dimanche 2 juin 2024

La guerre d'Indochine : amnésie volontaire

 

         A l’occasion du 70ème anniversaire de la défaite de Diên Biên Phu, les idiots rendent hommage aux valeureux soldats qui ont porté haut les couleurs de la France à une époque où, déjà, la défaite et le déshonneur avaient conduit les hommes de pouvoir au cimetière de l’histoire. Memento mori !

 

 


De la guerre d’Indochine, la triste France d’aujourd’hui ne sait plus rien. D’ailleurs, en a-t-elle jamais su quelque chose ? Lointaine, exotique, elle fut rapidement occultée par celle d’Algérie, puis du Vietnam, et semble aujourd'hui le type même de la « sale guerre » : impérialiste, cruelle, indifférente aux souffrances civiles. L’opinion française ne s’en inquiéta qu'au moment de Dien Bien Phu, dernier épisode de  furia francese capable encore d’atteindre les cœurs. Pas plus qu’elle ne s’est intéressé à son Empire, la métropole n’a pris la mesure des servitudes et grandeurs de ceux qui payèrent de leur sang la défense de l'Indochine. Oubli trop parfait pour n’être pas suspect. L’ethnopsychiatrie nous l’a appris : à l’échelle collective existent aussi des amnésies volontaires. Alors, pourquoi cet acharnement dans le déni ? Pourquoi cette volonté quasi militante de ne rien savoir ? Peut-être cette guerre en savait-elle trop sur nous-mêmes.

Comme pour sceller cette amnésie, la maigre communauté des vrais lecteurs (selon les statistiques, ceux qui lisent un livre par semaine) a oublié Lucien Bodard auteur de quelques grands livres dont La guerre d’Indochine, reportage fleuve publié en pleine radical sixties,  cette époque où les baby boomers balbutiaient bruyamment leur singularité. A ces enfants tapageurs il tendit ce « miroir d’épouvante »[1] dont ils détournèrent vite la face. Best-seller à sa parution, il n’est désormais lu que par la communauté, plus maigre encore – et de plus, politiquement suspecte - des amateurs d'« histoire-bataille ». Livre de guerre, il l'est certes, mais surtout œuvre littéraire qui porte, dissimulées dans l'art d'écrire de son auteur, les clefs de la tragédie française du long vingtième siècle. 

A force de l’entendre nous avions fini par le croire : l’histoire de France aurait pris fin en juin 40, la suite ne serait que simulacres, combats d’arrière-garde, un décorum entretenu à grand frais par un général mégalomane, le temps de solder les vestiges d’une grandeur passée. Bodard suggère autre chose : l’histoire de France ne se serait pas achevée en 40 mais seulement délocalisée ; elle ne concernerait plus le peuple français, demeuré convalescent de deux guerres mondiales, mais une minorité active, presque un happy few : le corps expéditionnaire. Celui-ci, aux prises, en pleine jungle, avec le Viet Minh,  ne serait pas une arrière-garde chargée de clôturer dignement l’histoire nationale mais une sentinelle aux avants postes d’un nouveau monde en gestation. 

 

Et pourtant, cette histoire appartient bien à la France : s’y est déployé tout l’éventail de son art militaire; s’y est également exprimé, sans doute pour la dernière fois, une manière très française d’aborder les catastrophes avec courage et légèreté. Bodard explore un angle mort de l’histoire nationale, en exhume un monde englouti, une foule de personnages complexes, de portraits aux nuances dévastés par l’opprobre et l’oubli. La guerre d’Indochine révèle une veine souterraine de notre histoire qui n’a cessé de nous travailler et rend intelligible le devenir du pays sur plusieurs générations. Un classique donc, au sens que lui prête Georges Steiner : un livre qui « nous lit plus que nous le lisons», « met au défi nos ressources de conscience, d’intelligence, d’esprit et de corps »[2].

Bodard, c’est d’abord un point de vue : celui d’un européen expatrié qui a grandi en Chine où son père fut nommé Consul jusqu’en 1924. Cette histoire personnelle lui permet à la fois une compréhension instinctive de l’Asie et un regard distancié sur ses compatriotes dont il assiste à l’égarement dans un monde qu’ils s’obstinent à ne pas comprendre. C’est aussi une méthode de journalisme : « Rien n’est exact mais tout est vrai »[3]. Le reporter Bodard interprète, ressent les nouvelles plus qu’il ne s’attache à leur précision factuelle, s’intéresse autant aux mobiles profonds de l’action qu’à l’action elle-même. La guerre d’Indochine une grande fresque de caractères : figures de la pègre de Saïgon, hauts gradés de l’état-major, fonctionnaires, prostituées, peuple des rizières, tout retient son attention, convaincu que chacun peut être amené à jouer un rôle décisif dans cette tragédie dont l’essentiel se joue dans la jungle, les bas-fonds, les marges, la pénombre. La réalité se comprend, ou plutôt se décrypte, à travers des signes, des symboles et des faits occultes. Pour Bodard, la guerre d’Indochine est une affaire d’initiés. Ce reportage obéit à une certaine conception de l’histoire, jamais théorisée, caractérisée par un rapport au temps tout asiatique : nonchalant, Bodard sait attendre, observer, laisser agir et parler ce qui lui permet d’appréhender le temps long et le rend inapte à toute croyance politique. Elle explique son rejet du maoïsme dont il pressent d’emblée les potentialités criminelles et qu'il perçoit avant tout comme l’ultime incarnation, sur un mode sénile et pourrissant, de la tradition impériale chinoise. Les intellectuels germanopratins ne lui pardonneront jamais. Par prudence, on le cantonnera dans la catégorie d’un prétendu sous-genre : celui du reportage de guerre, ou pire, du roman populaire version France Loisirs. Observateur fasciné mais jamais dupe, Bodard offre au lecteur, en même temps que le récit d’une incroyable aventure, une magistrale leçon de relativisme. 


