samedi 20 janvier 2024

Patrick Buisson. Ad Nauseam

C’est un des principes – et une des qualités – d’Idiocratie que de favoriser la confrontation des points de vue et il arrive ainsi plus que de coutumes que les erratiques rédacteurs du blog ne soient pas d’accord entre eux. C’est certainement le cas à propos de Patrick Buisson, qui s’est éteint le 26 décembre 2023, et qui aura, il est vrai, marqué d’une empreinte particulière la politique française de ces deux dernières décennies.

Camelots du Roi, Action Française, RPF, Front National, UMP...Le parcours de Buisson est presque académique, parfait symétrique de l’engagement des soixante-huitards qui, de l’autre côté du miroir des sixties, ont inscrit le FLN et le joli mois de mai au Panthéon de leur jeunesse. Pour les gens comme Patrick Buisson, la guerre d’Algérie a tenu lieu d’événement fondateur, l’OAS de symbole cathartique et Maurras, bien sûr...Maurras, le réprouvé et le paria, brandi contre le communisme, le Mouvement du 22 mars, sans oublier De Gaulle, traître à la cause algérienne.

La génération de Patrick Buisson est aussi celle de Daniel Cohn-Bendit. Soigneusement, durant un demi-siècle d’affrontements politiques, elle a poli les deux faces du binarisme politique français et composé la scénographie inépuisable des affrontements idéologiques qui se rejouent encore aujourd’hui sur les pavés battus par les manifs, autour des comptoirs de café, dans les salons virtuels des réseaux sociaux ou sur les bancs de l’Assemblée nationale. Mais tout ceci ressemble fort à un jeu de dupes et à bien y regarder, Patrick Buisson aura été l’un de ses plus talentueux metteurs en scène.

Inlassable avocat de l’union des droites, Buisson aura surtout été un emblématique représentant de cette droite qui se paie avant tout de mots, de grands mots, ronflants comme ‘décadence’, qui orne, maquillé en calembour menaçant, la couverture de son dernier ouvrage1, aussi prétentieux et truffé de grandes antiennes et des harangues ampoulées que le précédent2, pensum de cinq-cent pages sur la fin d’un monde, dont on ne sait dans quel ailleurs fantasmé il existe vraiment. La droite de Patrick Buisson, c’est celle qui se répand en pamphlets convenus contre un système médiatique qu’elle ne cesse de courtiser et qui dresse, comme il se doit, d’interminables éloge au ‘peuple’ qu’elle ne connaît pas plus que la gauche. Malheureux peuple, victime expiatoire, éternel dindon de la farce, tellement tiré à hue et à dia par tous les antisystèmes autoproclamés qu’il n’est plus qu’un bibelot politique comme un autre, énième élément de langage du grand cirque politico-médiatique germanopratin.

L’union des droites, Buisson s’y est dévoué corps et âme, consacrant une existence entière à explorer toutes les nuances de la sensibilité dextrogyre, passant en cinquante ans de la fascination pour l’OAS à l’affairisme sarkozien, avant de s’échouer dans le marigot du zemmourisme pourrissant. Entre les deux, il aura eu le temps d’aller draguer Jean-Marie Le Pen, Philippe de Villiers, Alain Madelin, François Bayrou, François Fillon et, enfin et bien sûr, Nicolas Sarkozy. Tour à tour courtisan, conseiller de l’ombre et, pour finir, traître, bien sûr, il est difficile de qualifier Patrick Buisson d’« égaré, (...) intellectuel maurrassien qui s’est mis au service de la pire engeance politicienne avec l’espoir, toujours déçu, de redresser un pays qu’il savait pourtant naufragé », comme si l’éminence grise de Sarko avait pu être une sorte de philosophe éclairé mais incompris, égaré au pays des loups. Buisson était un loup comme les autres, et bien plus un Iago qu’un Candide. Son propre fils peut en témoigner, qui a publié en 2019 un livre au titre évocateur sur la figure détesté de son père : L’ennemi3...Tout un programme. Le fils, Georges Buisson, y décrit une figure paternelle tyrannique, en même temps qu’un Raspoutine de basse cour, fasciné par le pouvoir et les gens de pouvoir, obnubilé par ses réseaux, obsédé par l’emprise qu’il peut exercer sur tous ceux, grands ou petits, puissants ou faibles, qui peuplent son entourage.


