lundi 28 janvier 2019

La grande mascarade


 
         « Mascarade » : « mise en scène trompeuse qui désigne un simulacre, une comédie fallacieuse », tel est donc le mot exact pour définir le Grand débat national lancé pompeusement par le président de la République. Un débat à l’échelle de la France, si les mots ont encore un sens, consisterait à réunir plus de 40 millions de citoyens (en âge de voter) afin qu’ils discutent de leurs désaccords politiques. L’on sourit d’une telle ineptie. C’est pourtant ce que les managers de la start-up nation ont inventé, dans le secret des cabinets ministériels, pour répondre au mouvement de protestation des Gilets jaunes. On imagine le général de Gaulle, au cœur de mai 68, annoncer de sa voix tonitruante : « Français, Françaises, en ces jours de grèves et de péril, j’ai décidé en mon âme et conscience de vous organiser un débat, pas un petit débat, ça non, mais un grand débat, un débat souverain, un débat patriotique, un débat NATIONAL ». Dans un grand élan de pourtoussisme, Macron a donc initié ce débat pour tous, inclusif, généreux, citoyen, humain tout simplement.  

         Comme disait l’un des personnages de José Saramengo dans son livre prémonitoire La lucidité : « J’ai appris dans mon métier que ceux qui gouvernent non seulement ne s’arrêtent pas devant ce que nous appelons des absurdités, mais encore qu’ils s’en servent pour assoupir les consciences et annihiler la raison ». Alors, un grand débat pour quoi faire ? Dans quel but ? Là aussi, on pense qu’un débat sert à confronter des opinions afin d’éclaircir des positions et prendre au final des décisions. Ce qui apparaît pour le moins étrange lorsque l’on sait que les revendications des Gilets jaunes, certes nombreuses, hétéroclites et parfois contradictoires, ont tout de même été consignées dans des espèces de cahiers de doléances. Cette simple donnée, qui ne paraît pas totalement fantasmatique, aurait éventuellement pu servir de base à un débat national, aussi impossible soit-il. Il faut croire que non. Dans la novlangue démocratique, le débat est strictement balisé par des thèmes imposés, comme à la danse classique, et fermé d’emblée à certaines propositions. Il existait le village Potemkine, on vient d’inventer le débat Potemkine : cela à le goût et l’apparence du débat mais, derrière les mots en papier mâché, sourdent les phrases vides et les argumentations creuses. 

 


         Heureusement, un comité de cinq sages, qui doit faire face à une « tâche titanesque » selon Le Monde, a été constitué pour garantir la bonne tenue du débat. On le sait désormais, un débat ne se tient qu’entre gens raisonnables et sur des bases clairement énoncées. Le showman Emmanuel Macron a donné le ton en la matière avec un magnifique débat organisé autour de sa seule personne que 300 maires ont pu admirer pendant six heures. BFM a salué cette prestation remarquable, chapeau bas l'artiste ! De leur côté, les cinq sages n'ont rien trouvé à y redire. Nommés par des copains, ils veillent surtout à ne pas troubler le spectacle démocratique, comme leurs pédigrées le rappellent : Guy Canivet politicien de 75 ans, Pascal Perrineau politiste de 68 ans, Jean-Paul Bailly dirigeant d’entreprise (publique) de 72 ans, etc. Pour quelle rémunération ? Aucun journaliste important n’a jugé bon de poser la question… tandis que Chantal Jouanno, démissionnée à cause de son salaire, ne croyait plus dans un débat qui tournait selon elle à l’opération de communication du gouvernement. Mauvaise perdante.

         Ne soyons pas bégueules. En effet, selon les enquêtes approfondies menées par les médias, les Français se prennent au jeu du débat et participent à qui mieux mieux aux réunions locales organisées par ces valeureux élus locaux. En plus, le gouvernement dans sa bonne grâce a mis à la disposition des citoyens des « kits de débat ». Il existait des kits de survie, des kits outils de tapissier, des kits d’ameublement, il existe désormais des kits de débat dans lesquels on rappelle la « méthodologie pour organiser sa propre réunion ». Pardieu ! Et si l’on veut jouer à plusieurs, il est possible de rejoindre l’un des nombreux ateliers de débat mis en place sur l’ensemble du territoire, munis évidemment de son kit. Et si l’on devient accroc au jeu, la secrétaire d’Etat Marlène Schiappa a rappelé que l’on pouvait même organiser des débats au sein de sa famille : partout, la parole doit se libérer, la démocratie rayonner, les cœurs s’ouvrir.


