mardi 21 mars 2017

Débat présidentiel: Machiavel pour les nuls




Il en fallait du courage pour aller jusqu’au bout du premier débat des élections présidentielles de 2017. 3h20 au compteur, un lundi soir en plus ! C’est presque aussi long que Lawrence d’Arabie ou Ben Hur, et même si ce n’est pas bien de s’attaquer au physique, les oreilles décollées de Benoit Hamon, le gueuloir de Marine Le Pen, les poses de jeune premier de Manu Macron ou les mimiques de papa ours de Mélenchon , ça ne vaut ni Charlton Heston, ni le regard limpide de Peter O’Toole en Technicolor. Même Fillon ne fait pas le poids avec ses costards à 15 000 €. C’est bien d’ailleurs la première fois qu’on fait ce coup-là au citoyen et téléspectateur lambda : lui sortir un débat-fleuve de premier tour entre cinq candidats, c’est du (presque) jamais vu en Ve République. Après les primaires qui sortent les ténors de LR et du PS, les juges qui se mettent en campagne et obligent François Fillon à changer de costume et de slogan, il va falloir arrêter un peu les innovations sinon on se demande ce qui restera à Benoit Hamon et Jean-Luc Mélenchon pour nous surprendre avec leur changement de république. Depuis quelques mois on a l’impression d’avoir changé trois fois de président et mangé quatre républiques au petit déjeuner. On est blasé vous comprenez ? Pourquoi ne pas embaucher les gardes du corps comme assistants parlementaires et Jean-Marc Ayrault comme ministre des Affaires Etrangères tant qu’on y est ? Ca devient n’importe quoi là : un débat de cinq candidats pendant plus de trois heures en semaine en plus, il y a des gens qui bossent et la France qui se lève tôt le lendemain comme disait l’autre ! Et quand je pense que les six autres voulaient aussi en être, on aurait pu aussi bien organiser une nocturne et bruncher à sept heures du matin aussi. Ils prennent les électeurs pour quoi ces gens ? Pour des rentiers qui n’ont que ça à faire ?

Bon, visiblement, soit l’électorat compte beaucoup d’oisifs, soit les gens aiment se faire du mal ou sont vraiment – au choix – terrifiés ou chauffés à blanc par cette élection. 9,8 millions de téléspectateurs auraient suivi le débat selon France Info avec un pic à 11,3 millions et 47% de part d’audience, écrasant au passage le débat de la primaire de droite (deux fois moins), le débat de la primaire de gauche (trois fois moins), Cyril Hanouna, Une flic entre deux feux (la série TV de la Deux), Super Nanny, Wolfgang Amadeus Mozart sur France 5 et Alain Delon sur Arte. Tout ça pour entendre Emmanuel Macron et Marine Le Pen déterrer le burkini de guerre, Jean-Luc Mélenchon demander à cette dernière si elle comptait abroger le Concordat, Benoit Hamon parler de vote utile et François Fillon compter les milliards distribués par ses camarades, tout à leurs promesses. Cela valait-il vraiment le coup de snober Amadeus ou Mort d’un pourri pour assister à ça ? Oui, et pour de nombreuses raisons. 

