Mélenchon, et c’est tout à son honneur, a refusé de donner des consignes de vote. Droit dans ses bottes, il aurait trahi ses convictions en appelant à voter pour le candidat de la Finance. Et peut-être aussi parce qu’il connaît la porosité d’une partie de son électorat avec le Front National. 

Jean-Luc Mélenchon n’est pas passé, Marine Le Pen ne passera pas, et leurs soutiens auront cela en commun qu’ils pourront garder une image de pureté virginale de leurs candidats respectif : eux ne pourront pas se sentir floués par leurs poulains : difficile de trahir son idéal lorsque l’on n’accède pas au pouvoir. Ils sont dans la meilleure des situations, celle du fantasme. Les macronistes, eux, risquent d’avoir une sacrée gueule de bois en 2022.

En attendant, le 7 mai, pendant que la foule dominicale se pressera pour aller applaudir Daladier de retour de Munich, je boirai une bonne bouteille de vin rouge, car c’en sera toujours une que Merkel n’aura pas !

Joseph Achoury Klejman

samedi 22 avril 2017

Paye ta campagne sur Snapchat !




La campagne présidentielle 2017 parvient à des sommets de dadaïsme électoral. A l’issue des primaires présentées comme un modèle d’innovation et de maturité politique, tous les favoris des partis qui se sont engagés dans cette aventure hasardeuse se sont fait dégager comme des malpropres par leurs électeurs ingrats. Après ce rocambolesque épisode, tandis que le PS explosait tranquillement, la campagne a immédiatement été confisquée par les juges du PNF, grâce au zèle du Canard Enchainé. Mis au pain sec et à l’eau dans le cabinet noir de l’Elysée, François Fillon a été sommé de rendre des comptes sur l’emploi de sa famille et sur sa garde-robe, au rythme frénétique des affaires révélées chaque jour par le Monde, Mediapart ou le Canard, avec un empressement méprisant toute notion de rythme scénique. Pour corser encore un peu plus la joute médiatico-politique, voilà que le tribun Mélenchon s’invitait à coups de harangue et de rassemblements populaires dans le quartet des favoris, histoire de brouiller encore un peu plus les cartes et rendre le travail des instituts de sondage encore plus difficile, envoyant au passage le malheureux Benoit Hamon nager dans le petit bain des candidats à moins de 10%. Après les débats à 11, le jeu vidéo de Mélenchon et les diatribes incompréhensibles de Jean Lassalle, on ne voyait guère ce qui pouvait survenir de plus surréaliste dans cette campagne improbable. C’était grandement sous-estimer la puissance des « communicants » et la volonté des candidats de sortir vainqueurs de la course à la modernité politique. Prêts à tout, y compris à faire campagne sur Snapchat.
         Pardon ? Snapquoi ? Snapchat est le nouveau réseau social à la mode sur lequel, en lieu et place de statuts ou de message en 140 caractères, on poste une vidéo de 10 secondes qui reste en ligne pendant 10 secondes au maximum. En gros vous enregistrez en mode selfie un message avec des petits effets rigolos avec votre portable et vous postez vos états d’âmes sur cet équivalent vidéo de Twitter, plébiscité par les ados et post-ados. On peut ajouter à l’extrait quelques filtres amusants, en se parant d’un nez de clown, d’un museau de chien ou d’une couronne de fleurs aux couleurs pimpantes. C’est dispensable, éphémère, plutôt idiot mais tellement jeune que cela ne pouvait que séduire les politiques avides de fidéliser le public des 13-18…pardon, des 18-25 ans. Les principaux candidats se sont donc rués sur l’application pour se prêter à l’exercice de l’interview-Snapchat et répondre de la manière la plus concise et la plus cool  possible aux multiples questions que leur posaient les jeunes adeptes du réseau social. Tous les candidats ? Non. Car dans un petit village de la France Insoumise, l’un d’entre-eux résiste encore et toujours à l’invasion de la techno-coolitude : Jean-Luc Mélenchon qui a refusé tout net de se prêter au jeu. Il faut dire qu’en matière de jeunisme, Jean-Luc, en devenant le héros de son propre jeu vidéo, a déjà ringardisé tous les autres qui n’avaient plus d’autre choix que d’aller tapiner sur Snapchat pour ramasser quelques voix supplémentaires. Can’t stenchon the Mélenchon !
         Imagine-t-on le Général de Gaulle sur Snapchat défiant le quarteron de généraux en retraite avec un museau et des oreilles de chien ? François Fillon, lui, n’a pas hésité, saisissant cette occasion de passer au gaullisme 2.0. 


