dimanche 13 mai 2018

Les cloportes de mai 1968



 Aux vues des commémorations de mai 68, on a bien envie de détourner la phrase de Hegel selon laquelle « l’argent est la vie mouvante en soi de ce qui est mort » pour l’appliquer aux sinistres sires qui en incarnent aujourd’hui l’histoire : « La révolution de 68 est la vie mouvante en soi de ce qui est mort ». Daniel Cohn-Bendit, Romain Goupil, Alain Geismar, Serge July, etc. sont comme les spectres d’une époque qui n’en finit plus de hanter notre monde. Non contents de s’être accaparés l’événement, ils continuent d’en louer les vertus dans tous les espaces publicitaires de la démocratie marchande alors même qu’ils en ont renié à peu près tous les fondamentaux.

         Si l’on utilisait le langage de 68, nous aurions beau jeu de parler d’une cohorte de grabataires qui a colonisé les médias mainstream pour se vendre toujours davantage, littéralement se donner en spectacle, afin de jouir sans entraves d’eux-mêmes. « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi ! » disaient-ils en 68 pour, cinquante années plus tard s’agenouiller, ramper, se vautrer dans le vieux monde le plus rance, le capitalisme le plus cupide, le pouvoir le plus pernicieux. Il faut voir le révolutionnaire Cohn-Bendit trimballer sa vieille carcasse à la suite du jeune président, quémandant ici une parole bienveillante, cherchant là un geste apaisant. Et son compère, Romain Goupil, de s’époumoner sur tous les plateaux télévisés dans un sabir pseudo-libéral, la bave aux lèvres, sur-jouant son rôle d’adulescent révolté, attardé. Au final, les deux vieux mâles de la gauche bienpensante, tout gonflés de fatuité, se retrouvent une fois encore sur le devant de la scène du théâtre des imbéciles. Toute honte bue, ils ont même osé faire un film documentaire dans lequel ils se mettent précieusement en scène auprès de leur nouveau Che d’opérette : Emmanuel Macron. 

  
         La boucle est bouclée : il ne restera rien de mai 68 ! Les millions d’ouvriers en grève, les premières révoltes étudiantes, la critique radicale du capitalisme, la libération des mœurs, un certain goût de l’aventure, etc. tout est emporté par un quarteron de vieux gauchistes, anciens trotskards, pseudo-anars, néo-maos, qui ont troqué le petit livre rouge contre la bible du capital, sans une once de remords. En cela, ils ont conservé le pire de l’héritage soixante-huitard : « tout pour ma gueule, rien pour les autres ». Ce qui est finalement la devise du « gauchisme culturel » qui sous couvert d’émancipation individuelle continue de servir la soupe à toutes les oligarchies politiques.

         « Ceux qui font les révolutions à moitié ne font que se creuser un tombeau » écrivaient-ils sur les murs en 1968. Il faut croire alors que nous vivons au fond de cette tombe avec eux, ces cafards, ces cloportes qui n’ont jamais aussi bien absorbé la lumière que depuis que celle-ci est morne, blafarde, artificielle.









mardi 8 mai 2018

Management des radicalités : des idiots toujours aussi utiles.


         Petit retour, en ce 8 mai 2018, sur la séquence contestataire qui a animé la rue du 1er mai au 5 mai dernier. 

Paris, vers 11h du matin, dans une rue à proximité de République, cinq cars de CRS sont alignés sur le bas côté de la chaussée. C'est l'heure du casse-croûte et les pandores circulent entre les camions et de larges casiers dans lesquels ils piochent sandwichs et boissons, tout en enfilant jambières et plastrons en vue des manifestations. Dans cette large artère déjà encombrée par la circulation parisienne, deux camions barrés de multiples autocollants du syndicat anarchiste CNT débouchent soudain à hauteur du campement improvisé. Sur la plate-forme de l'un des véhicules sont entassés une quinzaine de types, tous vêtus du même uniforme : crâne rasé, veste de cuir épaisse, et carrure à l'avenant, dénotant une fréquentation plus assidue des salles de sport que des conférences autogérées de Tolbiac. CRS d'un côté et gros bras de l'autre se toisent pendant quelques minutes avant que le feu ne repasse au vert. L'image renvoie plus à l'Italie des années de plomb ou des années vingt qu'à un 1er mai ensoleillé en France en 2018 et si cela ne trouble pas vraiment les vendeurs de muguet qui poursuivent, imperturbables, leur petit commerce à côté, quelques passants observent la scène avec un soupçon d'inquiétude. Le 1er mai au soir, le JT s'ouvre sur les images des 'Black blocs' mettant à sac un Mc Do à Austerlitz et s'acharnant sur le mobilier urbain au milieu des nuages des fumigènes et des jets de projectiles. Ambiance de guerre civile au journal de 20h.  Les types des camions ont-ils pris part à cela ou se sont-ils contentés d'assurer un service d'ordre musclé ? Difficile à savoir mais ils n'avaient tout de même pas l'air d'être venus pour fabriquer des gâteaux dans une ambiance festive et conscientisée, comme les gentils rebelles occupant Sciences-Po Paris la semaine d'avant. À voir leur dégaine, on serait tenté de parier que leur 1er mai a été un peu plus sportif qu'un atelier de pâtisserie révolutionnaire à Sciences-Po. 


