dimanche 20 août 2017

jeudi 17 août 2017

Haïku d'été


               Après des vacances bien méritées, les idiots se remettent au travail et, pour célébrer l'été et le ciel (parfois) bleu, accueillent les haïkus ensoleillés d'Emile Boutefeu, entrepreneur-paladin et poète pro-actif. 



 Sol invictus

        Bandant à l'ombre
  vautré, poisseux et cramé

    je savoure l'instant pur





mercredi 19 juillet 2017

Les idiots au repos



Après une année de carnaval électoral, les idiots s’octroient quelques jours de repos pour mieux revenir au mois de septembre avec un lot de surprises dans leur besace. 

                   « Des petites vies
                   aussi infimes que des poussières
                   dansent avec la lumière
                   posée là,
                   un matin sur le monde »


https://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=82u_xydQqe0#!

jeudi 22 juin 2017

La tribune d'Emile Boutefeu

La canicule n'empêche pas Emile Boutefeu, poète pro-actif et chroniqueur de la post-modernité exaltée, de revenir nous livrer ses petits haïkus, choses vues et cruautés du quotidien, à la manière de Félix Fénéon.


Paris, ville lumière
Ce midi, à la Défense, il fait beau. Une foule de cadres et d’employés mange leur sandwich sur l’escalier menant  à l’Arche qui ressemble alors à un gradin. Plus bas, sur l’esplanade, un petit homme sec et crispé hurle à leur adresse :
- « le Mal existe ! LE MAL EXISTE ! »
Une rumeur joyeuse parcourt l’assemblée.

Paris, ville lumière (2)
Un après-midi d’août, moite, orageux, non loin de la Gare de l’est.
Une grosse africaine se tient sur le seuil d’une cabine de toilettes publiques à la porte grande ouverte. Son corps abondant et flasque est régulièrement traversé d’un tressaillement lequel, partant de son talon, semble remonter jusqu’à sa chevelure. Elle fixe d'un air pensif un point dans le ciel blanc et hurle :
- « Je baise ! JE BAISE ! »
Un passant, égrillard, cligne de l’œil.



dimanche 11 juin 2017

Michel Onfray, l'art de prévoir le temps qu'il fait !





La belle petite collection éditée par Pierre-Guillaume de Roux a le mérite de rétablir l’art du pamphlet dans une époque insipide où le moindre écart de pensée peut faire l’objet d’une traduction en justice. Après avoir « giflé Jean d’Ormesson pour arranger la gueule de la littérature » et renvoyé le « putain de saint Foucault » à son fétiche, c’est au tour de Michel Onfray d’apparaître sous les traits d’un sage cosmétique dont « la raison vide » s’écoule parfaitement dans les entonnoirs de la pensée médiatique. 

Rémi Lélian dresse le portrait sans concession d’une baudruche philosophique avec la pointe de mélancolie de ceux qui sont partis en voyage avec l’espoir de découvrir des paysages authentiques et qui en reviennent avec les yeux remplis de spots publicitaires. A la lecture de l’ouvrage, on comprend effectivement que Lélian n’est pas un jeune ambitieux qui veut se faire un nom en déboulonnant une icône médiatique. Au contraire, lui-même philosophe de formation, il a lu les nombreux ouvrages d’Onfray avec l’impression d’avoir brassé du vide pendant de très longues heures. Renvoyer l’ascenseur à son auteur, avec l’ironie des pamphlétaires, est bien la moindre des choses, si cela peut éviter à d’autres de s’enliser dans les mêmes marais de la pensée stagnante et faussement subversive.

A ce propos, il faut avouer que la cible n’est pas si facile que cela à atteindre car tout le monde, à un moment donné ou un autre, peut se reconnaître dans l’auteur de Décadence. Disons-le franchement, nous-mêmes avons salué les saillies du régionaliste normand contre la centralisation parisienne, jubilé aux répliques sarcastiques de l’écrivain « nietzschéen » contre les vedettes autoproclamées du paysage audiovisuel, repris à notre compte les leçons politiques que le philosophe proudhonien décernait à la gauche sociale-démocrate, sourit aux déclarations tonitruantes de notre fier-à-bras jouisseur et libertaire, etc. Et alors ? Cela en fait-il un philosophe à part entière qui ne nous épargne aucune de ses lamentations oraculaires ? Pas moins de quatre livres publiés en 2017, et nous ne sommes qu’au mois de juin !