« Bienvenue dans mon QG de campagne, ravi de répondre à vos questions sur Snapchat ! » Pendant les trois minutes durant lesquelles le candidats des Républicains se prête au jeu des questions-réponses, on apprend que le chouchou des juges et des médias aurait voulu devenir ambassadeur ou ingénieur – « mais comme vous voyez, je n’ai réussi ni l’un ni l’autre », que son filtre Snapchat préféré est celui des petites lunettes rondes et colorées accompagné d’un fond musical funky gangsta, qu’il ne peut rien faire pour baisser le prix des sandwichs grecs et qu’il est en faveur du port de l’uniforme à l’école. Mais quel bad boy ce Fillon ! Il est vrai cependant que le principe des quots migratoires passe beaucoup mieux auprès des jeunes quand on l’explique en vidéo sur internet avec des lunettes roses sur le nez sur un fond de rap bien smooth. Qui sait, peut-être que c’est aussi le filtre Snapchat que le Général aurait préféré lui aussi ? 


         Dans le genre badass, Marine Le Pen déchire tout elle aussi sur Snapchat. Son filtre préféré à elle, c’est le museau de chien avec les oreilles qui pendent sur les côtés qui lui donnent un air choupinou quand elle défend la reconquête de la souveraineté nationale et qu’elle condamne l’islamisme. Mais elle répond néanmoins à une internaute qu’elle connaît cependant bien le monde arabe et qu’elle le respecte. La preuve, elle chante du Dalida en ligne : « J’ai mis de l’or sur mes cheveux et un peu de noir sur mes yeux… » pour séduire les électeurs certainement. 

Difficile de savoir si Marine Le Pen qui chante du Dalida avec des oreilles de chien sur Snapchat, cela séduit les jeunes, mais ce qui est certain c’est qu’elle doit sérieusement revoir ses goûts en matière de décoration d’intérieur ou du moins faire preuve de plus de discrétion en la matière quand elle poste des vidéos sur les réseaux sociaux. Parce qu’il faut bien reconnaître que la fresque offerte par la peintre militante russe Maria Katasonova représentant la patronne du FN encadrée par Vladimir Poutine et Donald Trump et portraiturée dans la meilleure tradition du réalisme socialiste, ça pique franchement les yeux…



         Rien, cependant, ne pourra égaler le détachement et le mojo de Benoit Hamon, auquel on décernera sans hésiter le prix « Jeune et cool 2017 » de la politique française. Benoit sait faire plaisir à ceux qui lui posent les bonnes questions : « Pas besoin de 10 secondes pour vous dire qu’avec moi vous allez percevoir le Revenu Universel d’Existence ! », soit 600 € mininum pour les étudiants qui seront désormais au RUE et plus à la rue. « Et si mon cousin du bled Hamid vient en Erasmus, demande un autre internaute inquiet de connaître le degré d’ouverture du candidat socialiste, il pourra toucher le Revenu Universel aussi ? » Aucun problème répond Benoit Hamon, il faut juste attendre, pour que le cousin Hamid puisse s’inscrire en Erasmus, que l’Union Européenne se soit étendue au-delà de la Méditerranée. En plus d’être un esprit tellement ouvert, Benoit Hamon promet la légalisation du cannabis dès son arrivée au pouvoir, que demander de plus ? Et son filtre Snapchat préféré, c’est la couronne de fleur sur la tête, « parce que je ne suis pas avec les écolos pour rien, alors FLOWER POWER ! » 


