dimanche 10 février 2019

Limonov et ses démons





Edward Limonov est une personnalité extraordinairement attachante et parfois exaspérante. Comme tous les écrivains en mal d’imagination, il fonde son œuvre sur sa propre vie et inversement. Dans son dernier ouvrage (traduit en français), la couverture résume à elle seule cet angle d’approche puisque le nom de l’auteur s’intègre dans le titre : Edward Limonov Et ses démons. Le premier chapitre poursuit dans la même veine : intitulé « Comment il a commencé à mourir », l’écrivain russe se raconte à travers la grave opération du cerveau qu’il a subi le 15 mars 2016. C’est l’occasion pour lui, à l’âge de 73 ans et dans un style d’une franchise déconcertante, de revenir sur certains épisodes de sa vie, dont le dernier en date. Il décrit, par exemple, avec un humour féroce les institutions hospitalières « euro-fascistes » et s’en prend régulièrement à la caste de médecins parvenus qui le font patienter des heures durant. Le « grand écrivain » connu internationalement est un russe comme les autres chez lui. 


La prise de puissants médicaments et surtout la peur de la mort qui rôde se traduisent par une multitude de visions dans lesquelles très souvent les démons l’assaillent. Sur la base de prémonitions qui lui ont été faites, Limonov est d’ailleurs persuadé de mourir en 2018 – rassurons-nous, il est toujours bel et bien vivant. On le découvre alors sous une teinte volontiers spiritualiste, beaucoup plus proche des vieilles traditions chamaniques sibériennes que des rites de l’église orthodoxe. Chemin faisant, il parle également à plusieurs reprises de son Parti, devenu L’Autre Russie depuis l’interdiction du Parti national-bolchévique en 2007. Le Président, comme il se nomme lui-même, s’inquiète de sa succession : dans son proche entourage, peu de personnalités lui semblent à la hauteur – ses amis apprécieront. Des années de résistance et de persécution ont épuisé les militants, même les plus aguerris. Les intellectuels du Parti ont fini par emprunter des chemins moins périlleux. Dans un style bravache, Limonov rappelle que lui est resté un radical. Et on le croit bien volontiers : c’est littéralement un punk de la politique ! Un peu moins engagé dans l’opposition à Poutine, il n’en reste pas moins une cible du pouvoir, comme le rappellent les nombreuses menaces dont il fait l’objet.



Enfin, l’ouvrage est aussi une déambulation dans la vie passée et présente de Limonov : les aventures particulièrement érotiques avec sa maîtresse Fifi, les réminiscences familiales, le souvenir de la grande aventure du Haut-Altaï (pour laquelle il a été condamné à quatre années de prison), les rapports fraternels avec ses gardes du corps, etc. La dernière partie renoue avec l’actualité immédiate : en effet, Limonov revient sur le conflit du Donbass et explique comment des dizaines de membres du Parti sont partis combattre à la frontière ukrainienne. Une nouvelle fois déçu, il se rend compte rapidement que ces mercenaires ne parviendront pas à créer des bataillons représentatifs de L’Autre Russie. On sourit de la naïveté du « Président », comme si les troupes russes entrées illégalement sur le territoire du Donbass n’allaient pas encadrer rigoureusement ces quelques électrons libres. 
Au final, Et ses démons reste un beau roman autobiographique. Le monstrueux égocentrisme de Limonov finit même par se dilater avec l’approche de la mort. L’auteur regarde alors avec un brin de nostalgie et une grande lucidité le chemin parcouru. Qu’en restera-t-il à la fin ? Pas grand-chose, c’est le lot de toutes les vies, des plus célèbres aux plus anecdotiques.
        
         « L’appartement lui paru étranger. Lorsqu’il eut refermé la porte derrière les gardes du corps, il explora soigneusement les deux pièces, la grande et la bibliothèque. Il s’assit en silence dans les fauteuils noirs et s’arrêta devant les tableaux. Il en vint à penser qu’après sa mort, tout cela serait ramassé et jeté au diable, sauf peut-être deux ou trois toiles à l’huile, pour peu que la personne chargée d’effacer les dernières traces de son existence s’avise qu’un tableau, on peut le vendre. » (p. 41.)