Les violences et les dégradations qui ont marqué les manifestations du 1er mai ont fait la une des médias et frappé l'opinion, et la communication gouvernementale s'est emparée de l'affaire avec un certain opportunisme. De la lointaine Australie où il était occupé à trouver Lucy Turnbull, l'épouse du Premier ministre Malcom Turnbull, aussi délicieuse qu'un chou à la crème, Emmanuel Macron a fait savoir qu'il tenait pour responsables des débordements les « élus qui tiennent constamment des discours d'agitation », visant évidemment les représentants de la France Insoumise et en premier lieu Jean-Luc Mélenchon. Celui-ci est d'ailleurs totalement resté dans son rôle, puisque, dans un tweet mémorable, le chef de FI a condamné les « insupportables violences contre la manifestation du premier mai » en concluant : « Sans doute des bandes d'extrême-droite. » Dans le langage du marxisme-léninisme, on n'appelle pas cela mentir mais faire usage de la dialectique.


Avec l'ancien socialiste à leur tête, les Insoumis ont brisé le mur de verre qui cantonnait depuis vingt ans les formations d'extrême-gauche à un score de moins de dix pour cent en ordre dispersé aux élections présidentielles. Quant à la rue, elle est plus que jamais occupée par une séquence « révolutionnaire » qui faiblit peu depuis Nuit Debout l'an dernier. Pourtant, cette omniprésence médiatique de la gauche radicale peut servir l'actuel gouvernement Macron de la même manière que la menace du Front National a servi les gouvernements de gauche de Mitterrand à Hollande. Force est de constater qu’il y a du Jean-Marie Le Pen chez un Mélenchon qui a pris la relève à gauche de l'ex-président du Front National dans le rôle du tribun au verbe haut. Le crash de Marine Le Pen au débat présidentiel du 4 mai a placé le Front National dans une position paradoxale : celle d'un parti qui a battu tous ses précédents records pourtant mis en coupe réglée par une indéboulonnable présidente devenue impopulaire jusque dans ses propres rangs. Tandis que le parti à la flamme est prisonnier de cette insoluble équation, c'est Mélenchon qui a repris, à la gauche de l'anticapitalisme, le flambeau du « populisme » énervé. Ce qui n'est pas une si mauvaise nouvelle pour Emmanuel Macron. 
Les Black Blocs auront parfaitement joué leur rôle d'idiots utiles avec un romantisme révolutionnaire qui tient lieu d'idéologie à ce type de mouvance. L'après 1er mai donne lieu à une couverture médiatique taillée sur mesure à la fois pour le Président, qui continue ses réformes à marche forcée, mais aussi pour son opposition insoumise qui consolide sa niche électorale en jouant opportunément avec le fantasme du Grand Soir en ce cinquantenaire de mai 68. D'un côté le pouvoir jupitérien a besoin d'une opposition menaçante pour affirmer une verticalité et une autorité dont la population, lassée par vingt ans d'immobilisme chiraquien, de versatilité sarkozyste et d'indécision hollandienne, est désormais avide. De l'autre, Jean-Luc Mélenchon a besoin d'affirmer dans la radicalité et l'anathème depuis le début du quinquennat sa légitimité à incarner la seule opposition à « l'autoritarisme » macronien. Mais pour le gouvernement, il s'agit d'une opposition de confort. Comme le remarquait déjà le politologue Marc Lazar en 2004 : « L’importance de l’extrême-gauche est ailleurs. Elle dispose d’une influence idéologique sans commune mesure avec son poids électoral. Elle diffuse une vulgate, qui n’est même plus une idéologie constituée, une forme de néo-gauchisme qui se répand bien au-delà des rangs de l’extrême-gauche stricto sensu. »[1] L'influence de cette vulgate était encore sensible sous le quinquennat de François Hollande mais l'agitation qui a entouré le vote de la loi El Khomri et le passage de Manuel Valls à Matignon ont entraîné la rupture avec ce socialisme de gouvernement sur lequel l'extrême-gauche aime à peser grâce à la rue puisque les urnes ne lui permettent généralement pas de le faire.


Comme le remarquait Philippe Raynaud en 2006, dans son ouvrage L'extrême-gauche plurielle[2], cette extrême-gauche puise sa légitimité, sinon son influence, dans sa « capacité à présenter sous une forme incandescente et violemment polémique des thèmes ou des thèses très largement répandus au-delà de ses cercles militants ». De par son incapacité même à obtenir par les urnes une influence suffisante, cette mouvance hétérogène s'est reconstituée à la faveur de l'émergence du mouvement altermondialiste, après l'écroulement du bloc soviétique, autour d'une thématique oppositionnelle qui consiste à « changer le monde sans prendre le pouvoir » ce qui, note Philippe Raynaud, « permet de réinvestir les énergies militantes dans de nouvelles formes de lutte sans s'obliger à rompre avec la société et sans s'interdire toute coopération avec la gauche modérée. » Si l'on peut dire cependant que cette logique de fonctionnement a perduré au cours des années 2000-2010, la fin du quinquennat Hollande et l'éclosion du mouvement Nuit Debout a renforcé une culture de protestation de rue qui présente le paradoxe d'être ancrée dans une forme de prophétisme autoréalisateur et de référence constante aux grands épisodes de la geste contestataire française, en particulier mai 68. Les médias, au cours de l'épisode Nuit Debout, se sont faits en cela le relais efficace de cette forme de romantisme révolutionnaire avec en arrière-plan le contexte politique du divorce entre hollandisme et « frondeurs ».