D’abord, pour Jean-Luc Mélenchon, assurément le roi de la répartie ce soir-là. La présence du leader de la France Insoumise chez Tf1, tout comme celle de la chef de file du Front National sur un même plateau TV constituait en soi un puissant argument. La dernière fois que ces deux-là avaient vraiment croisé le fer, l’entretien s’était révélé saignant. En 2012, dans l’émission Des paroles et des actes de David Pujadas, Marine Le Pen avait quand même fini par bouder et par refuser de débattre avec le candidat du Front de gauche, faisant mine de lire ses notes et le journal, affectant d’ignorer un Jean-Luc Mélenchon déchainé. Mais à l’époque, le FdG pouvait encore prétendre jouer dans la même cour que le FN, encore sous le coup de sa formidable gamelle du premier tour des élections de 2007. En 2017, les sondages entonnent une autre chanson et Mélenchon a d’autres cibles. Car il y a les ennemis idéologiques et les adversaires d’appareil. Et Mélenchon ne pouvait que se réjouir de voir Emmanuel Macron et Benoit Hamon s’empoigner en direct sur le plateau de Tf1. Mélenchon et Hamon ont des parcours étrangement liés. Pour tous deux, le Congrès de Reims en 2008 a signifié la rupture, vécue et assumée de manière différente puisque Mélenchon a quitté le PS à cette occasion, après l’arrivée en tête de la motion Royal, pour créer un nouveau mouvement "sans concession face à la droite", tandis que Benoit Hamon, homme d’appareil et apparatchik de second rang, commençait à ce moment à se tailler le costume de « rassembleur des frondeurs » qu’il endossera sous le gouvernement Hollande avant de devenir le champion surprise de la gauche[1]

 

Au terme d’un cycle politique riche en retournements et en paradoxes, un Mélenchon plus insoumis que jamais qui a mis ses alliés communistes dos au mur et un Hamon lâché par ses ex-camarades du PS se retrouvent en position de se disputer le leadership d’une extrême-gauche recomposée. De son exil idéologique, Hamon, dénoncé comme trop clivant par ses ex-camarades, désormais pour partie aspirants-macroniens, regarde avec aigreur le nouvel astre briller au-dessus des cendres du défunt PS. Alors, Hamon, qui s’était déjà fait voler en 2008 son combat contre Royal par Aubry, tente encore durant le débat, de se hisser au niveau de son nouvel adversaire. Las ! Durant tout le débat, Hamon aura beau tenter d’écorner la belle image lisse d’Emmanuel Macron, de proposer un « futur désirable » et de défendre son revenu universel, dont il ne reste déjà plus grand-chose dans son programme, on le sent tout du long ravalé au rang de second couteau. Tout juste bon à traiter Marine Le Pen de « droguée des faits divers » - ce qui est assez drôle -, à dénoncer un « débat politique nauséabond » et à dérouler l’insipide rhétorique d’un réformisme bien-pensant, il ne parvient pas à exister face à un Mélenchon qui en fait des tonnes dans l’utopisme tonnant. Ce dernier ricane franchement quand Macron et Hamon se font reprendre par Gilles Bouleau à l’issue d’une longue passe d’arme. « C’est un débat à cinq », leur rappelle le journaliste. « Mais il faut bien qu’il y ait un débat au PS », ajoute, perfide, Mélenchon en arrière-plan. En face du pauvre Hamon et du tonitruant Mélenchon, Marine Le Pen se démène elle aussi, comme une diablesse, pour taper à la fois sur Fillon et sur Macron, et faire contrepoids à Mélenchon. Mais si les arguments de ce dernier apparaissent souvent aussi généreux que surréalistes, il réussit cependant à conserver pour lui l’avantage d’une rhétorique flamboyante, à défaut d’être vraiment convaincant. 

 

Marine Le Pen, elle, donne l’impression de manier, toujours avec la même dextérité de camionneur chevronné, le même rouleau compresseur sur les mêmes sentiers battus. C’est la fêlure dans la carapace du démagogue qui apparaît : celui qui s’appuie sur des vérités pour s’élancer vers l’abstraction séduisante voit sa course s’achever dans le domaine du ressassé et du slogan. Marine Le Pen tance, répète, réaffirme, mais ce que son discours recèle de vérité se mue en obsessions qui oblitèrent progressivement tout ce que, de son projet futur, l’on pourrait demander que la candidate expose. 

