dimanche 19 août 2018

Jean Paulhan-Drieu la Rochelle : une étrange amitié




« Nos relations sont étranges : j’ai pour vous une véritable dilection qui m’est venue assez tard à l’usage, un peu avant 1939, et en même temps je pense que nous sommes ennemis et que nous nous combattons. »[1] Peut-on parler d'amitié entre Jean Paulhan, le directeur de la Nouvelle Revue Française durant l'entre-deux guerres, et Pierre Drieu la Rochelle, qui lui succéda à la tête de la revue durant l'occupation et sous le contrôle des autorités allemandes, entre le résistant, co-fondateur des Lettres françaises et des éditions de Minuit, et l'auteur de Gilles, partisan d'un fascisme français et collaborateur ? La relation paradoxale entre Paulhan et Drieu la Rochelle n’est pourtant pas un cas isolé dans le monde des lettres françaises. Dans la biographie de son père, publiée chez Grasset en 2008, l'écrivain Dominique Fernandez raconte ainsi de quelle manière son père, Ramon Fernandez, l'un des critiques littéraires les plus en vue de l'entre-deux guerres devenu l'un des plus actifs artisans de la collaboration littéraire, continuait pendant l'occupation à organiser dans son appartement parisien des rencontres où se croisaient les écrivains de l'un et l'autre bord sans que cela semble rebuter les uns et les autres. Lors des obsèques de celui que Gide considérait comme le plus talentueux critique de la NRF, en 1944, on put voir se tenir côte à côte, face au cercueil, François Mauriac, Pierre Bost, Jean Paulhan et Pierre Drieu la Rochelle. Pas plus que le contexte historique les inimitiés politiques ne sont parvenues à briser ou à supplanter les amitiés ou les haines littéraires.

De même que Sartre, Duras ou Brasillach pouvaient se croiser dans l’appartement de Ramon Fernandez, c’est un étrange ballet qui prend place dans les couloirs de la NRF qui reparaît après une brève interruption en décembre 1940. Drieu en est devenu le directeur à la place de Paulhan qui continuera à offrir à Drieu un soutien discret mais précieux dans ses nouvelles fonctions, tout en réprouvant la solution trouvée par Gallimard, consistant à offrir aux Allemands la prestigieuse NRF pour sauver ses éditions. « Drieu m'a proposé là-dessus d'être co-directeur, écrit Paulhan en octobre 1940. Je n'en ai aucune envie. Il s'est trouvé que les Allemands non plus. Nous en sommes là. La NRF reparaîtra donc probablement d'ici trois mois sous la direction de Drieu. Gaston Gallimard y voit une sorte de protection sur toute sa maison. Drieu (très sincèrement, je crois) l'ébauche d'une collaboration intellectuelle franco-allemande efficace. Je les crois tous deux pas mal naïfs. »[2]




Paulhan, pourtant, ne ménagera pas sa peine afin de seconder Drieu et de tenter malgré tout de maintenir à flot la NRF sous la botte allemande. D’autant que la tâche se révèle rapidement ardue et la position du nouveau directeur officiel de la revue de plus en plus difficile, voire intenable. La correspondance montre un Drieu de plus en plus écrasé par ses nouvelles responsabilités, allant chercher fréquemment conseil auprès de Paulhan auquel il finit par confier ses doutes et, rapidement, ses désillusions, jusqu'au dépôt de « bilan », fait dans la NRF de janvier 1943 : « J'ai eu tort à l'égard de moi-même considéré comme écrivain, car le propre d'un écrivain est d'écrire, et non de s'occuper de l'écriture des autres. (…) Mais j'ai eu raison de risquer quelque chose. Et puis, je ne voulais pas du silence, je ne voulais pas que s'établît à Paris un silence qui ressemblât à celui de la mort »[3]. Paulhan non plus ne pouvait se résoudre au silence. Pas à celui de la NRF en tout cas. Ne pouvant abandonner sa revue, l’ancien directeur devenu éminence grise tient réunion, dans le bureau attenant à celui de Drieu, rue Sébastien Bottin, à la fois pour la NRF et pour la revue Résistance, les Lettres Françaises ou les éditions de Minuit qu'il soutient parallèlement. Le défilé des personnalités qui passent du bureau de Drieu à celui de Paulhan, de 1940 à 1943, regroupe les plus belles plumes de la résistance comme de la collaboration littéraire. Jeu forcément dangereux, et c’est à Drieu que Paulhan devra d’être tiré des griffes de la Gestapo quand les autorités allemandes saisissent, en 1941, chez l’auteur des Fleurs de Tarbes la ronéo qui servait à imprimer clandestinement les Lettres Françaises

