samedi 22 avril 2017

Paye ta campagne sur Snapchat !




La campagne présidentielle 2017 parvient à des sommets de dadaïsme électoral. A l’issue des primaires présentées comme un modèle d’innovation et de maturité politique, tous les favoris des partis qui se sont engagés dans cette aventure hasardeuse se sont fait dégager comme des malpropres par leurs électeurs ingrats. Après ce rocambolesque épisode, tandis que le PS explosait tranquillement, la campagne a immédiatement été confisquée par les juges du PNF, grâce au zèle du Canard Enchainé. Mis au pain sec et à l’eau dans le cabinet noir de l’Elysée, François Fillon a été sommé de rendre des comptes sur l’emploi de sa famille et sur sa garde-robe, au rythme frénétique des affaires révélées chaque jour par le Monde, Mediapart ou le Canard, avec un empressement méprisant toute notion de rythme scénique. Pour corser encore un peu plus la joute médiatico-politique, voilà que le tribun Mélenchon s’invitait à coups de harangue et de rassemblements populaires dans le quartet des favoris, histoire de brouiller encore un peu plus les cartes et rendre le travail des instituts de sondage encore plus difficile, envoyant au passage le malheureux Benoit Hamon nager dans le petit bain des candidats à moins de 10%. Après les débats à 11, le jeu vidéo de Mélenchon et les diatribes incompréhensibles de Jean Lassalle, on ne voyait guère ce qui pouvait survenir de plus surréaliste dans cette campagne improbable. C’était grandement sous-estimer la puissance des « communicants » et la volonté des candidats de sortir vainqueurs de la course à la modernité politique. Prêts à tout, y compris à faire campagne sur Snapchat.
         Pardon ? Snapquoi ? Snapchat est le nouveau réseau social à la mode sur lequel, en lieu et place de statuts ou de message en 140 caractères, on poste une vidéo de 10 secondes qui reste en ligne pendant 10 secondes au maximum. En gros vous enregistrez en mode selfie un message avec des petits effets rigolos avec votre portable et vous postez vos états d’âmes sur cet équivalent vidéo de Twitter, plébiscité par les ados et post-ados. On peut ajouter à l’extrait quelques filtres amusants, en se parant d’un nez de clown, d’un museau de chien ou d’une couronne de fleurs aux couleurs pimpantes. C’est dispensable, éphémère, plutôt idiot mais tellement jeune que cela ne pouvait que séduire les politiques avides de fidéliser le public des 13-18…pardon, des 18-25 ans. Les principaux candidats se sont donc rués sur l’application pour se prêter à l’exercice de l’interview-Snapchat et répondre de la manière la plus concise et la plus cool  possible aux multiples questions que leur posaient les jeunes adeptes du réseau social. Tous les candidats ? Non. Car dans un petit village de la France Insoumise, l’un d’entre-eux résiste encore et toujours à l’invasion de la techno-coolitude : Jean-Luc Mélenchon qui a refusé tout net de se prêter au jeu. Il faut dire qu’en matière de jeunisme, Jean-Luc, en devenant le héros de son propre jeu vidéo, a déjà ringardisé tous les autres qui n’avaient plus d’autre choix que d’aller tapiner sur Snapchat pour ramasser quelques voix supplémentaires. Can’t stenchon the Mélenchon !
         Imagine-t-on le Général de Gaulle sur Snapchat défiant le quarteron de généraux en retraite avec un museau et des oreilles de chien ? François Fillon, lui, n’a pas hésité, saisissant cette occasion de passer au gaullisme 2.0. 


« Bienvenue dans mon QG de campagne, ravi de répondre à vos questions sur Snapchat ! » Pendant les trois minutes durant lesquelles le candidats des Républicains se prête au jeu des questions-réponses, on apprend que le chouchou des juges et des médias aurait voulu devenir ambassadeur ou ingénieur – « mais comme vous voyez, je n’ai réussi ni l’un ni l’autre », que son filtre Snapchat préféré est celui des petites lunettes rondes et colorées accompagné d’un fond musical funky gangsta, qu’il ne peut rien faire pour baisser le prix des sandwichs grecs et qu’il est en faveur du port de l’uniforme à l’école. Mais quel bad boy ce Fillon ! Il est vrai cependant que le principe des quots migratoires passe beaucoup mieux auprès des jeunes quand on l’explique en vidéo sur internet avec des lunettes roses sur le nez sur un fond de rap bien smooth. Qui sait, peut-être que c’est aussi le filtre Snapchat que le Général aurait préféré lui aussi ? 


         Dans le genre badass, Marine Le Pen déchire tout elle aussi sur Snapchat. Son filtre préféré à elle, c’est le museau de chien avec les oreilles qui pendent sur les côtés qui lui donnent un air choupinou quand elle défend la reconquête de la souveraineté nationale et qu’elle condamne l’islamisme. Mais elle répond néanmoins à une internaute qu’elle connaît cependant bien le monde arabe et qu’elle le respecte. La preuve, elle chante du Dalida en ligne : « J’ai mis de l’or sur mes cheveux et un peu de noir sur mes yeux… » pour séduire les électeurs certainement. 