La figure de Buisson est une allégorie de cette droite prétendument nationale et patriote qui n’a que la ‘nation’ et le ‘peuple’ à la bouche, alors qu’elle ne rêve que d’épicerie et de tiroir-caisse. Historiquement confrontée à sa némésis lévogyre, cette droite-là a besoin de sa gauche, aussi prétendument révolutionnaire qu’elle, pour exister dans le grand jeu de dupe élaboré par les rebellocrates des années soixante, devenus princes des médias. Buisson peut bien vilipender à longueur de pages la société marchande et le règne de la télévision, il sait de quoi il parle, lui qui aura été par excellence l’homme des grands médias, de TF1 à LCI. Ses harangues moralistes sont du même tonneau que celles des prétendus antisystèmes biberonnés aujourd’hui par la pieuvre Bolloré. Elles ont la même valeur que le prétendu patriotisme d’un Eric Zemmour, qui s’empressait de qualifier la France de ‘pays-vassal’ et d’expliquer qu’il valait mieux ramper aux pieds de Vladimir Poutine plutôt que de donner l’impression qu’on s’alignerait sur les américains en soutenant l’Ukraine. Ce sera le dernier imposteur à l’oreille duquel Buisson aura murmuré, une belle manière de boucler la boucle...

La droite, dont Buisson a suivi avec tant de constance tous les errements, n’est que cela : un perpétuel vacarme de grandes déclarations faites la main sur le coeur, qui camouflent à peine la fausseté des intentions et la petitesse des actes, une tempête sur un marécage, la persistance dans l’erreur, toujours revendiquée au nom du « génie de la realpolitik » et la morale à géométrie variable comme seule réponse à l’idéologisme de gauche. On ne regrettera pas cette droite-là si elle finit par être avalée, comme sa jumelle de gauche, par les oubliettes de l’histoire mais ils sont nombreux encore les petits maîtres, comme Patrick Buisson, accrochés aux basques des puissants, intrigant sans relâche pour se partager les miettes du pouvoir, toujours au nom de la grandeur de la France, du peuple ou de l’humain, bien entendu.

La fin d’un monde, vraiment ? On l’espère de tout coeur. Ad nauseam Patrick Buisson.

1Décadanse, publié en 2023.

2La fin d’un monde. Albin Michel. 2021

3Georges Buisson. L’Ennemi. Grasset. 2019

mercredi 17 janvier 2024

In memoriam Patrick Buisson (1949-2023)

 

 



 

         Patrick Buisson est un égaré, un intellectuel maurrassien qui s’est mis au service de la pire engeance politicienne avec l’espoir, toujours déçu, de redresser un pays qu’il savait pourtant naufragé. Excès d’orgueil, vertige du pouvoir, goût de l’argent, peu importe, le stratège lucide a trop souvent laissé place au manœuvrier finalement peu habile dans une compétition électorale de toute façon vaine. Pourtant, le diagnostic posé était remarquable avec en point de mire la sentence définitive de Gramsci : les hommes pensent comme ils vivent. Et quand ils vivent comme des porcs…

         Ses deux gros volumes, La fin d’un monde et Décadanse, s’ils sont parfois indigestes dans leur écriture serrée et répétitive, n’en restent pas moins des jalons importants pour comprendre comment la culture populaire a entièrement reconfiguré l’âme d’un peuple. Une histoire des mentalités au ras du sol qui vient compléter les études savantes consacrées au déclin irrémédiable des représentations.

         Tout s’est joué dans les Trente glorieuses avec une intensification inouïe pendant la dernière décennie 1965-1975 où toutes les digues de la bienséance sont tombées. Le « dressage mental des masses » n’a pu s’opérer qu’après l’érosion lente et inéluctable de la structure religieuse : 100 000 ans de nature sacrée et 2000 ans de foi chrétienne ont été balayés par les autoroutes, les ZUP, les fusées, les maisons de la culture, le Concorde, la télévision, les supermarchés, etc. La matrice catho-républicaine dévorée par l’anthropofacture marchande. Avec la bénédiction d’une Eglise rompue à la modernité qui troque la « religion du Dieu fait homme » pour « la religion de l’homme fait Dieu ». Nicolás Gómez Dávila a résumé cet épisode en une formule assassine : « En pensant ouvrir les bras au monde moderne, l’Eglise a fini par lui ouvrir les cuisses ».   