 
 En vérité, Michel Onfray est quelqu’un qu’on écoute mais qu’on ne lit pas, sauf éventuellement dans le train pour épater les jeunes étudiantes et se donner un air de philosophe-en-chemise-blanche. Car qui le lit avec attention, comme Rémi Lélian a pu le faire, ne peut qu’aboutir à la conclusion suivante : « Michel Onfray figure seulement la rencontre de l’époque avec le vide dont elle est issue, et qui fabrique son golem afin de se convaincre qu’elle existe autrement que sur le mode de l’illusion univoque… » Comme tous les « intellectuels » médiatiques, notre philosophe est là pour nous réconforter, nous consoler, nous faire du bien ; il est là pour dresser un rideau de mots faciles entre le réel et le spectacle. C’est la pensée intempestive pour pseudo-réactionnaires comme il existe une discipline positive pour enfants difficiles. 

La grande force d’Onfray est effectivement d’apparaître comme un rebelle, un rebelle estampillé « vu à la télé » ! Il ne cesse de dénoncer la pensée unique tout en servant une espèce de soupe libertaire sur toutes les ondes médiatiques disponibles, il ne cesse de parler de politique comme s’il était au comptoir du bistrot tout en précisant qu’il ne vote pas et qu’on ne l’y reprendra pas à croire en quoi que ce soit, il se fend de détruire les idoles de la pensée moderne tout en utilisant lui-même des procédés dignes des meilleures polices politiques, etc. Bref, Michel Onfray a un talent merveilleux : celui de maîtriser à la perfection la rhétorique populiste, au plus mauvais sens du terme, celui de toujours caresser les gens dans le sens du poil. 

Pensez bien, il est plutôt Voltaire que Rousseau (sous-entendre plus lucide qu’idéaliste), de gauche que de droite (sous-entendre généreux plutôt que privilégié), Girondins que Jacobins (sous-entendre démocrate plutôt que révolutionnaire), de Gaulle que Mitterrand (sous-entendre résistant plutôt que pétainiste), Proudhon que Marx (sous-entendre libertaire plutôt que communiste), etc. La dialectique est aussi fine qu’une corde à tirer les bœufs mais cela marche à chaque fois. Et l’Onfray de ponctuer en règle générale ses entretiens par une sentence pleine d’autosatisfaction : « Je suis un homme libre, ce qui n’est pas la chose du monde la mieux partagée et ce qui est la chose la plus vilipendée par les encartés ». 

 
 
Face à un tel déferlement démagogique, il est revigorant de lire un ouvrage comme celui de Rémi Lélian qui, sans animosité particulière, nous redonne un peu le sens des mesures, à savoir que de dire « qu’”il fait jour″ quand il fait jour et que ″ça s’obscurcit” quand tombe le crépuscule » n’est pas un puissant travail philosophique. C’est juste une façon de prévoir le temps qu’il fait !



samedi 3 juin 2017

Angelus Novus, le règne des idiots

« Les idiots prennent le pouvoir dans les derniers jours d’une civilisation qui s’effondre. Les généraux idiots mènent des guerres sans fin, vouées à l’échec, qui mènent la nation à la faillite. Les économistes idiots appellent à réduire les impôts pour les riches et à supprimer les aides sociales pour les pauvres, et se projettent dans une croissance économique fondée sur un mythe. Les industriels idiots empoisonnent l’eau, le sol et l’air, détruisent les emplois et réduisent les salaires. Les banquiers idiots misent sur des bulles financières auto-créées, et infligent des dettes qui paralysent les citoyens. Les journalistes et les intellectuels idiots prétendent que le despotisme est la démocratie. Les agents de renseignements idiots orchestrent le renversement de gouvernements étrangers pour y créer des enclaves sans foi ni loi qui créeront des fanatiques enragés. Les professeurs, les « experts » et les « spécialistes » idiots s’affairent dans un jargon incompréhensible et des théories ésotériques qui soutiennent la politique des dirigeants. Les artistes et les producteurs idiots créent d’épouvantables spectacles sexuels, horrifiques et fantastiques.