Difficile de savoir si Marine Le Pen qui chante du Dalida avec des oreilles de chien sur Snapchat, cela séduit les jeunes, mais ce qui est certain c’est qu’elle doit sérieusement revoir ses goûts en matière de décoration d’intérieur ou du moins faire preuve de plus de discrétion en la matière quand elle poste des vidéos sur les réseaux sociaux. Parce qu’il faut bien reconnaître que la fresque offerte par la peintre militante russe Maria Katasonova représentant la patronne du FN encadrée par Vladimir Poutine et Donald Trump et portraiturée dans la meilleure tradition du réalisme socialiste, ça pique franchement les yeux…



         Rien, cependant, ne pourra égaler le détachement et le mojo de Benoit Hamon, auquel on décernera sans hésiter le prix « Jeune et cool 2017 » de la politique française. Benoit sait faire plaisir à ceux qui lui posent les bonnes questions : « Pas besoin de 10 secondes pour vous dire qu’avec moi vous allez percevoir le Revenu Universel d’Existence ! », soit 600 € mininum pour les étudiants qui seront désormais au RUE et plus à la rue. « Et si mon cousin du bled Hamid vient en Erasmus, demande un autre internaute inquiet de connaître le degré d’ouverture du candidat socialiste, il pourra toucher le Revenu Universel aussi ? » Aucun problème répond Benoit Hamon, il faut juste attendre, pour que le cousin Hamid puisse s’inscrire en Erasmus, que l’Union Européenne se soit étendue au-delà de la Méditerranée. En plus d’être un esprit tellement ouvert, Benoit Hamon promet la légalisation du cannabis dès son arrivée au pouvoir, que demander de plus ? Et son filtre Snapchat préféré, c’est la couronne de fleur sur la tête, « parce que je ne suis pas avec les écolos pour rien, alors FLOWER POWER ! » 


         Pas étonnant qu’en étant aussi cool, Hamon fasse tourner les têtes. « Je sais pas si tu fais battre le cœur de la France mais tu fais battre le mien », lui confie une jeune amoureuse transie dans une vidéo en forme de déclaration d’amour. Face à un tel séducteur, Emmanuel « Prince Vaillant » Macron fait pâle figure dans son interview Snapchat avec son filtre déformant tout pourri et son slogan moisi : « Votez pour moi parce que c’est votre projet ! » Bon, il a une maquette de la fusée Ariane dans son bureau, c’est bien mignon mais ça ne suffira pas pour égaler le sex-appeal de Benoit Hamon qui prévient quand même : « Pour prendre un bain avec moi, il faut être sérieusement qualifié ! Ma femme et mes filles. Point barre. » Mélenchon a du juger de son côté qu’Hamon n’était lui-même pas assez qualifié pour partager le même bain avec lui. Dépité le candidat socialiste devra se contenter jusqu’au bout de Yannick Jadot…et peut-être de la star d’internet JérémStar qui propose au socialiste, non pas de prendre un bain avec lui, mais de partager une douche froide. Ce qu’ils peuvent être mauvais ces jeunes quand même… 


         Pendant ce temps, dans la vraie vie de la vraie réalité, un policier a été abattu et deux autres blessés par un enragé islamiste sur les Champs-Elysée dans la soirée de jeudi. La fin de la récré vient à nouveau de sonner tragiquement et la campagne s’achève brutalement en passant sans coup férir de la clownerie au drame tandis que le retour du réel pulvérise à nouveau le miroir aux alouettes de la com’.
         Non, décidément, on n’imaginerait pas le général de Gaulle sur Snapchat. On ne l’imaginerait d’ailleurs pas plus faire campagne en 2017. 





Egalement en ligne sur le FigaroVox


vendredi 21 avril 2017

Un berger à l'Elysée ?

Après la guerre des classes annoncée hier par un idiot fulminant, voici aujourd'hui qu'en direct de Mauvaise Nouvelle, Sarah Vajda nous explique pourquoi voter Jean Lassalle. 