              L’art français de la guerre à l’âge de la guerre  subversive

 

Cette fresque débute par l’après Diên Biên Phu : la capitulation de l’armée française et le défilé du Viet Minh à Hanoï. Pourquoi commencer par la fin ? Sans doute car Bodard n’a jamais cru à une victoire française. La fonction de ce premier chapitre est paradoxale : assombrir d'emblée le récit afin de mieux laisser apparaître les raisons profondes de la défaite. 

Longtemps, l’armée française a tenu le Viet Minh en mépris, éternel complexe du civilisé pour le supposé barbare, comme jadis l’armée romaine considérait les autres peuples. Surtout, elle  dédaigne la guérilla à laquelle, encore très clausewitzienne, elle oppose la bataille décisive. En son sein un code de l’honneur, empreint de siècles de chevalerie, a toujours cours : « Un officier français se bat à visage découvert »[4]. Le soldat français n’a guère changé depuis l'été 1914 : il aimerait toujours mourir en gants blancs. Cette morale de l’allure sera exportée en pleine jungle par un état-major dépassé au moment même où le communisme triomphe en Chine. L’enlisement et L’humiliation racontent la confrontation de cette mythologie anachronique à la réalité. Le responsable de cette sclérose c’est le général Carpentier : uniquement préoccupé de sa carrière, enfermé dans le palais de Norodom, son esprit est toujours à Paris où il se perd dans un embrouillamini de complots. Sa guerre est politicienne. Il n'est qu'un intriguant de la IVème République portant uniforme. Il a une obsession : son rival le général Alessandri, connaisseur de l’Indochine, mégalomane et secret, qui planifie minutieusement l’attaque du territoire d’Ho Chi Minh, en pleine jungle. Lui seul a compris la vraie nature de l’ennemi, saurait le réduire en usant des méthodes adaptées. Carpentier va choisir le pourrissement pour l’entraver, le discréditer, refusera l’application de ces plans : ce sera le désastre de Cao Bang et l’évacuation honteuse de Langson, ce « Sedan d’Asie »[5]. Pourtant les premiers aggiornamentos du corps expéditionnaire s’effectuent dès cette époque dans de modestes forts en bois perdus dans la jungle où les soldats pratiquent une guerre féodale, lèvent l’ost dans une guerre de coups de main, d’embuscades, de sièges et d’espionnage. Mais leurs efforts n’intéressent pas « ceux d’en haut », encore moins la métropole qui ne sait que faire de l’Indochine.

 

 

L’épisode De Lattre, auquel est consacré le troisième volume L’aventure, sera « la dernière épopée romantique, la plus prodigieuse des temps modernes »[6] . Le général Jean De Lattre de Tassigny n’est pas seulement extraordinaire : c’est le pouvoir charismatique à l’état pur, capable en quelques semaines, d’amener à la victoire un corps expéditionnaire au bord de l’effondrement. Il est, jusqu’à la caricature, l’incarnation de la toute-puissance de la volonté. C’est le grand homme et son théâtre à l’ère du déterminisme économique et de la mystique des masses, un miracle d’anachronisme. De Lattre est un symbole : à lui seul il entretient l’illusion d'une France victorieuse, qui serait enfin à la hauteur des défis du siècle : n’a-t-il pas commandé la campagne Rhin et Danube ? Ne fut-il pas le seul général français présent à la capitulation de l'Allemagne ? Grâce à lui, le corps expéditionnaire aura sa dose de panache; il en sortira exalté mais dupe de lui-même, plus aveugle encore sur la nature profonde de l’adversaire. Bodard distingue les failles du « système du Roi Jean ». De Lattre ignore qu’il affronte un nouveau type d’homme, très proche de l'insecte. C’est toute l’ambiguïté de son succès : il sait galvaniser ses hommes mais, dans le même mouvement, les maintient dans leurs limites. Bodard laisse deviner que, face à Giap, il est déjà un homme d’une autre époque, comme l’était François 1er face à Charles Quint lors du désastre de Pavie. Il a peur de la jungle.  

