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samedi 11 octobre 2014

Apocalypse de la vérité ?

 
L’essai de Jean Vioulac, Apocalypse de la vérité, s’ouvre avec d’autant plus de curiosité qu’il se présente comme une suite et, disons-le, une tentative de réponse au constat implacable qui avait été dressé dans La logique totalitaire.Essai sur la crise de l’Occident. Rappelons que ce dernier concluait sur ces quelques mots énigmatiques : « La révolution […] suppose une rupture eschatologique avec l’histoire comme telle : elle suppose l’inauguration d’une autre histoire, événement inouï que nul ne sait comment provoquer ou préparer »[1]. En fait d’inauguration, il s’agirait plutôt d’une remémoration puisque cette révolution a eu lieu il y a plus de 2000 ans ! Comme on le pressentait, la méditation des œuvres de Heidegger débouche chez Vioulac sur le miracle de la révélation chrétienne, mais la démonstration, cette fois-ci, peine à convaincre. A commencer, semble-t-il, par l’auteur lui-même qui rappelle que la formation d’une communauté eschatologique, à l’image des premiers groupes chrétiens, « ne peut s’identifier à une quelconque politique […] et ne constitue surtout aucune solution au danger technique »[2] !


Il ne faut cependant pas jeter le bébé avec l’eau du bain. La lecture de Vioulac reste passionnante et libère quelques lueurs de possibles dans la machinerie techno-capitaliste. Reprenons, donc, les différents chapitres de l’ouvrage pour les agencer à notre manière et interroger certaines des possibilités entrevues. Le sous-titre éclaire le projet d’ensemble, Méditations heideggériennes, et le limite sans doute à une lecture par trop spéculative. Si l’auteur rappelle, une nouvelle fois, que la philosophie doit se retourner sur elle-même pour franchir le mur de l’impensable, tenter de saisir l’éclaircie primordiale (de l’être), son ouvrage se présente tout de même comme une exégèse savante de la pensée de Heidegger, avec cette manie des néologismes : « essance », « existance », etc. Bref, nous sommes ici en territoire heideggérien avec la volonté, il est vrai, d’en sortir par l’épuisement de toutes les variations, l’écoulement aux abîmes – nous y reviendrons.


Pour le moment, et c’est le grand mérite de Vioulac, il nous rappelle que l’époque est dominée par une « machinerie extrêmement complexe » dont la modalité est le calcul et la finalité le capital. Notre existence est entièrement soumise à un logiciel appauvri (limité à la raison utilitariste) qui a programmé tous les champs du réel. Dans ce contexte, le vivant s’apparente à un extraordinaire gisement de ressources dont il faut exploiter le moindre filon pour faire tourner le système à plein régime. L’homme n’échappe pas, bien sûr, à ce vaste mouvement d’appareillement qui veut que, chacun, devienne un fonctionnaire de la technique, c’est-à-dire un individu dont la destinée s’enchaîne à celles des autres dans le vaste processus d’uniformisation du monde. 

https://www.youtube.com/watch?v=j5xrHu1YBfg


       Ce nivellement par le bas conduit naturellement au règne de la quantité et peut s’interpréter comme l’époque de l’annihilation (nihilisme en acte), soit le « déploiement inconditionné de la puissance du non-être ». Vioulac reprend ici le schéma explicatif posé dans son précédent essai : l’Occident (et l’ensemble de la planète entraînée dans son sillage) est arrivé au terme du chemin, au dernier acte de la tragédie, littéralement, à la catastrophe (« renversement »). Cela est d’autant plus logique que ce monde portait en lui les germes de la corruption avec l’arraisonnement du réel par les Grecs dès les premiers siècles de la civilisation. Autrement dit, l’éclosion de la pensée (logos) et le développement de la philosophie ont coupé l’être en deux pour n’en retenir que la partie compréhensible (accessible par la raison) et l’inscrire dans le long cours de l’histoire, désormais ouverte à la connaissance et bientôt prise dans l’espérance progressiste.