 

Pendant, ce temps, François Fillon compte les milliards que dépensent sans compter ses adversaires pour la défense, l’école, contre le chômage, pour la relance, la croissance, la consommation des ménages. Celui que les journaux et la justice questionnent depuis deux mois sur le salaire de son épouse et de ses enfants, et le prix de ses costumes, n’en peut plus d’entendre les autres candidats promettre, promettre et promettre encore. Emmanuel Macron, lui, est d’accord, la plupart du temps, avec tout le monde. Quand on l’attaque, il fait le dos rond, sourit finement, répète « c’est pour moi ça ! », en mettant les rieurs de son côté. Le reste du temps, il acquiesce, abonde, « un coup à gauche, un coup à droite», comme lui reproche Mélenchon. Le rusé Macron a, paraît-il, étudié Machiavel, en maîtrise ou en DEA. Il doit alors sûrement avoir en tête le début du chapitre XVIII du Prince : « Chacun comprend combien il est louable pour un prince d’être fidèle à sa parole et d’agir toujours franchement et sans artifice. De notre temps, néanmoins, nous avons vu de grandes choses exécutées par des princes qui faisaient peu de cas de cette fidélité et qui savaient en imposer aux hommes par la ruse. Nous avons vu ces princes l’emporter enfin sur ceux qui prenaient la loyauté pour base de toute leur conduite. » 

 

Emmanuel Macron pourrait se souvenir que si Machiavel conseille d’être quelquefois renard, il recommande aussi de savoir aussi être lion et qu’il faut également savoir « déguiser cette nature de renard », ce que Macron, apparemment n’a pas su faire, paraissant si constamment souple, aimable et calculateur qu’il en devenait presque grossier dans ses manières si rondes. Mais, après tout, le reproche pouvait, lundi soir, s’adresser à tous les candidats qui semblaient avoir adopté cette autre maxime machiavélienne : « les hommes, en général, jugent plus par leurs yeux que par leurs mains, tous étant à portée de voir, et peu de toucher. Tout le monde voit ce que vous paraissez ; peu connaissent à fond ce que vous êtes, et ce petit nombre n’osera point s’élever contre l’opinion de la majorité, soutenue encore par la majesté du pouvoir souverain. » L’opinion, comme chacun sait, ça se travaille. Chacun des candidats s’y applique avec ferveur et comme dit, encore une fois, Machiavel : « un trompeur saura trouver toujours quelqu’un qui se laisse tromper. » Mais la politique, comme chacun sait, n’est pas que la conquête du pouvoir, elle en est ensuite l’exercice. Et le débat de lundi ne laissait deviner aucun homme ou aucune femme qui semble vraiment en mesure de s’acquitter de cette tâche. Le plus difficile dans l’art de gouverner est peut-être de savoir décevoir après avoir voulu autant séduire. 

 

 Egalement en ligne sur Causeur





[1] Pour en savoir plus sur les très riches heures du congrès de Reims, on recommandera chaudement la lecture de Hold-ups, arnaques et trahisons,signé des journalistes d’Europe 1 Antonin André et Karim Rissouli


samedi 11 mars 2017

Trainspotting 2 : Il n'y a pas de losers heureux


Déçus ou enthousiastes tous semblent s'accorder sur un point : le deuxième Trainspotting serait divertissant, donc dispensable. Nous pensons au contraire que ce film était nécessaire.