Lui  aussi en est resté à l’école de  Clausewitz. La victoire de Vin Yeh  est un malentendu : s’il écrase le Viet Minh, c’est parce que Giap, grisé par son succès de Cao Bang, s’est risqué à l’affrontement à découvert, en plein jour, dans une bataille rangée classique dont rêve l’armée française depuis le début des hostilités. Les victoires suivantes, Mao Khé, Dong Trieu seront laborieuses, sournoises, terroristes, nocturnes. Si De Lattre est du côté de Clausewitz, Giap, lui, applique scrupuleusement Les principes de la guerre révolutionnaire  de Mao. En caricaturant : De Lattre c’est la force, Giap, la ruse ; à travers eux, Achille et Ulysse poursuivent leur impossible dialogue.

Disciple de Clausewitz, De Lattre sait aussi que la guerre doit toujours être subordonnée à des objectifs politiques ; il souhaite donner au conflit indochinois le même retentissement que la guerre de Corée afin d’obtenir de la métropole et surtout des Américains, les moyens matériels nécessaires à la lutte. De Lattre est également, en bon machiavelien, un grand réaliste. D’emblée, il perçoit l’importance du rôle des journalistes : « A quoi bon remporter des victoires si l’univers les ignore  ?»[7]. Il comprendra également l’enjeu crucial de la vietnamisation du conflit, œuvrera à la création d’une armée patriotique en Cochinchine. Ce sera l’occasion d’un fameux discours : « Soyez des hommes, c’est-à-dire, si vous êtes communistes, rejoignez le Viet Minh, il y a là-bas des individus qui se battent bien pour une cause mauvaise. Mais, si vous être des patriotes, combattez pour votre patrie, car cette guerre est la vôtre. […] D'entreprise plus désintéressée, il n’en avait pas eu pour la France depuis les croisades. »[8] Il n’est pourtant pas un croisé, les croisés - ou plutôt, les scouts - ce seront les américains, qui, dédaigneux du machiavélisme français, débarqueront en Indochine la conscience farcie de moraline. Ils en reviendront traumatisés. Le général français comprend immédiatement l’arrière-plan chinois du conflit mais ne connaît pas la vraie nature du maoïsme qui est « l’inhumanité totale, la puissance absolue, insondable, comme métaphysique, de la volonté, de la haine, de la dissimulation. »[9]  Il ne comprend pas le fanatisme. Il ignore la toute-puissance de l’horreur qui brisera un certain colonel Kurtz, 20 ans plus tard.

 

 

Le principal adversaire du corps expéditionnaire, c’est l’altérité. La France pense selon les schémas stratégiques occidentaux alors qu’il lui faut conduire une guerre asiatique, c’est-à-dire une guerre cérébrale : « Dans ces combats, tout n’est que raffinement, trésors de stratégie intellectuelle, jeu de patience Les Viets déploient une extraordinaire logique de calcul et de prévision… » Selon Bodard : «  La bonté est seulement l'effet d’un raisonnement, la cruauté aussi »[10]. La torture, à condition de rester parfaitement proportionnée participe de la civilisation. Elle est seulement condamnée quand elle est injuste car révélatrice d’un manque d’intelligence. La cruauté en Asie est une science exacte. Elle n'est pas l’expression de la haine car elle ne sépare pas mais au contraire rapproche, elle peut être une forme de dialogues entre guerriers, un « vaste compagnonnage ». Le Viet Minh mène une guerre subversive et applique ce précepte de Mao : l’armée révolutionnaire doit « être dans la population civile comme un poisson dans l’eau ». La foule asiatique est un atout décisif : « Vous me tueriez dix hommes que je vous en tuerai un. Mais même à ce compte-là, vous ne pourriez pas tenir, et c’est moi qui l’emporterai… » [11]. C’est un harcèlement constant. Giap préconise d’ « Éviter l’ennemi quand il est fort, l’attaquer quand il est faible... » et « Quand l’ennemi avance, recule ; quand il recule, suis-le ; quand il est fatigué, attaque-le ; quand il fuit, poursuis-le. » 

L'honneur et gloire sont absents du calcul, seule compte l'efficacité. Éviter L’autocritique généralisée génère un perfectionnement continu. Même le rapport au temps est autre : « Il importe peu à une armée révolutionnaire qu’une guerre dure dix ans, et il lui importe encore moins de battre en retraite. »[12] Et cette praxis militaire voit ses effets déchainés par la propagande du maoïsme devenu croisade manichéenne et messianique. C’est enfin une guerre du renseignement, de la trahison, dont le sort se joue partout : les arrières boutiques, les villages, les recoins des bidonvilles. C'est le monde des pièges et de l'enlisement. Contre ce monde insaisissable, liquide, De Lattre s'improvise disciple de Vauban et bâtit au pas de charge une longue muraille pour sanctuariser Hanoï. Bodard perçoit cette entreprise comme une tentative d’esquiver l’Asie. En vain. L'ennemi s’infiltre, ronge de l’intérieur la défense française. Les campagnes, plaine des joncs, rizières et forêts assiègent les Villes. Le Viet Minh n’est pas une armée de guérilleros arriérés mais une Sparte asiatique tentaculaire qui se déploie silencieusement dans la jungle et bientôt, la possède toute entière.