Certaines étapes bien connues aboutissent à l’extinction. Nous sommes en train d’en cocher toute la liste.
Les idiots ne connaissent qu’un seul mot – « plus ». Ils ne s’encombrent pas du bon sens. Ils amassent des richesses et des ressources jusqu’à ce que les travailleurs ne puissent plus gagner leur vie et que les infrastructures s’effondrent. Ils vivent dans des environnements privilégiés, où ils mangent du gâteau au chocolat en donnant l’ordre d’envoyer des missiles. Ils considèrent l’État comme un prolongement de leur vanité. Les dynasties romaine, maya, française, Habsburg, ottomane, Romanov, Wilhelmine, Pahlavi et soviétique se sont effondrées à cause des caprices et des obsessions de ces idiots au pouvoir.
Donald Trump est le visage de notre idiotie collective. Ce qui se cache derrière le masque de notre civilisation et de sa rationalité déclarée – un mégalomane bafouillant, narcissique, assoiffé de sang. Il utilise l’armée et la flotte contre les damnés de la terre, il ignore joyeusement la misère humaine catastrophique causée par le réchauffement climatique, il pille au nom de l’oligarchie mondiale, puis le soir, il s’assoit devant sa télévision, la bouche ouverte, avant d’ouvrir son « joli » compte Twitter. C’est notre version de l’empereur romain Néron, qui avait alloué de vastes dépenses de l’État pour obtenir des pouvoirs magiques, de l’empereur chinois Qin Shi Huang, qui avait financé de multiples expéditions sur l’île mythique des immortels pour en ramener la potion qui lui aurait donné la vie éternelle, ou encore d’une royauté russe en décomposition, assise autour d’un jeu de tarot et d’une séance de spiritisme pendant que leur nation était décimée par la guerre et que la révolution grondait dans la rue.
Ce moment marque la fin d’une longue et triste histoire de cupidité et de meurtre de la part des Blancs. Il était inévitable que, pour ce spectacle final, nous régurgitions un personnage grotesque tel que Trump. Les Européens et les États-Uniens ont passé cinq siècles à conquérir, piller, exploiter et polluer la Terre au nom du progrès de l’humanité. Ils ont utilisé leur supériorité technologique pour créer les machines de mort les plus efficaces de la planète, dirigées contre n’importe qui et n’importe quoi, surtout contre les cultures autochtones qui se trouvaient sur leur chemin. Ils ont volé et amassé les richesses et les ressources de la planète. Ils ont cru que cette orgie de sang et d’or ne finirait jamais, et ils y croient encore. Ils ne comprennent pas que la triste morale d’une expansion capitaliste et impérialiste sans fin condamne les exploiteurs autant que les exploités. Mais, alors même que nous sommes au bord de l’extinction, nous n’avons pas l’intelligence et l’imagination de nous libérer de cette évolution.
Plus les signes avant-coureurs sont palpables – hausse des températures, effondrements financiers mondiaux, migrations de masse, guerres sans fin, empoisonnement des écosystèmes, corruption rampante de la classe dirigeante –, plus nous nous tournons vers ceux qui scandent, par idiotie ou par cynisme, le même refrain, selon lequel ce qui a fonctionné par la passé fonctionnera à l’avenir, que le progrès est inévitable. Les preuves factuelles, qui sont un obstacle à ce que nous désirons, sont bannies. Les impôts sur les sociétés et sur les riches, qui ont désindustrialisé le pays et transformé plusieurs de nos villes en ruines, diminuent, et on casse la régulation, dans le but de nous ramener à un hypothétique âge d’or des années 1950 pour travailleurs américains blancs. Des terrains publics sont ouverts à l’industrie pétrolière et gazière, dont la hausse des émissions de carbone va faire périr notre espèce. La baisse des rendements agricoles due aux canicules et aux sécheresses est ignorée. La guerre est l’activité principale de l’État kleptocratique.