         Pas étonnant qu’en étant aussi cool, Hamon fasse tourner les têtes. « Je sais pas si tu fais battre le cœur de la France mais tu fais battre le mien », lui confie une jeune amoureuse transie dans une vidéo en forme de déclaration d’amour. Face à un tel séducteur, Emmanuel « Prince Vaillant » Macron fait pâle figure dans son interview Snapchat avec son filtre déformant tout pourri et son slogan moisi : « Votez pour moi parce que c’est votre projet ! » Bon, il a une maquette de la fusée Ariane dans son bureau, c’est bien mignon mais ça ne suffira pas pour égaler le sex-appeal de Benoit Hamon qui prévient quand même : « Pour prendre un bain avec moi, il faut être sérieusement qualifié ! Ma femme et mes filles. Point barre. » Mélenchon a du juger de son côté qu’Hamon n’était lui-même pas assez qualifié pour partager le même bain avec lui. Dépité le candidat socialiste devra se contenter jusqu’au bout de Yannick Jadot…et peut-être de la star d’internet JérémStar qui propose au socialiste, non pas de prendre un bain avec lui, mais de partager une douche froide. Ce qu’ils peuvent être mauvais ces jeunes quand même… 


         Pendant ce temps, dans la vraie vie de la vraie réalité, un policier a été abattu et deux autres blessés par un enragé islamiste sur les Champs-Elysée dans la soirée de jeudi. La fin de la récré vient à nouveau de sonner tragiquement et la campagne s’achève brutalement en passant sans coup férir de la clownerie au drame tandis que le retour du réel pulvérise à nouveau le miroir aux alouettes de la com’.
         Non, décidément, on n’imaginerait pas le général de Gaulle sur Snapchat. On ne l’imaginerait d’ailleurs pas plus faire campagne en 2017. 





Egalement en ligne sur le FigaroVox


vendredi 21 avril 2017

Un berger à l'Elysée ?

Après la guerre des classes annoncée hier par un idiot fulminant, voici aujourd'hui qu'en direct de Mauvaise Nouvelle, Sarah Vajda nous explique pourquoi voter Jean Lassalle. 