 

                     « Indochine fatale, Indochine matrice de tout »[13]

 

Depuis 1940, l’armée française sait qu’elle n’est plus au diapason du nouvel art de la guerre. L’Indochine fut le lieu où brillèrent les derniers feux de son art militaire avant sa mutation définitive. Le renoncement à la morale de l’allure sera son premier sacrifice ; suivra son consentement tardif à l’horreur du XXème siècle. A la fin de la guerre, la France sera de plein pied dans ce nouveau monde des guerres idéologiques. Longtemps, les Français paraîtront ne rien apprendre - à Cao Bang, ils sont décimés dans une cuvette, scénario qui se reproduira à l'identique trois ans plus tard à Dien Bien Phu – pourtant, ce conflit sera un moment d’innovations tactiques majeures : utilisation systématique des commandos paras, du napalm, organisation de maquis sous l’égide du SDECE, création de places forte ex nihilo sur les arrières de l'ennemi. La stratégie étant « une science de l’autre »[14], une partie de l’armée s’est donc mise à l’école du Viet Minh. A leur insu, ils sont devenus disciples de Wingate dont ils retrouvent les méthodes de la guerre asymétrique mais ajustée ici à la guerre populaire maoïste. 

C’est l’âge d’or des irréguliers et des minorités actives : le général Salan, appelé « le chinois », amoureux de l’Indochine qu’il connaît depuis 1920, prend en compte les méthodes de Giap. Il édicte le premier précepte de la guerre contre révolutionnaire : « Séparer l’eau (la population) du poisson (les combattants)"[15]. Salan, mais également Chanson, Lacheroy, qui donnera à l’école de guerre une célèbre conférence consacrée à la guerre révolutionnaire. Ce sera également  la naissance du mythe « para ». L’Indochine sera perdue et cet abandon laissera amère toute une génération de soldats, remâchant jusqu’à l’écœurement son « plus jamais ça ». La guerre d’Algérie sera le champ d‘application des méthodes contractées auprès du Viet Minh. Ce sera l’heure de Roger Trinquier et de sa « guerre moderne », manuel théorique de lutte contre l’infiltration terroriste des populations civiles; celle du capitaine Paul Alain léger, ancien d’Indochine lui aussi, qui détruira le FLN de l’intérieur; enfin viendra l'heure de Salan et de son embardée catastrophique: le putsch, l’OAS, l’opprobre, puis l’oubli.

De cette mue souterraine, fruit de l’humiliation et de la souffrance, longtemps la métropole ne saura rien. Elle finassera, minimisera l'enjeu du conflit; elle osera même envoyer Herriot discourir pour les obsèques de De Lattre. Herriot, l'incarnation même de la politicaillerie de la IVème République, hommage dérisoire qui indignera de Gaulle. Rarement armée aura été si ignorée, méprisée voire haïe comme le prouvera l’accueil par les communistes des rescapés de Diên Biên Phu. Quand la métropole  comprendra, elle en appellera à De Gaulle, pour, une nouvelle fois, trouver une issue honorable. Il sera trop tard, De Gaulle n’en imposera pas à cette armée qui en avait trop vu ; il n’a pas gagné de bataille, ne connaît pas la nouvelle guerre subversive et pour cause : il n’y était pas. Il serait presque dans la situation d’un émigré retrouvant l’armée après les campagnes napoléoniennes. Ce sera la querelle de famille la plus sinistre de l’histoire de France. De Gaulle, « soldat contrarié »[16] mais vrai politique, tranchera et avec une brutalité qui aujourd’hui encore trouble ses derniers admirateurs. A ses yeux, ces forcenés malgré eux, comme lui fils de la défaite de 1940, appartiennent trop à l'ancien monde. En outre, il ne veut pas d’une armée politisée mais d’un outil au service de la nation.  Il y a sans doute une part de  méchanceté chez de Gaulle, ce sentimental bafoué, méchanceté née de trop de déceptions. Le Général est fatigué de sauver les apparences, pour ne gagner que l’indifférence d’un peuple frivole et ingrat : « J’ai sauvé la face, mais la France ne suivait pas… […]Qu’ils crèvent ! C’est le fond de mon âme que je vous livre tout est perdu. La France est finie ; j’aurais écrit la dernière page. »[17]

 

  

Chaque époque marginalise ceux dont elle n’a plus besoin. L’erreur du Général fut de croire qu’il pouvait se passer d’eux, qui, pour beaucoup, furent d’anciens compagnons d’armes. Et puis, ils en savaient trop. Alors, à dessein, il les rendit fous, les accula à l’irréparable afin de solder le temps des défaites dont ils étaient, malgré eux, les derniers représentants. Il s'agissait d’avoir les mains libres pour mener sa grande politique guidée par le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, lutte anti impérialiste dont la France devait être la figure de proue. Elle resta à l’état d’esquisse faute d'hommes capables de la porter. Le Général finira parmi des banquiers et des petits bourgeois émancipés, ressassant un pathétique espoir de voir renaître, un jour, une « jeunesse française », puis s’égara dans la chienlit. La suite, nous la connaissons pour en vivre les ultimes développements : déclin pépère et festif, consentement enthousiaste au « grand remplacement », attente angoissée de la prochaine guerre civile. 