https://www.youtube.com/watch?v=CWWd-4pi3zQ

Nécessaire car il révèle le profond pessimisme qui habite Danny Boyle et que sa pratique virtuose du détournement de l'esthétique du clip occulte trop souvent. Nécessaire également car le premier Trainspotting contribuait à sa manière, syncopée et déglinguée, à l’entretien des illusions lyriques propres à la jeunesse : pittoresque de la bohème, drôlerie de l’échec, grandeur de la « rock ‘n’ roll way of life »... 20 ans après, ce folklore ne tient plus et il faut être un fieffé crétin pour croire encore aux vertus subversives du rock ‘n’ roll. Le premier Trainspotting était un film punk, or, nous savons aujourd’hui que le punk est une impasse, qui mène les plus intègres à la clochardisation. Pour les punks, la survie implique obligatoirement la récupération - « There is no alternative » - et c’est le drame des protagonistes de Trainspotting, que d’être devenus, au fil du temps, parfaitement irrécupérables. Toutefois, on l’oublie souvent, Renton et sa clique, fans d'Iggy Pop, héroïnomanes à l'ère des raves et des drogues de synthèse, étaient déjà dans le premier Trainspotting des has been, et, à leur façon, de jeunes vieux. D’emblée obsolètes, ils n’étaient sauvés de la ringardisation que par l’inconscience de leur jeune âge. Elle leur fait défaut désormais, et, arrivés en fin de partie, leurs visages marqués semblent anticiper le prochain coup du sort, la prochaine trahison.


Naturellement, on reprochera à ce second Trainspotting d’être moins drôle, moins léger, un peu poussif, et c’est bien normal: Trainspotting 2 est avant tout un film sur le temps, sur sa façon insidieuse de distendre les visages, d'alourdir les corps, d'assécher les âmes, de nous rendre chaque jour plus étrangers à nous-mêmes, à nos proches, en dépit des exercices réguliers et des réminiscences toujours plus laborieuses, effectués sous le regard navré des nouvelles générations, nos remplaçants. Peu étonnant que ce film déplaise : la vieillesse est pour notre époque le seul sujet de scandale et en la mettant en scène, Boyle reste fidèle à l’esprit iconoclaste du punk originel. Comme Renton, nous sommes devenus des « touristes de notre propre jeunesse », tâchant d’oublier, à grands renfort de revivals et de vintage, le temps qui passe et nous accable. Peut-être, Danny Boyle a t-il voulu piéger son propre public ? Nous aurions tant aimé que les personnages de Trainspotting conservent leur vivacité, leur fraîcheur, restent jeunes dans leur tête. Hélas, c’était impossible, nous le savons désormais.


Trainspotting 2 traite également de ce temps collectif et majusculaire que l'on appelait jadis l'Histoire. Et en 20 ans de mondialisation, celle-ci n'a pas chômé. Ce film permet une mise en perspective historique des tribulations de nos amis ce qui le rend émouvant, et bien plus riche d’enseignements que n’importe quel Ken Loach.
C'est la fin d'un monde, celui de la descendance directe du prolétariat britannique, laminé par le néo-libéralisme, dépossédé de sa mémoire. Si certains aspects de la dégradation de sa condition sont évoqués de manière elliptique - notamment l'immigration de masse, presque éludée en une réplique sybilline de Spud (« pourquoi partir ? Je suis le dernier indigène du quartier! »), Boyle s'attarde sur les métamorphoses du monde urbain : centre-villes devenus musées, barres d'immeubles désaffectées dans l'attente de démolition, profusion de buildings en verre, bars lounge... Dans ce nouveau contexte, le devenir du pub, lieu de sociabilité familiale dans le premier Trainspotting paraît le symbole de cette fin d’un monde : désormais seul bâtiment debout au beau milieu d'une friche immobilière, il attend sa reconversion en « sauna », comprendre : en néo-bordel.
Boyle nous présente également la débâcle des hommes, des white male de plus de quarante ans voués aux gémonies par les nouveaux pouvoirs. Ce monde ne tient plus que par les femmes, toutes aussi usées que leurs maris, mais qui assument humblement leurs rôles de passeuses en élevant leur progéniture, et quelle progéniture ! Fils à maman graciles et invertébrés, minets prostrés devant leurs jeux vidéos, ou bien investis corps et âmes en d’ineptes études - « hôtellerie et management » !
L’Histoire est donc toujours cette marâtre, intraitable pour les sans grades et petites gens auxquels elle n'offre pour tout avenir, en ses périodes fastes, que la fosse commune ; en ses moments apaisés, le chômage de masse, le pain et les jeux - demain, le revenu universel et la drogue légale…