La belle édition établie par Claire Paulhan propose une correspondance en deux parties, dont la riche séquence 1925-1940 permet d’éclairer les « relations étranges » évoquées par Paulhan en plein occupation. Le moins que l'on puisse dire est que Drieu la Rochelle vit ses relations amicales de façon aussi orageuse que ses liaisons amoureuses. Deux ruptures majeures marquent sa relation avec Paulhan et c'est un très intelligent choix que d'avoir ouvert cette correspondance en plaçant en en-tête la « Lettre ouverte à Louis Aragon » publiée par Pierre Drieu la Rochelle dans la NRF du 1er août 1925. Cette lettre ouverte est sans conteste la pierre angulaire sur laquelle s'est bâtie la relation conflictuelle et fusionnelle – en tout cas éminemment complexe – entre Pierre Drieu la Rochelle, Louis Aragon et Jean Paulhan. En 1925 en effet, c'est le grand tournant pour la « révolution surréaliste » qui, après avoir proclamé dans le premier Manifeste de 1924 ses choix esthétiques, entend mettre ceux-ci au service d'une autre révolution, communiste celle-là. La « révolution surréaliste » est déjà en bonne voie pour devenir « le surréalisme au service de la révolution. »[4] Les surréalistes manifestent publiquement leur soutien au communisme et à la révolution bolchévique qui a eu lieu en Russie et cela, Drieu ne peut l'accepter : « Finalement, vous prenez position à distance respectueuse, quelque part entre Blum et Cachin. Entre eux, pas plus loin, puisque vous n’êtes pas communistes, qu’au fond ça vous dégoûte. Car il n’y a rien au-delà des communistes, dites-le vous bien. Les anarchistes, en Russie comme en France, sont toujours tôt ou tard rejetés vers la droite. » En une phrase, Drieu vient de résumer le destin d’un bon nombre d’intellectuels ou de politiques au cours de l’entre-deux-guerres et de l’Occupation : des personnalités comme Ramon Fernandez, Marcel Déat ou Pierre Drieu la Rochelle qui entame lui-même très tôt le parcours qui l’amènera à défendre un « socialisme fasciste » à la française. 



L’engagement nationaliste puis fasciste de Drieu la Rochelle est pourtant relativement tardif. Dans les années vingt, le soutien à la révolution bolchévique, puis l’engagement communiste des surréalistes, sont mal accueillis par Drieu, qui y décèle avec justesse la promesse du raidissement idéologique, mais c’est une question de rivalité amoureuse, pour les beaux yeux d’Eire de Lanux, une jolie américaine, qui déclenche la crise de 1925. Il faut attendre cependant les années trente et le tournant du 6 février 1934 pour voir Drieu la Rochelle adhérer pleinement à l’idée d’un fascisme à la française en passant d’abord par le PPF de Jacques Doriot puis par la collaboration intellectuelle dont la NRF devient un outil essentiel. Observateur extrêmement lucide du malaise français d’après-guerre et de la montée des totalitarismes communistes ou nazis en Europe, Drieu la Rochelle analyse d’autant mieux ces phénomènes qu’il en est pleinement affecté et les ressent comme un homme de la génération des tranchées, la « grande génération » décrite par Henri Godard (La Grande Génération, Gallimard, 2003), celle de Céline, Aragon, ou encore Paulhan, qui, lui aussi, a forgé son appareil critique politique et littéraire au contact de la réalité des tranchées. 

Paulhan, tout comme Drieu, n’est pas un admirateur de la révolution bolchévique et le directeur de la NRF n’accueille pas sans défiance l’esthétisme engagé des surréalistes à partir de la fin des années vingt. La défiance entre Paulhan et Breton prendra même la forme d’une franche inimitié et ira presque jusqu’au duel : Paulhan, s’estimant insulté une fois de trop par une lettre d’injure, envoya ses témoins à Breton qui évita la confrontation, donnant à Paulhan l’occasion de railler publiquement dans la NRF, en 1927, la lâcheté du chef de file des surréalistes. Dès lors on s’aperçoit que, de 1925 à 1940, Paulhan s’ingénie, avec une certaine malice, à ouvrir les colonnes de la revue tantôt à Drieu, tantôt à Aragon, laissant les adversaires de plumes exposer leur griefs et s’affronter par articles interposés plutôt que de franchement prendre parti pour les uns ou les autres. Paulhan, s’il s’oppose franchement aux surréalistes quand il le juge nécessaire, n’est d’ailleurs pas tendre non plus à l’égard de Drieu. Ce dernier avait jugé la NRF « illisible » dans Littérature en 1920 et Jean Paulhan prendra sa revanche en se montrant particulièrement sévère vis-à-vis de Gilles