En 1940, à l’apogée du fascisme européen et alors que la guerre devenait mondiale, 
Walter Benjamin écrivait :
« Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s’éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. » [1]

La pensée magique n’est pas limitée aux croyances et aux pratiques des cultures pré-modernes. C’est ce qui définit l’idéologie du capitalisme. Les quotas et les ventes prévues peuvent toujours être satisfaites. Les bénéfices peuvent toujours être atteints. La croissance est inévitable. L’impossible est toujours possible. Les sociétés humaines, si elles s’inclinent devant les impératifs du marché, entreront dans le paradis capitaliste. C’est seulement une question de bonne attitude et de bonne technique. Quand le capitalisme prospère, on nous assure que nous prospérerons. L’individu s’est fondu dans l’organisation capitaliste, ce qui nous a privé de notre pouvoir, de notre créativité, de notre capacité à la réflexion personnelle et à l’autonomie morale. Nous définissons notre valeur, non par notre indépendance ou notre caractère, mais par les standards matériels établis par le capitalisme – richesse personnelle, grandes marques, avancement de carrière et de statut social. Nous sommes modelés dans un conformisme et un refoulement collectifs. Ce conformisme de masse est caractéristique des États totalitaires et autoritaires. C’est la disneyisation de l’Amérique, la terre des pensées éternellement heureuses et des attitudes positives. Et quand la pensée magique ne fonctionne pas, on nous dit – et souvent on l’accepte – que le problème, c’est nous. Nous devons avoir plus de foi. Nous devons envisager ce que nous voulons. Nous devons faire plus d’efforts. Le système n’est jamais à blâmer. Nous avons échoué. Pas lui.


Tous nos systèmes d’information, des gourous du coaching personnel à Hollywood, en passant par ces monstruosités politiques telles que Trump, nous vendent cette poudre de Perlimpinpin. Nous refusons de voir l’effondrement qui vient. L’illusion dans laquelle nous nous réfugions est une opportunité pour ces charlatans qui nous disent ce que nous voulons entendre. La pensée magique qu’ils adoptent est une forme d’infantilisme. Elle discrédite les faits et la réalité, que rejette l’hypocrisie éclatante de slogans comme « Rendre sa grandeur à l’Amérique. » La réalité est bannie par un optimisme impitoyable et sans fondement.

La moitié du pays peut vivre dans la pauvreté, les libertés individuelles peuvent nous être enlevées, la police militarisée peut assassiner des citoyens désarmés dans les rues et nous avons beau avoir le système carcéral le plus grand du monde et la machine de guerre la plus meurtrière, toutes ces vérités sont pourtant soigneusement ignorées. Trump incarne l’essence même de ce monde pourri, en faillite intellectuelle et immoral. Il en est l’expression naturelle. Il est le roi des idiots. Nous sommes ses victimes. »

Chris Hedges. "Reign of idiots". Truthdig. Traduction de l'américain empruntée au site Là-bas si j'y suis.


Notes: 

En 2006 sortait Idiocracy, un film de Mike Judge : l’histoire d’un soldat ordinaire cryogénisé dans le cadre d’un programme d’hibernation, et qui se réveille en 2505, dans un monde où tout le monde est devenu idiot, et où il devient l’homme le plus intelligent du monde…
10 ans plus tard, après l’investiture de Donald J. Trump comme candidat républicain, le co-scénariste du film, Etan Cohen, écrivait : « Je ne pensais pas qu’Idiocracy deviendrait un documentaire »

samedi 13 mai 2017

Elites installées, élites naturelles et populisme

      Dans le langage officiel sans cesse martelé, celui des élites installées, le « populisme » semble synonyme d'immaturité politique. Mais, peut-on se demander, ce travers d'immaturité, à quoi conviendrait-il de le reconnaître ? A la fâcheuse volonté de poser certaines questions, notamment celles qui renvoient à des enjeux décisifs ? Curieuse immaturité ! Pourtant, c'est ce qu'expriment nombre de dirigeants politiques, le plus souvent à mots couverts, mais parfois directement comme le fit un jour Ségolène Royal.