Cependant, l'élection présidentielle d'avril-mai 2017 a donné à cette contestation une nouvelle dimension en introduisant deux faits nouveaux : tout d'abord, la remise en cause radicale du vieux schéma de l'alternance – installé dans la vie politique depuis la victoire de François Mitterrand en 1981 – et ensuite l'émergence d'une extrême-gauche qui s'installe au parlement sous les couleurs de la France Insoumise et se trouve portée par le verbe de Jean-Luc Mélenchon. Le macronisme au gouvernement, triomphant sur les ruines des anciens partis du gouvernement, en particulier le PS, et sur les débris d'un Front National désespérément en quête d'un second souffle, et la France Insoumise dans l'opposition, occupent l'espace politique et celui de la contestation que ne peuvent assumer un PS en déshérence et un FN déboussolé. Pour le moment, tout le monde y trouve son compte, que cela soit Jean-Luc Mélenchon qui peut enfin jouer la partition historique dont il rêvait, ou Emmanuel Macron qui, après avoir presque « dissout les grèves, nettoyé les facs et débouché les ZAD » comme le titrait il y a peu Charlie-Hebdo peut développer une posture très gaullienne en reprenant à son compte la rhétorique du « moi ou le chaos ». La séquence du 1er mai à la « Fête à Macron » du 5 mai est ainsi riche d'enseignements : après que les violences des Black blocs aient en partie discrédité le défilé syndical du 1er mai, c'est François Ruffin et Jean-Luc Mélenchon qui se sont portés au secours d'un front social en berne. Si cette logique profite aux leaders de la France Insoumise, bénéficiant le 5 mai d'une exposition médiatique très favorable, et au gouvernement, qui opposant le 1er mai l'ordre républicain aux débordements violents des extrêmes, elle dessert en revanche les syndicats, apparaissant incapables de contrôler leurs manifestations et dont les revendications sont réduites au statut des cheminots tandis que ce qui concerne plus largement le maintien du rail comme service public est désormais largement ignoré. Tandis que le soutien de l'opinion à la grève et la mobilisation des grévistes faiblissent de concert, le gouvernement, comme la France Insoumise tirent les marrons du feu.

Ce jeu politique peut cependant s'avérer dangereux. On aurait tort de se laisser tromper en effet par l'image inoffensive renvoyée par les « autoconférences » de Tolbiac ou le carnaval révolutionnaire, printanier et pimpant des étudiants de l'IEP de Paris tweetant leurs images de gâteaux et buffets solidaires. En 1978, Raymond Aron trouvait que, même dans l'ère relativement apaisée de la Giscardie post-gaulliste, le peuple français pouvait encore « être dangereux ». Au-delà de l'épopée sauvage des Black blocs qui, malgré les images de guerre civile diffusées au 20h, se sont mis à un millier pour ravager un Mc Do, quelques véhicules et un peu de mobilier urbain, ce qui menace vraiment le pouvoir et la paix civile en France est bien plus l'extension des zones de non-droit et « territoires perdus » aux périphéries des grands centres urbains, et peut-être plus encore le clivage entre la France urbaine et la France périphérique qui transcendait déjà le clivage gauche-droite avant que celui-ci ne soit déclaré en état de mort clinique après le passage du rouleau compresseur Macron. Le PS doit sa déroute au fait qu'il a été – et est encore – incapable de saisir la réalité de cette fracture, au point de s’enfermer de lui-même dans un réduit sociétal dont il ne risque pas de sortir avant longtemps. Mélenchon a au contraire bien compris cette évolution et orienté son discours électoral vers la France des marges lors de la campagne présidentielle, ce qui lui a permis de faire bien mieux que les 11% de 2012. L'extension de son socle électoral l'oblige cependant à pratiquer – avec délectation il est vrai – une rhétorique suffisamment belliqueuse et révolutionnaire pour donner aux uns et aux autres leur dose de frisson subversif tout en leur faisant oublier leurs divergences sous-jacentes. D'où la nécessité d'être de toutes les luttes, celle des Black blocs, comme celle des cheminots, des Indigènes de la République, des ZAD ou des étudiants en lutte, sans distinction aucune. 