      Ce récit philosophique, à la trame heideggérienne, prête naturellement le flanc aux critiques : simplification abusive de la pensée grecque des origines, historicisme à contre-temps, oubli des philosophies extra-occidentales, etc. Mais il a l’insigne mérite d’actualiser la critique de la technique au regard des évolutions du monde contemporain. Et d’insister sur la « luminosité spectrale de la machination » qui tombe sur toutes les dimensions de l’être, jusqu’à la mort même, pour faire de ce monde un « paradis » artificiel. Face au risque d’enfermement définitif de l’homme sur lui-même, Vioulac rappelle le sens profond et toujours « révolutionnaire » de la révélation chrétienne. C’est cela l’Apocalypse de la vérité : l’inauguration d’une autre histoire fondée, non plus sur le logos, mais sur la chair. L’abandon de la sagesse du monde au profit de la sagesse divine. L’ouverture de la vérité au mystère originel de l’être, incarné dans la personne du Christ, et imitable dans cette vie, ici maintenant, par le retour à soi, le creusement de l’abîme.


         On peut objecter à Vioulac qu’il est tout de même surprenant que l’autre vérité, celle qui doit nous sauver de l’appareillement moderne, est quasiment contemporaine du moment grec. L’auteur avance à ce sujet, dans le prolongement de saint Augustin, que les deux histoires se sont toujours enchevêtrées jusqu’à leur collision apocalyptique dans l’événement Auschwitz. Depuis, l’histoire sainte a été anéantie et « Dieu s’est tu » (Hans Jonas). On comprend mal, dès lors, comment la vérité chrétienne pourrait encore surgir des profondeurs historiques. Sans compter que cette vérité a également traversé les siècles pour devenir l’une des principales rampes de lancement de la modernité – le christianisme n’est-il pas « la religion de la sortie de la religion » selon Marcel Gauchet. On retombe, donc, sur le constat premier : le monde est un long « processus de dessaisissement divin » dont le christianisme, non pas dans son contenu essentiel mais dans son déroulement historique, épouse la fuite en avant.



         Pourtant, « Seul un dieu peut encore nous sauver » avertit Heidegger dans une espèce d’oraison funèbre. Et il faut reconnaître à Jean Vioulac l’audace d’aller à la recherche de ce Dieu ou plus exactement de cette déité dans le plus long chapitre de son essai. Il commence par suivre les sentiers heideggériens qui mènent au grand poème « Patmos » de Hölderlin. Et se sépare de l’interprétation qu’en donne l’auteur d’Être et temps : non, le ressourcement dans le « Sacré originaire » ne peut pas se faire dans le « Tréfonds de la Terre » qui accorde à chacun un foyer natal (heimat). Cet archéo-paganisme manque la dimension abyssale de la divinité qui ne peut s’attacher à rien, pas même à l’enracinement primordial. D’où la dimension tragique et exodique des premières communautés juives et chrétiennes.


       Jean Vioulac se tourne alors vers Maître Eckhart, la figure centrale de son ouvrage, pour comprendre la radicalité de l’idée même de Dieu. Un dieu « retiré en son vestiaire », définitivement inaccessible aux hommes, et que l’on peut seulement approcher par la déité, c’est-à-dire par son revers, son double négatif : « Néant divin » ou encore « Néant de Néant ». Pour l’atteindre, l’homme doit entamer ce que Simone Weil appelait un processus de décréation, faire retour à son propre néant originaire pour y déceler le mystère insondable, dans les plis cachés de l’être. Il faut en quelque sorte tout abandonner pour trouver dans sa propre abîme, non pas une raison de vivre, mais tout « simplement » la cause de la vie. D’où sa dimension universelle.