Celle-ci répondit en effet à un journaliste qui l'interrogeait quant à la possibilité d'un référendum sur le maintien de la France dans l'UE : « nous croyons en la démocratie, mais nous croyons aux bonnes questions par rapport aux bonnes réponses ». Autrement dit, nous, classes dirigeantes, décidons unilatéralement quelles sont les bonnes réponses. Résultat : il n'y a pas vraiment de questions, pas autrement que pour la forme. Ce qui témoigne d'une vision purement oligarchique de la démocratie et énonce la vérité profonde du système. A ce titre, on ne saurait trop remercier Ségolène Royal pour l'inégalable candeur dont elle fait preuve dans l'expression du cynisme. Pour cela, nul doute, on la regrettera.

Remarquons-le, si l'élite dirigeante prétend ainsi exercer une tutelle éclairée sur la communauté politique, c'est précisément parce qu'elle se considère éclairée : elle posséderait d'emblée les bonnes réponses. A vrai dire, le mode de connaissance qu'elle revendique ainsi implicitement procède d'une fonction oraculaire, vieille comme le monde mais jamais disparue. C'est le tropisme archaïque des initiés qu'ont notamment vécu les Romains pendant quelque temps avec les fameux pontifes, détenant seuls la connaissance mystérieuse des règles applicables, et dont la communauté civique s'est par la suite libérée au profit des jurisconsultes et de l'élaboration ouverte du droit. C'est cette tendance récurrente, dans l'histoire des sociétés, selon laquelle se forment périodiquement des castes se voulant productrices et dépositaires d'un savoir, non pas issu d'un effort dialectique, comme toute connaissance exigeante, mais d'un savoir autogène et imposé comme tel. Aujourd'hui, il y a là un trait qui ne trompe pas, quant à la nature oligarchique de l'élite qui nous gouverne.

kylix Laconien - 590-550 av.J.C - Staatliche Antikensammlungen - Munich

Or, barricadée dans ce fantasme oraculaire, cette élite tente constamment de disqualifier le courant populiste. Non seulement en déniant tout jugement lucide au commun de la population sur ce qui le concerne, mais encore en laissant planer l'idée suivante : le peuple - qui, en pratique, correspond à l'ensemble de la communauté nationale, interclassiste par définition - serait dépourvu d'élites par nature. En somme, l'excellence serait du côté du système (haute finance, grands médias et gouvernants) et la médiocrité dans le camp de ceux qui le subissent. On doit le constater, il s'agit bien là d'une vision dualiste de la communauté politique, dans laquelle existerait ainsi une séparation étanche entre les meilleurs et les autres, vision relevant d'un biais cognitif proprement oligarchique.

De fait, la sécession des élites, évoquée par Christopher Lasch, est d'abord une sécession accomplie dans les représentations. L'oligarchie ne conçoit la cité qu'à travers une division de principe : d'un côté, une caste qui, forte du magistère qu'elle n'hésite pas à s'attribuer, exerce un pouvoir unilatéral, de l'autre, une masse indifférenciée. Sur la base de cet imaginaire, cette même oligarchie entretient avec la cité un rapport ambivalent. Elle est dans la cité, mais sans en jouer le jeu. Elle est à la fois à l'intérieur et en dehors, son but, en tout état de cause, n'étant pas de détruire la cité mais de l'instrumentaliser à son profit.

Selon une conception traditionnelle de type aristocratique, apparaît au contraire un tout autre rapport entre les meilleurs et les autres, entre le petit nombre et le grand nombre. Prenons ici la notion d'aristocratie non au sens sociologique mais en référence au principe d'excellence réelle. Principe que, comme l'enseigne la moindre expérience, certains individus incarnent mieux que d'autres (d'où une inégalité foncière, différenciation irréductible qui constitue sans doute l'invariant anthropologique le plus embarrassant pour notre époque).

L'excellence à la place des oracles

On peut observer que, dans le monde hellénique et romain, toutes considérations de statut mises à part, les meilleurs (aristoï, en grec) sont, idéalement, ceux qui pratiquent le mieux les vertus de courage, de sagesse pratique (phronesis) et de justice. Il faut insister ici sur la notion de phronesis. Disposition de la personne au jugement perspicace non dogmatique et sens aigu des limites, elle constitue « l'une des facultés fondamentales de l'homme comme être politique dans la mesure où elle le rend capable de s'orienter dans le domaine public, dans le monde commun », selon les termes d'Hannah Arendt. Cette phronesis, comme l'avait antérieurement montré Aristote, s'inscrit dans une conception délibérative de l'action et notamment de l'action commune. A ce titre, notons-le particulièrement, elle apparaît comme un précieux garde-fou contre toute velléité de sécession.


