samedi 14 mars 2026

Epigramme fasciste

 




Monsieur Pasolini, pourquoi tant de jeunes esprits sont-ils attirés par le danger de l’idéologie fasciste ? Vivant dans une société de jeunes, nous nous posons cette question et nous ne savons pas y répondre. 

Pasolini :  Je vais vous raconter un cas personnel, un exemple. 

Vous savez peut-être ou vous imaginerez combien ma vie peut être endeuillée par une série de devoirs inutiles. Répondre à vide à des questions posées à vide. Vivre donc en partie dans le monde de la pseudo-culture, ou comme dit plus explicitement mon amie Elsa Morante, de l’irréalité. 

Je dois cela à la partie publique de ma vie. A cette part de moi qui ne m’appartient pas, et qui est devenue comme un masque de Nouveau Théâtre dell’Arte ; un monstre qui doit être ce que le public veut qu’il soit. J’essaie de lutter donquichottesquement contre cette fatalité qui m’enlève à moi-même, qui me transforme en automate de magazine, et qui finit ensuite par se réfléchir sur moi-même, comme une maladie. Mais il semble qu’il n’y ait rien à faire. Le succès est, pour une vie morale et sentimentale, quelque chose d’horrible et c’est tout.


Beaucoup, trop, de journalistes ont fini par représenter, petit à petit, ce monde ennemi qui veut que ses personnages soient comme il le désire. Et, petit à petit, j’ai fini par éprouver envers eux une espèce de rancœur, de ressentiment obscur, de pathologique irritation ; la seule vue d’un kiosque à journaux, à certains moments de la journée, peut me rendre malade.
Bien, ceci est un préambule. J’aurais pu aussi le garder pour moi c’est vrai. Mais comprenez moi. 

Muni de cette prévention, de cette aversion sourde et douloureuse, je n’aurais pas voulu me faire interviewer il y a quelques semaines par un magazine très diffusé. J’ai résisté longtemps. Puis j’ai cédé, un peu par faiblesse (je ne suis pas capable de m’obstiner longtemps à refuser une faveur), un peu par ingénuité (j’ai toujours l’illusion que les choses puissent se passer mieux que ce que l’on prévoit par expérience). Et ainsi je me suis fait interviewer par une journaliste : une dame encore jeune, un peu pâle, mais aux traits durs : une typique femme qui vient de Province et qui vit seule, de son travail. 

J’en ai eu une bonne impression ; et je ne pouvais pas trahir le respect que j’éprouvais pour elle en lui donnant une interview de manière calculée, froide. J’ai bavardé comme avec une amie. C’était aussi mon premier jour de vacance après le long travail de Mamma Roma : j’étais d’assez bonne humeur. Je suis allé la chercher chez elle, dans un blanc et brûlant appartement du LungoTevere, nous avons roulé festivement sur la route de la Mer, vers Ostia, nous nous sommes baignés, dans cette paix qui est presque un vacarme des jours les plus purs de l’été. Et nous avons bavardé d’un peu de tout : de cinéma, de littérature, de nous. Pour autant que me consentait mon éternelle timidité, j’essayais d’être entièrement sincère avec elle, et je l’étais sans me forcer en réalité. Peut-être parce qu’elle connaissait son métier, comme un bon médecin, un bon avocat, qui savent écouter et te faire dire, presque en silence, ce qu’il est nécessaire que tu dises. Je m’en rendais compte et je le respectais son métier. C’était un titre de mérite pour elle, par rapport à moi. 

Elle aussi, du reste, elle me parlait d’elle-même, de ses problèmes : l’histoire de son mariage, l’histoire de son travail : et son fils. Voilà, son fils, un adolescent de quatorze ou quinze ans, né d’un mariage heureux-malheureux, et maintenant seul avec elle : un fils fasciste.
Pourquoi était-il fasciste ? Peut-être par protestation contre elle : l’éternelle polémique des enfants contre les parents, quand les parents, de quelque manière, font l’objet d’une élémentaire et inconsciente condamnation morale. Ou peut-être parce qu’il avait été abandonné à lui-même pendant de nombreux mois, avec une gouvernante indifférente, dans un des beaux-quartiers de la ville, avec des camarades d’école riches et stupides et, pratiquement, tous fascistes. Une série de concomitances. Pour créer ce fait absurde, douloureux : à faire serrer les poings de rage, à nouer la gorge d’exaspération. 

Elle, la mère, était préoccupée, comme d’un petit drame familial et social. Elle me disait qu’elle était en train de lutter contre son fils, en essayant de ne pas abuser de son pouvoir, de ne pas faire du chantage au nom de son autorité de mère ou de l’expérience. C’était difficile, en somme. Elle l’avait emmené voir All’armi siam fascisti, et elle espérait, non sans quelque bon résultat. Le duce, au moins, était apparu au jeune garçon comme une figure un peu folle et ridicule. 