      C’est là que se noue la grande aventure entre les témoins de l’indicible, les hommes, et les empreintes à jamais effacées de ce Dieu présent/absent, de ce Dieu qui se retire du monde pour laisser à l’œuvre la liberté. Dans ce contexte, le Christ n’a rien à promouvoir sinon que son propre vécu puisé dans l’abîme de la déité, au nom du Père, dont il révèle le Nom après Lui. La demeure ouverte, il convient de rester dans le flux de cet Esprit dont la mort est le messager, et le deuil recommencé la source d’espérance. Seulement ainsi, la liberté peut se ressourcer dans la faille béante, ce qui détermine l’être avant même qu’il soit, et assurer la création continue du monde. Ce sont donc bien les hommes qui font jaillir l’esprit de leur désir à jamais enfui, et ce sont encore les hommes qui décident de tarir la source dont ils sont eux-mêmes issus.


         Les très belles pages du livre de Vioulac relèvent malheureusement davantage de la gnose personnelle que d’une communauté vivante, surtout lorsque cette dernière se donnerait pour objectif de briser la machinerie totalitaire. On voit mal, en effet, comment une sorte de sodalité christique parviendrait à se ressaisir de l’événement originaire, celui qui a déchiré le voile de l’être, pour orienter les hommes vers une autre éclaircie (feu vivant) que celle, morne et blafarde, entretenue par les illusions de la totalité moderne. Il n’est cependant pas interdit de continuer à frayer un chemin dans les forêts obscures pour ne pas laisser le dernier mot à Heidegger : « Nous ne devons rien faire, seulement attendre ». Ou encore de méditer les mots de Jünger qui concluent l’essai de Vioulac :



« Il y a aussi dans nos déserts des oasis où fleurit l’aridité. Isaïe l’avait reconnu, à l’époque d’un bouleversement analogue. Ce sont les jardins auxquels Léviathan n’a pas accès, autour desquels il rôde avec fureur. En premier lieu, il y a la mort. Aujourd’hui, comme de tout temps, ceux qui ne craignent pas la mort sont infiniment supérieurs aux plus grands des pouvoirs temporels. […] Le second pouvoir des profondeurs est Éros. Là où deux êtres s’aiment, ils conquièrent du terrain sur Léviathan, ils créent un espace qu’il ne contrôle pas. Éros remportera toujours la victoire, en vrai messager des dieux, sur toutes les fictions des Titans ».













[1] Jean Vioulac, p. 351.
[2] P. 254.

mardi 5 novembre 2013

Le règne de la totalité et la fin de l'humain


        Le dernier essai de Jean Vioulac est à la fois ample dans son déroulement parce qu'il nous fait naviguer dans les hautes eaux de toute la philosophie occidentale, et terrifiant dans sa perspective parce qu'il nous indique le point d'arrivée : " L'universel réduction au Même et au Pareil ". D'où son titre : La logique totalitaire. Essai sur la crise de l'Occident. Or, il y a des crises (systémiques et métaphysiques) dont on ne peut pas sortir parce qu'elles arrivent tout simplement au terme d'un processus, et recouvrent l'ensemble de ses étapes de la finalité qu'elles portaient en leurs seins depuis le départ. Pour Jean Vioulac, il s'agit ni plus ni moins de la fin de la philosophie en ce qu'elle est parvenue à l'arraisonnement total du monde : conceptuel, politique, technique, économique, social, etc. Tout est soumis à l'universalité abstraite dont le capitalisme est l'ultime avatar, avant extinction des feux.

      Le pronostic, s'il a déjà été avancé par Heidegger dans La fin de la métaphysique, n'en reste pas moins tonitruant. On pourrait juste rétorquer à l'auteur qu'il s'agit ici de la fin de la philosophie occidentale, celle qui a commencé avec Platon, et qu'il reste peut-être des germes de salut dans le monde imaginal de la philosophie orientale. En tout état de cause, le signal d'alarme est lancé et il nous oblige, si l'on veut l'entendre, à faire retour sur l'exposé passionnant de Vioulac.