Cher Ami,

Tu me demandes pourquoi j’ai décidé de voter Jean Lassalle au premier tour des élections présidentielles d’avril 2017. Tu me rappelles qu’il serait plus judicieux de voter utile dans un monde à la dérive et me susurres le nom de l’homme à éviter, celui qui n’a d’homme que le nom, sans doute une image de synthèse dont le graphiste, dans sa vive impatience, aurait oublié le regard. Tu ajoutes que Lassalle te semble appartenir à la race des hurluberlus, des doux rêveurs et me rappelles que la politique est chose sérieuse, qui traîne après elle le malheur des hommes sous toutes les formes : le chômage, la pauvreté, la misère, le sentiment de délaissement. Tu ajoutes qu’il s’agit là des sûrs maux qui conduisent l’homme à n’espérer plus rien, le jettent dans les bras des Méchants, à moins qu’ils ne le poussent à se laisser doucement dériver et crever au fil des jours et de l’eau.
Je sais tout cela, mon bon ami et c’est là, raison qui me fait, barrésienne toujours, me transformer, à l’occasion, en lassalienne. Le moyen pour une personne telle que moi de ne pas soutenir le fils qui - mimétisme ou piété ? - retrouve la vocation pastorale ? Le moyen de n’admirer pas un député, susceptible de se saisir d’un bâton et de se mettre en marche, au lieu d’entonner de sa voix d’IR le slogan ? 215 jours durant, sur 5 000 kilomètres, le Jean est allé à pied, comme il convient qu’aillent les hommes, afin de ramener les brebis égarées, non pas sur le chemin de la réussite managériale ou l’horizon trompeur de la digitalisation pour tous, mais le chemin de l’espoir. Ridicule ou admirable ? Les deux adjectifs sont frères, tu le sais d’aimer comme moi les hommes-albatros, ceux qui prétendent se tenir sur l’adret, loin de l’ubac et de la laideur du monde. De sa montagne, un député du peuple est descendu. Il ne prétendait ni parler en son nom ni l’évangéliser. Seulement, âme par âme, s’en venir au devant de chacun. Le geste est beau. Il émeut. M’émeut, je l’avoue. Accès de gâtisme ou irréalisme féminin ? Libre à toi d’en juger ! Je sais seulement que chaque jour, les hommes de bonne volonté, révolutionnaires, rebelles, conservateurs ou progressistes, ne réclament que l’interruption momentanée ou pérenne de la déshumanisation en cours et que Lassalle, seul, parmi tous les prétendants à la dignité suprême, prend acte de cet état des choses.
Que réclamons-nous d’autre que de ne plus devoir nous adresser à des hologrammes de chair et à des voix humaines, qui nasillent comme jaspinent les disques préenregistrés, GPS et consorts, désormais devenus nos nouveaux compagnons de voyage ? Que demandons-nous d’autre, espérances réduites a minima, que de ne pas devoir coexister avec des robots à forme humaine et ne pas souffrir que des algorithmes régissent nos désirs, nos amours, notre santé, nos destins et nos morts ? De quoi souffrons nous le plus aujourd’hui, navire night, que de la dématérialisation des corps, des sentiments et des choses ? Que désirons nous le plus ? Sortir de l’image, du signe et de la soumission aux technologies, pour retrouver l’usage de nos sens, fruir, une dernière fois, de la beauté du monde, avant que la planète ne ressemble aux Emirats, à Disney Land ou à un paysage après la bataille. Que désirons-nous d’autre que de voir disparaître la figure du Consommateur, substituée à celle du Travailleur selon Jünger ? Pas grand chose, avoue-le, cher ami. Seul, aujourd’hui, Jean Lassalle accuse réception de cet humble requête à laquelle déjà nous renonçons, assujettis, malgré nous, à l’inéluctable. Nous ne croyons ni toi ni moi aux lendemains chanteurs et savons l’histoire universelle en rien providentielle. Cahincaha, comme « la petite diligence par les beaux chemins de France », elle est allée - splendeurs et misères – de la fronde à l’atome, l’homme ne s’étant redressé que pour accepter un maître, l’autre. Aujourd’hui, son maître absent et pourtant présent n’est ni le Dieu de la Thora ni celui des Evangiles ou du Coran ni l’Eveillé mais cette entité sans visage et sans mains, qu’on dit « marché », contre lequel aucun de nous ne semble rien pouvoir, conduisant chacun de nous au cœur de la désespérance où l’attendent, hilares, Arès, Thor ou Tyr, emperruqués de blond platine, chauves, gros ou petits, dieux de Guerre et de Désolation.


https://www.youtube.com/watch?v=zEX1zx2jgrQ


Nous savons la cohorte de maux, qui accompagnent la domination du marché, particulièrement et avant toute chose, la sûre disparition du facteur humain. Ils pullulent comme les rats du jardin des Blancs Manteaux sous le règne de Dame Hidalgo, architecte du Grand Paris et fossoyeur de Paris. Qu’importe les moyens ! Je ne te ferai pas l’insulte, à toi qui sait le monde de l’entreprise, de te rappeler les premiers de ces moyens : l’obligation de flexibilité, de déracinement et le devoir d’enthousiasme. C’est trop peu de souffrir, il nous faudra encore baiser la main invisible qui nous détruit chaque jour davantage jusques à extinction. Tous, pères de famille, célibataires, artisans ou intellectuels, hommes à la charrue ou à la plume, nous souffrons, otium contre negocium, qui n’arrivons plus à vendre le fruit dévalué de nos labeurs et nous savons, condamnés à livrer les fruits de nos entrailles au Capital, concédant leurs âmes pour un vil SMIC, augmenté de bonus, aux écoles de commerce, pour qu’ils ne meurent pas tout à fait !
Toi et moi, nous savons l’homme promis à l’équarrissage dans la paix comme il le fut dans la guerre, et nous assistons, stupéfaits, à la rhinocérosalition de nos contemporains. Le présentéisme efface leur mémoire et nul ne se souvient plus avoir adoré les rides de son père ou de sa mère et y avoir lu le récit d’une vie d’homme. Nul ne se souvient plus d’avoir librement pris langue avec des inconnus, sans passer par un réseau social et avoir contemplé un garçon ou une fille, sans désirer sur l’instant passer à l’acte, étant de ceux qu’enchantent les tracés sinueux, la géographie de la carte du Tendre. Je vois, je veux, je prends. J’ai cinq ans et si tu ne me crois pas… Toi et moi, je le sais, cher, très cher ami, haïssons ce monde et savons le meilleur des mondes arrivé, sans que nul ne s’en inquiète vraiment. « L’ordre des choses ». « On n’arrête pas le Progrès…» Toutes les maximes des Pères n’y pourront mais. Si nous ne condamnons pas le monde comme il va à une suspension, un moratoire, Shakespeare et Virgile disparaîtront et personne, responsabilité illimitée, ne saura plus, Fahrenheit 451, qu’ils eussent jamais existé. Nos amis refusent la souffrance et prennent du Prozac, les jeunes femmes refusent de mettre au monde aucun enfant différent, les vieilles dames prennent des mines d’adolescentes et s’offrent aux amis de leurs fils, quand les vieux Messieurs qui ont un peu de bien épousent en seconde ou en troisième noces des jeunes personnes de l’âge de leurs filles et de leurs petites-filles car personne aujourd’hui ne songe plus à aimer sans posséder ! Rien de nouveau sous le soleil !