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samedi 2 février 2019

Revenants : Jacques Vaché




Le séjour de Jacques Vaché sur cette planète fut bref - 23 ans - et de ce séjour, un siècle après sa mort, les traces restent rares : quelques lettres, des dessins, une poignée de photos dont celle-ci, prise en 1915 alors qu’il incorporait l’armée. Le jeune homme, - il n’a pas vingt ans - y paraît déjà très las ; la pose est presque défiante : le regard soutient l’objectif, la bouche esquisse un sourire forcé et semble murmurer une injure. L’attitude annonce le retrait et le refus qui caractérisent les Lettres de guerre. Ces dernières, longtemps disponibles sous la forme d’anthologies, sont avant tout célèbres pour avoir prodigué la matière première nécessaire à la création du « mythe Vaché » par André Breton. Celui-ci, les publiera peu après la mort accidentelle de leur auteur d’une surdose d’opium, et prétendra, par l’invention du surréalisme, prolonger la détonation amorcée par leur rencontre, à Nantes durant la guerre. Ces lettres, les voici rééditées pour la première fois par Gallimard dans leur intégralité, nous donnant ainsi l’occasion de cerner au plus près la singularité de cet individu magnétique et de le délester, un peu, de l’aura mythique savamment entretenue par celui qui se flattait d’être son ami, André Breton.

S’il est exact que ces lettres accédèrent d’emblée au statut d’œuvre grâce à l’intervention d’André Breton, s’impose également une autre évidence : ces lettres se suffisent à elle-même et relèvent d’une forme d’esprit poétique à l’état sauvage. Passons donc rapidement en revue leurs plus flagrantes qualités. Poète sans œuvre, Vaché s’impose d’abord par quelques fulgurances restées fameuses, comme l’Umour, sorte de lucidité supérieure caractérisée par le sens de « l’inutilité théâtrale (et sans joie) de tout ». Leur ton également, « sec, un peu », frappe par son extrémisme dans le refus de tout pathos et ce, que le correspondant soit un ami ou un simple parent. Cette mise à distance systématique, ce cynisme amusé retient et parfois heurte le lecteur, ainsi :
  
J’ai eu la chance de tuer le bon boche que j’avais en face de moi (…). Le malheureux a râlé une heure _ C’est horrible tout de même»

Pourtant, aucun cynisme gratuit chez ce jeune homme qui a déjà approché la mort à plusieurs reprises. Les aveux d’angoisse sont très rares, la seule crainte de Vaché est, non pas de mourir - « J’objecte à être tué en temps de guerre » - ni même d’être blessé - il le sera à plusieurs reprises - mais d’avoir « l’esprit tué » par cette « machine à décerveler » que fut la Grande Guerre.  Jacques Vaché est avant tout accablé par l’ennui, et donc en quête permanente de la moindre distraction. Il ne poétise pas la guerre mais évolue en poète sur le champ de bataille, attentif aux combats aériens ou aux bombardements allemands dont il livre à ses correspondants quelques dessins et belles évocations :

Pourtant je ne m’ennuie pas trop, me promène et dessine à perte de vue – Je fais des « études de fumée », les boches envoyant, à chaque crépuscule, les plus jolis shrapnells imaginables, à environ 8 ou 900 mètres de là - Un horizon un peu mauve et puis vieux rosé tout à coup taché d’un beau noir velouté - ou de roux mourant qui se meurt à plaisir.




Le rythme de ces lettres est un curieux mélange de hâte et de nonchalance. La ponctuation, pour le moins hétérodoxe, est marquée par l’utilisation fréquente des fameux tirets qui scandent leur lecture. Chez Vaché, la sensibilité railleuse d’un Laforgue se module sur un battement jazz ou la fièvre futuriste. Il y a déjà chez le jeune homme du Marinetti et du Russolo. Mais surtout, frappe le caractère distancié du regard. Breton disait de Vaché qu’il avait choisi « La désertion à l’intérieur de soi-même ». Le jeune homme pratique une politique du retrait tellement systématique qu’elle équivaut à une véritable fuite. Vaché semble devancer, l’humour et la fantaisie en plus, l’anarque d’Ernst Jünger, cet expert en l’art de maintenir au plus loin la société :

-          En somme j’ai à peu près ce que je rêvais - la guerre vue par un amateur curieux et qui tient essentiellement à n’y jouer aucun rôle actif – j’entends absorbant