      Tout commence et finit en quelque sorte par Hegel puisqu’il est le premier à avoir envisagé l’Histoire comme le recouvrement de la Raison au travers de la mise en place de l’Etat universel. L’homme n’est plus un sujet, mais le témoin fragmentaire d’un Esprit qui travaille en lui et qui le porte sur les cimes de l’universalité, soit la vérité devenue totalité. Les totalitarismes du XXè siècle auront beau jeu de prendre l’idée en marche et de la pousser jusqu’à ses extrémités sous la forme d’une « politique technicienne d’ingénierie sociale », qu’on l’appelle biocratie ou sociocratie.

       Vioulac ne s’arrête pas là et pose sans doute la thèse la plus controversée de l’ouvrage, bien qu’elle ait été très largement esquissée par Tocqueville : la démocratie est également une politique de la totalité ! N’en déplaisent aux tenants du progrès, la démocratie actuelle est très éloignée de l’ancienne idée grecque puisque la toute puissance – incontrôlée – du corps social a définitivement étouffé la délibération citoyenne (et aristocratique). L’auteur parle d’ailleurs d’une pandémocratie comme de l’extension illimitée du principe démocratique à toutes les dimensions de l’existence. S’ensuit, comme le prédisait Tocqueville, une vague d’atomisation, d’uniformisation et de normalisation. Chacun croyant être libre au moment même où il est façonné de l’intérieur par un souverain bienveillant : « Il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige »[1].




         Ce système n’était cependant que l’annonce d’une autre universalité bien plus mortifère : celle de l’économie de marché. Une grande partie du livre est effectivement consacrée à la philosophie de Marx. L’auteur commence par rappeler que le penseur allemand n’était pas un matérialiste puisque son système repose entièrement sur le travail comme essence de l’homme. Autrement dit, le travail subjectif de l’individu vivant constitue la source originaire de tout donné, et ne peut se comprendre que dans le cadre d’une communauté (essence-commune). Ainsi, le communisme strictement défini n’est que le retour à cette communauté primordiale ; communauté dans laquelle l’individu se réalise à travers des pratiques concrètes et dans laquelle l’humanité se révèle au regard du travail accompli et partagé. Heidegger ne dira pas autre chose à propos du travail comme comportement fondamental de l’existant. On comprend ici qu’il s’agit d’une lecture que l’on peut ne pas admettre, notamment lorsque l’on se réfère à l’Idée platonicienne ou encore à l’Unicité divine, mais que l’on peut difficilement écarter dans une société basée sur le travail et la production.

       Une fois ce rappel fait, Vioulac opère une coupe en règles du capitalisme contemporain. On le devine, la critique est d’autant plus sévère que le capitalisme, en défigurant le travail, aurait rompu avec l’essence de l’homme. Qu’est-ce à dire ? Le travail est devenu une puissance autonome mise au service de la seule mesure qui compte : l’argent. Il en résulte une autonomisation du capital, soit un processus qui n’existe que pour lui-même, un processus dans lequel tout doit être mis en ordre (salariat, concurrence, etc.) à seule fin de faire tourner l’Appareil. En un mot, l’argent est communauté ; il suppose de soumettre le sujet à l’universalité dont il devient l’objet. En termes concrets, cela signifie que la citoyenneté n’a de sens qu’au regard du pouvoir d’achat dont on dispose tandis que le gouvernement s’occupe de la police du marché, la science économique de l’ajustement des travailleurs et l’idéologie du formatage des âmes. 

         Dans ce contexte, le libéralisme ne serait-il pas un moyen de sortir de cette machine infernale pour rendre à l’homme la jouissance de son travail ? Vioulac anticipe les critiques et s’attache à démontrer que le libéralisme s’oppose effectivement à l’Etat mais pour mieux se donner au Marché. En se référant aux écrits de Hayek, il montre que les libéraux envisagent la société civile, celle qui vient avant l’Etat, comme une société régie par le système des prix et harmonieusement agencée par la loi (naturelle) de la concurrence. C’est le miracle du marché. Il reste que l’homme, en se débarrassant de l’Etat pour s’en remettre à la société civile, ne quitte finalement pas la sphère de l’objectivation. Les mécanismes du marché l’entretiennent dans une réalité virtuelle dont l’individu n’est qu’un « moment utile ». En un mot, l’homme est libre à la mesure de sa participation au système. En dehors, il n’est rien.  