Cher Ami,

Tu me demandes pourquoi j’ai décidé de voter Jean Lassalle au premier tour des élections présidentielles d’avril 2017. Tu me rappelles qu’il serait plus judicieux de voter utile dans un monde à la dérive et me susurres le nom de l’homme à éviter, celui qui n’a d’homme que le nom, sans doute une image de synthèse dont le graphiste, dans sa vive impatience, aurait oublié le regard. Tu ajoutes que Lassalle te semble appartenir à la race des hurluberlus, des doux rêveurs et me rappelles que la politique est chose sérieuse, qui traîne après elle le malheur des hommes sous toutes les formes : le chômage, la pauvreté, la misère, le sentiment de délaissement. Tu ajoutes qu’il s’agit là des sûrs maux qui conduisent l’homme à n’espérer plus rien, le jettent dans les bras des Méchants, à moins qu’ils ne le poussent à se laisser doucement dériver et crever au fil des jours et de l’eau.
Je sais tout cela, mon bon ami et c’est là, raison qui me fait, barrésienne toujours, me transformer, à l’occasion, en lassalienne. Le moyen pour une personne telle que moi de ne pas soutenir le fils qui - mimétisme ou piété ? - retrouve la vocation pastorale ? Le moyen de n’admirer pas un député, susceptible de se saisir d’un bâton et de se mettre en marche, au lieu d’entonner de sa voix d’IR le slogan ? 215 jours durant, sur 5 000 kilomètres, le Jean est allé à pied, comme il convient qu’aillent les hommes, afin de ramener les brebis égarées, non pas sur le chemin de la réussite managériale ou l’horizon trompeur de la digitalisation pour tous, mais le chemin de l’espoir. Ridicule ou admirable ? Les deux adjectifs sont frères, tu le sais d’aimer comme moi les hommes-albatros, ceux qui prétendent se tenir sur l’adret, loin de l’ubac et de la laideur du monde. De sa montagne, un député du peuple est descendu. Il ne prétendait ni parler en son nom ni l’évangéliser. Seulement, âme par âme, s’en venir au devant de chacun. Le geste est beau. Il émeut. M’émeut, je l’avoue. Accès de gâtisme ou irréalisme féminin ? Libre à toi d’en juger ! Je sais seulement que chaque jour, les hommes de bonne volonté, révolutionnaires, rebelles, conservateurs ou progressistes, ne réclament que l’interruption momentanée ou pérenne de la déshumanisation en cours et que Lassalle, seul, parmi tous les prétendants à la dignité suprême, prend acte de cet état des choses.
Que réclamons-nous d’autre que de ne plus devoir nous adresser à des hologrammes de chair et à des voix humaines, qui nasillent comme jaspinent les disques préenregistrés, GPS et consorts, désormais devenus nos nouveaux compagnons de voyage ? Que demandons-nous d’autre, espérances réduites a minima, que de ne pas devoir coexister avec des robots à forme humaine et ne pas souffrir que des algorithmes régissent nos désirs, nos amours, notre santé, nos destins et nos morts ? De quoi souffrons nous le plus aujourd’hui, navire night, que de la dématérialisation des corps, des sentiments et des choses ? Que désirons nous le plus ? Sortir de l’image, du signe et de la soumission aux technologies, pour retrouver l’usage de nos sens, fruir, une dernière fois, de la beauté du monde, avant que la planète ne ressemble aux Emirats, à Disney Land ou à un paysage après la bataille. Que désirons-nous d’autre que de voir disparaître la figure du Consommateur, substituée à celle du Travailleur selon Jünger ? Pas grand chose, avoue-le, cher ami. Seul, aujourd’hui, Jean Lassalle accuse réception de cet humble requête à laquelle déjà nous renonçons, assujettis, malgré nous, à l’inéluctable. Nous ne croyons ni toi ni moi aux lendemains chanteurs et savons l’histoire universelle en rien providentielle. Cahincaha, comme « la petite diligence par les beaux chemins de France », elle est allée - splendeurs et misères – de la fronde à l’atome, l’homme ne s’étant redressé que pour accepter un maître, l’autre. Aujourd’hui, son maître absent et pourtant présent n’est ni le Dieu de la Thora ni celui des Evangiles ou du Coran ni l’Eveillé mais cette entité sans visage et sans mains, qu’on dit « marché », contre lequel aucun de nous ne semble rien pouvoir, conduisant chacun de nous au cœur de la désespérance où l’attendent, hilares, Arès, Thor ou Tyr, emperruqués de blond platine, chauves, gros ou petits, dieux de Guerre et de Désolation.


https://www.youtube.com/watch?v=zEX1zx2jgrQ


Nous savons la cohorte de maux, qui accompagnent la domination du marché, particulièrement et avant toute chose, la sûre disparition du facteur humain. Ils pullulent comme les rats du jardin des Blancs Manteaux sous le règne de Dame Hidalgo, architecte du Grand Paris et fossoyeur de Paris. Qu’importe les moyens ! Je ne te ferai pas l’insulte, à toi qui sait le monde de l’entreprise, de te rappeler les premiers de ces moyens : l’obligation de flexibilité, de déracinement et le devoir d’enthousiasme. C’est trop peu de souffrir, il nous faudra encore baiser la main invisible qui nous détruit chaque jour davantage jusques à extinction. Tous, pères de famille, célibataires, artisans ou intellectuels, hommes à la charrue ou à la plume, nous souffrons, otium contre negocium, qui n’arrivons plus à vendre le fruit dévalué de nos labeurs et nous savons, condamnés à livrer les fruits de nos entrailles au Capital, concédant leurs âmes pour un vil SMIC, augmenté de bonus, aux écoles de commerce, pour qu’ils ne meurent pas tout à fait !
Toi et moi, nous savons l’homme promis à l’équarrissage dans la paix comme il le fut dans la guerre, et nous assistons, stupéfaits, à la rhinocérosalition de nos contemporains. Le présentéisme efface leur mémoire et nul ne se souvient plus avoir adoré les rides de son père ou de sa mère et y avoir lu le récit d’une vie d’homme. Nul ne se souvient plus d’avoir librement pris langue avec des inconnus, sans passer par un réseau social et avoir contemplé un garçon ou une fille, sans désirer sur l’instant passer à l’acte, étant de ceux qu’enchantent les tracés sinueux, la géographie de la carte du Tendre. Je vois, je veux, je prends. J’ai cinq ans et si tu ne me crois pas… Toi et moi, je le sais, cher, très cher ami, haïssons ce monde et savons le meilleur des mondes arrivé, sans que nul ne s’en inquiète vraiment. « L’ordre des choses ». « On n’arrête pas le Progrès…» Toutes les maximes des Pères n’y pourront mais. Si nous ne condamnons pas le monde comme il va à une suspension, un moratoire, Shakespeare et Virgile disparaîtront et personne, responsabilité illimitée, ne saura plus, Fahrenheit 451, qu’ils eussent jamais existé. Nos amis refusent la souffrance et prennent du Prozac, les jeunes femmes refusent de mettre au monde aucun enfant différent, les vieilles dames prennent des mines d’adolescentes et s’offrent aux amis de leurs fils, quand les vieux Messieurs qui ont un peu de bien épousent en seconde ou en troisième noces des jeunes personnes de l’âge de leurs filles et de leurs petites-filles car personne aujourd’hui ne songe plus à aimer sans posséder ! Rien de nouveau sous le soleil !