Quant à Macron, dont la popularité souffre toujours du syndrome du « président des riches », si l'agitation des Black blocs le sert en décrédibilisant un front syndical déjà bien fissuré, elle masque aussi le fait que la rationalisation des dépenses publiques frappe d'abord cette France qui n'est ni des centre-villes, ni des banlieues, ni de Centrale ou de Sciences-Po. Au-delà de la question du statut des cheminots, on rappellera que le fameux rapport Spinetta prône la suppression de 10 000 kms de lignes, essentiellement Intercités qui desservaient des territoires qui seront plus enclavés encore demain. C'est un peu plus préoccupant pour une partie des habitants du pays que la « sélection » à l'entrée des universités. L'histoire de France a elle bien montré, que même en mai 68, c'est à partir du moment où cette France-là se réveille que les choses bougent contre ou en faveur du pouvoir. Et si la politique de Macron, prince des communicants, ne devait se traduire que par l'écran de fumée de la com' et un échec final, le réveil, brutal, emporterait tout sur son passage : la Macronie, les Insoumis, les idiots utiles des Black blocs, les autoconférenciers de Tolbiac et les apprentis pâtissiers révolutionnaires de Sciences-Po.

Article également publié dans Causeur

1 « Quel avenir pour le PCF et l'extrême-gauche ? » Rencontre avec Marc Lazar. Politique Autrement. Octobre 2004
2 Philippe Raynaud. L'extrême-gauche plurielle. Editions Perrin. Collection Tempus. 2006

samedi 28 avril 2018

L'art français de la guerre





Rattrapé par la patrouille !

Quelques réflexions au sujet L’art français de la guerre d’Alexandre Jenni



Et si la France était toujours en guerre ? Et si les hostilités engagées en 1940 n'avaient jamais cessées mais s'étaient seulement délocalisées sur d’autres théâtres d’opérations - nos anciennes colonies par  exemple - pour ressurgir aujourd’hui au cœur même du vieux pays ? C’est le constat d'Alexis Jenni pour qui les conflits coloniaux ravageraient en sourdine la société française. Quoi de surprenant ? Joseph de Maistre n’écrivait-il pas : « l'ange exterminateur tourne comme le soleil autour de ce malheureux globe ; et ne laisse respirer une nation que pour en frapper d'autres ».  

La lecture à retardement d’un prix Goncourt peut, à l'occasion, présenter quelque intérêt. Celui-ci, obtenu en 2011, a parfois des accents prophétiques tant la situation politique de la France s’est, en moins de dix ans, considérablement dégradée. Aucun doute : le tour du cher vieux pays de souffrir à nouveau, cette fois en son sein, de la violence guerrière semble venu.

Cette tragédie contemporaine est racontée par un jeune homme en voie de marginalisation, à la fin du siècle dernier. Un jour d’errance, il se lie avec Salagnon, peintre et ancien combattant qui fut de toutes les guerres menées par la France depuis 1940 : Résistance, guerres d’Indochine et d’Algérie. Il lui apprend  à peindre et lui, en échange, écrit son histoire. Cet échange de bons procédés provoquera une descente aux enfers qui se veut une exploration sans complaisance de l’identité française : la douce France est un mythe, son âme orgueilleuse n’est animée que de l’idolâtrie de la force, du sombre désir séculaire, toujours inavoué, de brutaliser, asservir l’Autre, le différent, celui dont l’origine est allogène et donc suspecte. Ce discours, nous le connaissons par cœur, nous l’avons appris à l’école, les médias nous le serinent, les familles, recomposées ou pas, nous l’assènent. Il est celui d’une certaine gauche qui monopolise la parole autorisée, sur ces sujets comme tant d’autres, depuis plus d’un demi-siècle. Nous lui accordons la même attention qu’à de vieux tubes diffusés par une radio dans la rue piétonne d’une ville de province, un dimanche après-midi. Or, matrice de l’idéologie antiraciste, il infuse notre quotidien, il est la bande-son cafardeuse qui nous accompagne depuis longtemps, trop longtemps. Pour certains, comme Jenni sans doute, il est devenu une seconde nature. Bref, rien  d’original en ce roman qui ne semble qu’une variation de plus sur le sanglot de l’homme blanc, un supplément de larmes, un simple élan du cœur rythmé par les reniflements d’un nez bouché.



Et pourtant, quels débuts prometteurs! Jenni parvient dans la  première partie à adopter une position de surplomb, de neutralité malveillante, rendant  sensible l'ambiance d’avant guerre civile qui imprègne le quotidien français. La rencontre entre le vieux soldat et le jeune homme de classe moyenne « de gauche de la première République » confronte les points de vue,  installe un climat d’ambiguïté, qui révèle toutes les impasses et apories de l’actuel contexte politique. De plus, certains passages  sont dignes du plus grand Malaparte comme cette description horrifique et mondaine d’un repas exotique, carnivore et servi cru à des petits bourgeois lyonnais, et certaines scènes de la guerre d’Indochine, tableaux de jungle ou d’exactions Vietminh, qui font penser au meilleurs Bodard. La tragédie française semble enfin mise à nue, hélas, lentement la narration s’empâte, s’affaisse dans le roman à thèse et l’univocité la plus plate.
 
Terreur littéraire

L’intérêt de ce roman réside ailleurs : dans le spectacle qu’il nous offre d’un auteur se débattant avec l’idéologie. Le lecteur voit celle-ci envahir lentement le roman, déployer sa force inhibitrice, figer, ruiner le climat d’ambiguïté menaçante que Jenni avait su créer,  puis faire lentement dévier la narration jusqu’à l’enliser définitivement dans le radotage et la caricature. Le manichéisme règne alors en maître prouvant que l’antiracisme est bien une terreur littéraire comme le constatait Richard Millet ; et le cas Jenni prouve qu’elle est suffisamment puissante pour intimider un écrivain  talentueux. 