https://www.youtube.com/watch?v=YH476oLSYj8

Chateaubriand, tu le sais, aima l’Occitanienne, et David mourant réclama la santé à Bethsabée, qui, selon les rabbins, chauffa seulement son lit, sans qu’aucun d’eux – ni René ni David - ne prissent le doux objet de leur amour, ne souhaitassent que se lève l’indésirable orage d’une passion contre nature. Le capitalisme n’est pas seulement la guerre de tous contre tous mais la marchandisation de tous, au lieu que l’amour et l’amitié toujours se rêvaient porteurs de liberté ! En Esméralda, le vieil Hugo nous fit aimer l’indomptable, Mérimée, avec Carmen « celle qui choisit », et en l’homme longtemps, les femmes goûtèrent le rêveur, le voyageur, le marin, celui qui s’éloigne, sans qu’elles fussent certaines de le revoir un jour. Les humains savaient la vie brève. Aussi allaient-ils comme ça, à l’instar du « Chat qui s’en va tout seul » du cher Kipling, d’âme en âme, abeilles butinant ce qui se fera miel. Devenir soi et sage de surcroît marquait les bornes de nos espérances et la vie lors semblait, voyage immobile ou voyage réel, une grande aventure. La seule aventure. Vivre signifiait accumuler les savoirs et les rides jusqu’à l’heure dernière de rendre grâces, athées ou croyants, à la vie, aux aimés ou à Dieu pour un si beau voyage, un si copieux banquet. Le capitalisme exige le contraire. Il réclame la morsure constante du désir et l’insatisfaction continuelle, la volonté d’acquérir de l’inutile à remplacer sans aucun répit.




Et Jean Lassalle dans tout ceci ? Candide Lassalle, au risque du saugrenu, réitère – seul en scène - notre vieille définition de l’homme et paraît l’unique des candidats à risquer cette posture. Qui d’autre jeûna trente-neuf jours, c’est terriblement long, pour réfuter publiquement l’ordinaire, la délocalisation ? Qui d’autre s’est mis en marche dans une France, redevenue celle de Zola, pour affirmer sa solidarité envers les invisibles ? Ces gestes dérisoires m’enchantent, particulièrement cette manière de jacter le patois ou de chanter - Lalaland - à la Chambre pour signifier l’inanité du discours commun, cette affirmation de l’éminente dignité du plouc contre l’assurance tranquille des gens de la ville. Je vote Jean Lassalle parce que Jean est le nom qui revient le plus souvent sur les pierres tombales des villages de France. Je vote Jean Lassalle parce que ce villageois incarne la plus parfaite des Lettres de mon moulin, « Les Etoiles » qui replace la figure du berger -celle d’Abel, d’Abraham, de Moïse, de David, de Rachel et de Jeanne - au plus haut de l’échelle humaine. Rien ne me plaît tant que le récit de ce jeune garçon, éperdu d’amour, protégeant, du manteau de pudeur et de chasteté, la fille de son maître, une nuit durant. Rien ne me bouleverse plus que la certitude de cet homme contemplant les étoiles, de tenir contre lui la plus belle et la plus lumineuse d’entre elles. Sais-tu, mon ami, mon cher, mon très cher ami, pourquoi, aux yeux de ce jeune illettré, la jeune fille dépasse en beauté la plus brillante des étoiles ? Elle est vivante et les étoiles sont mortes ! Alphonse Daudet et Jean Lassalle savent la différence entre « être mort ou être vivant », différence en voie de disparition, aujourd’hui où chacun réclame le salut du ciel ou des enfers et accepte - total recall - de dialoguer avec l’artifice, érigé en science et fait homme.




Vois-tu, Camarade Editeur, mon jeune ami romancier, je vote Jean Lassalle, parce qu’il s’impose hurluberlu et que je me souviens de l’Hurluberlu de Jean Anouilh, insurgé contre la pesée des âmes : cent-vingt morts causeraient plus de chagrin qu’un seul mort ! Âme par âme. Il se souvient « du pauvre mort tout seul », celui qui ne représente aucun groupe de pression, ô pardon, aucune communauté. Ainsi Lassalle s’en allant prendre langue avec les petits, les sans-grades, les isolés, les villageois, séparés du monde par la triade - Télévision, Toile et grande disTribution – fait acte de dramaturge majeur dans la tragédie contemporaine, réintroduisant Poucet et le chat botté à leur juste place au cœur du roman national, loin de tous les fascismes, brun, rouge, vert… Je vote Jean Lassalle d’avoir, fille d’émigré et d’une institutrice, née en France, découvert notre terre d’adoption, lisant Les Lettres de mon moulin et adolescente, entrevu le reflet de mon âme au miroir de la Sauvage et d’Antigone. Je vote pour Jean Lassalle, qui certes « joue sa symphonie sur un piston », pour avoir été une des biographes de Barrès. Je vote Jean Lassalle pour le chant des montagnes et des vallées, les appels des bergers dans la nuit, les villages de France, que ne traversent pas les autoroutes, pour le ranz des vaches, des brebis et des moutons, avant, qu’abattoir 6, nous ne retournions tous à la grande écorcherie. Je vote Jean Lassalle pour me savoir appartenir, fille d’Auschwitz et d’Hiroshima, au Grand troupeau. Je vote pour Jean Lassalle, technicien agricole, fils de Julien Lassalle, berger et père de Thibaut Lassalle, deuxième ligne d’Oyonnax, qui a le visage de la France de ma jeunesse désormais exilée, plagiée, moquée et souillée dans les publicités pour le saucisson et le camembert. Comme dans la vieille BD du grand Christophe : « C’est dans le camembert que finit l’épopée ! » Je vote pour Jean Lassalle, un air de déjà vu, de gaité perdue, un soupçon de provincialisme. Je vote pour Jean Lassalle, Monsieur Hulot à l’Elysée, le facteur de Jour de fête contre le snobisme postmoderne. Je vote pour les clowns du vieux Fellini tétant mère Louve ! Je vote Jean Lassalle pour avoir appris à chérir la littérature dans les Lettres aux Provinciales du grand Pascal et dans Les Provinciales de Jean Giraudoux, qui longtemps en compagnie d’Anouilh, qui l’avait tant admiré et si fort aimé, demeura celui par qui m’advint le goût des Lettres françaises.