https://www.youtube.com/watch?v=YH476oLSYj8

Chateaubriand, tu le sais, aima l’Occitanienne, et David mourant réclama la santé à Bethsabée, qui, selon les rabbins, chauffa seulement son lit, sans qu’aucun d’eux – ni René ni David - ne prissent le doux objet de leur amour, ne souhaitassent que se lève l’indésirable orage d’une passion contre nature. Le capitalisme n’est pas seulement la guerre de tous contre tous mais la marchandisation de tous, au lieu que l’amour et l’amitié toujours se rêvaient porteurs de liberté ! En Esméralda, le vieil Hugo nous fit aimer l’indomptable, Mérimée, avec Carmen « celle qui choisit », et en l’homme longtemps, les femmes goûtèrent le rêveur, le voyageur, le marin, celui qui s’éloigne, sans qu’elles fussent certaines de le revoir un jour. Les humains savaient la vie brève. Aussi allaient-ils comme ça, à l’instar du « Chat qui s’en va tout seul » du cher Kipling, d’âme en âme, abeilles butinant ce qui se fera miel. Devenir soi et sage de surcroît marquait les bornes de nos espérances et la vie lors semblait, voyage immobile ou voyage réel, une grande aventure. La seule aventure. Vivre signifiait accumuler les savoirs et les rides jusqu’à l’heure dernière de rendre grâces, athées ou croyants, à la vie, aux aimés ou à Dieu pour un si beau voyage, un si copieux banquet. Le capitalisme exige le contraire. Il réclame la morsure constante du désir et l’insatisfaction continuelle, la volonté d’acquérir de l’inutile à remplacer sans aucun répit.




Et Jean Lassalle dans tout ceci ? Candide Lassalle, au risque du saugrenu, réitère – seul en scène - notre vieille définition de l’homme et paraît l’unique des candidats à risquer cette posture. Qui d’autre jeûna trente-neuf jours, c’est terriblement long, pour réfuter publiquement l’ordinaire, la délocalisation ? Qui d’autre s’est mis en marche dans une France, redevenue celle de Zola, pour affirmer sa solidarité envers les invisibles ? Ces gestes dérisoires m’enchantent, particulièrement cette manière de jacter le patois ou de chanter - Lalaland - à la Chambre pour signifier l’inanité du discours commun, cette affirmation de l’éminente dignité du plouc contre l’assurance tranquille des gens de la ville. Je vote Jean Lassalle parce que Jean est le nom qui revient le plus souvent sur les pierres tombales des villages de France. Je vote Jean Lassalle parce que ce villageois incarne la plus parfaite des Lettres de mon moulin, « Les Etoiles » qui replace la figure du berger -celle d’Abel, d’Abraham, de Moïse, de David, de Rachel et de Jeanne - au plus haut de l’échelle humaine. Rien ne me plaît tant que le récit de ce jeune garçon, éperdu d’amour, protégeant, du manteau de pudeur et de chasteté, la fille de son maître, une nuit durant. Rien ne me bouleverse plus que la certitude de cet homme contemplant les étoiles, de tenir contre lui la plus belle et la plus lumineuse d’entre elles. Sais-tu, mon ami, mon cher, mon très cher ami, pourquoi, aux yeux de ce jeune illettré, la jeune fille dépasse en beauté la plus brillante des étoiles ? Elle est vivante et les étoiles sont mortes ! Alphonse Daudet et Jean Lassalle savent la différence entre « être mort ou être vivant », différence en voie de disparition, aujourd’hui où chacun réclame le salut du ciel ou des enfers et accepte - total recall - de dialoguer avec l’artifice, érigé en science et fait homme.