La guerre d’Indochine fut l’accélérateur de la tragédie française, l'amplification souterraine d'une onde de choc amorcée en juin 1940. Elle fut le moment d’un aveu : la France n’a plus les moyens de la puissance et doit renoncer jusqu’à ses apparences. L’essentiel, pour la première fois, s’est joué ailleurs, très loin, hors du champ de vision d’un peuple français devenue depuis 1940, étranger à sa propre histoire. Une lecture Maistrienne de ce drame est possible : Dieu prenant acte de la fatigue d’être soi des Français a, par l’histoire qui est une punition, réservé ses coups aux derniers vivants d’entre eux. L’acharnement de la Providence n’y fera rien : la guerre d’Indochine restera pour la France le plus beau de ses services inutiles ; et l'origine oubliée de ses plus inactuelles mélancolies. 

 

 

 

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[1] Michel CRÉPU, La confusion des lettres, Paris, Grasset, 1999, p.117.

[2] George STEINER, Errata, Paris, Folio Gallimard, 1999, p.17.

[3] Lucien Bodard  cité par Olivier WEBER, Lucien Bodard, un aventurier dans le siècle, Paris, Plon, 1997.

 

[4] Lucien Bodard, France soir, 5 mars 49, cité par Olivier WEBER.

[5] Lucien BODARD L’enlisement, Paris, éditions Grasset et Fasquelle, 1963, p. 272.

[6] Lucien BODARD L’humiliation, Paris, éditions Grasset et Fasquelle, 1965, p. 600.

[7] Lucien BODARD, L’aventure, Paris,  éditions Grasset et Fasquelle, 1967, p. 755.             

[8] J. DALLOZ, La guerre d’Indochine, Paris, éditions du Seuil, p. 192.

[9] Lucien BODARD, L’humiliation, op.cit., p.411.

[10] cité par Olivier WEBER.

[11] Giap cité par Olivier WEBER.

[12] Giap  cité par Olivier WEBER.

[13] cité par Olivier WEBER.

[14] Jean Vincent HOLEINDRE, La ruse et la force, Paris, Editions Perrin, 2017, p.390.

[15] Pierre PELLISSIER, Salan, Quarante années de commandement, Paris, Editions Perrin, 2014, p.382.

[16] Patrice DE GUENIFFEY, Napoléon et De Gaulle, deux héros français, Paris, Editions Perrin, 2017, p.163.

[17] Ibid., p. 32.

mercredi 24 avril 2024

Le triomphe de Thomas Zins : anatomie d'un consentement

 


      La publication du roman de Matthieu Jung, Le triomphe de Thomas Zins, n'a suscité que de rares échos bienveillants dans la presse et il s'est trouvé aussi quelques culs-bénis de gauche ou de droite, jetant de part et d'autre des anathèmes bien imbéciles, tel petit fonctionnaire du bien-penser brandissant le sempiternel « soupçon d'homophobie », tel excité du goupillon, campant sur la rive opposée du marigot idéologique français, affirmant au contraire que le roman se vautre « dans la fange sodomite ». Quand les abrutis des deux camps se mettent d'accord pour vilipender un texte, on sait en général que celui-ci risque d'être bon. Avec Matthieu Jung, on est bien au-delà et plus d'un lecteur aura réalisé en achevant le Triomphe qu'il tenait là un très grand texte, certainement d'ailleurs l'un des rares grands textes que la fin du XXè et le début du XXIè, peu prodigues en la matière, nous auront laissés. 

        Dans le Triomphe de Thomas Zins, Matthieu Jung évoque une adolescence vécue dans les années 80 entre Nancy et Paris, évitant tout à la fois la mièvrerie et cette insupportable pseudo-connivence du vintage ou du kitsch, qui est le plus insupportable des maniérismes auxquels nous a habitué une époque obsédée par la mode du « revival ». Pas d'idéalisation, ni de regard attendri ou de second degré lourdingue dans l'évocation que livre Jung d'une adolescence vécue en 1985. Pour décrire le quotidien de Thomas Zins, les filles, les fantasmes, les frustrations et les tics de langage qui peuplent l'univers du nancéen de quinze ans entrant en classe de Seconde, Matthieu Jung fait mouche quasiment à tous les coups. De fait, Le Triomphe est l'une des évocations les plus justes, et, conséquemment, les plus cruelles, qui soient de cette France des années 80 qui vécut « l'illusion lyrique » mitterrandienne avant de voir peu à peu le rêve égalitaire et libérateur s'achever avec le « tournant libéral » fabiusien pour finalement sombrer dans la mascarade du PS à l'heure d'Harlem Désir et de Touche pas à mon pote. C'est aussi dans ce laps de temps d'une dizaine d'années que l'on observe également le triomphe et la ruine de Thomas Zins, jeune homme brillant mais influençable, obnubilé par ses rêves de succès érotiques et littéraires.