https://www.youtube.com/watch?v=qLgrTk7Gr38Trainspotting reste le film d'une génération, celle qui, ayant eu 20 ans en 1995, en parfaite cocue de l'Histoire, aura gâché sa jeunesse à regarder passer les trains, coincée entre le lyrisme envahissant des soixante-huitards et la muflerie 2.0 de ses cadets. Trop lucide pour adhérer à son époque mais trop ricanante et avachie pour lui opposer quoi que ce soit de valable. Une génération perdue, quelques vies pour rien. Renton, Sick Boy, Spud, Begbie, chacun pourraient faire sienne cette réplique d’un roman classique, qui ne sera donc jamais culte – et encore moins vintage, réplique qui signe l'échec d’ une existence : « C'est là ce que nous avons eu de meilleur! »

lundi 6 mars 2017

Massacre présidentiel





        Depuis le tour de passe-passe de Chirac en 2002, l'hyperprésidence de Sarkozy et la "normalitude" de François Hollande, il était devenu habituel d'entendre que nous avions à la tête de l'Etat des gens très compétents pour prendre le pouvoir, mais forts peu capables de l'exercer. Voilà au moins un trait détestable de la vie politique française qui s'efface, puisque nous avons désormais des candidats de droite et de gauche parfaitement infoutus de conquérir le pouvoir et donc, en toute logique, de l'exercer. On objectera que François Fillon fut déjà Premier ministre. Mais servir de paillasson à Nicolas Sarkozy durant cinq ans peut-il être réellement qualifié d'expérience déterminante en termes d'exercice du pouvoir suprême? On ne le saura peut-être jamais tant son propre camp semble désormais décidé à le mettre sur la touche. Quant à Benoît Hamon, en tant que ministre de l'Education intérimaire, il n'eut même pas le temps de connaître une rentrée des classes. Pour le dire vite, il fallait juste quelqu'un pour servir de concierge rue de Grenelle, pendant la pause estivale de 2014. 

Le fait se confirme en tout cas : il y a bien une malédiction des primaires, plus terrible que celle de Toutankhamon. A gauche comme à droite, les ténors supposés ont été écartés par des électeurs mal embouchés qui n'ont adoubé que les perdants pour le match présidentiel. François Fillon et Benoît Hamon dans la course à la présidence, c'est un peu comme si vous lanciez Teddy Riner avec une jambe cassée sur un tricycle pour faire le Tour de France ou Sébastien Chabal avec des skis aux pieds dans l'épreuve de natation des Jeux Olympiques. Teddy Riner a beau être très fort, comme François Fillon semblait l'être à l'issue des primaires, si vous lui cassez une jambe et que vous le collez sur un tricycle en bas du col du Ventoux, il n'ira pas bien loin. Quant à Benoît Hamon, qui est un peu aux présidentielles ce que le T-Shirt Che Guevara est à la conscientisation politique, si vous êtes un électeur de gauche et que vous avez contribué à son intrônisation à l'issue de la primaire de gauche, vous risquez d'obtenir le même résultat qu'en propulsant Sébastien Chabal chaussé de skis dans un bassin olympique: dans les deux cas ils coulent.

On pourra dire, à la décharge des électeurs de François Fillon, qu'ils ne savaient pas forcément que leur poulain risquait de se retrouver avec la magistrature française sur le dos, dans le cadre d'une opération mani pulite à la française qu'on sent un peu (mais juste un peu) téléguidée par l'Elysée et Bercy. Les (derniers) partisans de François Fillon clament encore que les fonds qu'il a employés pour payer son épouse faisaient partie d'une enveloppe parlementaire dont l'usage est à la discrétion du député et qu'il est, de fait, très difficile de mesurer le travail d'une attachée parlementaire. Il n'y aurait donc pas réellement d'éléments permettant de faire déboucher l'instruction judiciaire sur une condamnation, le "système Fillon" ne reflètant au pire que la culture du népotisme partagée par toute la classe politique française, à droite comme à gauche. Qu'importe, l'occasion était peut-être trop belle de coller une mise en examen sur le dos d'un candidat trop estampillé "conservateur catholique" pour pouvoir être toléré plus longtemps dans la cour des grands. 