La lecture des Lettres achevée, de nouveau la question s’impose : en quoi Breton a t-il pu se considérer comme le continuateur du dandy en fuite ? Certes, tous deux exprimèrent une fascination mutuelle pour l’« ESPRIT NOVVEAV »  dont ils percevaient les signes et dont ils brûlaient de participer au déchaînement à l’issue de la guerre - « les belles choses que nous allons pouvoir faire_ MAINTENANT ! » -  mais au-delà de cette ambition commune, il est permis de s’interroger sur la nature de cette relation. Fut-elle une véritable amitié? La durée de leur fréquentation à Nantes - à peine deux mois - en ferait douter. Quant à leur complicité, elle ne fut pas aussi parfaite que le prétendit Breton. Ces Lettres révèlent que Vaché avait bien saisi l’inaptitude totale de son interlocuteur à l’humour, qu’il en riait sans doute tout en s’amusant à chahuter ses idoles, Mallarmé, Apollinaire et surtout Rimbaud. Vaché semble donner le change en jouant la partition attendue de sa part  mais la fascination qu’il exerça sur André Breton ne fut pas réciproque. Vaché avait l’ascendant, tous les témoins de cette période s’accordèrent pour le constater, jusqu’au pauvre Aragon, qui, jaloux, s’en rendit malade. Bref, si amitié il y eût, rien n’indique qu’elle eût été amenée à durer. Il n’est pas davantage certain que Vaché eût persévéré dans l’écriture : son inscription aux Beaux-Arts de Nantes, les dessins qui parsèment sa correspondance, laissent penser qu’il eût plutôt choisi la voie des arts plastiques.

Breton, en l’assimilant à sa personne en fit le Christ de l’église surréaliste, répétant à l’envi : « Vaché est surréaliste en moi », or, il y a fort à parier que, vivant, Vaché eût été le premier mécréant de cette église. Comment lui, qui pensait qu’ « un homme qui croit est curieux », eût adhéré aux « manifestes », accordé la moindre foi aux oukases, excommunications, à « l’Amour fou », ou plus drôle encore, à l’engagement communiste ? Comment cet individu si souverain eût-il pu évoluer sans rire dans l’entourage du pontifiant prestidigitateur ? Breton, par son tour de passe-passe maquillé en transsubstantiation, a différé certaines embarrassantes questions et découragé quiconque de s’intéresser davantage à la vraie personne de Jacques Vaché. La mort précoce de ce dernier nous a également privé d’une confrontation dont le sens excédait largement le cas de ces deux personnalités d’exception : Vaché face à Breton, c’est une variante paroxystique de l’éternelle opposition de l’esprit libre et du militant.





Breton, fut une des plus sinistres incarnations de l’esprit de sérieux du XXè  siècle. Avec lui, « l’épanchement du songe dans la vie réelle » devint programmatique, utile, mis de force au service d’une cause majusculaire - la sienne - et son œuvre une laborieuse tentative, sous couvert de théorie, de normaliser le rêve et toute fantaisie. En prétendant servir les irréguliers de l’art, il les faisait rentrer dans le rang, enserrant leur singularité dans d’étroites définitions, les explicitant jusqu’à l’insignifiance par de trop longs développements. Son indiscrétion totalitaire n’eût aucune limite. Partout sur son passage, il instaura la tyrannie du mièvre et du mignon. Il fut bien le contremaître du rêve, l’adjudant en chef de cette caserne libertaire dans laquelle nous piétinons encore aujourd’hui. Tout fut pesanteur chez cet homme comme l’annonce son visage empâté, fermé, sévère, sa mâchoire lourde, prognathe, son coup de menton plus menaçant encore que celui de Mussolini. Breton fut bien l’ancêtre commun de tous les « rebellocrates ». Et c’est cet homme qui ne riait jamais, tout au plus condescendait-il sur de rares photos à un rictus complaisant, qui se risqua à la plus enthousiasmante entreprise poétique du siècle :  l’anthologie de l’humour noir. Ce simple fait signe un siècle de mensonges et d’impostures. A ces griefs, on opposera bien entendu la somptuosité de la prose bretonienne, seulement, il est impossible d’apprécier le faste de ces longs sermons désarticulés quand on a entendu, ne serait-ce qu’une seule fois, le ton de voix d’André Breton. Celui-ci, vibrant d’une solennité IIIè République, tout bon Français, d’instinct, le reconnaît : c’est celui de l’instituteur qui assène une dictée ou bien du pion sourcilleux prêt à bondir sur le potache trop distrait; c’est celui du notable qui ouvre un banquet radical socialiste ou plus sinistre encore, de l’inspecteur des impôts qui, jubilant, relève une irrégularité.