         Débattons encore et encore même s’il faut bien l’avouer : la Rolls-Royce du débat c’est la télévision. Tf1, France 2, C8, etc. eux ils maîtrisent l’art du débat depuis plus de quarante ans ! Combien de décisions lumineuses ont-elles surgit de ces heures de débat ? On ne les compte plus. Encore toute émue de son moment de télé passé aux côtés de Cyril Hanouna, Schiappa a déclaré, les larmes au bord des yeux : « On a réussi à faire quelque chose de formidable en termes de démocratie ». Gageons que ce cri du cœur soit bientôt partagé par une majorité de Français, qu’ils soient riches ou pauvres, car il n’y a pas de plus belles choses que le spectacle de la démocratie.  


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samedi 19 janvier 2019

Les Gilets jaunes au prisme de Christopher Lasch



La parution d’une synthèse consacrée à l’œuvre de Christopher Lasch, justement intitulée Un populisme vertueux, tombe à point nommé pour évoquer la révolte des Gilets jaunes. En effet, on ne peut être que surpris par l’étonnante actualité d’un auteur qui a toute de même écrit ses principaux ouvrages il y a près de trente années. Le relire aujourd’hui, c’est tout simplement comprendre les raisons pour lesquelles les gens de peu, ceux que l’on appelait autrefois les « gueux », se soulèvent contre l’arrogance du pouvoir au nom de la dignité et de la décence ordinaire.

         En 1994, dans l’un de ses derniers essais[1], Lasch démontrait comment les élites avaient fait sécession du reste de la société et avaient au passage confisqué la démocratie. Il s’agissait ni plus ni moins d’un crime de haute trahison au regard des principes les plus élémentaires de la démocratie pourtant célébrés partout et en toutes occasions par les mêmes élites. Le mot bien connu du milliardaire Warren Buffett en résumait le contenu : «  Il y a une lutte des classes, évidemment, mais c’est ma classe, la classe des riches qui mène la lutte. Et nous sommes en train de la gagner ». On peut difficilement le contredire ; les chiffres parlent d’eux-mêmes : « La part de la richesse mondiale détenue par les 1% les plus riches n’a cessé d’augmenter depuis la crise, (…) battant record sur record chaque année »[2]. Pendant ce temps, il est demandé aux citoyens de se serrer toujours davantage la ceinture afin de colmater les brèches d’un système à bout de souffle.

         Une nouvelle conception du pouvoir accompagne cette évolution avec la radicalisation du système représentatif et l’entrée en scène des experts. Ainsi, l’idéal démocratique fondé sur la participation civique de citoyens indépendants a laissé la place à une démocratie procédurale qui se contente de produire et de redistribuer des biens publics. Dans ce cadre, le moment de la délibération qui devait aboutir à une décision politique s’est effacé derrière les programmes élaborés par les experts qui se déclinent sous la forme de normes juridiques et d’injonctions comportementales. La mesure purement technocratique de réduire la limitation de vitesse à 80 km/h en est une parfaite illustration.  


         Il s’ensuit un retournement complet de la révolte des masses puisque ce sont les élites qui, déracinées et déresponsabilisées, se comportent comme l’homme de masse : absence de devoir, trivialité, autosatisfaction, rejet de l’histoire, souci du bien-être, etc. Les manifestations des Gilets jaunes se présentent en partie comme une réaction à la déliquescence morale de ce pouvoir. Alain de Benoist a justement parlé de « populisme à l’état pur » pour qualifier un mouvement qui se cristallise sur le rejet des classes dirigeantes. « Nous sommes le peuple » scande volontiers cette France invisible rejetée dans les marges de l’espace public. C’est effectivement le « peuple des sans-part », la France des anonymes, la vie des quelconques qui s’est emparé des ronds-points, des péages et des centres commerciaux, autant de lieux vides de toute signification qui incarnent justement cette existence périphérique. La symbolique du gilet jaune reflète la même insignifiance : un objet du quotidien, impersonnel, moche et mal coupé, pour se faire voir et se faire entendre de la France d’en haut, celle des boutiques chics, de l’alimentation bio et des comptes bancaires bien garnis.

         L’autre grand ouvrage de Lasch, publié dès 1979, s’intitule La culture du narcissisme. La vie américaine à un âge de déclin des espérances et sera complété par Le moi assiégé. Essai sur l’érosion de la personnalité (1984). Il ne faut pas les comprendre comme une dénonciation basique de l’égoïsme ordinaire mais plutôt comme une réaction naturelle d’individus plongés dans un monde hostile qui les soumet à des contraintes symboliques et sociales de plus en plus intenses. L’homme se protège de l’extérieur en se repliant sur lui-même. Par la suite, ce sont tous les corps intermédiaires, jusqu’à la cellule familiale, qui sont progressivement attaqués pour laisser la place à la toute puissance du marché, sous la férule « bienveillante » de l’Etat gestionnaire. La révolte des Gilets jaunes prend littéralement corps dans cet environnement déshumanisant où la pulsion d’achat a remplacé le lien social.