         Ce détour par l’idée libérale permet à Vioulac de revenir à son sujet pour rappeler que le capitalisme est justement le marché comme « puissance souveraine de totalisation ». Nous ne sommes pas très loin de la thèse de Michéa selon laquelle l’idée libérale porte en son sein le poison de l’objet capital. En tous les cas, et cela Marx ne l’avait pas entrevu, le système continue à se déployer et à s’intensifier avec la planification de la consommation, la juridicisation des comportements et la propagande économiciste. Tout est massifié, organisé, apprivoisé : du contrôle des désirs au dressage des corps en passant par les soins de l’âme. A lire Vioulac, le monde nous a échappé et nous en sommes devenus les otages. C’est le « totalitarisme immanent », chacun porte en lui la marque du système pour lequel il travaille ou plus exactement il agit car, dans ce monde, il n’y a plus de réalités concrètes.

         Après un tel diagnostic, on attend bien sûr au tournant l’auteur pour qu’il nous propose une voie de sortie. Et sur ce point, il faut bien avouer que l’eschatologie révolutionnaire de Marx ne nous convainc guère. Certes, il est toujours intéressant de revenir aux sources de la pensée marxienne : la conscience se fonde sur le corps vivant, d’où l’importance de l’économie comme vie active et agissante des hommes, soit le corps en action. L’homme est essentiellement un travailleur et toute la réalité, notre réalité, résulte de l’activité pratique. Dès lors, la révolution consiste à refonder la « rationalité objective sur son fait subjectif », c’est-à-dire à sortir de l’universalité abstraite pour reconnaître la singularité concrète d’un travail en acte. Et cette action, il revient aux prolétaires de la mener parce qu’ils sont tout simplement les pauvres du système, les figures souffrantes, les derniers hommes à qui il ne reste plus que la subjectivité pure, celle qui porte justement en elle la puissance de la communauté. Car la révolution consiste, en dernier ressort, à rendre l’universalité (l’essence commune) aux sujets. Elle est l’autre mot pour dire la justice, soit la restauration de chacun dans son être, d’où sa dimension eschatologique.

          La dialectique est séduisante, mais on peut difficilement l’appliquer au réel. Son temps est passé. L’auteur semble lui-même en convenir puisqu’il constate la transformation du prolétariat en consommariat et l’accélération de la dynamique systémique, totalisante, avec la mobilité intense du capital, le grand remplacement des travailleurs (délocalisation/émigration), la spectacularisation du monde, l’exploitation des ressources naturelles, etc. Et si l’on doutait encore du caractère pernicieux du système, Vioulac achève son ouvrage, et son lecteur, par un dernier chapitre consacré au « totalitarisme technologique » à travers la pensée de Gunther Anders. La mondialisation est devenue l’« appareillement planétaire » dont le pouvoir est une « totale-technocratie » en charge de faire tourner le système. On retrouve finalement la haute figure qui plane sur toute la démonstration, celle de Heidegger, pour qui la technique était envisagée comme « l’attribution des pleins pouvoirs au système total de l’étant ».