La sensibilité de Breton, quoiqu’il ait pu en dire durant un demi-siècle, se situe aux antipodes de celle de Vaché, toute en retenue, pudeur, traits, saillies, éclipses, ellipses et dérobades. Les Lettres de guerre attestent de sa volonté  polie de ne rien prendre au sérieux, de choisir le dégagement en toute circonstance, mais aussi de ne jamais se plaindre : « Avoir le « cafard » est si peu sportif ». Bref, « Never explain, never complain ». Elles restent, selon la belle expression de Philippe Pigeard, un parfait « traité d’anti gravité ». Peut-être Vaché fut-il davantage lui-même lorsqu’il s’adressait à Jeanne Derrien, sa « marraine de guerre », confidente et très platonique amoureuse. Celle-ci, à la fin du siècle dernier, presque centenaire, apporta un sérieux bémol au « mythe Vaché », en défendant l’irréductible singularité de son ami dont elle fut la seule à deviner la vulnérabilité derrière la glaciale attitude*. Mais plutôt que d’une attitude faudrait-il parler d’une morale de l’allure. Ce jeune homme privé de sa jeunesse, à vingt ans au bout du rouleau, avait une manière bien à lui de rester debout, de « tenir » en traversant le carnage. Cette nouvelle édition des Lettres de guerre nous le restitue bien vivant, pour toujours en faction à la lisière du rire en larmes.

François GERFAULT


 * C’est sans doute le seul reproche que l’on pourrait adresser à cette édition que de ne pas avoir inclus le témoignage de Jeanne Derrien qui figure pourtant dans l’anthologie des lettres publiée par la collection Points en 2015.


 



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lundi 28 janvier 2019

La grande mascarade


 
         « Mascarade » : « mise en scène trompeuse qui désigne un simulacre, une comédie fallacieuse », tel est donc le mot exact pour définir le Grand débat national lancé pompeusement par le président de la République. Un débat à l’échelle de la France, si les mots ont encore un sens, consisterait à réunir plus de 40 millions de citoyens (en âge de voter) afin qu’ils discutent de leurs désaccords politiques. L’on sourit d’une telle ineptie. C’est pourtant ce que les managers de la start-up nation ont inventé, dans le secret des cabinets ministériels, pour répondre au mouvement de protestation des Gilets jaunes. On imagine le général de Gaulle, au cœur de mai 68, annoncer de sa voix tonitruante : « Français, Françaises, en ces jours de grèves et de péril, j’ai décidé en mon âme et conscience de vous organiser un débat, pas un petit débat, ça non, mais un grand débat, un débat souverain, un débat patriotique, un débat NATIONAL ». Dans un grand élan de pourtoussisme, Macron a donc initié ce débat pour tous, inclusif, généreux, citoyen, humain tout simplement.  

         Comme disait l’un des personnages de José Saramengo dans son livre prémonitoire La lucidité : « J’ai appris dans mon métier que ceux qui gouvernent non seulement ne s’arrêtent pas devant ce que nous appelons des absurdités, mais encore qu’ils s’en servent pour assoupir les consciences et annihiler la raison ». Alors, un grand débat pour quoi faire ? Dans quel but ? Là aussi, on pense qu’un débat sert à confronter des opinions afin d’éclaircir des positions et prendre au final des décisions. Ce qui apparaît pour le moins étrange lorsque l’on sait que les revendications des Gilets jaunes, certes nombreuses, hétéroclites et parfois contradictoires, ont tout de même été consignées dans des espèces de cahiers de doléances. Cette simple donnée, qui ne paraît pas totalement fantasmatique, aurait éventuellement pu servir de base à un débat national, aussi impossible soit-il. Il faut croire que non. Dans la novlangue démocratique, le débat est strictement balisé par des thèmes imposés, comme à la danse classique, et fermé d’emblée à certaines propositions. Il existait le village Potemkine, on vient d’inventer le débat Potemkine : cela à le goût et l’apparence du débat mais, derrière les mots en papier mâché, sourdent les phrases vides et les argumentations creuses. 