L’origine de ce naufrage garde néanmoins une part de mystère.  Est-il conscient et stratégique ? Jenni fut-il effrayé  par la vérité romanesque entrevue au cours de l’écriture, effrayé au point de s’empresser de retourner au bercail de la pensée autorisée et ce, pour anticiper les éventuelles condamnations ? Ou les ressorts de cette entreprise  d'autodestruction littéraire jouent-ils au plus profond de sa psyché ? Reste que, happé par cette narration souterraine du malaise français, le lecteur pardonne mal d’avoir à barboter des centaines de pages dans un roman à thèse, lacrymal et gorgé de moraline. Ce récit que l’on pensait aventureux se révèle une simple escapade qui vire sur la fin à la fuite panique d’un bien-pensant. Le moment de vérité entr’aperçu en première partie n'aura été qu'un lapsus vite étouffé sous de laborieuses justifications. 

 
Ce roman à thèse ne ressemble pourtant à rien de connu : l’équilibre  de la première partie rompu, il devient hybride, puis  monstrueux, donne parfois l’impression du croisement grotesque,  impossible,  de Virginie Despentes et de Richard Millet. Ce sujet était trop grand, trop inquiétant, Jenni s’est brûlé les doigts: assez intelligent et talentueux pour appréhender certaines angoissantes questions, sans doute trop lâche pour oser les maintenir  ouvertes jusqu’à la fin. La littérature, comme la guerre, n’est pas qu’affaire de technique mais également de courage tant certaines positions sont difficiles à tenir.

Une certaine idée de la France

Dans L'art français de la guerre Jenni nous dessine en creux son autoportrait politique, autoportrait qui aurait peu d'intérêt s’il n'appartenait à un type devenu courant : celui de l’homme de gauche obsédé par la race, rendu malade par l’antiracisme S'il nous campe des personnages racistes  dont il contredit les opinions sur des dizaines de pages, on le sent hanté  par cette question : « et s’ils disaient vrai ? » car rien n'est simple dans notre France en débâcle, il le dit lui-même, semblant le regretter : « on ne peut plus compter sur les caricatures pour se protéger des gens. », caricatures dont il ne se prive pourtant pas d'abuser. 

Il invoque même le fameux "Vivre ensemble" dont il constate  amèrement la déréliction : « Nous crevons de ne pas être ensemble. Voilà ce qu’il nous faudrait : être fier d’être ensemble. » Nous vivons la fin de l’emprise du roman gaulliste sur les consciences françaises :   « Nous vivons dans les ruines de ce qu’il construisit, dans les pages déchirées de ce roman qu’il écrivit ». Et d'en appeler  à une certaine idée de la France, idée généreuse néanmoins tissée de contradictions. Selon Jenni, celle-ci ne serait que langage car il circonscrit l’appartenance à une humanité commune. Or, la  violence coloniale a tout souillé : « Quelqu'un a chié dans la langue », mais, cet étron, qui l’a posé ? La Troisième République en bonne héritière de cette « première République de gauche » dont il se réclame, feignant d’oublier que la colonisation fut longtemps le vecteur mondial du progressisme et qu’à ce titre, l’extrême droite, qu'il excècre assidûment, n’est souvent qu’une ancienne gauche, une gauche d’arrière-garde, à l’image du général Salan, républicain et putschiste d'Alger. En outre, pourquoi s’acharner sur De Gaulle qui mit fin à la colonisation et tenta de faire justement de la langue française le lieu d’une réconciliation nationale ? pourquoi railler son projet de transcender par le verbe les blessures et divisions du passé ?

Jenni étonne par un paternalisme inconscient : son Autre majusculaire, bien entendu, n'existe pas, il n'est que la projection et le support de ses ruminations. Dénué de volonté propre, il est réduit à son statut de victime de l’homme blanc qui impitoyablement domine, sépare, discrimine. Il ne lui viendrait jamais à l'esprit  que l’Autre puisse avoir ses propres valeurs et aspirer, en leur nom, à  faire sécession d’une société dont il désapprouve toutes les évolutions. Non, pour Jenni, l’hostilité de l’Autre n'est que juste colère, sa haine, un dépit amoureux. Pauvre Jenni ! c'est que les frontières, les religions, ne sont pas comme il le croit, des barrières artificielles et arbitraires. Produits de l’histoire, elles font corps avec l’individu, informent ses mœurs, sa manière d’être et de penser. Il y aura toujours du « nous et les autres », de la différence - pardon, de la diversité - de l'hétérogène et donc de la rivalité et du conflit.