 


         Quand la superstructure tombe comme un fruit pourri, elle entraîne dans sa chute tous les étages supérieurs qui se retrouvent mélangés les uns aux autres dans un amas de ruines : les corps, les ordres, les pensées, les socles, les émotions, les médiations. Surtout, il n’y a plus rien à imiter, rien à transgresser, rien à ériger, tout est par terre, en poussières. La figure du Père, déjà vacillante, subit les assauts d’une jeunesse à la fois perdue et revancharde, désireuse de s’auto-engendrer dans la jouissance d’elle-même. En sociologie, cela s’appelle la naissance d’une « classe sociale autonome », prête au marché de l’emploi et aux supplices de la consommation. Les femmes aussi sont devenues une catégorie sociale… Un peu plus tard, les vieux… Puis les enfants… Les bébés… Les fœtus… Il a également fallu s’occuper de la mort, la grande empêcheuse de consommer en rond, l’évoquer sans la nommer, la voiler, la cacher, l’oublier. « Il n’est pas normal d’être mort aujourd’hui » remarquait Jean Baudrillard. Sauf à la télévision, une mort spectaculaire pour sidérer et les films sur les tueurs en série pour décompenser.

         Dans ce paysage de ruines, l’industrie du divertissement pouvait façonner les âmes à sa guise et rabaisser l’homme à ses instincts bestiaux. Le salariat, le crédit, la publicité, le marché, la position sociale et bien sûr la sempiternelle transgression des anciennes valeurs que Dany-Robert Dufour résume en une formule : Baise ton prochain ! Buisson n’a pas son pareil pour démontrer que ce processus s’est tranquillement déroulé dans le lit d’une culture populaire bien plus nocive qu’elle n’y paraît. Les chanteurs yéyés ont anticipé l’américanisation des mœurs : Hervé Forneri est devenu Dick Rivers, Claude Moine/Eddy Mitchell se rase avec Rollershave, Jean-Philippe Smet/Johnny Halliday s’habille en Caddy, Annie Chancel/Sheila roule en Renault. Salut les copains tire à plus de 600 000 exemplaires ! Le rock soi-disant transgressif est devenu la première culture-monde qui s’adresse prioritairement à un peuple adolescent, en attendant le rap qui s’adressera à une population débile. 

 


Marie-Claire (également vendu à des centaines de milliers d’exemplaires) a détourné l’élan émancipatoire des femmes vers de nouvelles formes de consommation et d’idolâtrie (star system) tandis que Paris-Match faisait des images une équivalence de la réalité, privilégiant le choc des photos au poids des mots. Les femmes ont-elles gagné au change ? Elles ont troqué le père et le mari pour le patron (la moitié des femmes sont employées) mais peuvent fumer des cigarettes, ouvrir un compte en banque et acheter du maquillage – merci Edward Bernays ! Enfin, la publicité repliait les consciences sur elles-mêmes et parvenait à créer de la personnalité apparente et changeante au gré des modes. Comment ne pas en référer à Céline : 

 

       « Publicité ! Que demande toute la foule moderne ? Elle demande à se mettre à genoux devant l’or et devant la merde ! Elle a le goût du faux, du bidon, de la farcie connerie, comme aucune foule n’eut jamais dans toutes les pires antiquités ». 


L’ère de la révolte consommée devait logiquement aboutir à la parodie la plus grotesque : le jeunisme – wokisme dans sa version la plus récente – facilement exploitable par le marché. Ainsi, la « société adolescentrique » est parvenue à transformer un rite de passage en un mode de vie et en un modèle de personnalité ouverte et jamais finie, toujours prête à répondre aux stimuli produits en série par la société du spectacle. Il suffit d’observer l’évolution effarante des boomers et, à l’autre bout du spectre générationnel, des millenials pour saisir combien la fabrique du nouvel homme-femme a été un retentissant succès.

Bienheureux, à cet égard, ceux qui ont tiré leur révérence en toute lucidité, quels que soient les combats perdus. Un bout de leur âme, espérons-le, flotte encore dans les airs, comme un vieux drapeau en lambeaux, mais tant que le vent soufflera… In memoriam Patrick Buisson.  

 


 

        

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