Porte toi bien toujours. Et au moment de déposer ton bulletin dans l’urne funéraire de la France littéraire, souviens toi accomplir un service inutile. Tâche que ce soit un beau geste, un geste vertueux et esthétique. Ferme les yeux et remémore toi la silhouette et l’allure de ce géant gauche. Il n’est pas beau mais on ne lui voudrait pas d’autre visage que cette face rude, mal dégrossie et plissée de sexagénaire encore vigoureux, ce sourire malicieux d’un homme de paix, qui sait la résistance nécessaire, chaque heure et chaque jour, avant que tout ne meure. Oublie un instant, je te le demande en grâces, l’utilité du vote et élis, comme tu le fais toujours, les amitiés françaises, contre toutes les raisons qui dirigent un monde chaque jour plus déraisonnable !




S.V.


mercredi 19 avril 2017

La guerre des classes aura bien lieu !



La vacuité des élections présidentielles est le reflet parfait d’une société entièrement soumise à la marchandise ; il n’y règne qu’une seule valeur : la matière, le quantitatif, le nombre. Pour le dire clairement, la valeur citoyenne par excellence est désormais devenue celle des chiffres que l’on peut aligner au bas de son compte en banque et de leur traduction en termes de patrimoine immobilier. Et il faut avouer que dans ce domaine les plus résolus, les plus forcenés, les plus impitoyables ne se situent pas au bas de la pyramide sociale mais à son sommet : ce ne sont pas les « petites gens », souvent considérés comme jaloux voire haineux vis-à-vis de ceux qui les dominent, mais bien les gens d’en haut qui jettent des regards fielleux vers cette piétaille qu’il faut sans cesse rappeler à l’ordre, c’est-à-dire éduquer aux bienfaits de la mondialisation. En cela, la phrase du milliardaire Warren Buffett est la traduction parfaite de leur état d’esprit : « Il y a bel et bien une guerre des classes mais c’est ma classe, la classe des riches qui fait la guerre et c’est nous qui gagnons ». 

Aussi la montée soudaine du candidat de la gauche radicale, Jean-Luc Mélenchon, dans les sondages a-t-elle provoqué un véritable sentiment de panique chez les comptes-en-banque bien garnis. La nomenklature médiatique s’est naturellement fait le relais de cette peur en coinçant le Mélenchon sur les zones d’ombre vénézualesques de son programme. Toujours revenir aux fondamentaux de la haine de classe pour rappeler aux « pouilleux » d’où ils viennent : des terres sèches et arides d’une Amérique latine ruinée ou des heures les plus sombres de l’histoire… C’est du pareil au même ! 

Pourtant, avec près de 9 millions de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté (!) auxquels il faut ajouter un nombre sans cesse croissant de travailleurs très modestes (ouvriers, employés, agents administratifs, etc.) et une classe moyenne en voie de paupérisation accélérée, c’est un véritable vent de révolte qui souffle sur la France. Seule la classe ultra minoritaire des « très riches » continue de prospérer dans le casino mondial tandis que la classe moyenne supérieure se maintient à la surface des eaux et que toute une cohorte d’héritiers et de retraités se recroqueville sur un mode de vie encore relativement confortable. A ce petit jeu, il est clair que le nombre des pauvres et apparentés l’emporte sur celui des riches et des possédants – le ratio passerait progressivement de 60/40 à 70/30 ! 

Dans ce contexte, on saisit avec plus ou moins d’effroi – c’est selon – la fragilité sur laquelle repose tout l’édifice social, sachant que 100% des responsables politiques, économiques, médiatiques, culturels, etc. appartiennent évidemment à la classe d’en haut. Heureusement qu’une bonne partie des très pauvres a tout simplement déserté la scène électorale. Il reste que les enjeux de l’élection présidentielle se réduisent aujourd’hui à cet antagonisme viscéral, à peine recouvert de quelques nappes idéologiques : ceux qui ont à perdre versus ceux qui n’ont plus rien à perdre. « Nous ne sommes ni de gauche ni de droite, nous sommes ceux d’en bas contre ceux d’en haut ! » avertissait l’un des slogans de Podemos. S’il est peu probable que les populistes ne gagnent la partie cette fois-ci, il est encore moins probable que ceux qui l’emportent ne fassent en sorte que la situation ne s’améliore pour un peuple qui, décidément, n’est pas fait pour la démocratie. C’est pourquoi, tôt ou tard, la guerre des classes aura bien lieu !  