Puis le discours sur son fils tomba, selon la souplesse mondaine des colloques du genre, et nous passâmes à autre chose. 

Ainsi cette fille au visage nu et dur, disparut, avec la première journée des vacances d’été, de mon existence compliquée. 

Quelques semaines plus tard, sortit son papier dans le magazine. C’était tout ce qu’on pouvait écrire de plus blessant à mon égard. Blessant parce qu’écrit non pas par l’habituel imbécile qui me déteste au nom de ses patrons réels ou imaginaires, mais par une personne éduquée, civile, à un bon niveau journalistique. J’étais blessé par le fait de voir renvoyés, par cette personne qui m’était parue respectable, tous les lieux communs que des personnes indignes de tout respect ont accumulés sur moi, pour en faire ce masque de Nouveau Théâtre dell’Arte dont je parlais : « les expériences violentes », « la poésie maudite », l’habileté en affaires, la gratuité de l’usage du dialecte et de l’argot. Jugements de provincial et d’ignorant, que presque par inertie, mon amie d’un jour a répétés avec l’ivresse qui fait un clin d’œil à travers le lieu commun à de sordides complices. 




Voilà une opération fasciste : mais fasciste dans le fond, dans les recoins les plus secrets de l’âme. L’Italie est en train de pourrir dans un bien-être qui est égoïsme, stupidité, inculture, commérages, moralisme, coercition, conformisme. Se prêter de quelque manière que ce soit à contribuer à ce pourrissement, voilà maintenant le fascisme. Etre laïcs, libéraux, ne signifie rien, quand il manque cette force morale qui réussisse à vaincre la tentation d’être partie prenante d’un monde qui apparemment fonctionne, avec ses lois attirantes et cruelles. Il n’y a pas besoin d’être fort pour affronter le fascisme dans ses formes délirantes et ridicules. Il faut être très forts pour affronter le fascisme comme normalité, comme codification, je dirais allègre, mondaine, socialement élue, du fond brutalement égoïste d’une société. 

Au fond le fils est moins fasciste que la mère : ou du moins dans son fascisme il y a quelque chose de noble, dont lui même ne peut pas être certainement conscient : une protestation, une colère. Dans son honnêteté d’adolescent, il comprend que le monde dans lequel il vit est au fond atroce. Et il se jette contre, avec la force du scandale que donne à un jeune garçon son idée du fascisme. Le fascisme de la mère est au contraire abandon moral, complicité avec la manipulation artificielle des idées avec lesquelles le néocapitalisme est en train de former son nouveau pouvoir. 

Je confesse que j’ai eu un moment de rage quasi poétique contre cette mère. Et je me suis pris à penser que ce fils fasciste elle se le méritait, c’était juste : c’était une fatalité qui avait un équilibre juste entre donner et recevoir. Et même m’est venue l’impulsion, aussitôt réprimée, car enfin de compte ç’aurait été méchant, d’écrire un épigramme ; un épigramme avec lequel souhaiter à mes ennemis bourgeois des enfants fascistes. Que vous ayez des fils fascistes – voilà la nouvelle malédiction – des fils fascistes, qu’ils vous détruisent avec des idées nées de vos idées, de la haine née de votre haine.



mercredi 4 mars 2026

Le déluge universel - Sénèque

 


Voici un beau et funèbre livre consacré aux Derniers jours de l’humanité (selon Sénèque) publié par les Belles Lettres. On y trouve même la reproduction de peintures abstraites (et en couleurs) de Hubert Le Gall dans un chapitre à part. Vraiment du bel ouvrage qu’on a plaisir d’avoir en mains et de feuilleter, comme un avant-goût de la lecture.

Malheureusement, le contenu est loin d’être à la hauteur du travail d’édition. Le texte de Sénèque, qui donne son titre à l’ouvrage, ne dépasse pas les 10 pages (sur 165) ! Le reste n’est que du remplissage.

Le Figaro Littéraire a beau parler d’une « préface fantastique » – carrément ! –, nous n’y trouvons que la répétition jargonneuse des principaux thèmes du texte et l’avancement d’une thèse sans aucun début de démonstration : Sénèque serait l’inventeur du concept de la fin du monde – concept ou plus exactement évocation qu’on trouve dans la plupart des écrits antiques, bien avant Sénèque…

Le Monde des Livres y va également de sa dithyrambe en précisant que « l’ensemble est remarquable et original ». Tu parles d’une originalité ! La moitié du livre est une compilation de bouts de textes anciens qui décline le déluge et la fin du monde à toutes les sauces sans quasiment aucun commentaire et aucune mise en perspective. On ne s’attardera pas non plus sur l’épilogue qui cite rapidement, comme pour s’excuser, les œuvres de Jonas et d’Anders et qui se clôt sur les paroles d’une chanson de Bob Dylan !  