Vois-tu, Camarade Editeur, mon jeune ami romancier, je vote Jean Lassalle, parce qu’il s’impose hurluberlu et que je me souviens de l’Hurluberlu de Jean Anouilh, insurgé contre la pesée des âmes : cent-vingt morts causeraient plus de chagrin qu’un seul mort ! Âme par âme. Il se souvient « du pauvre mort tout seul », celui qui ne représente aucun groupe de pression, ô pardon, aucune communauté. Ainsi Lassalle s’en allant prendre langue avec les petits, les sans-grades, les isolés, les villageois, séparés du monde par la triade - Télévision, Toile et grande disTribution – fait acte de dramaturge majeur dans la tragédie contemporaine, réintroduisant Poucet et le chat botté à leur juste place au cœur du roman national, loin de tous les fascismes, brun, rouge, vert… Je vote Jean Lassalle d’avoir, fille d’émigré et d’une institutrice, née en France, découvert notre terre d’adoption, lisant Les Lettres de mon moulin et adolescente, entrevu le reflet de mon âme au miroir de la Sauvage et d’Antigone. Je vote pour Jean Lassalle, qui certes « joue sa symphonie sur un piston », pour avoir été une des biographes de Barrès. Je vote Jean Lassalle pour le chant des montagnes et des vallées, les appels des bergers dans la nuit, les villages de France, que ne traversent pas les autoroutes, pour le ranz des vaches, des brebis et des moutons, avant, qu’abattoir 6, nous ne retournions tous à la grande écorcherie. Je vote Jean Lassalle pour me savoir appartenir, fille d’Auschwitz et d’Hiroshima, au Grand troupeau. Je vote pour Jean Lassalle, technicien agricole, fils de Julien Lassalle, berger et père de Thibaut Lassalle, deuxième ligne d’Oyonnax, qui a le visage de la France de ma jeunesse désormais exilée, plagiée, moquée et souillée dans les publicités pour le saucisson et le camembert. Comme dans la vieille BD du grand Christophe : « C’est dans le camembert que finit l’épopée ! » Je vote pour Jean Lassalle, un air de déjà vu, de gaité perdue, un soupçon de provincialisme. Je vote pour Jean Lassalle, Monsieur Hulot à l’Elysée, le facteur de Jour de fête contre le snobisme postmoderne. Je vote pour les clowns du vieux Fellini tétant mère Louve ! Je vote Jean Lassalle pour avoir appris à chérir la littérature dans les Lettres aux Provinciales du grand Pascal et dans Les Provinciales de Jean Giraudoux, qui longtemps en compagnie d’Anouilh, qui l’avait tant admiré et si fort aimé, demeura celui par qui m’advint le goût des Lettres françaises.



Porte toi bien toujours. Et au moment de déposer ton bulletin dans l’urne funéraire de la France littéraire, souviens toi accomplir un service inutile. Tâche que ce soit un beau geste, un geste vertueux et esthétique. Ferme les yeux et remémore toi la silhouette et l’allure de ce géant gauche. Il n’est pas beau mais on ne lui voudrait pas d’autre visage que cette face rude, mal dégrossie et plissée de sexagénaire encore vigoureux, ce sourire malicieux d’un homme de paix, qui sait la résistance nécessaire, chaque heure et chaque jour, avant que tout ne meure. Oublie un instant, je te le demande en grâces, l’utilité du vote et élis, comme tu le fais toujours, les amitiés françaises, contre toutes les raisons qui dirigent un monde chaque jour plus déraisonnable !




S.V.