On remarque que la justice est moins diligente dans le cas d'Emmanuel Macron, accusé par les députés Christian Jacob et Philippe Vigier d'avoir détourné 120 000 euros d'argent public au bénéfice de sa campagne électorale; une accusation formulée sur la base des révélations faites par les journalistes Frédéric Says et Marion L'Hour dans leur ouvrage Dans l'enfer de Bercy (éd. J.C. Lattès)[1]: "Emmanuel Macron a utilisé à lui seul 80% de l'enveloppe annuelle des frais de représentation accordée à son ministère par le Budget. En seulement huit mois, jusqu'à sa démission en août". Dans cet ouvrage tout à fait passionnant, les deux journalistes, l'une en poste au service économique de France Inter et l'autre journaliste politique à France Culture, nous révèlent les liens très privilégiés entretenus par le ministère des Finances et la présidence de la République. De là à imaginer que l'actuel locataire de l'Elysée a adoubé le très europhile Macron et compte bien sur la crémation judiciaire de Fillon au premier tour et sur le "front républicain" au second pour faire passer Prince Vaillant aux manettes, on serait presque tentés de devenir complotistes. Bon, en ce qui concerne Benoît Hamon, pas d'inquiétude et pas de problème avec la justice, seulement une erreur de casting. Là, en revanche, on ne peut pas dire que ses électeurs n'étaient pas au courant. Comment faut-il nommer les partisans de Benoît Hamon au fait ? Les "hamonites" ? C'est pas un genre de fossile, ça ? 

                                  Mouvement des jeunes fillonistes serrant les rangs face à l'adversité

Nous voilà donc, à un mois et demi des présidentielles, face à un quarté original : en tête une Marine Le Pen et un Emmanuel Macron dont l'affrontement au second tour, s'il avait bien lieu comme tous les sondages le pronostiquent, avaliserait la mise au rencard du vieux clivage gauche-droite au profit d'une franche opposition entre boniment europhile et démagogie antilibérale, et au bas du podium François Fillon, ravalé médiatiquement au rang de candidat de la "Manif Pour Tous", et Benoît Hamon, avec sa Brigade anti-discriminations et son Revenu Universel, candidat des nostalgiques de Nuit Debout et du prêt-à-penser de la révolution libertaire. En somme, les deux candidats sociétaux, peu à peu lâchés l'un comme l'autre par leurs troupes et leur famille politique. Il n'y a pas qu'aux inaugurations de la LGV présidées par François Hollande qu'on se fait tirer dans les pattes. 