Cependant, le jugement littéraire de Paulhan n’est jamais subordonné à ses rancunes personnelles et l’on peut dire que c’est en toute objectivité – et à raison – que le directeur de la NRF juge particulièrement inachevé et insatisfaisant ce roman en effet fort imparfait dans lequel Drieu la Rochelle se mettait un peu trop visiblement en scène pour s’épancher sans vergogne sur ses déceptions et ses haines politiques et littéraires et, surtout, sur ses amitiés déçues. Gilles est une autre source de conflit entre Drieu et Aragon qui s’estime insulté et dépeint de manière caricaturale dans le roman de Drieu. Il répliquera d’une certaine manière en faisant dans son splendide Aurélien un portrait de Drieu qui, malgré sa colère, aurait pu apprécier de se voir offrir une aussi belle éternité littéraire. Comme l’écrit Hélène Baty-Delalande dans la belle introduction qu’elle a donnée à cette édition dont elle a également réalisé l’appareil de note, il y a un « bel exemple de rivalité mimétique » entre Aragon et Drieu, et Jean Paulhan ne manque pas d’une certaine manière d’en tirer profit mais aussi de subir, le plus souvent, la contrainte de cette rivalité littéraire, dont Drieu s’ouvre sans fard dans ses lettres à Paulhan. 




La correspondance entre Drieu la Rochelle et Jean Paulhan permet, de 1925 jusqu’à la libération, de mieux comprendre également la manière dont le directeur de la NRF peut tenir sa revue à l’abri des inimitiés littéraires aussi bien que des prises de positions politiques des uns et des autres. Paulhan, on le sait, s’adonne pour la composition des numéros de la NRF d’entre-deux-guerres à un constant numéro d’équilibriste qui consiste à faire cohabiter, de plus en plus difficilement à l’approche de la guerre, les frères ennemis : Aragon le communiste, Drieu le fasciste ou encore Malraux, engagé dans la guerre civile espagnole du côté républicain. Sans compter tous les autres : Benda, Suarès, Thibaudet, Claudel… Etrange paradoxe que celui de cette NRF qui se proclame représentante d’une littérature « dégagée » (de la politique ou de l’idéologie) et se retrouve pourtant en pointe de la protestation antimunichoise quand est signé l’accord infamant qui livre la Tchécoslovaquie à Adolf Hitler en 1938. Ce souci constant du pluralisme et cette culture du paradoxe donnent à la NRF sa spécificité et répondent aussi en partie à la question posée par Hélène Delalande-Baty : « Comment le résistant Paulhan peut-il écrire en janvier 1943 à celui qui incarne la Collaboration intellectuelle avec l’Allemagne nazie : ‘Je suis comme chaque homme normal. Je suis violemment fasciste et violemment démocrate.’ ? » Cette dernière phrase synthétise en effet si exactement la position du directeur de la NRF qu’il la reprendra presque mot pour mot dans un célèbre texte publié en 1956 dans la NRF, « Lettre à un jeune partisan » : « Non, la vie n’est pas simplement – comme le voudraient les Politiques – un mariage. Ni un spectacle. Ni un incendie. Elle est tout cela, tour à tour. Et je ne suis pas fâché qu’il me faille être démocrate le matin, l’après-midi aristocrate et le soir royaliste. Ce qui peut, bien sûr, dans l’ensemble, s’appeler libéral. Mais mon libéralisme n’est pas fait de tiédeur, ni d’indifférence. Il est la simple liberté que je prends d’être, suivant le cas violemment royaliste, vivement aristocrate, démocrate avec ardeur. »[5] 