Il ne nous reste donc que les dix pages de Sénèque pour sauver l’entreprise et, reconnaissons-le, elles y parviennent presque tellement elles frappent par leur beauté cristalline et par leur profonde lucidité. En ces périodes d’inondations à répétition, comment ne pas être pris par le fabuleux spectacle d’une fin du monde, en vérité le déluge universel, que l’humanité porte en elle depuis le départ et qu’elle sait inévitable un jour prochain – un jour certain. 

 

 
 

Quelques extraits de cette magnifique prose :

« Puisque j’en suis au mouvement des mers, le moment est venu d’examiner dans ce chapitre comment la plus grande partie des terres devrait être recouverte par les eaux lorsque, conformément au cours nécessaire des choses, le jour du déluge sera arrivé.  (…)

Tels sont les faits ! Rien n’est difficile à la nature, surtout s’il s’agit d’œuvrer à sa propre destruction. (…) Il faut des années pour bâtir une ville qu’une heure suffit à anéantir ! quelques instants suffisent pour réduire en cendres la forêt qui a mis des siècles à pousser ! Ainsi va toute chose : rien ne croît et ne se développe sans des soins infinis, tout est détruit en un instant, et sans prévenir. L’ordre qui donne aux choses leur solidité est ainsi fait que si la nature s’en écarte un tant soit peu, c’est assez pour entraîner la disparition du genre humain. (…)

Le temps passe, les pluies s’installent, le ciel se fait de plus en plus lourd et, sans qu’on en voie la fin, le cataclysme se nourrit du cataclysme. (…) Cela n’empêche pas la plupart des fleuves, pour ainsi dire étranglés par une embouchure trop étroite, de refluer et de transformer les campagnes en un unique lac. Désormais, à perte de vue, tout est encerclé par les eaux ; il n’est pas de promontoire qui n’ait disparu dans des abîmes d’une profondeur immense, partout. (…)

Tout était océan, plus rien n’était rivage. (…)

De même que sa semence contient la loi de l’homme futur intégralement ; de même que, dès avant sa naissance, l’enfant porte inscrite en lui la loi selon laquelle poussera sa barbe et blanchiront ses cheveux : son corps tout entier et la série de ses actes sont présents, en pointillé, sous forme de linéaments, en petit, cachés dans les replis de son être ; de même le monde, dès son origine, porte en lui le Soleil, la Lune, les révolutions des astres et le germe des vivants, pas moins que les causes des transformations de la Terre. Au nombre de ces causes, il y a le déluge, qui, tout comme l’hiver ou l’été, arrive conformément à la loi du monde (…) ».

 


lundi 23 février 2026

Bon an mal an, revoici les idiots !

 

 


 

« Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente. Les méthodes du genre de celles d’Hitler sont dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes.

L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées. Ensuite, on poursuivrait le conditionnement en réduisant de manière drastique l’éducation, pour la ramener à une forme d’insertion professionnelle. Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations médiocres, moins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste. Que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif.

Surtout pas de philosophie. Là encore, il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, via la télévision, des divertissements flattant toujours l’émotionnel ou l’instinctif. On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique. Il est bon, dans un bavardage et une musique incessante, d’empêcher l’esprit de penser. On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme tranquillisant social, il n’y a rien de mieux.

En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité devienne le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté. Le conditionnement produira ainsi de lui-même une telle intégration, que la seule peur – qu’il faudra entretenir – sera celle d’être exclus du système et donc de ne plus pouvoir accéder aux conditions nécessaires au bonheur.

L’homme de masse, ainsi produit, doit être traité comme ce qu’il est : un veau, et il doit être surveillé comme doit l’être un troupeau. Tout ce qui permet d’endormir sa lucidité est bon socialement, ce qui menacerait de l’éveiller doit être ridiculisé, étouffé, combattu. Toute doctrine mettant en cause le système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui la soutienne devront ensuite être traités comme tels. On observe cependant, qu’il est très facile de corrompre un individu subversif : il suffit de lui proposer de l’argent et du pouvoir ».

Günther Anders 

 


 

 

 

mercredi 7 janvier 2026

L'apocalypse selon Béla Tarr

 


 

Chacun porte l’apocalypse en soi, comme une fleur intime, que seule la mort fait éclore pour y dégager le parfum d’une vie. Ainsi Bela Tarr s’en est allé sans avoir oublier de nous prévenir que le jardin était rempli de fleurs venimeuses et de fleurs fanées. Comme si l’apocalypse frappait à nos portes, dans toute son ambivalence – sacré et sacrilège.  