 
Quant à sa vision des conflits coloniaux, elle est d’une mauvaise foi absolue. Certes, le rapport des pertes entre l’armée française et les indigènes était d’ un mort pour dix, il omet toutefois de rappeler que le FLN, et pire encore, le Vietminh, n’avaient aucun scrupule à brutaliser leur propre peuple, à transformer si nécessaire vieillards, femmes et enfant en boucliers humains, voire en chair à canon pour dégoûter le corps expéditionnaire français de cette “sale guerre”, obéissaient en cela au fameux précepte de Mao, pour qui « le  soldat révolutionnaire doit être dans la population comme un poisson dans l’eau ». Et puis, comment ignorer que les exactions de l’armée française furent une riposte à la guerre asymétrique menée par le Vietminh et le FLN ? Dans ces conflits, il n’y eut pas d’art français de la guerre à proprement parler, tout au plus une manière française de s’adapter à cette nouveauté radicale que fut la guerre idéologique.

D'ailleurs, selon Jenni, cette guerre est sale dans son intégralité, le dévouement et l'héroïsme de l'armée française n'existe pas, n'a jamais existé; fi donc des centaines, des milliers de français de toutes origines, morts dans la jungle en protégeant la population indochinoise de la sauvagerie vietminh; fi également, de l’héroïsme des hommes de Dien Bien Phu, dont l’ultime furia francese ne fut selon lui qu'un geste suicidaire, tant il est entendu que pour la gauche, l'héroïsme, surtout s'il est français, ne peut avoir pour motivation qu’un désir de mort. Et puis, si ces guerres furent seulement sales, comment expliquer la fascination durable d'anciens combattant, qui, longtemps après, revinrent en ex-Indochine, se demandant anxieusement si cela ne fut pas, malgré la violence, « ce qu'ils avaient eu de meilleur ? »

Enfin,  s’il est paru il y a moins d’une décennie, L'art français de la guerre semble déjà daté : son ton, son lyrisme fade, ne semblent plus accordé à l'intensité dramatique de notre situation, impression confirmée par la présence de certains chromos militants  devenus parfaitement kitsch, (le contrôle d’identité « au faciès », les digressions indignées sur l'identité française) qui rappellent les plus lourds moments de l'anti sarkozysme médiatique. Mais peu importe,  Jenni ne s’intéresse pas réellement à l’histoire ou plutôt, il ne l’aime que partielle, partiale, déformée et travestie afin qu’elle puisse livrer un enseignement simple, binaire, bref, une histoire manichéenne, en noir et blanc à l’usage des enfants et des militants (c’est la même chose).

Histoire et politique en République des Lettres

Mais, plus largement, peut-être est-il devenu tout simplement impossible en France d’appréhender l’Histoire et la  politique sur un plan artistique? De faire de ces dernières la matière première d’une œuvre romanesque ? De les envisager sous un angle ambigu, voire tragique ? Certaines œuvres prouvent le contraire : la bien oubliée « guerre d’Indochine » de Lucien Bodard, les films de Schoendoerffer, les Mémoires d’Hélie-de-Saint-Marc, seulement, elles datent de presque un demi-siècle, autant dire qu’elles sont d’un autre monde, d’une autre époque, destinées à d’autres français. Après des décennies d’emprise communiste sur les milieux intellectuels, scandées par de multiples chantages à l’engagement, puis du gauchisme le plus infantile et manichéen, chaque écrivain français s’impose désormais le devoir de prendre parti pour le Bien et soumet son esthétique à cet impératif ; et choisir le Bien, c’est évidemment être contre la guerre, le colonialisme, la torture, les violences, les-dominations-et-discriminations-de-toutes-sortes-et-de-toute-nature, morale désincarnée, décontextualisée, à l’usage des puceaux de l’horreur et de l’Histoire (c’est la même chose). Il y a donc peu à comprendre, à apprendre, d’œuvres nées d’un tel contexte. Une certitude : elles ne nous empêcherons pas de « faire la bête », ne nous prémuniront en rien, malgré leur didactisme moralisateur, de l’injustice et de la violence qu’elles  condamnent avec superbe quand elles furent commises par nos aïeux. Ainsi, ceux qui dénoncent aujourd’hui le colonialisme tolèrent-ils placidement l’agression occidentale de la Libye ou de la Syrie ; de même s’ils luttent contre la défunte société patriarcale au nom du droit des femmes restent-ils muets au sujet de la GPA.


Toutefois, ne croyons pas Jenni plus naïf qu’il ne l’est : certaines indignations à retardement peuvent s’avérer très rentables et ce qui était preuve de courage et susceptible d’attirer les foudres des puissants d’hier - la condamnation de l’usage de la torture en Algérie par exemple - attire les faveurs de ceux d’aujourd’hui. Ce roman aurait plu à Télérama et aux Inrocks, s’ils avaient pris la peine de le lire mais pour cela, il eût fallu qu’ils surmontassent quelques réflexes pavloviens (roman trop classique, trop écrit, l’Histoire, c’est  chiant, l’armée, une horreur !  la guerre,  pas cool, etc.).  Aucun doute : Alexis Jenni n'a pas démérité du prix Goncourt.