Ainsi va le « tribunal intérieur » de Jean Paulhan, dont le jugement reste soumis à une forme subtile de common decency que n’aurait pas reniée Orwell, un sens du paradoxe digne de Chesterton mais, surtout, un souci de la littérature restant l’instance suprême à partir de laquelle tout se juge, y compris l’inaptitude politique des gens de lettres, des « princes de la pensée » comme les nommera le directeur de la NRF, et leur prétention à s’imposer à tout propos dans le débat public : « Mon principe en tout ceci, est assez simple. Le défaut de notre démocratie est d'arracher aux écrivains une conviction, des écrits, une prise de position politique. Convictions et prises de position légères neuf fois sur dix, et qui ne tiennent pas à l'expérience. Donc, ne tenir rigueur à aucun écrivain de ce qu'il a pu lui arriver de dire, ou de faire, pourvu qu'il ne persiste pas. » Drieu, pourtant, persiste et signe, jusqu’à se perdre et à risquer de perdre aussi ceux, de plus en plus rares, qui le soutiennent ou l’aident, comme Paulhan. Malgré tout, comment le résistant Paulhan persiste-t-il, lui aussi, à vouloir sauver Drieu le collaborateur ? C’est ce dernier qui livre peut-être la réponse la plus limpide à cette question : « L'amitié est un sentiment pareil à l'amour, qui ne vous fait faire que des sottises. »[6] Au-delà de la guerre, de la NRF ou de la littérature, la passionnante correspondance de Pierre Drieu la Rochelle et Jean Paulhan évoque avant tout l’insondable mystère de l’amitié.

Pierre Drieu la Rochelle-Jean Paulhan. « Nos relations sont étranges ». Correspondance 1925-1944. Editions Claire Paulhan. Novembre 2017. 351 pages. 36 €

Laurent Gayard

Publié initialement sur le site de la Revue des Deux Mondes


[1]    Pierre Drieu la Rochelle à Jean Paulhan, 12 décembre 1942
[2]    Jean Paulhan. Choix de lettres, t. II, 1937-1945, Traité des jours sombres.
[3]    Pierre Drieu la Rochelle. « Bilan ». La NRF. Janvier 1943. Article reproduit p. 293
[4]    La Révolution surréaliste, revue du mouvement surréaliste, compte douze numéros entre le 1er décembre 1924 et le 15 décembre 1929. Le Surréalisme au service de la révolution lui succéde en juillet 1930 avec six numéros jusqu'en mai 1933.
[5]    Jean Paulhan. « Lettre à un jeune partisan. » NRF. Novembre 1956. p. 770-772
[6]    Pierre Drieu la Rochelle à Jean Paulhan. Octobre 1942. Pierre Drieu la Rochelle-Jean Paulhan. Correspondance. Editions Claire Paulhan. p. 267

vendredi 27 juillet 2018

La tribune d'Emile Boutefeu


L'été, le soleil, la chaleur, les tongs, les shorts et les odeurs de barbecue des voisins, Emile Boutefeu déteste ça par dessus-tout. Ca le rend encore plus nerveux et méchant que d'habitude.



Manager (XXXI)

Ce tocard a pour mission
d'assurer la cohésion
d'un groupe de gros cons


Manager (XXXVI)

Manager est performant
Manager est influent
Il nous marche sur la gueule
et se marre impunément


Manager (XXXII)

A ce moment précis de la réunion, Manager a repris la parole:

- OK, c'est bon les gars, on a compris: vous êtes pessimiste genre “ça va mal”...“tout est foutu”... machin … OK ... mais vous, au juste, vous proposez quoi ?

Il se fit une étrange lumière; puis, apparut un poing gigantesque qui, à plusieurs reprises, s'abattit sur son nez et lui broya la gueule.

dimanche 8 juillet 2018

Légendes, canulars et idioties (1)


Tandis que les théories du complot prétendent toujours révéler un ‘sens caché’ des événements, et servent un but politique lui-même soigneusement dissimulé par les auteurs de ces théories, les légendes urbaines s'apparentent plus à des rumeurs, manifestations d'hystérie ou interprétations délirantes qui font naître de nouvelles formes de mythes modernes, souvent effrayants, quelquefois très poétiques.


La plus ancienne : l’affaire de la rue des Marmousets



Tim Burton n’a rien inventé avec son Sweeney Todd, et s’est même largement inspiré de l'histoire de ces deux artisans qui tenaient boutique au coin de la rue des Marmousets et de la rue des Deux-Hermites, deux voies urbaines supprimées en 1866 avec la construction de l’Hôtel-Dieu. Le curieux qui voudrait aujourd’hui ressentir un léger et délicieux frisson de terreur le parcourir en se rappelant les terribles faits pourra, après avoir lu cette histoire, se rendre à l’intersection des actuelles rue Chanoinesse et rue de la Colombe pour espérer humer le parfum macabre de « l’affaire des pâtés sanguinaires » qui épouvanta Paris en 1387. Le barbier recevait en effet quelquefois dans son échoppe des clients rasés de si près qu’on ne les voyait plus jamais en ressortir par la porte. Et pour cause. Après avoir été proprement égorgés, ils passaient par une trappe conduisant directement à la cave du pâtissier qui les dépeçait, les débitait et les assaisonnait pour en farcir de délicieux pâtés en croûte si connus et appréciés dans la capitale que même le roi Charles VI s’en serait délecté. Les étudiants du chapitre de Notre-Dame constituaient une excellente « source d’approvisionnement » pour alimenter en ingrédients humains cette gastronomie de l’horreur. Néanmoins, le chien de l’une des victimes finit par attirer l'attention en restant aboyer désespérément toute une journée devant les deux boutiques. Arrêtés, les deux assassins furent brûlés vifs dans des cages de fer en place de Grève. C'est tout ce que prétend la légende du moins, qui n'est étayée par rien d'autre qu'une chronique et une jolie comptine, composée par un certain Poirier Le Boîteux : "Puis, rue des Deux-Hermites / Proche des Marmousets / Fut deux âmes maudites / Par leurs affreux effets: / L'un barbier sanguinaire, /  Pâtissier téméraire, / Découverts par un chien, / Faisant manger au monde, Par cruauté féconde, / De la chair de chrétien." L’histoire ne dit pas si la légende a contribué à la réputation d’inventivité de la cuisine française qui fait parfois frémir les visiteurs étrangers.