         Comme le souligne justement le sociologue François Dubet, il ne s’agit pas d’un mouvement social à part entière mais plutôt d’une agrégation de colères individuelles. D’où le rejet de toutes les instances médiatrices, le refus de désigner des représentants et l’élaboration de revendications très hétéroclites. Contre toute attente, c’est bien dans une société atomisée que ce mouvement pris forme grâce, notamment, à l’utilisation des réseaux sociaux. Laurent Gayard souligne à cet égard que « l’engagement facebook » a donné naissance à une « forme originale de communauté militante », laquelle porte principalement les déceptions d’une petite classe moyenne. Plus important encore, les Gilets jaunes peuvent apparaître comme un moyen de retisser du lien social voire du lien communautaire dans un environnement où la solitude et les rapports utilitaires prédominent. En cela, ils constitueraient une première forme de réponse à la culture du narcissisme : la machine désirante du sujet consommateur commencerait à s’étioler au profit de la prise de conscience du citoyen actif. Notons au passage que cette évolution reste paradoxale puisque les revendications les plus souvent rapportées ont trait au pouvoir d’achat !

         En tous les cas, ce désir d’être ensemble et de partager des moments de vie dans la réalité quotidienne – et non sa représentation médiatique – s’inscrit dans ce que Renaud Beauchard appelle un « populisme vertueux ». La décence ordinaire, qui « appartient à la sphère des sentiments les plus profonds et les plus essentiels de l’homme », est remontée à la surface du monde social comme une « colère généreuse » (Orwell). Ce serait cependant faire preuve de naïveté que de croire que ces vertus élémentaires suffisent à dessiner un nouvel horizon politique. Disons qu’elles ont au moins le mérite de révéler en creux l’indécence des gouvernants et l’incurie du système. 

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[1] La révolte des élites et la trahison de la démocratie
[2] Etude du Crédit Suisse publiée en 2017, voir https://www.consoglobe.com/1-pour-cent-les-plus-riches-cg

samedi 5 janvier 2019

Rétrospective idiocratique 2018


       
         Avant de commencer à piétiner l’année 2019, les idiots vous proposent un bref retour sur 2018, non pas en fonction des préférences de l’équipe mais de celles des lecteurs ; ce qui nous permettra au passage d’établir un profil-type de l’idiot afin d’aiguiser notre business plan 2019-2024. Donc, pour 2018 :

1/ L’article le plus lu confirme la haute intelligence, un brin élitiste, de nos lecteurs puisqu’il s’agit du texte consacré au dernier livre de Jean Vioulac : Approche de la criticité (paru juste avant son Marx que nous recenserons en 2019). Notons au passage que nos lecteurs n’entretiennent aucune forme d’espérance quant à l’avenir, rejoignant ici la prédiction de notre camarade Emile Boutefeu : « Il n’y aura pas de XXIIème siècle. N’insistez pas ». Cliquez sur l’image pour accéder à l’article.  

https://idiocratie2012.blogspot.com/2018/06/approche-de-la-criticite-jean-vioulac.html

En guise de rappel : la recension des autres ouvrages de Vioulac ICI


2/ L’article le moins lu (hors poésie !) réduit à la portion congrue la fibre littéraire de nos lecteurs puisqu’il s’agit de la recension du beau et sombre roman de Mathieu Jung : Le triomphe de Thomas Zins. Pour les idiots, le meilleur roman 2017 et 2018 (version poche) ! A leur décharge, c'était le deuxième article que nous lui consacrions - sans compter qu'il est également présent dans le numéro Moins Un d'Idiocratie. Pour vous rattraper, cliquez sur les images :

https://idiocratie2012.blogspot.com/2018/09/matthieu-jung-le-triomphe-de-thomas-zins.html




https://idiocratie2012.blogspot.com/2018/10/matthieu-jung-le-triomphe-en-poche.html


3/ Le poème d'Emile Boutefeu le plus consulté confirme si besoin était l'état d'esprit préoccupant, à la limite de la perversion, de nos lecteurs. Et Dieu sait qu'il a été lu !

https://idiocratie2012.blogspot.com/2018/06/la-tribune-demile-boutefeu.html



4/ Sinon, l'album et le groupe de l'année dont tous les lecteurs se fichent : 






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