https://www.youtube.com/watch?v=LSO5akMQRLY






mercredi 5 avril 2017

Les Nouveaux Enfants du Siècle




Il s'appelle Medhi et travaille comme garçon de café dans un des innombrables bars-brasseries parisiens dont il porte la livrée blanche et noire, et l'inévitable décapsuleur accroché à la ceinture comme une décoration. Il doit avoir 22 ou 23 ans et il résume le phénomène FN chez les 18-25 ans avec un esprit de synthèse et un sens de la formule redoutables : « des mecs de mon âge qui votent FN, y en a plein. Des blancs, des noirs, des arabes, des portos, tout ce que tu veux, tous Français nés en France pour qui Chirac c'est à peine un souvenir et Mitterrand un nom dans les manuels scolaires. Les vieux qu'ont une résidence secondaire et deux bagnoles, le FN ça les fait flipper, ils te parlent de 68 ou de 81, nous on en a rien à foutre de 68 ou de 81, la seule chose qu'on se dit par rapport au FN c'est 'pourquoi pas ?'. » 

« Pourquoi pas ? » Le résumé en deux mots et un point d'interrogation de toutes les analyses prodiguées depuis des mois par les politologues qui s'arrachent les cheveux et se perdent en conjectures savantes pour savoir si cette fois le Front National peut arriver au pouvoir. Après avoir épuisé toutes les combinaisons du machiavélisme politique, ils sont toujours bien en peine de fournir une réponse aussi claire et lapidaire que celle de notre serveur parisien. Parce que d'une part, les dernières échéances électorales ont envoyé politologues, sondeurs et « spécialistes de l'extrême-droite » au placard et d'autre part parce que la victoire du Front National aux prochaines élections présidentielles est une question première dans le temps court de la politique mais une question secondaire dans le temps long de l'évolution sociale. Le véritable enjeu est bien celui de la montée en puissance d'une nouvelle génération qui s'exprime dans les urnes et dans la rue à défaut de pouvoir encore le faire autrement. C’est aussi celui de la mise au rencard de l'interminable génération des soixante-huitards qui, plus qu’aucune autre dans l'histoire de France aura fait preuve d'un infatigable acharnement à s'accrocher à ses places, à son pouvoir et à ses privilèges. Il y a bien en France un conflit de génération qui s'exprime aujourd'hui principalement à travers la montée du Front National à laquelle répond assez symétriquement d'ailleurs la violence accrue des banlieues et de la rue et il y a bien un refus graduellement plus prononcé des valeurs portées par ce que l’historien Michel Winock avait nommé la « dernière génération intellectuelle » qui fut celle de mai 68. 

Journaliste et essayiste aujourd'hui en charge du FigaroVox, Alexandre Devecchio appartient à la génération intermédiaire des trentenaires qui ont grandi entre Maastricht, le 11 septembre et le 21 avril 2002. Issu du 93, il a fait ses classes au Bondy Blog, média banlieusard né en marge des émeutes de 2005. En octobre dernier, Alexandre Devecchio a sorti un essai intitulé Les Nouveaux enfants du siècle qui fait la part belle aux émeutes de 2005, l’une des crêtes saillantes d’un mouvement profond que l’essayiste identifie comme une logique d'évolution générationnelle qui structure aujourd'hui la jeunesse française, celles des banlieues tout d’abord, qu'Alexandre Devecchio connaît bien pour y avoir passé son enfance et son adolescence, qui « n'écoute plus Renaud mais Alain Soral, Dieudonné, Houria Bouteldja et, de manière plus prosaïque et plus inquiétante, le premier imam venu, forcément improvisé mais immanquablement radical. »[1]

 
L’ouvrage d’Alexandre Devecchio, divisé en trois grandes sections, entend mettre en lumière trois courants – ou plutôt trois évolutions distinctes – qui portent aujourd’hui la révolte des « nouveaux enfants du siècle ». La contestation est d’abord celle de la jeunesse banlieusarde, cette « génération Dieudonné » comme la nomme A. Devecchio, fascinée par le complotisme, gagnée à l’antisémitisme communautaire et séduite en partie par le djihad. C’est ensuite et parallèlement la révolte de la « génération Zemmour » qui s’exprime aujourd’hui, en particulier à travers le vote FN et les mouvances identitaires, celle des petits blancs des pavillons de banlieue qui ont grandi sous la grisaille péri-urbaine, ont pour horizon le chômage de masse et pour quotidien la délinquance endémique des « territoires perdus de la République »[2]. Enfin, le troisième visage de la révolte est celui, toujours selon la terminologie d’Alexandre Devecchio, de la « génération Michéa », cette jeunesse catho-écolo qui a battu le pavé lors de la Manif Pour Tous, se vit décroissante et tradi, et a repris le flambeau de l’expression politique sans que la classe politique ou la gauche de gouvernement ne prévoit le retour de cet effet boomerang en 2012, à travers le mouvement des Veilleurs et la renaissance d’un catholicisme politique, polémique et combattif, largement teinté de doctrine sociale. Ces trois mouvements de jeunesse ont pour traits communs d’échapper à la vieille classification droite-gauche et de réinventer une contestation face à laquelle le pouvoir politique et la sphère médiatique apparaissent désemparés, vieillissant et impuissants. Patrick Buisson avait prophétisé dans La Cause du Peuple en 2016 les conséquences politiques que le séisme entraîné par le courant de la Manif Pour Tous allaient entraîner. Les conséquences sont là : le Front National fait la course en tête, au coude-à-coude avec Emmanuel Macron, les ténors d’un Parti Socialiste en passe d’imploser tentent piteusement de se recycler en basculant dans le centrisme libéral tout en proclamant qu’ils sont toujours de gauche, les électeurs des primaires de droite ont consacré le candidat le plus traditionnaliste en la personne de François Fillon en congédiant sèchement Alain Juppé et Nicolas Sarkozy. L’exemple pathétique de Robert Hue, ex-communiste rallié au macronisme libéral-libertaire pourrait à lui seul traduire le désarroi d’une classe politique soucieuse de sauver ses places puisque le combat des idées a été perdu faute désormais de combattants.
 