Nous eussions aimé que Jenni gardât le ton de la première moitié du roman, puisse   maintenir ce climat d’avant-guerre civile dans lequel s’est usé le peuple français pendant quelques décennies. Nous le regrettons d’autant plus qu’il en avait les moyens. Hélas, ce moment essentiel de l’histoire de France ne sera pas traité par la littérature, du moins, elle ne pourra rendre l'incertitude angoissante de ces années-là car tout s’est brutalement décanté un mercredi de janvier 2015. Nous sommes désormais entrés dans une autre ère : celle des conséquences, et débute avec fracas le dernier acte de cette tragédie française qu’a tenté de nous raconter Jenni. Ce qui veut dire qu’il est déjà trop tard.

François Gerfault








jeudi 19 avril 2018

Go, Go Demented !



L’écoute de Demented are Go ! m’évoque cette scène magnifique du film Ed Wood de Tim Burton : le jeune Ed est parvenu à trouver des financeurs, composer son équipe de tournage et surtout, le grand Bela Lugosi a accepté le rôle principal de son prochain film qui sera son chef d’oeuvre : Plan 9 from outer space et, pour fêter ça, organise une grande soirée. Celle-ci est un véritable freak show, du moins pour l’Amérique des années cinquante: voyants invertis, Vampira en robe de soirée, demi-soldes du catch, tous se trémoussent dans les hangars d’un abattoir prêté pour l’occasion. Enfin, surgit Ed Wood, travesti, portant bas-résilles et fourrures ; il enlève son dentier et danse du ventre puis attrape son ami Bela, amorce une valse, quand, soudain, fuse un hurlement : sa femme, en larmes, traite la joyeuse bande de « tarés » et s’enfuit dans la nuit. Dehors, Ed tente de la consoler mais n’obtient de la pauvresse hoquetante qu’un pathétique :

- « Ed it’s over. I need a normal life ! »

Avant de disparaître….

Il ne la reverra jamais, bien entendu. Le film ne  montre pas si la soirée s’arrête à ce moment, si Ed  ne se demande pas, tout de même, s’il n’y est pas allé un peu fort et ordonne la fin des réjouissances. Pour notre part, nous sommes certains qu’il n’en est rien, que la fête a continué jusqu’à l’aube, qu’Ed a immédiatement oublié son ex petite bourgeoise devenue depuis, sans aucun doute, l’épouse d’un manager. Regardant cette scène nous n’avons qu’un regret : celui de ne pouvoir nous mêler à cette fête qui aurait pu être gigantesque  car nous sommes quelques-uns sur cette maudite planète à être fatigué, pour  en avoir copieusement soupé, de la « normal life », et, plus largement, des  normes,  des prescripteurs de normes,  des « normopathes » en tout genre. Or, venir à un concert de Demented, c’est,  bien sûr participer à un freak show   digne de cette scène du plus grand film de Tim Burton, c’est surtout applaudir  quelqu’un pour qui la « normal life » n’a jamais revêtu la moindre signification : Sparky de Ville, le chanteur du groupe dont la légendaire voix éraillée a relégué pour toujours Tom Waits au rang d’interprète de bluettes pour collégiennes.

Pourtant, le Freak Show attendu se présente de manière un peu triste, ce 6 avril au Gibus. C’est que le temps a passé depuis la formation du groupe à Londres, en 1982, et le public de Demented semble moins vif et fringant qu’autrefois; il frappe également par son caractère hétéroclite : simili-Betty Page quinquagénaires en voie d’effondrement, rockers névrosés et obèses portant salopette,  skinheads en pré-retraite, anciens psychobillies atteints de calvitie, punks sanglés dans leur uniforme rutilant... Les années 80 s’éloignent, c’est un fait, mais ici, au moins, la ringardise est-elle assumée crânement ; ce public a fait son temps mais s’en fiche, il s’en flatterait plutôt. On y distingue tout de même un semblant de « relève » : un bon tiers est composé de lycéens malingres -  probablement venus avec leurs parents, d’ étudiants binoclards à tête de musaraigne, de geeks d’une inquiétante banalité, tous l’air émerveillé, bien conscients que ce qu’ils verront ce soir ne sera pas, pour une fois, du chiqué, que ce rock’n’roll là, ce sera « pour de vrai ». Bref, nous sommes bien loin des dindons blêmes à bonnet-jean slim-baskets, plus loin encore des abjects Hipsters et autres vegans à smartphone, à des années lumières enfin, de tous les emmerdeur.se.s très précieux.se.s qui polluent notre quotidien et ce, depuis trop longtemps. Ce public étonne surtout par sa brutalité réjouie et bon enfant ; c’est peu dire qu’il ne mégote pas son enthousiasme : le début du concert est une véritable mise à feu : dès les premières notes, la salle toute entière bascule illico dans la frénésie collective.  



Aucun doute : le Rock’n’roll est mort depuis longtemps, le punk l’a tué, et le psychobilly est la parodie de sa résurrection. Dans ce genre hybride et mal défini, gangrené par une foule de suiveurs épais, sans talent ni originalité, Demented restent les maîtres. Ce style a beau être le cancer du rock’n’roll, il vieillit très bien ; direct, économe, essentiellement nerveux, il s’adresse à l’instinct le plus brut:  la contrebasse claque et bondit, la guitare vrille, cisaille, fore le cervelet, la rythmique sèche évoque un chemin de fer du temps de la guerre de sécession lancé à pleine vitesse sur un pont branlant, quant à la voix, elle est bien sûr d’outre tombe, rauque, éraillée à souhait et son chant, parfois plaintif, semble charrier des litres de glaire.