 


         Heureusement, un comité de cinq sages, qui doit faire face à une « tâche titanesque » selon Le Monde, a été constitué pour garantir la bonne tenue du débat. On le sait désormais, un débat ne se tient qu’entre gens raisonnables et sur des bases clairement énoncées. Le showman Emmanuel Macron a donné le ton en la matière avec un magnifique débat organisé autour de sa seule personne que 300 maires ont pu admirer pendant six heures. BFM a salué cette prestation remarquable, chapeau bas l'artiste ! De leur côté, les cinq sages n'ont rien trouvé à y redire. Nommés par des copains, ils veillent surtout à ne pas troubler le spectacle démocratique, comme leurs pédigrées le rappellent : Guy Canivet politicien de 75 ans, Pascal Perrineau politiste de 68 ans, Jean-Paul Bailly dirigeant d’entreprise (publique) de 72 ans, etc. Pour quelle rémunération ? Aucun journaliste important n’a jugé bon de poser la question… tandis que Chantal Jouanno, démissionnée à cause de son salaire, ne croyait plus dans un débat qui tournait selon elle à l’opération de communication du gouvernement. Mauvaise perdante.

         Ne soyons pas bégueules. En effet, selon les enquêtes approfondies menées par les médias, les Français se prennent au jeu du débat et participent à qui mieux mieux aux réunions locales organisées par ces valeureux élus locaux. En plus, le gouvernement dans sa bonne grâce a mis à la disposition des citoyens des « kits de débat ». Il existait des kits de survie, des kits outils de tapissier, des kits d’ameublement, il existe désormais des kits de débat dans lesquels on rappelle la « méthodologie pour organiser sa propre réunion ». Pardieu ! Et si l’on veut jouer à plusieurs, il est possible de rejoindre l’un des nombreux ateliers de débat mis en place sur l’ensemble du territoire, munis évidemment de son kit. Et si l’on devient accroc au jeu, la secrétaire d’Etat Marlène Schiappa a rappelé que l’on pouvait même organiser des débats au sein de sa famille : partout, la parole doit se libérer, la démocratie rayonner, les cœurs s’ouvrir.


         Débattons encore et encore même s’il faut bien l’avouer : la Rolls-Royce du débat c’est la télévision. Tf1, France 2, C8, etc. eux ils maîtrisent l’art du débat depuis plus de quarante ans ! Combien de décisions lumineuses ont-elles surgit de ces heures de débat ? On ne les compte plus. Encore toute émue de son moment de télé passé aux côtés de Cyril Hanouna, Schiappa a déclaré, les larmes au bord des yeux : « On a réussi à faire quelque chose de formidable en termes de démocratie ». Gageons que ce cri du cœur soit bientôt partagé par une majorité de Français, qu’ils soient riches ou pauvres, car il n’y a pas de plus belles choses que le spectacle de la démocratie.  


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samedi 19 janvier 2019

Les Gilets jaunes au prisme de Christopher Lasch



La parution d’une synthèse consacrée à l’œuvre de Christopher Lasch, justement intitulée Un populisme vertueux, tombe à point nommé pour évoquer la révolte des Gilets jaunes. En effet, on ne peut être que surpris par l’étonnante actualité d’un auteur qui a toute de même écrit ses principaux ouvrages il y a près de trente années. Le relire aujourd’hui, c’est tout simplement comprendre les raisons pour lesquelles les gens de peu, ceux que l’on appelait autrefois les « gueux », se soulèvent contre l’arrogance du pouvoir au nom de la dignité et de la décence ordinaire.

         En 1994, dans l’un de ses derniers essais[1], Lasch démontrait comment les élites avaient fait sécession du reste de la société et avaient au passage confisqué la démocratie. Il s’agissait ni plus ni moins d’un crime de haute trahison au regard des principes les plus élémentaires de la démocratie pourtant célébrés partout et en toutes occasions par les mêmes élites. Le mot bien connu du milliardaire Warren Buffett en résumait le contenu : «  Il y a une lutte des classes, évidemment, mais c’est ma classe, la classe des riches qui mène la lutte. Et nous sommes en train de la gagner ». On peut difficilement le contredire ; les chiffres parlent d’eux-mêmes : « La part de la richesse mondiale détenue par les 1% les plus riches n’a cessé d’augmenter depuis la crise, (…) battant record sur record chaque année »[2]. Pendant ce temps, il est demandé aux citoyens de se serrer toujours davantage la ceinture afin de colmater les brèches d’un système à bout de souffle.