En arrière-plan de cette déroute politique généralisée dont la campagne présidentielle offre le triste spectacle, le mouvement de fond de la contestation générationnelle instruit le procès de la deuxième moitié du XXe siècle. Dans les trois cas, « Dieudonné », « Zemmour », « Michéa », le rejet plus ou moins violent des valeurs établies par la génération 68 est manifeste, il n’est pas tant d’ailleurs celui des valeurs que celui des représentants de la génération 68, qui occupent depuis trop longtemps le devant de la scène. Pour l’ensemble hétéroclite formé par les trois jeunesses identifiées par Devecchio, Mai 68 n’est pas forcément « un bloc » mais l’on ne supporte plus en revanche le discours lénifiant des aînés moralisateurs au gâtisme bien-pensant et au jeunisme débilitant. 

 
Si l’ouvrage d’Alexandre Devecchio apparaît aussi bien écrit que prophétique lui aussi, puisqu’il analyse, à partir de nombreux témoignages – et c’est là toute sa force – une évolution profonde dont la traduction médiatico-spectaculaire est aujourd’hui l’immense cafouillage présidentiel, on apportera cependant quelques nuances à l’analyse proposée par A. Devecchio, la première reposant sur la difficulté à mettre exactement sur le même plan « génération Dieudonné », « Zemmour » et « Michéa ». Rendons justice à l’auteur : lui-même établit fort bien la distance qui peut séparer un aspirant djihadiste radicalisé d’un « veilleur » de la MPT et démontre fort bien dans son ouvrage de quelle manière problématiques socio-économiques, culturelles et migratoires définissent et séparent des univers aussi disparates. Cependant, on peut deviner que les dénominations adoptées – génération « Dieudonné », « Zemmour », « Michéa » - traduisent aussi la séduction des figures qui peut s’exercer de façon bien compréhensible sur l’essayiste. On pense, encore, à Michel Winock, et à son magistral Siècle des intellectuels[3], qui lui aussi sacrifia à l’imagerie des « grandes figures » pour diviser en trois parties un monumental essai qui traitait après tout de l’histoire des intellectuels et des grandes figures de la pensée française : « Les années Barrès », « Les années Gide », « Les années Sartre ». 

Nous voilà en 2017, bien loin des années Sartre et c’est le premier mérite de l’ouvrage d’Alexandre Devecchio que d’avoir cherché à s’appuyer sur le réel, sur les auteurs et les acteurs pour tenter de dessiner un visage aux nouvelles générations qui s’avancent. Mais il n’est pas certain que l’humoriste Dieudonné, le polémiste Zemmour ou le philosophe Michéa traduisent à eux seuls toute la sensibilité d’une multiplicité de courants et de groupes sociaux dont les revendications ne se sont nullement encore cristallisées au point de posséder une véritable cohérence générationnelle et intellectuelle. Dans le cas de la « génération Dieudonné », c’est la violence qui prédomine chez les fractions actives et les franges radicales. Chez les « Zemmour » ou les « Michéa », c’est l’agitprop, les plumes ou les voix d’individualités montantes qui ne définissent pas encore tout à fait à eux seuls une génération. Du moins les principaux chefs d’accusation sont-ils précisés et l’adversaire précisément désigné, comme le synthétise Devecchio : « A travers la MPT, par delà la question du mariage homosexuel, c’est bien cette néobourgeoisie désormais mondialisée qui est contestée et son hédonisme qui est mis en cause. » 

A ce titre d’ailleurs, on pourra faire écho ici aux critiques adressées à l’ouvrage de Devecchio tout en les relativisant. Le sociologue Thomas Guénolé reconnaît ainsi qu’Alexandre Devecchio « étudie sérieusement les sympathisants voire les militants de l’islamisme, du djihadisme, de l’identitarisme, ou encore du catho-traditionnalisme, mais il ne se soucie pas d’établir ce que pèsent ces gens dans le total de la jeunesse d’aujourd’hui. S’il l’avait fait, il aurait constaté que dans la population jeune de la France de ce début de XXIe siècle ces radicalités sont massivement minoritaires. »[4] Les sociologues ont le souci des statistiques précises et des logiques de rapport de force entre groupes sociaux. On objectera cependant à Thomas Guénolé que la majorité « massivement minoritaire » reste bien souvent silencieuse, laissant le soin aux minorités agissantes ou aux avant-gardes révolutionnaires – pour reprendre les termes de Georges Sorel ou Vladimir Illich Lénine – de provoquer les séismes de grande ampleur. Si le paysage socio-culturel décrit par A. Devecchio ne rend pas complètement justice à la composition socio-politique de la jeunesse française, elle ne tombe pas forcément dans le faux en distinguant plus précisément les lignes de crêtes d’une contestation disparate et montante. 