       On l’aura compris, la lecture de Vioulac n’encourage pas à l’optimisme. D’autant plus qu’elle repose sur un style d’une redoutable efficacité : la démonstration philosophique, si elle est parfois ardue à suivre, est ponctuée par des formules flamboyantes et reprise sous des angles d’approche multiples. Les nombreuses références à Marx ne doivent pas, non plus, tromper car il ne s’agit pas d’une énième tentative de reformulation du logiciel communiste. Le capitalisme n’est d’ailleurs pas l’ennemi en soi, il n’est que la dernière étape d’un processus qui plonge ses racines dans la philosophie grecque et qui peut se comprendre comme l’avènement final et total de la Rationalité. L’Universalité abstraite qui en résulte est le monde dans lequel nous nous débattons avec comme seul moteur et unique motif : l’Argent. On regrettera seulement que le ton noir et pessimiste de l’auteur ne soit pas contrebalancé par quelques lueurs d’espoir, surtout que le constat posé dès l’introduction : la rupture avec la transcendance en appelait à une réaction logique : le retour, non pas à la réalité du travail, mais à la surréalité de l’esprit. On attend impatiemment que Vioulac se penche sur cette possibilité, quitte à l’inscrire dans la perspective eschatologique de Marx. 




[1] Tocqueville cité par Jean vioulac, La logique totalitaire. Essai sur la crise de l’Occident, Paris, PUF, coll. « Epiméthée », 2013, p. 197.

mardi 12 juin 2018

Approche de la criticité, Jean Vioulac




Avec Approche de la criticité. Philosophie, capitalisme, technologie, Jean Vioulac poursuit son œuvre de dévoilement de la modernité totalitaire. Le diagnostic reste le même que celui posé dans ses précédents ouvrages : la rationalité scientifique née avec la philosophie grecque inaugure une nouvelle forme de pensée qui trouve son achèvement aujourd’hui dans le « processus planétaire de logicisation du monde ». Tout ce qui n’apparaît pas à la raison, dans l’ordre de la raison pourrait-on dire, est relégué dans le chaos informe du non-existant ; ce qui contribue à clore le monde sur lui-même, dans la fameuse « cage de fer » évoquée par Max Weber.

 

         Le lauréat du grand prix de philosophie n’a rien perdu de son style ciselé et mordant, il manie avec brio les outils et les concepts pour tracer la courbe d’une histoire qui touche à sa fin : l’accomplissement de la philosophie signe son obsolescence. Le réel est entièrement livré à la technique que le nouveau langage scientifique dédouble par la mesure incessante de toutes choses : algorithmes, statistiques, pourcentages, etc. Il s’ensuit une déréalisation complète de la vie humaine que le pouvoir technocratique, la société du spectacle et le management des affects mettent en scène avec la production intensive de simulacres. 

 






         Contre cette logique totalitaire, Vioulac en appelle à une refondation de la philosophie, non pas sur ses bases premières qui ont mené au triomphe du sujet mais à partir de ses tréfonds, de ses sous-sols, qui mettent au prise le corps pratique avec le monde de la vie. D’où la nécessité d’une archéologie qui fouille dans l’essence des relations humaines pour y découvrir le bruissement premier, celui de « l’intersubjectivité transcendantale et de sa communisation transcendantale ».

         Avant de revenir sur cette formulation ésotérique, il convient d’aller jusqu’au seuil de la criticité avec les mutations de la matière. En effet, la révolution quantique a bouleversé tous les principes de la physique classique et, incidemment, de la connaissance rationnelle (sujet/objet). Il faut désormais prendre en compte une réalité floue qui ne repose plus sur aucune phénoménalité : c’est la mesure qui finit par créer la particule tandis que l’observateur lui-même agit sur l’ensemble du système. Au final, il n’y a plus d’objet en soi, le réel est comme « le tableau d’un monde incolore, froid et muet » (Shrödinger). Dans ce contexte, seules les mathématiques peuvent donner sens aux mesures effectuées par des appareils de plus en plus sophistiqués. D’où l’importance des moyens technologiques qui acquièrent une fonction transcendantale, celle de façonner l’objet sur lequel reposent notre logique d’entendement et en dernier ressort notre réalité.