Ainsi, pendant que le duel attendu entre la France d'en bas et la France d'en haut se prépare, les seconds couteaux supposés rejouent un vieux scénario gauche-droite que les médias adorent: celui de la France réactionnaire et rance contre les partisans du progressisme éclairé ; Fillon dimanche au Trocadéro  pour lancer un appel solennel et quelque peu désespéré au peuple de droite et la gauche comme-il-faut à République pour protester contre l'appel de Fillon. Oui, mais voilà, comme le titrait Laurent Binet en 2012 dans son récit-hagiographie de la campagne de François Hollande : Rien ne se passe comme prévu[1] Voilà que François Fillon a transformé son baroud d'honneur en démonstration de force au Trocadéro. Voilà soudain que le cortège funéraire s'est transformé en sacre populaire, au grand dam des barons de la droite et des seconds couteaux qui s'entendaient déjà pour préparer la sortie du candidat Fillon. On ne se lancera pas, à ce stade, dans les prévisions hasardeuses mais une chose est sûre: François Fillon n'a pas donné l'impression qu'il était sur le départ. Il se paye même le luxe de s'offrir, en lieu et place d'un discours d'adieu, une sorte d'adoubement gaullien marqué par un discours volontaire qui, pour un peu, s'inscrirait presque dans une tradition de dénonciation, très fidèle à l'esprit des débuts de la Ve République, de la dictature des partis. C'est la seule chance qui reste à François Fillon:  jouer la carte gaullienne de l'homme providentiel, seul contre tous mais prêt à tendre la main à ceux qui dans sa famille politique se sont prononcés peut-être un peu trop vite sur sa mort politique. Face à une opinion aussi lassée de sa classe politique, le candidat des Républicains sait qu'il peut avantageusement troquer sa défroque de mis en examen contre celle de l'inflexible revenu de tout. Quelle alternative s'offre d'ailleurs sérieusement à une droite qui risquerait, en activant un illusoire plan B, de précipiter une partie de son électorat dans les bras de Marine Le Pen et d'annihiler plus sûrement encore ses dernières chances de remporter l'élection ?

Reste à savoir ce qui sortira de la réunion du Comité politique des Républicains. François Fillon semblait cependant pleinement mesurer ses atouts sur le plateau du 20h dimanche soir, affirmant avec un calme certain sa détermination et sa volonté de ne pas se laisser dicter sa conduite "par des présidents de régions et des candidats malheureux à la primaire de la droite et du centre." A ce petit jeu, Fillon est assez fort. La manière dont il avait rappelé à David Pujadas, lors du troisième débat de la primaire de droite, que les candidats et non les journalistes étaient maîtres du débat lui avait déjà permis de se démarquer de ses adversaires. Cette fois, Fillon semble être en mesure de rappeler à son propre parti qu'il reste maître du jeu en tant que candidat désigné par 4 millions de personnes, capable qui plus est de rassembler en quelques jours une foule de manifestants venue braver la pluie et la tempête judiciaire pour le soutenir. Finalement, il ne se débrouille pas si mal Teddy Riner avec son tricycle et sa jambe cassée.


Article publié sur Causeur.fr


[1]    http://www.20minutes.fr/economie/2001831-20170125-enfer-bercy-president-protectionniste-heurterait-mur-obstacles-bercy
[2]     http://www.liberation.fr/apps/2017/03/compteur-lacheurs-fillon/
[3]     Laurent Binet. Rien ne se passe comme prévu. Librairie Générale Française. Le Livre de poche. 2013

dimanche 5 mars 2017

Si t'as pas d'amis, prends un Curly

A gauche, à droite, sur les bords et au milieu, tout le monde le reconnaît, cette campagne présidentielle 2017 c'est du grand n'importe quoi. Après que les électeurs aient flingué les ténors des grands partis en confondant primaires et concours de ball-trap, les petits nouveaux en ont profité pour s'en donner à coeur joie, Hamon passant l'arme vraiment à gauche pour aller turlupiner Mélenchon dans son pré carré révolutionnaire et Fillon s'envolant vers les cimes de la consécration tatchéro-gaullienne. Adieu, veaux, Valls, cochons ! Place à la radicalité nouvelle, aux candidats sociétaux, au choc des titans, Le candidat de la Manif Pour Tous contre celui de Nuit Debout !
Mais en France, pas moyen de s'amuser, il a fallu que la justice s'en mêle et vienne gâcher la fête. D'autant que l'Elysée, conscient que la ligne PS s'évaporait entre le défunt vallsisme et l'hamonisme évaporé, avait semble-t-il choisi son candidat de rechange et décidé de lui donner un petit coup de pouce en laissant tomber le vilain petit Benoît et en lâchant quelques canards bien déchaînés et des juges fort opportunément remontés à bloc aux trousses du trop droitier Fillon. Celui-ci apprit donc à ses dépens que se lancer dans une campagne présidentielle en jouant les défenseurs de la vertu est un jeu dangereux. Cela revient à peu près à se jeter dans une fosse à purin avec un costard blanc et s'étonner après coup que ça tâche. Voilà donc le blanc Fillon abattu en plein vol, crotté comme un porcelet au salon de l'agriculture, plus faisandé qu'une tranche de bœuf sur un étal en fin de marché, embroché par l'épée de la justice et rôti comme un poulet sur le grill médiatique.