L’autre critique, plus recevable sans doute, formulée à l’encontre de l’ouvrage de Devecchio, est d’avoir finalement oublié dans son exposé sur la jeunesse, une grande partie de cette jeunesse : celle qui de Nuit Debout qui a cru faire de la place de la République à Paris l’épicentre d’une nouvelle révolution très parisienne et celle, plus provinciale, qui fait remonter des ZAD et des campagnes un vent de contestation soufflant directement en provenance du monde rural déshérité qu’Henri Mendras a décrit dans La fin des paysans[5] ou La Seconde Révolution française[6]. Il est injuste en effet de négliger le courant zadiste, qui traduit de manière chaotique et plus ou moins cohérente sur le plan idéologique, un malaise social et générationnel qui pèse de tout son poids aujourd’hui sur la société française et qui ne peut être ignoré. A la rigueur, on peut même observer que le clivage Paris-Province se superpose ici au clivage générationnel pour traduire sous des formes très diverses l’achèvement de la plus grande transformation que la France ait connu : celle de la disparition du monde rural tel qu’il a existé jusqu’au dernier quart du XXe siècle. Le mouvement des ZAD est à ce titre loin d’être une réédition des mouvements terriens soixante-huitards, même s’il en reprend en partie les codes et les discours, et il traduit dans ses revendications une réalité beaucoup plus concrète : celle du chômage qui touche dans les régions les plus sinistrés un tiers des jeunes ruraux et s’accentue à mesure que le mouvement de concentration des terres et l’essor de la grande distribution soumet la société française à une logique toujours plus impitoyable. C’est une thématique que Devecchio aborde disons par la bande, avec la troisième partie de son ouvrage, consacrée à cette génération « Michéa » qui emprunte aussi à Jacques Ellul ou à Michel Clouscard de nombreux éléments critiques mais l’on reprochera peut-être – mince reproche – à l’ouvrage d’A. Devecchio de passer un peu plus vite sur cet aspect des choses. 

On sera moins tendres avec Nuit Debout que Thomas Guénolé reproche à A. Devecchio d’avoir oublié. A juste titre, le sociologue remarque que la montée en puissance de Jean-Luc Mélenchon montre qu’une jeunesse radicalisée à gauche s’installe bien dans le paysage politique entre la tentation islamiste et la montée en puissance de la revendication identitaire. Pour autant, Nuit Debout n’a-t-il pas représenté au final qu’un épiphénomène dont l’importance fut grandement exagérée par les médias ? « Nuit Debout, remarque A. Devecchio, comme Occupy Wall Street, est un mouvement tombé amoureux de lui-même. (…) A la fin des fins, le mouvement aura surtout révélé le fossé culturel entre le peuple des grandes métropoles et les classes populaires des banlieues et des campagnes. » On ajoutera que Nuit Debout, pour s’être contentés – comme les altermondialistes du début des années 2000 – d’agglomérer un assortiment hétéroclites de revendications no borders et s’être cantonné à l’art de l’imitation en se concevant comme un succédané soixante-huitard urbain, festif et surtout très à côté de la plaque, a négligé un élément capital de la révolte de jeunesse : savoir dire merde à papa. 

Que sortira-t-il en tout cas de cette contestation hétéroclite ? A l’instar de Guénolé on peut imaginer que la montée en puissance de Mélenchon peut fédérer une partie de la jeunesse révoltée de gauche. Mais à l’image de Devecchio, on peut aussi croire en la convergence des luttes, transcendant les oppositions de classe pour exprimer véritablement un ressenti générationnel : « En 1789, comme en 1968, les révolutions n’avaient été rendues possibles que par l’alliance, au moins temporaire, entre le peuple et une partie de la bourgeoisie. » A partir de là, et c’est l’ébauche d’un projet politique sur lequel se conclue l’essai, Devecchio se prend à imaginer une alliance « entre petits blancs des pavillons lointains » et « jeunes catholiques et assimilés », formant un nouveau front de contestation face à la fois à un communautarisme sécessionniste et à une élite aux aspirations mondialistes et hors-sol. Difficile de dire quel avenir politique la société française peut donner à ces convergences mais on peut au moins observer que le Front National est porté par un électorat singulièrement plus jeune que celui de l’infortuné Benoit Hamon, dont la chute ne cesse pas dans les sondages, tandis que Mélenchon séduit toujours plus majoritairement les trentenaires et qu’Emmanuel Macron, nouvel icône pop et « jeune » de l’idéologie libérale-libertaire dispute une partie de l’électorat quinquagénaire et sexagénaire de François Fillon en y agrégeant les déçus du PS. Pendant ce temps, le djihadisme recrute désormais sur les bancs de l’école. « La jeunesse sait ce qu’elle ne veut pas avant de savoir ce qu’elle veut », disait Cocteau. 



Alexandre Devecchio. Les nouveaux enfants du siècle. Djihadistes, identitaires, réacs. Enquête sur une génération fracturée. Les éditions du Cerf. Octobre 2016.


[1]     Alexandre Devecchio. Les nouveaux enfants du siècle. Djihadistes, identitaires, réacs. Enquête sur une génération fracturée. Les éditions du Cerf. Octobre 2016. p. 38
[3] Michel Winock. Le Siècle des intellectuels. Seuil. 1997. (Points Histoire. Poche. 2014)

[4] Thomas Guénolé. « "Les Nouveaux Enfants du siècle" d'Alexandre Devecchio : les failles de la pensée néo-réac ».

12-12-2016. http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1631396-les-nouveaux-enfants-du-siecle-d-alexandre-devecchio-les-failles-de-la-pensee-neo-reac.html
[5] Henri Mendras. La Fin des paysans. Actes Sud, 1992 (édition originale 1967).
[6] Id. La Seconde Révolution française (1965-1984). Gallimard, 1994 (édition originale 1988)