La plus exemplaire : la « rumeur d’Orléans »


La « rumeur d’Orléans », qui a commencé à circuler en mai 1969 dans la ville d’Orléans, est à bien des égards une forme de théorie du complot, sur fond d'antisémitisme, mais sa persistance absurde en fait aujourd’hui une véritable légende urbaine. À la fin du mois d’avril 1969, la France tourne une page avec le départ de De Gaulle. La période d'indécision qui s'ouvrait était peut-être propice à faire naître cette folle « rumeur d’Orléans » grâce à laquelle le bruit courut que plusieurs magasins de lingerie féminine tenus par des juifs organisaient secrètement le kidnapping de leurs clientes grâce à des trappes dissimulées dans les cabines d’essayage pour les livrer à des réseaux de « traite des blanches », en utilisant même un sous-marin capable de remonter le cours de la Loire avec sa cargaison humaine. La rumeur enfla tellement que les services de police se crurent obligés de diligenter une enquête pour dissiper les doutes et les attroupements menaçants qui commençaient à se former autour des magasins incriminés, qui durent même fermer. Le sociologue Edgar Morin s'intéressa à ce cas surprenant de délire et d'hystérie collective et nota la parution dans la revue Noir et Blanc, le 6 mai 1969, des bonnes feuilles du livre L’esclavage sexuel, de Stephen Barley, dont la traduction française venait d'être publiée. La publication serait inopportunément intervenue au moment où un nouveau magasin de lingerie, prénommé Les Oubliettes, s’ouvrait à Orléans, avec des cabines disposées dans une arrière-boutique au décor médiéval quelque peu inquiétant. La rumeur a, depuis, quitté Orléans pour voyager à travers toute la France et même jusqu’en Amérique et en Corée ou des rumeurs similaires ont éclos, fondée sur les motifs les plus divers. Le terme « rumeurs d’Orléans » est passé à la postérité littéraire, et même dans le parler populaire, grâce à l’écrivain Edgar Morin, pour devenir un synonyme de légende urbaine et un véritable cas d'école de la rumeur.