Pour bien saisir à quel point une telle vertu favorise un engagement non faussé dans la vie de la cité, il faut situer la question au niveau des modes de perception commune. Il apparaît en effet qu'en pratiquant la vertu prudentielle de phronesis, les meilleurs, s'ils cultivent une exigence singulière, n'ont pas pour autant un rapport au réel foncièrement différent de celui du peuple en général. Ils procèdent là pleinement de la matrice communautaire. De ce point de vue, il n'y a donc pas de fossé entre les meilleurs et le grand nombre, tous partageant, pour l'essentiel, la même vision du monde. Qu'il s'agisse de mythes, de religions ou de toute autre conception globale de l'existence, il y a unité de tradition. N'en déplaise aux défenseurs d'un lien social magique, prétendument libre de toute détermination, la solidarité du cadre de perception est une condition de la solidarité de destin.


Francesco di Giorgio Martini. La Cité idéale. Vers 1470-1475

Dans un modèle de ce type, le souci de stabilité qui anime les meilleurs reflète ainsi largement les préoccupations de la population. D'où la volonté aristocratique traditionnelle, attestée dans la Rome antique et dans l'ancienne Europe, d'assurer la protection des mœurs et des coutumes. A rebours de la chimère des avant-gardes éclairées, les meilleurs n'incarnent, à ce titre, que la composante la plus dynamique de la sagesse commune. Aussi n'est-il pas absurde de dire que l'aristocratie bien comprise, loin de tout esprit de caste, n'est que la fine fleur du peuple. Du moins tant qu'elle n'emprunte pas la voie d'un contrôle et d'une transformation de ces mœurs et règles communes et ne se transforme alors elle-même, de facto, en oligarchie, avec son esprit de rupture, sa vulgarité et ses rêves de yachts.

Différenciation et liberté commune

On ne doit pas cesser de le dire, la communauté politique, aujourd’hui comme hier, recèle des élites naturelles, lesquelles ne s'adonnent généralement pas à la vaine quête du pouvoir. De toute évidence, le rejet des élites que manifeste le populisme ne relève donc nullement d'une quelconque opposition à la compétence, à l'efficacité, au principe de l'élite en soi. C'est au contraire en vertu de ce principe qu'est contestée la nomenklatura, souvent douée pour l'incurie.


Il n’en faut pas moins tenir compte de l’entropie actuelle. Celle-ci peut être enrayée cependant. De fait, en misant davantage sur les ressources de l'excellence, en donnant la priorité à ses élites naturelles, toujours renaissantes, sur les technocraties prédatrices et niveleuses, la communauté peut et doit retrouver toute la vitalité de ses différenciations organiques. Rien n'est pire en effet qu'un peuple réduit à l'état de foule sentimentale et versatile, tantôt saisie d'une saine réactivité, tantôt séduite par les illusionnistes au pouvoir et inclinant à la servitude volontaire. Qui dit foule dit aliénation et, partant, impuissance à défendre la liberté commune : question vitale au cœur de l'enjeu populiste. A cet égard, notons-le, il est bien établi qu'une longue tradition aristocratique, avec son art de la bonne distance, sa lucidité au long cours et sa culture de l'exemple, a beaucoup fait, dans l’histoire européenne, pour la liberté concrète du peuple. C'est précisément à ce rôle salutaire joué par les meilleurs que faisait allusion Ernst Jünger quand il parlait, dans « Le Noeud gordien », de « la liberté élémentaire, c'est-à-dire la liberté des patres*, dont dispose un peuple ». En définitive, serait-il hasardeux de penser qu'un populisme conséquent ne saurait qu'être, au sens indiqué du terme, aristocratique ?


*patres : la noblesse romaine, dans la rhétorique latine classique. Sens symbolique, ici.


Personnages dans un décor d’architecture et de jardins imaginaires, école hollandaise du XVIIe siècle.