samedi 25 juin 2022

Une révolution de l'âme : l'Arbre-Monde Ensauvagé

 



         La petite maison d’édition nîmoise Anima poursuit avec toujours la même exigence son remarquable travail, tant sur le fond que sur la forme : les ouvrages sont particulièrement soignés avec, notamment, la reproduction de nombreux dessins, gravures et tableaux, lesquels évoquent avec justesse les auteurs et les thèmes du catalogue : Aleister Crowley, Austin Osmane Spare, William Burroughs, etc. L’une de leurs dernières publications ne déroge pas à la règle ; elle se présente sous la forme d’un petit manifeste (60 pages) au titre énigmatique, D.R.A.M.E. (Déracinement & Reboisement de l’Arbre-Monde Ensauvagé), rédigé par Alain-René Königstein, le nom initiatique du « philosophe-forain » Alain Guyat. La reproduction d’écrits alchimiques, de figures cabalistiques et d’arbres séfirotiques tirés de Raymond Lulle, Robert Fludd, Christian Knorr, etc. signale que nous sommes ici en territoire ésotérique, là d’où surgira la prochaine révolution des esprits. En bref, un « ésotérisme révolutionnaire » comme s’en revendiquait déjà Königstein en 1996[1].

         Le manifeste se fonde sur les dix entrées de l’arbre séfirotique (kabbale juive) pour mettre en correspondance les transformations de l’âme avec la radicalité de l’activisme politique. Il est impossible, en effet, de s’attaquer à un système mortifère en en reprenant son mode opératoire : la raison instrumentale ; il faut faire un pas de côté et rechercher dans l’espace imaginal ce que nous sommes devenus : « Un arbre abattu et des racines noircies dressées vers les cieux embrasés ». Dit autrement, une forêt intime dévastée qui nécessite un reboisement intérieur pour de nouveau ensauvager l’âme, comme le titre l’indique.
 


         Dans la kabbale, la création est une néantisation : il faut que Dieu se retire pour aménager un espace a-thée dans lequel advient la création (tsim tsoum). La décharge de lumière est telle que chaque séfirot représenté symboliquement par un vase se brise et s’éparpille dans l’univers, à l’image d’une humanité désormais séparée de la puissance divine. L’Arbre de Vie est démembré. En rassembler les morceaux épars suppose une révolution spirituelle (tiqqun) ; la sève opiniâtre doit s’élever à travers les dix sefirot et reconstituer l’Arbre-Monde, le vieil Yggdrasil, dans lequel germe chaque nouvel « être-humain-arbre ».

         Concrètement, la révolution doit agir directement sur les structures symboliques qui ont enfermé les subjectivités modernes dans des destinées préfabriquées. Et, donc, accoucher d’un mythe mobilisateur capable de soulever les âmes contre le conformisme ambiant et de provoquer une transfiguration intérieure. Le devenir arbre. L’imaginal contre le capital. « C’est à partir des braises noircies de nos âmes sous la cendre que fleurira l’Arbre-Monde » écrit Königstein. 

 


         Un programme, certes, ensorcelant mais qu’on peine à saisir dans la deuxième partie du manifeste. Comme souvent dans les écrits anarchisants, la verve poétique finit par se diluer dans les références habituelles (Spinoza, Lucrèce, Debord, Ellul, etc.) et se perdre dans un discours aux tonalités rousseauistes – pour ne pas dire gauchistes. Königstein parvient à s’en sortir avec les honneurs grâce à ses embardées ésotériques du côté des sociétés secrètes et des contre-offensives insurrectionnelles. Le surréalisme vient également à point nommé pour assurer le bouquet final : « Peyotl est sefirot ». Mais, en définitive, on sent bien que la révolution de l’esprit n’est pas pour tout de suite. Et Dieu sait qu’après il sera trop tard.   

         

 


 

 

 

 



[1] En 1996, Königstein est l’auteur de deux livres remarqués, L’ésotérisme révolutionnaire et L’erreur fasciste (aux excellentes éditions Les gouttelettes de rosée) et d’une brochure engagée : Lettre du sous-commandant Marcos à son disciple sur les barricades. Il était en sommeil depuis cette date.

mercredi 15 juin 2022

La tribune d'Emile Boutefeu

 

 


 

 

Canicule (Covid Remix)

Plus inerte et puant
qu'un plein bock de merde
J'attends le SAMU
 
 
 



 

jeudi 2 juin 2022

Mazette quel noceur !

 



« … Je me mis en quête d’Esther et je m’accrochai à elle, littéralement et sans pudeur, je la pris par la taille et l’implorais de me parler, de me parler encore, de rester à mes côtés, de ne pas me laisser seul, elle se dégageait avec une impatience croissante pour aller vers ses amis mais je revenais à la charge, la prenais dans mes bras, elle me repoussait de nouveau et je voyais leurs visages se fermer autour de moi, sans doute me parlaient-ils également mais je ne comprenais rien, le vacarme des basses recouvrait tout. Je l’entendis enfin qui répétait : « please, Daniel, please … it’s a party ! » d’une voix pressante mais rien n’y fit, le sentiment d’abandon continuait à monter en moi, à me submerger, je posai à nouveau la tête sur son épaule, alors elle repoussa violemment de ses deux bras en criant : « Stop that ! », elle avait l’air vraiment furieuse maintenant, plusieurs personnes autour de nous s’étaient arrêtées de danser, je me retournai et je repartis dans ma chambre je me recroquevillais sur le sol, je pris ma tête dans mes mains et, pour première fois depuis au moins vingt ans, je me mis à pleurer. »