La plus vintage : la légende de Polybius


Ah ! les salles d’arcade et leur charme si particulier : le capharnaüm des musiques de jeu, le rugissements des explosions et les imprécations des boss de fin de niveau, elles-mêmes couvertes par les exclamations des joueurs et le cliquetis frénétiques des boutons. C’est dans cet environnement – ô combien chargé de nostalgie – qu'est née une autre légende urbaine assez récente : celle de Polybius, nom donné à un jeu censément apparu dans les salles d’arcade de Portland, Oregon, au cours de l’année 1981, développé par une mystérieuse firme allemande prénommée Sinneslöschen. Polybius aurait consisté en un jeu de tir et d’action dans lequel le joueur pouvait contrôler un vaisseau fonçant à travers des niveaux en fausse 3D aux graphismes particulièrement agressifs et psychédéliques. Dès son arrivée dans les salles d’arcade, Polybius aurait remporté un tel succès que des bagarres éclataient fréquemment dans les longues files d’attente de joueurs, attendant avidement de s’emparer des manettes. En plus d'une addiction sévère, Polybius aurait provoqué chez les joueurs des crises d’épilepsie, pertes de mémoire, insomnies et terreurs nocturnes au point que certains d’entre eux auraient même tenté de mettre fin à leurs jours après y avoir joué. Régulièrement, de mystérieux « hommes en noir » seraient venus prélever les données des bornes d'arcade qui auraient, tout aussi mystérieusement, toutes disparu des salles de jeu à la fin de l'année 1981. Aucune preuve de l'existence de Polybius ou des événements étranges qui lui auraient été liés n'a jamais été avancée. La première mention de l’existence de Polybius date en fait du 6 février 2000, sur le site de jeux vidéos coinop.org. Le copyright indiqué pour le jeu était faux et la société de production Sinneslöschen s’avérait être purement fictive. Cela n’a pas empêché la rumeur de continuer à circuler jusqu’à nos jours sur Internet, des captures d’écran soi-disant tirées du jeu de 1981 réapparaissant à intervalle régulier sur différents forums, accompagnées de théories toutes plus fantaisistes les unes que les autres. Selon la plus populaire, Polybius aurait été l’outil d’une expérimentation à grande échelle du gouvernement américain destinée à tester de nouvelles méthodes de contrôle des foules. Quelques décrypteurs de la légende urbaine ont cependant noté avec amusement que « Polybius » est aussi le nom d’un historien grec, père d'une véritable théorie de l’objectivité historique face à la versatilité des sources, et que « sinneslöschen », le nom de la mystérieuse société de production du jeu, équivaut en allemand à « perte de sens ». La légende de Polybius n’aurait finalement été qu’une plaisanterie assez fine et érudite créée par Kurt Koller, propriétaire de coinop.org, pour faire connaître son site. L’histoire a laissé cependant suffisamment de traces dans la culture populaire pour que Polybius fasse une courte apparition dans le troisième épisode de la saison 18 des Simpsons, sous la forme d’une borne d’arcade ne comportant qu’un seul bouton et portant la mention : « propriété du gouvernement américain ».



La plus Pikachu : le syndrome de Lavanville


Le développement d’Internet a entraîné l'apparition de nouvelles légendes urbaines : les « creepypasta », liées à l’univers numérique ou celui des jeux vidéos. C'est le cas du « syndrome de Lavanville », une légende urbaine liée à la sortie de Pokémon, sur GameBoy, au Japon en 1996. Dans ce titre devenu culte, le personnage principal, originaire de Bourg Palette, parcourt la région de Kantô, au Japon, en quête des « Pocket monsters », les fameux Pokémon à travers dix villes différentes. Lavanville, l'une de ces cités, a marqué l'esprit des joueurs en raison de son ambiance particulièrement funèbre. Tranchant avec l'atmosphère colorée et légère du reste du jeu, Lavanville est à l'univers de Pokémon ce que le train fantôme est à la fête foraine. Le joueur y découvre une tour-cimetière, habitée par les fantômes des Pokémon décédés et les affrontements que le joueur doit mener avec les spectres des créatures sont rythmés par une musique, créée par le compositeur Junichi Masuda, elle-même à l'origine d'une macabre rumeur. Le « thème de Lavanville », dont l'étrange mélancolie a marqué les aficionados de Pokémon, aurait en effet provoqué, à la sortie du jeu, une vague de suicide au Japon, en particulier chez les joueurs les plus jeunes, provoquée, d'après la légende urbaine, par les rythmes bineuraux et fréquences suraiguës utilisés dans la première version de la musique utilisée. Si aucun cas n'a jamais été vérifié et attesté, la légende du « syndrome de Lavanville » continue à circuler sur Internet, d'autant plus persistante qu'il s'agit d'une légende urbaine liée au succès d'un jeu vidéo devenu phénomène de société à l'échelle planétaire. En 1985, le groupe de métal Judas Priest avait été accusé d'avoir poussé au suicide deux adolescents américains qui avaient écouté en boucle la chanson Stained Glass pendant cinq heures en fumant de la marijuana. Au XXIe siècle, ce sont les musiques de Pokémon qui ont pris la place des groupes de métal sataniste sur le banc des accusés. On en conclura seulement qu'il vaut sans doute mieux éviter de jouer à Pokémon durant cinq heures en fumant de la marijuana et en écoutant en boucle Lavanville et Judas Priest.