         Ce dispositif trouve son point d’achoppement dans la réalité sociale avec l’invention de la cybernétique. La mise en forme de l’humain passe par la maîtrise de l’information qui, de plus en plus abstraite (code), permet à l’environnement d’évoluer en circuits fermés. La logique de la connection et de la rétroaction se substitue à celle de la causalité et de l’action afin de prévoir l’avenir et de lutter ainsi contre toutes les formes d’entropie : hasards, incertitudes, failles, etc. Là aussi, la technologie produit son propre cogito (Bachelard), soit une « subjectivité anonyme et impersonnelle, standardisée qui peut être implémentée dans une série indéfinie de dispositifs objectifs ». Si l’on descend encore d’un cran, on trouve l’homme qui est devenu une pure donnée statistique, un corps vivant sur lequel opère la machine à gouverner, l’Etat, en fonction de son propre appareillage technique : normes, protocoles, dispositifs, etc. Sans compter la machinerie médiatique qui duplique l’espace en représentation numérique et qui expose le moi à une exhibition permanente.




         Face à ce diagnostic, Vioulac fait retour à une philosophie du sous-sol qui, mobilisant les figures de Freud, Marx et Derrida, en appelle à une « communauté du travail ». L’apport de Freud permet de démasquer la stratégie du principe de plaisir, forme archaïque de l’humain, sous ses rationalisations, ses idéalisations, ses sublimations. Et de réinscrire la rationalité dans son berceau originaire, la folie, dont elle tente de maîtriser les irruptions soudaines. A ce titre, la philosophie doit être comprise comme une forme de pathologie qui préfère la puissance des idées à la réalité du monde ; elle repose toujours sur une volonté d’illusion qui vise à calmer son angoisse du réel. A contrario, l’auteur en appelle au réveil de l’homo demens qui « impose sa faille et sa démence au sein de la nature ». Autrement dit, une philosophie qui rompt avec la schizophrénie pour renouer avec sa dimension schismatique, dissidente, hérétique – une « punk philosophie » !

         Cette première strate est indissociable de celle du travail qui constitue l’essence de l’homme. Marx fonde toute son ontologie sur ce rapport premier, primordial, que les hommes entretiennent avec la nécessité de la production, de laquelle jaillit la possibilité d’être-ensemble, de faire communauté. A cet égard, le communisme est un renversement « destiné à soumettre la puissance universelle aux hommes particuliers, qui ainsi pourront enfin conquérir leur singularité par une “activation de soi totale et non plus bornée” »[1]. A l’inverse, le capitalisme n’a fait que séparer l’homme de son essence pour le mettre à disposition de la marchandise, de l’argent, de l’Etat et maintenant de la cybernétique. Il s’ensuit un état d’aliénation qui, une fois encore, trouve son origine dans la première séparation, mère de toutes les autres : la rationalité.

         Enfin, Vioulac termine son essai par une réflexion sur le sous-sol de la communauté inspiré de Derrida. Le milieu commun dans lequel se tiennent les hommes résulte d’une absence, celle des morts qui nous ont précédés, et plus encore d’un vide, celui de la mort primitive qui nous fait défaut. Dès lors, « le deuil est ce qui sauvegarde ce défaut et fait du soi la crypte de son absence ». L’ontologie doit, donc, laisser la place à la présence fantômale des morts (hantologie) et finalement à l’instauration d’un espace réservé à l’intérieur de soi (cryptologie). L’organisation de la vie communautaire doit entretenir ce rapport entre les morts et les vivants avec cet abîme sans cesse ouvert : l’absence de principe, littéralement l’an-archie.






         En définitive, l’essai de Vioulac foisonne de réflexions profondes dont on peine cependant à accorder les contenus. L’oscillation perpétuelle entre la critique radicale du système capitaliste et le recours à l’essence primordiale des êtres ouvre des perspectives qui nous semblent difficilement opérantes. En outre, les pistes esquissées dans son précédent ouvrage Apocalypse de la vérité semblent avoir été totalement abandonnées. Ainsi, le ressourcement dans « l’abîme de la déité » selon la voie empruntée par le Christ laisse la place à une résurgence de la communauté du travail fortement teintée de marxisme; autrement dit, le communisme du futur substitué au christianisme des origines.

        


        





 




[1] Jean Vioulac, p. 433.