         Une nouvelle conception du pouvoir accompagne cette évolution avec la radicalisation du système représentatif et l’entrée en scène des experts. Ainsi, l’idéal démocratique fondé sur la participation civique de citoyens indépendants a laissé la place à une démocratie procédurale qui se contente de produire et de redistribuer des biens publics. Dans ce cadre, le moment de la délibération qui devait aboutir à une décision politique s’est effacé derrière les programmes élaborés par les experts qui se déclinent sous la forme de normes juridiques et d’injonctions comportementales. La mesure purement technocratique de réduire la limitation de vitesse à 80 km/h en est une parfaite illustration.  


         Il s’ensuit un retournement complet de la révolte des masses puisque ce sont les élites qui, déracinées et déresponsabilisées, se comportent comme l’homme de masse : absence de devoir, trivialité, autosatisfaction, rejet de l’histoire, souci du bien-être, etc. Les manifestations des Gilets jaunes se présentent en partie comme une réaction à la déliquescence morale de ce pouvoir. Alain de Benoist a justement parlé de « populisme à l’état pur » pour qualifier un mouvement qui se cristallise sur le rejet des classes dirigeantes. « Nous sommes le peuple » scande volontiers cette France invisible rejetée dans les marges de l’espace public. C’est effectivement le « peuple des sans-part », la France des anonymes, la vie des quelconques qui s’est emparé des ronds-points, des péages et des centres commerciaux, autant de lieux vides de toute signification qui incarnent justement cette existence périphérique. La symbolique du gilet jaune reflète la même insignifiance : un objet du quotidien, impersonnel, moche et mal coupé, pour se faire voir et se faire entendre de la France d’en haut, celle des boutiques chics, de l’alimentation bio et des comptes bancaires bien garnis.

         L’autre grand ouvrage de Lasch, publié dès 1979, s’intitule La culture du narcissisme. La vie américaine à un âge de déclin des espérances et sera complété par Le moi assiégé. Essai sur l’érosion de la personnalité (1984). Il ne faut pas les comprendre comme une dénonciation basique de l’égoïsme ordinaire mais plutôt comme une réaction naturelle d’individus plongés dans un monde hostile qui les soumet à des contraintes symboliques et sociales de plus en plus intenses. L’homme se protège de l’extérieur en se repliant sur lui-même. Par la suite, ce sont tous les corps intermédiaires, jusqu’à la cellule familiale, qui sont progressivement attaqués pour laisser la place à la toute puissance du marché, sous la férule « bienveillante » de l’Etat gestionnaire. La révolte des Gilets jaunes prend littéralement corps dans cet environnement déshumanisant où la pulsion d’achat a remplacé le lien social.




         Comme le souligne justement le sociologue François Dubet, il ne s’agit pas d’un mouvement social à part entière mais plutôt d’une agrégation de colères individuelles. D’où le rejet de toutes les instances médiatrices, le refus de désigner des représentants et l’élaboration de revendications très hétéroclites. Contre toute attente, c’est bien dans une société atomisée que ce mouvement pris forme grâce, notamment, à l’utilisation des réseaux sociaux. Laurent Gayard souligne à cet égard que « l’engagement facebook » a donné naissance à une « forme originale de communauté militante », laquelle porte principalement les déceptions d’une petite classe moyenne. Plus important encore, les Gilets jaunes peuvent apparaître comme un moyen de retisser du lien social voire du lien communautaire dans un environnement où la solitude et les rapports utilitaires prédominent. En cela, ils constitueraient une première forme de réponse à la culture du narcissisme : la machine désirante du sujet consommateur commencerait à s’étioler au profit de la prise de conscience du citoyen actif. Notons au passage que cette évolution reste paradoxale puisque les revendications les plus souvent rapportées ont trait au pouvoir d’achat !

         En tous les cas, ce désir d’être ensemble et de partager des moments de vie dans la réalité quotidienne – et non sa représentation médiatique – s’inscrit dans ce que Renaud Beauchard appelle un « populisme vertueux ». La décence ordinaire, qui « appartient à la sphère des sentiments les plus profonds et les plus essentiels de l’homme », est remontée à la surface du monde social comme une « colère généreuse » (Orwell). Ce serait cependant faire preuve de naïveté que de croire que ces vertus élémentaires suffisent à dessiner un nouvel horizon politique. Disons qu’elles ont au moins le mérite de révéler en creux l’indécence des gouvernants et l’incurie du système. 

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[1] La révolte des élites et la trahison de la démocratie
[2] Etude du Crédit Suisse publiée en 2017, voir https://www.consoglobe.com/1-pour-cent-les-plus-riches-cg