La plus cinématographique : la légende de Slender Man


En 2009, une créature pour le moins bizarre est apparue sur le forum http://www.somethingawful.com/, à l’issue d’un concours d'images invitant les utilisateurs du forum à proposer un cliché intégrant un élément bizarre, dérangeant, voire franchement effrayant. Deux images, proposées par Victor Surge, alias Eric Knudsen, allait connaître un succès immédiat en faisant apparaître en arrière-plan une sorte de croquemitaine de forme humanoïde mesurant de trois à quatre mètres de haut, vêtue d’un costume trois pièces de couleur sombre et portant cravate, possédant des membres très longs et très fins extensibles à volonté, si l'on en croit les multiples « témoignages » que le cliché, bien entendu présenté comme authentique, a immédiatement suscité. D’après les précisions apportées par les auteurs des clichés postés sur SomethingAwful, les enfants présents sur la photographie ont tous disparu dans des conditions mystérieuses. Le plus étonnant dans ce phénomène immédiatement viral est la vitesse à laquelle il s'est répandu et la richesse des descriptions et du mythe auquel il a donné naissance. Presque dix ans après la publication du cliché sur Something Awful, le Slender Man est devenu le nouveau croquemitaine numérique, l'équivalent de l'ogre des contes de fées à l'ère d'Internet, donnant lieu à une profusion d'images et de récits à travers le monde entier. Il faut dire que le Slender Man a le charisme des monstres de légende et de cinéma, à l'image de l'Alien de Giger ou du chevalier sans tête. Il est censé apparaître à ses victimes à proximité ou dans les zones de sous-bois ou les forêts et provoquer chez elles des troubles caractéristiques, toux, nausées, saignements de nez, accompagnés, au fil des jours suivant la rencontre, d’altérations de plus en plus profondes de la personnalité : paranoïa, pertes de mémoire de plus en plus répétées, confusion récurrente entre le réel et l’imaginaire, agressivité, comportement antisocial marqué… jusqu’à ce que la victime disparaisse à tout jamais. La légende de Slender Man a eu cependant des conséquences bien réelles et pour le moins tragiques puisqu'en 2014, deux fillettes de 12 ans ont attaqué dans le Wisconsin l'un de leur camarade au couteau, sans toutefois parvenir à le tuer tandis que, la même année, une mère de famille vivant dans l'Ohio était agressée par sa fille de 13 ans qui l'attendait dans la cuisine, armée elle aussi d'un couteau et le visage couvert d'un masque blanc. Les trois jeunes meurtrières en puissance ont en commun d'avoir avoué le même mobile : le Slender Man leur serait apparu et les aurait poussé à commettre les tentatives d'assassinat...De manière moins tragique, le mythe a aussi inspiré, de 2009 à 2014, la mini-série Marble Hornets, qui a terrifié des milliers de noctambules utilisateurs de Youtube, au fil de 87 épisodes de quelques dizaines de secondes à un quart d'heure. La série raconte l'histoire d'Alex, étudiant en cinéma travaillant avec une petite équipe d’acteurs sur un court (ou moyen, on ne sait pas trop) métrage intitulé Marble hornets. Alex change graduellement de comportement au cours du tournage, devient de plus en plus irritable, asocial, monomaniaque jusqu’à entreprendre de se filmer lui-même nuit et jour…Vous voyez où on veut en venir ? De toutes les productions basées sur le principe du « found footage » (film retrouvé), Marble Hornets est, avec le Projet Blair Witch qui a lancé le genre, la plus réussie et a largement contribué à populariser le mythe du Slender Man, qui a connu différentes tentatives d'adaptation au cinéma, dont un prochain long métrage dont la sortie est prévue en août 2018. En attendant, on recommandera de suivre la série Marble Hornets sur Youtube, de préférence le soir afin de s'offrir une bonne nuit d'insomnie.


La plus mystique : la légende du pilier d'échangeur enchanté


Dans les années 1990, alors que la politique d’ouverture économique de la Chine commençait à porter ses fruits, le développement incontrôlable de Shanghai a rendu nécessaire la construction de nouvelles autoroutes et de nouveaux périphériques qui ont été rapidement saturés au bout de quelques années. La ville, en l’espace de vingt ans, s’est couverte d’un réseau inextricable de routes, d’autoroutes et d’échangeurs qui surplombent ses rues sur plusieurs niveaux, comme la canopée d’une forêt tropicale. L'un des piliers de béton supportant cet enchevêtrement de voies aériennes constitue l’une des attractions d’un « Grand tour du Shanghai hanté » organisé par certaines agences de tourisme de la ville. Il détone en effet un peu au milieu des autres ponts et colonnes en béton gris, car il porte de très beaux bas-reliefs représentant une série de dragons chinois. Ce pilier aurait été édifié sur les conseils d’un moine bouddhiste du temple de Jing’a, après que la compagnie de construction qui supervisait les travaux de consolidation de l’échangeur avait tenté sans succès d’édifier un pilier de béton capable de supporter l’ensemble de la structure qui s’effondrait immanquablement, sans que l’on comprenne pourquoi. Le moine bouddhiste avait alors révélé l’existence d’un dragon endormi sous le sol qui, à cet endroit, empêchait que le pilier puisse être correctement édifié pour supporter de façon stable l’échangeur autoroutier. Sur les conseils du moine, un pilier un peu particulier, un pilier « sacré », a été édifié afin d’obtenir, selon cette légende urbaine, que le dragon se rendorme et que la construction de l’échangeur puisse se poursuivre. Le moine qui a béni le pilier passe pour être mort peu après dans des circonstances mystérieuses.