 


         Thomas triomphe, certes, au début du roman, mais ce triomphe, on le comprend, l'aveugle et en fait la victime idéale d'un prédateur croisant son chemin et suffisamment roué pour tirer parti de l'orgueil et des doutes du jeune homme. L'époque que décrit le Triomphe de Thomas Zins, est aussi celle qui célèbre encore, quinze après mai 68, l'impératif de jouissance, jusqu'à donner licence à la perversité la plus manipulatrice. En ce temps-là, on voyait Tony Duvert plastronner dans les colonnes de Libération en déclarant : « Je connais un enfant et si la mère est opposée aux relations que j'ai avec lui, ce n'est pas du tout pour des histoires de bite, c'est avant tout parce que je le lui prends. Pour des histoires de pouvoir, oui. »1 C'est l'époque où une certaine intelligentsia pouvait encore trouver très subversif de voir le même Duvert proclamer : « Je n'ai jamais fait l'amour avec un garçon de moins de six ans et ce défaut d'expérience, s'il me navre, ne me frustre pas vraiment. Par contre, à six ans, le fruit me paraît mur : c'est un homme et il n'y manque rien. Cela devrait être l'âge de la majorité civile. On y viendra. »2 Le journal Libération avait fini par faire son mea culpa en 2001 sous la plume de Sorj Chalandon et s'est cru récemment obligé de rappeler cet aggiornamento tardif alors que la tempête déclenchée par le scandale des pratiques pédophiles au sein de l'Eglise catholique risquait d'atteindre les rivages encore tranquilles de la gauche transgressive, Eglise médiatique autrement plus puissante.

 

   

         De ces années 80 là, le roman restait à faire puisqu'un silence gêné a succédé dans nombre de milieux à l'hagiographie littéraire. Les exemples, plus ou moins prestigieux, de Duvert à Matzneff, ne manquaient certes pas pour inspirer dans le Triomphe de Thomas Zins, le personnage de Jean-Philippe Candelier, pédéraste1 sordide se vantant auprès de sa jeune victime de nauséabonds exploits, enjolivés et justifiés au nom de cette esthétique frelatée dont nous sommes habitués à avoir les oreilles rebattues, avec ses thuriféraires, ses grands noms et ses grands prêtres, l'inusable trio  Bataille, Genet, Sade, croquemitaines en carton-pâte du théâtre de Guignol de la pseudo-transgression, agités et brandis à tout propos, pour tout justifier, du grotesque au répugnant. A coup sûr avec Candelier, Matthieu Jung a créé un intéressant monstre littéraire, dont l'humanité n'est pourtant que trop bien restituée dans ces travers les plus révoltants.

Petit à petit, le prédateur tisse sa toile autour de Thomas, usant du chantage ou de la menace, instillant le doute comme un poison dans le psychisme adolescent pour neutraliser chez sa victime tous les mécanismes de défense, réussissant même pour finir à lui voler jusqu'à la parole pour réduire la victime au silence. Ce que le roman de Jung réussit aussi parfaitement, c'est à laisser la figure de Candelier relativement à l'arrière-plan. Hormis une ou deux scènes cruciales qui montrent simplement de quelle manière l'influence délétère du jouisseur sans entrave peut démolir le psychisme d'un gamin de quinze ans, ce qui intéresse le romancier est de narrer le combat livré par Thomas contre lui-même pour tenter de retrouver, à travers l'inextricable labyrinthe érigé par son vrai-faux « ami », et par la vie elle-même, qui est vraiment Thomas Zins. Au cours de cette lente dérive s'abîment l'adolescence, les premières amours, les amitiés et les ambitions d'un jeune homme trop arrogant et trop naïf qui se rêve romancier à succès et se figure avec candeur que la malhonnêteté et le cynisme de Candelier sont seulement une forme de transgression mondaine qui doit nécessairement accompagner la carrière de tout écrivain brillant et subversif. Some of them want to use you, some of them want to get used by you, some of them want to abuse you, some of them want to be abused...

      A travers les tribulations de Thomas, le roman de Matthieu Jung parle de l'absence destructrice des pères, du renoncement des aînés, d'un traumatisme spécifiquement français, qui renvoie bien au-delà des années 80 ou de mai 68, à la Seconde Guerre mondiale et aux guerres de décolonisation qui jettent dans le livre de Jung une ombre funeste sur les parents, les aînés, se débattant dans leur histoire familiale et leurs existences de plus en plus vides, au point de n'être plus capables de venir au secours de leur propres enfants. En écrivant sur de tels sujets, Matthieu Jung aurait pu aussi tomber dans le pamphlet, le réquisitoire ou le roman à thèse. C'est un écueil qu'il évite complètement en livrant au lecteur un roman d'une lumineuse noirceur.

 

Matthieu Jung. Le triomphe de Thomas Zins. Points. Sorti en Poche le 18 octobre 2018. 10,90 €

1 « Non à l'enfant poupée », propos recueillis par Guy Hocquenghem et Marc Voline, Libération, 10 avril 1979

2 Tony Duvert, L'Enfant au masculin, éditions de Minuit, 1980, pages 18 et 21

3  Si d'aventure, il se trouve un lecteur tenté de hurler à l'homophobie en lisant ce passage, je lui conseillerais d'aller tout de suite consulter un dictionnaire pour être bien au clair sur le sens du terme « pédéraste ». Les confusions malveillantes étant de nos jours malheureusement fort commodément entretenues.