Aujourd'hui c'est dimanche, c'est le jour du Seigneur. C'est aussi peut-être aussi le jour de la Résurrection pour François Fillon que beaucoup voient déjà mis au tombeau. On appréciera au passage la fidélité et le sens de l'honneur de l'animal politique. Sur le compteur mis en ligne par ces salauds de Libé, on dénombre 258 lâchages avec en tête de liste Bruno Le Maire, qui déclarait à propos de François Fillon, dans le Grand Rendez-vous, sur Europe 1, le 20 février : « S'il a décidé en âme et conscience d'aller jusqu'au bout dans cette campagne, c'est qu'il sait que dans tout ce qui lui est reproché, rien ne justifie qu'il soit mis en examen. » Comme le temps passe ! Cela, c'était il y a deux semaines, autant dire une éternité ! Maintenant que le glaive de la mise en examen s'est abattu sur le couple Fillon, tous les amis de trente ans et les bons camarades se carapatent et se jettent hors du Titanic de la droite filloniste, en espérant bien être repêchés par les deux autres navires amiraux, le vieux croiseur Juppé et le porte-avion Sarkozy qui naviguent pour le moment à bonne distance de ces eaux dangereuses...Même Thierry Solère, le fidèle des fidèles, s'est jeté à toute vitesse dans un canot de sauvetage.C'est moche...Maigre consolation, dans un océan de malheur, Henry de Lesquen annonce qu'il retire sa candidature au profit de François Fillon pour "aider ce dernier à lutter contre l'oligarchie cosmopolite". On aurait plutôt tendance à nommer ça un coup de grâce plutôt qu'un coup de main. Mais qui sait ? Peut-être que Jean-Luc Mélenchon va se décider à rejoindre à son tour le nouveau camp des insoumis ? Ou alors il enverra au moins son hologramme.



Et s'il n'y avait que les juges, les canards déchaînés et les faux-alliés politiques pour déprimer le pauvre François Fillon...Mais les internautes s'en donnent aussi à cœur joie pour lui souhaiter un joyeux anniversaire, en ce jour où il fête ses soixante-trois ans. Sous le hashtag #UnCadeauPourFillon, Twitter s'en donne à cœur joie en proposant quelques idées de cadeaux au candidat malheureux :

1) Un exemplaire de La Bonne paye :


2) Un boomerang doré :


3) Un gri-gri :


4) Un canon de DCA pour pulvériser les opposants et un abonnement au Canard enchaîné:



Et la meilleure suggestion : un Curly, parce que "Si t'as pas d'amis, prends un Curly !" (pas pu retrouver le tweet, si l'auteur se reconnaît, qu'il se manifeste à l'accueil) :


Certains imaginent aussi une jurisprudence originale à partir des affaires Fillon-Le Pen:





Mais au vu de la tournure que prend la campagne, étant bien entendu qu'il importe avant tout de respecter l'Etat de droit, la justice et la presse, et sans présager d'aucun résultat futur, il est tout de même temps de penser à un petit cadeau, ou plutôt à un lot de consolation à adresser aux ardents défenseurs du droit, qui proclament actuellement la main sur le coeur que tout se fait bien sûr dans l'intérêt de la démocratie ; on ne sait jamais, c'est juste au cas où, au deuxième tour, malgré la déchéance de François Fillon et la béatification d'Emmanuel Macron, le plan ne fonctionnait pas exactement comme prévu :