Le psychobilly est une profanation en même temps qu’un exercice de nécromancie. Les Demented ont porté à leur paroxysme l’expérience des Cramps qui  achevèrent le punk par un retour  au plus basique du rock’n’roll dont ils exhumèrent,  par d’improbables reprises,  les héros les plus oubliés, redécouvrant ses racines les moins avouables - les plus minables même, mettant à jour son origine honteuse, sordide, plouc en somme, celle du vieux sud - pas le joli sud nostalgique d’Autant en emporte le vent, - non, il s’agit ici du sud vaincu et dégénéré, immortalisé par les romans de Faulkner ou de Flannery ‘O’ Connor ou, plus récemment,  par le gothique sudiste de la première saison de True detective. Une musique de plouc donc, mais de plouc énervé,  psychotique et jovial (ils le sont tous). Chez les Demented, Gene Vincent copine avec Leatherface, Elvis est devenu punk à chiens ; tous dansent dans une nuit sans lune, et ce soir, au Gibus, ils envoient à toute vitesse leurs tubes à la face d’une assistance effervescente : Strangler in paradise, Satans reject, Mongoloïd, Human slug, one sharp knife, Queen of disease, who puts grandma under the stairs ?  Et d’autres encore, bien d’autres … Un exercice de nécromancie accompli qui électrise et redonne vie à un public qui, une heure auparavant, semblait  timide, empâté et bien morose.

Mais on se rend à un concert de Demented surtout pour LE voir une dernière fois avant sa convocation par la Faucheuse que l'on imagine,    depuis longtemps, prochaine. Lui ? Sparky, le chanteur bien sûr, inspirateur et âme du groupe, dont la vie, comme celle de feu Lemmy, n'est qu'un permanent défi à la Camarde.  Et ce soir, tout au long du concert il affiche comme toujours la bonne humeur goguenarde des miraculés. Comparé à lui, tous les punks sont de piteux poseurs tant il semble surgi d’une décharge, ou plutôt, d’une fosse commune oubliée depuis des siècles au fin fond du vieux Londres.  Quant à son jeu de scène, il ne ressemble à rien de connu : imaginez un zombie sous amphétamines, qui s’agite frénétique, les yeux révulsés, désarticulé, voûté, les genoux s’entrechoquant au rythme slappé de la contrebasse.

Il faudrait écrire une « vie « de Sparky mais pour cela impliquerait d’être en mesure de lui arracher quelques phrases cohérentes, chose impossible bien sûr et depuis fort longtemps. Alors, on se contente d’imaginer à partir de rumeurs et interviews : l’enfance « working class » à Cardiff, l’adolescence de teddy boy acnéique, l’émergence du punk, la montée à Londres,  les répétitions sans électricité dans les squatts  à la lueur des bougies, la consécration au klub foot-Clarendon Hostel, les festivals dont Demented occupa d’emblée le haut de l’affiche, les expériences étranges enfin, comme cette initiation au LSD au fond d’un caveau, expérience qui fut à l’origine de  Shadow Crypt, une de leurs plus belles chansons, puis la déchéance des années 90 concomitante de celle du rock et de l’ascension du rap, de la techno, et de la gentrification de Londres, jusqu’à la sortie du tunnel, enfin,  au début des années 2000 et leur redécouverte éberluée par un public qui ne les avait jamais vraiment oublié. A sa façon, Sparky est un résumé d’une (petite) partie de l’histoire de l’Angleterre: celle du post-punk, des années Thatcher, plus exactement de l’Angleterre underground avant que ce mot ne soit totalement usé jusqu’à l’insignifiance par les pubards et communicants. Il est d’ailleurs vertigineux de penser que Thatcher est morte elle,  alors que lui vit toujours. Peut-être les abus en tout genre ont-ils mithridatisé son organisme-laboratoire qui aurait ainsi développé des myriades d’anti-corps mutants. A sa mort, il faudrait songer à lancer une  pétition pour que son cadavre soit confié à la médecine, on y trouverait certainement de quoi alimenter des dizaines de thèses, ou mieux, développer de nouveaux médicaments. Mais le mal de Sparky vient de plus loin, il semble une part de la légendaire excentricité anglaise, de sa violence aussi, on pense à Jack l’éventreur bien sûr, mais sans doute faudrait-il remonter plus en amont, jusqu'à l'ascendance galloise, à ce grain de folie celte, un « noyau infracassable de nuit » (Breton), qui à chaque concert se réactive pour irradier leur prestation et contaminer le public tout entier.

Voilà tout ce qu’évoque l’expérience d’une heure et demi de concert de Demented, qui reste, c'est incontestable, le plus grand groupe de rock’n’roll de tous les temps. Il y aurait encore beaucoup à dire, c'est certain, mais nous avons besoin de repos, le temps de nous remettre d'une telle commotion. Un dernier soubresaut ? Cradingues, déglingués, arrogants, stupides certes, mais frénétiques et glorieux pour toujours ! Go, Go Demented !

François Gerfault