 

Michel Houellebecq, La possibilité d’une île

 

 


 

 

 

 

vendredi 27 mai 2022

Pétales pour une fleur de lys d'or

 


Quel beau titre !  Sachant que les pétales volent et se dispersent au vent pour rassembler dans le ciel invisible, et dans les cœurs secrets, la fleur royale et hermétique du lys d’or. Ainsi nommé, le dernier essai de Baptiste Rappin quitte les territoires balisés de la théorie critique du management pour emprunter les chemins de traverse qui ne mènent nulle part – dans ces lieux qui ne peuvent pas être cartographiés par le système. La forme est menue, à peine 72 pages, et la présentation aérée puisque se succèdent les aphorismes, les scolies et les citations. Une série de fragments poético-politiques qui, sciemment, se détournent de l’argumentaire logico-rationnel.

Il n’empêche que le contenu est dense puisqu’il s’agit de mettre à jour les fondements ou plutôt les non-fondements de la société industrielle pour lui opposer, à partir de la figure symbolique du roi qui vient, la possibilité d’une autre liaison au monde, d’une autre fondation de l’être-en-commun. Pour ce faire, l’auteur parvient à convoquer tous les grands penseurs et visionnaires de notre temps (Anders, Baudrillard, Debord, Legendre, Benjamin, etc.) pour dresser le diagnostic implacable de la Grande Parodie, du Simulacre générale, bref, du monde d’après la Catastrophe. Aussi, le recours à la tradition est-il devenu un pis-aller auquel seuls certains conservateurs, réactionnaires ou autres traditionalistes feignent encore de s’accrocher pour ne pas s’avouer vaincus. La caractéristique principale de la société industrielle, prélude à l’utopie cybernétique, est justement de rompre toutes les attaches, c’est-à-dire de déconstruire toutes les instances normatives et symboliques qui ont permis à une comunauté d’élever une digue – une civilisation – face aux pulsions destructrices de l’homme. C’est l’occasion de rappeler qu’une partie de la gauche radicale se berce également d’illusion en promouvant à tous crins la « destitution du monde ». Pardieu, le capitalisme s’en charge très bien, merci pour lui ! 



A travers des textes courts et impétueux, c’est toute l’architecture de la société techno-capitaliste qui se dévoile : la toile du Réseau (contre la symbolique de l’Arbre), la programmation du réel (contre la proportion des mondes), la transparence spectaculaire (contre les mystères hermétiques), l’Immédiation (contre la Médiation), etc. Et l’homme qui en résulte : une matière biomécanique jetée dans une réalité simulée et un temps objectivé pour devenir une ressource exploitable. « Bref, pour exister, il faut être une matière première : être, c’est "être-matière-première" – telle est la thèse métaphysique fondamentale de l’industrialisme » écrit Gunther Anders.

Seulement, il y a encore les pétales… Et Baptiste Rappin d’évoquer avec bonheur la figure du « Roi qui vient » pour rappeler qu’au fond de l’être, à l’état poétique, gît le corps ancestral et se tient, haute, secrète, la figure du Revenant. Ce Roi n’est plus souverain de rien, héritier de personne, il est au contraire l’acte par lequel la puissance se vide (kénose), la langue qui porte l’invisible (analogie), l’« Incompétent qui inaugure la politique du Rien ». Ainsi, le lys d’or brûle le cœur des Sans-Roi, comme le prédisait Henry Montaigu :

 

                            « Le Roi est le Soi

                            Et ce n’est pas ailleurs qu’en toi-même

                            Que doit d’abord être restaurée

                            L’universelle Monarchie »

 





vendredi 13 mai 2022

Mon Dieu qu'ils sont farces !

 



En matière de faits divers, quels ont été les héros de cet été ? Un jeune homme qui a braqué une Caisse d’épargne de Cergy-Pontoise et un autre dont on ne sait s’il a percuté volontairement une gamine qui roulait à vélo, ni s’il l’a violée et étranglée, mais dont est sûr qu’il a brûlé son corps dans une forêt de Moselle. Le braqueur de la Caisse d’épargne de Cergy-Pontoise y est arrivé perruqué et costumé en femme, il a tué trois personnes, s'est fait ouvrir les coffres et n’a pas emporté l’argent qui s’y trouvait. En revanche, il a fait main basse sur les téléphones portables des otages. Quinze jours plus tôt, il était dans un centre aéré où il s’occupait d’enfants, et ceux-ci le décrivent comme « le moniteur le plus cool de la colo ». Quant aux motivations de son triple crime, il n’a pas l’air de les comprendre lui-même. L’assassin de Karine, Stéphane, est tout aussi confus que le braqueur de la Caisse d’épargne, mais tous deux sont battus à plates coutures par la bien nommée Péroline, compagne de Stéphane, qui n’a cessé de revenir sur ses déclarations, d’accuser, puis de ne plus accuser son compagnon d’avoir étranglé l’adolescente puis de l’avoir violé, etc. Sortant de sa première confrontation avec l’assassin présumé, Péroline s’est dite « super-contente » de l’avoir revu.

 

(Philippe Muray Festivus festivus)