 

 



 

lundi 1 avril 2024

Le roman social dans tous ses états

 


 

         La littérature est aujourd’hui saucissonnée en plusieurs tranches, à destination des goûts du public – comme on dit. En tout cas, c’est un auteur lui-même qui me l’a indiqué à propos de son livre, en me posant la question : « Tu aimes le roman social ? » Euh oui, pourquoi pas, sans doute que je le préfère au roman bourgeois, quoique j’aurai peut-être un faible pour la littérature prolétarienne, tant qu’à faire.

         Bref, peu soucieux des catégorisations, je me suis rendus compte qu’il m’arrivait, donc, de lire des romans à tonalité sociale ; bizarrement, Michel Houellebecq n’est pas situé dans cette catégorie tandis que Nicolas Mathieu en est un l’un des hérauts – un peu moins, il est vrai, depuis qu’il convole avec une princesse… 

 

  

       Enfin, après un premier souvenir de lecture marquant (Faux départ, 2017), je me suis procuré le deuxième roman de Marion Messina, La peau sur la table, et ce, malgré une couverture standardisée des plus repoussante, d’un ton vert olivâtre, réservée désormais à tous les auteurs de Fayard ! Dès les premières pages, l’on comprend qu’on a à faire à un roman social avec cette particularité que tous les curseurs sont poussés à l’extrême, du trash social en quelque sorte, un peu dans la veine de certains films de Kervern/Delépine, l’humour en moins. En effet, Messina semble hésiter ou tanguer entre le pamphlet anticapitaliste et le roman social sans que l’on sache très bien si les personnages sont des archétypes de toutes les injustices sociales, au risque d’évacuer toute densité biographique, ou s’ils sont les exemples emblématiques d’un système à la dérive, au risque d’effacer toutes formes de nuances. Au final, l’ensemble est raté, l’on ne s’accroche à rien, ni aux critiques mille fois entendues d’un capitalisme inique ni aux personnages à qui l’on fait subir les pires avanies. Le style est à l’engeant, lourd et pleurnichard.

       « Elle s’était sentie ridicule ; sa robe mal coupée qui vomissait le tissu de mauvaise qualité le long de ses cuisses trahissait un endimanchement mélancolique et désabusé. Il avait commandé un taxi sur son application de larbins géolocalisables puis ils étaient montés dans une voiture noire prétentieuse, conduite par un jeune au ton ampoulé empreint d’accent banlieusard, qui les avait menés sur le boulevard Barbès, au pied d’un immeuble au style simili-Haussmann. »

 

 

         Dans la même catégorie, l’on préférera largement le roman d’Antoine Philias, Plexiglas, publié par une petite maison d’édition (Asphalte) qui prend, elle, le soin de travailler la couverture et la mise en page, agréables au toucher et à la lecture. Présenté sous la forme d’un journal, sans doute en partie autobiographique, il raconte l’histoire d’un trentenaire désœuvré qui, obligé de retourner vivre dans sa ville natale, à Cholet, se démène pour joindre les deux bouts tout en essayant d’avoir une vie sentimentale et (homo)sexuelle à peu près décente. Un boulot alimentaire décroché dans une grande surface commerciale, située en périphérie de la ville, fait découvrir à l’ancien étudiant le monde des petites gens (les caissières, les vigiles, les femmes de ménage, les employés de commerce, etc.) qui, placés sous la houlette de managers ambitieux, tentent de survivre à un quotidien aussi routinier que haletant. Nulle pleurnicherie entre ces pages mais une description réaliste et lucide qui n’oublie jamais de quelle étoffe est faite la vie, quelle que soit la position sociale occupée : l’amitié, la débrouille, les amours, la famille, la fatigue, le courage, etc. Et il n’est guère besoin d’en rajouter pour comprendre les dégâts causés par un système économique qui pénètre jusque dans les recoins les plus intimes de la personnalité. Une plongée dans la France périphérique qui rend compte de l’existence des classes laborieuses à travers un personnage à la fois touchant et agaçant. Il y a ni héros ni victimes dans cette histoire car la réalité ne le permet pas, ne le permet plus.

       « Le vin fait passer la pizza et réchauffe Lulu, qui attend janvier pour monter le chauffage. Après une courte douche, elle se retrouve dès quinze heures en peignoir sur le canapé à enduire son genou de crème. Zappe. Dans son Doc du week-end, TF1 alerte sur les pièges du marché de l’occasion. Sur M6, Stéphane Plaza accompagne Suzette, 75 ans, retraitée de l’Essonne qui veut commencer une nouvelle vie en vendant sa grande propriété pour un logement nécessitant moins d’entretien. Tandis qu’Arte retrace l’histoire du luxe à la française, C Star propose une immersion avec les gendarmes de l’autoroute provençale. Les téléfilms de Noël se succèdent de W9 à TMC en passant par Chérie 25. Les chaînes d’information titrent sur une fête clandestine à Marseille, l’arrivée prochaine du vaccin et Patrick Bruel, venu expliquer sur BFM à quel point ce virus est une saleté. Par défaut et parce qu’elle n’a plus le courage de se relever, Lulu finit par revenir sur M6 où Stéphane vient désormais en aide à Marcel, policier des Yvelines surendetté qui doit vendre de toute urgence son appartement. Sans savoir si ce père de six enfants a été sauvé par le négociateur immobilier, Lulu est réveillée par une publicité particulièrement forte. »

 

 

« Extension du domaine de la lutte », n’est-ce pas ? Enfin, pour terminer cette virée de ce côté de la littérature, il faut citer un ouvrage complètement oublié aujourd’hui, celui d’Alain Monnier, Signé parpot, qui s’apparente à une drôle, grande et noire fantaisie sociale, un peu à la manière de Marcel Aymé. Et qui prouve, si besoin était, que l’imaginaire demeure bien le meilleur passager pour sonder les abîmes sociales du caractère humain. Goûtez-y, vous rirez.  