La plus urbaine : l'immeuble mystérieux de Manhattan


À New York, sur l’île de Manhattan, au 33 St Thomas Street, un imposant building de 168 mètres de haut, ne comportant aucune fenêtre, intrigue quelquefois les promeneurs qui passent au pied de la sinistre tour. L’acteur américain Tom Hanks a même publié le 2 juin 2017 sur Twitter une photo de l’immeuble accompagnée du commentaire suivant : « C’est le building le plus effrayant que j’ai jamais vu ! Qu’est-ce qui peut bien se passer à l’intérieur ? » Ce qui se passe à l’intérieur de ce magnifique exemple d’architecture brutaliste est propice à enflammer l’imagination et à alimenter les délires complotistes. L’immeuble a été dessiné par le cabinet d’architecture John Carl Warnecke & Associates et construit en 1974. Il compte 29 étages, sans la moindre ouverture vers l’extérieur, hormis la porte d’entrée au bas de l’immeuble et d’immenses bouches d’aération aux 10e et 29e étages. Le building abrite les équipements de télécommunication de la firme AT&T, le plus grand fournisseur de services téléphoniques des États-Unis et l’un des opérateurs historique d’Internet aux États-Unis. Il s’agit en réalité d’un important nœud de communication téléphonique servant à relayer les appels longue distance sur le réseau d’AT&T, d’où son nom : AT&T Long Lines Building.
D’après le journal américain The Intercept, qui a enquêté sur le sujet, l’AT&T Long Lines Building aurait été conçu pour résister à une attaque nucléaire, avec des réserves de pétrole, de nourriture et d’eau permettant à 1 500 personnes de survivre en autarcie complète pendant deux semaines à l’intérieur. D’après The Intercept qui s’est basé sur des documents rendus publics par Edward Snowden, l’immeuble abriterait aussi un centre d’interception des télécommunications de la National Security Agency dont le nom de code serait « Titanpointe » qui aurait permis, entre autres activités, d’espionner les communications des chefs d’États français, britanniques et allemands pendant des années. The Intercept et Tom Hanks ne sont pas les seuls à avoir été intrigués par l’AT&T Long Lines Building. Déjà, dans la comédie d’espionnage Winter Kills de William Richert, sortie en 1979, le personnage de John Cerruti, un programmateur informatique très excentrique joué par Anthony Perkins, désigne l’AT&T comme le quartier général d’un système de surveillance global. On voit réapparaître également la silhouette menaçante du building dans l’épisode 2 de la saison 11 de X-Files et dans la saison 3 de la série Mr. Robot, où la bâtisse est censée servir de centre de stockage de données pour la diabolique mégacorporation Evil Corp.


Publié initialement sur 7x7Press



vendredi 6 juillet 2018

La revue Idiocratie est toujours disponible !

Revue Idiocratie à paraître !




Après six ans d'existence, Idiocratie est passé au papier. 

Au sommaire du numéro zéro de la Revue Idiocratie : entretiens avec Mathieu Bock-Coté sur les ravages de l'idéologie multiculti, Gabriela Manzoni et ses comics retournés, Kevin Tomkins et la musique punk-industrielle du groupe anglais Suttcliffe Jügend. 

Articles et nouvelles de Sarah Vajda, Rémi Lélian, Arnault Destal, Laurent Gayard, Alexis Michequine...

Et les haïkus post-pro-actifs d'Emile Boutefeu.

Il reste encore des numéros "zéro" disponibles que vous pouvez commander au prix de 10 euros, frais d'envoi compris, en nous écrivant à l'adresse suivante: 

bienvenueenidiocratie@gmail.com

mardi 19 juin 2018

La tribune d'Emile Boutefeu


De retour de week-end, Emile se souvient de ces beaux et rares moments de vivre-ensemble vécus sous l’étendard arc-en-ciel du genre.

 

Gender Agenda VII

Fin de la Gay pride, petit after au "Labo sexo"
Flo' et Zoè, pour tout discours, clament d'une seule voix:
- "VIVA LA VULVA !!!"





Gender Agenda III



Debouts sur un char

pailletés, arrogants

quatre adolescents

s’emboîtent en grognant