 

 


 

 

 

 

lundi 18 mars 2024

Ciné-prestige : The Mufti


 

The Mufti

de Uwe Boll (2021)

Avec Ryan Gosling, Dwayne « The Rock » Johnson. Kate Beckinsale.

Durée : 2h57

 


 

« C'est un personnage très controversé mais en même temps, plein de contradictions, beaucoup plus complexe que la caricature que l'on en présente habituellement », confie Uwe Boll à propos de Mohammed Amin al-Husseini, grand Mufti de Jérusalem de 1921 à 1937 et premier président de la Palestine de 1948 à 1959. Le cinéaste allemand, surnommé « Master of Error » par les journaux américains, est pourtant un habitué des sujets qui choquent, après Postal, 2007, comédie impertinente inspirée par les attentats du 11 septembre, ou BloodRayne : le Troisième Reich, sorti en 2011 et inspiré de la série de jeux vidéos du même nom. Cette fois pourtant, avec Mohamed Amin al-Husseini, Uwe Boll admet avoir choisi un sujet brûlant. « C'est vrai que le mec a été un peu extrême. Il a toujours voulu foutre les juifs à la mer, c'est vrai qu'il a toujours eu du mal avec eux. Il a appelé à organiser quelques pogroms et, bon, c'est vrai aussi qu'il a fait alliance avec les nazis et a conseillé Hitler pour la Solution Finale mais il faut voir plus loin. Le mec est plus complexe, plus torturé, plus intéressant que ça. On fait tous des erreurs et je pense que réduire Mohammed al-Husseini à ses erreurs de jeunesse, c'est verser dans la caricature et c'est, encore une fois, ouvrir la voie à la stigmatisation des musulmans, il faut arrêter avec ça. C'est pour ça que j'ai voulu faire The Mufti, c'est un film militant. »

Même animé des meilleures intentions du monde, Uwe Boll a eu du mal à convaincre les producteurs. Comme d'habitude, Hollywood a fait la sourde oreille et le cinéaste s'est heurté aux préjugés. Heureusement, Uwe Boll, récemment converti à l'Islam, n'est pas homme à renoncer et il a su convaincre les bonnes personnes. « Personne ne voulait en entendre parler, surtout quand je disais que le film présenterait un point de vue sans concession sur la guerre de 1948 et le rôle qu'al-Husseini y a joué. Moi je pense qu'on a dit beaucoup de conneries à son sujet et qu'en fait c'était un homme de paix. Il aimait pas les juifs et il était un peu nazi, OK, mais c'était un homme pieux et un homme de paix. Wallah. Quand j'ai rencontré Ryan au cours d'une beuv... d'un séminaire à Los Angeles, je me suis dit : 'putain mais al-Husseini c'est lui !' Il a tout de suite accroché au projet. C'était dingue. C'était le Mektoub, parole, c'était la volonté d'Allah. » Les rumeurs les plus perfides vont bon train cependant, accusant Ryan Gosling d'avoir un peu trop forcé sur la caïpirinha ce soir-là et Uwe Boll d'avoir profité du moment pour lui faire signer un contrat que l'acteur canadien aurait dénoncé le lendemain-même comme « une énorme connerie », avant d'apprendre qu'il était rejoint au casting par Dwayne « The Rock » Johnson, endossant le rôle de David Ben Gourion, premier président de l'État d'Israël, et par Kate Beckinsale, qui prêtera ses traits à la philosophe Hannah Arendt, dont Uwe Boll a imaginé qu'elle avait noué une relation sentimentale avec le grand Mufti al-Husseini pendant la première guerre israélo-arabe. Un amour impossible bien sûr, qu'Uwe Boll a tenu à intégrer à l'histoire pour « avoir une occasion supplémentaire de dénoncer les préjugés ». Mais comme d'habitude, le cinéaste allemand a laissé la part belle à l'action avec quelques belles phases de combat, en particulier celui, très impressionnant, opposant, sur le dôme de la Mosquée d'Al-Aqsa, Mohammed Amin al-Husseini à David Ben Gourion, pour empêcher ce dernier de proclamer l'indépendance d'Israël. On reproche déjà à Uwe Boll d'avoir signé avec The Mufti un brûlot qui irait trop loin. Il le revendique, comme il revendique la proximité avec son personnage principal : « Lui et moi finalement, on est pareils, on se fait pas que des amis parce qu'on fait pas de compromis, nardinamouk. Mais Mohamed, il s'en foutait bien de déplaire et moi aussi. Comme je dis toujours : si les gens me détestent, ils me détestent, nardin'bebek. »