Le sens premier du terme « apocalypse » est effectivement religieux et en appelle à la ferveur des croyants. Il signifie littéralement « révélation », « dévoilement », et concerne l’homme à l’approche de la fin des temps. On retient souvent la série de cataclysmes qui s’abat sur le monde, tels les quatre cavaliers de l’Apocalypse de Jean, sans faire référence au moment de cette manifestation : la veille du « Jugement dernier ». Autrement dit, l’apocalypse a deux visages : le premier, nocturne, fait face à la monstruosité du monde finissant tandis que le second, lumineux, se tourne vers l’avènement d’une autre réalité, celle de la Jérusalem céleste. Cette « révélation », nous dit Gershom Scholem, est comme « le surgissement d’une transcendance au-dessus de l’histoire, une intervention qui fait s’évanouir et s’effondrer l’histoire, la projection d’un jet de lumière à partir d’une source extérieure à l’histoire. »

            Le deuxième sens du terme « apocalypse » renvoie à sa lecture profane et met tout particulièrement l’accent sur une « catastrophe épouvantable » qui annonce également la fin du monde. L’apocalypse se dégage en quelque sorte du ciel pour devenir une révélation intramondaine, une révélation que l’homme porte en lui-même, comme la conséquence de sa propre tragédie. Aussi le jugement est-il sans appel : l’homme est le seul responsable de son hybris (« démesure »). Mais il est aussi le seul juge qui espère toujours, dans un ultime revirement, sauver les apparences du monde. En définitive, cette apocalypse revêt plusieurs degrés selon que le monde se fissure progressivement ou s’écroule subitement, et épouse autant de motifs que le déroulement des événements ne le laisse présager : crise économique, faillite écologique, catastrophes naturelles, conflit nucléaire, etc.

Dans cette litanie de sombres prédictions que l’on pourrait égrener à n’en plus finir, il est un film qui touche au plus près de l’apocalypse. Un film beau et austère, un film âpre et sombre, un film monstrueux et fascinant : Le cheval de Turin de Béla Tarr. La dimension y est autrement plus profonde que le Mélancholia de Lars von Trier dont la beauté esthétique voile un propos d’une grande pauvreté – les prévisions d’une maniaco-dépressive sur la catastrophe inéluctable qui approche. Au contraire, ce qui marque profondément dans le film de Béla Tarr est sa simplicité abyssale : nulle intrigue, nul sentiment, nul épanchement, et encore moins de propos pseudo-mystiques – le film est presque muet – pour entourer l’immense interrogation qui avance : que se passe-t-il dans ce monde balayé par le vent ? Et l’immense espérance qui tient les cœurs dans la dignité : que faut-il faire dans cette vie exténuée ?

Sans doute rien ; regarder un monde qui s’éteint à petits feux, jusqu’à la dernière lueur de vie. Ce que nous propose Le cheval de Turin à travers un plan fixe qui se déplie en six chapitres. 

Le cadre : deux êtres humains, un père au visage halluciné et une fille aux cheveux ébouriffés ; une ferme perdue au fond d’un vallon dans une campagne aride et profonde que l’on pourrait dater de la fin du XIXè siècle ; un cheval fatigué qui tire la charrette du vieil homme, cocher de son état ; un ouragan qui dure des jours et des jours, sans interruption, et qui manifeste l’advenue de quelque chose, comme un signe des temps. Dans ce décor brut, et dans ce vent qui soulève les feuilles et qui siffle aux oreilles, l’existence est rythmée par des gestes simples, presque frustres, et répétitifs comme un rite : le levée et l’habillage, l’eau à prélever du puits, le repas frugal, la visite au cheval, l’attente devant la fenêtre, et le coucher. Et ce, pendant six jours, car la vie n’est qu’une longue répétition dont seuls les points de vue changent.

Dans ce film d’une monotonie lancinante, il n’y a donc pas de réflexions à soulever, de métaphores à comprendre, de symboles à déchiffrer, mais tout simplement les motifs d’une vie qui se déplient dans la folie des éléments. Le père et la fille, et nous avec, sont comme des témoins, juste des témoins, qui regardent ce paysage en noir et blanc les absorber, ce vent puissant les balayer. À défaut d’histoire à raconter – Le cheval de Turin se situe à un autre plan de la réalité –, il est possible d’évoquer quelques-unes de ses thématiques qui nous ont rendues si proches, presque palpables, l’apocalypse qui vient. 

 

 

Le cheval

Le film s’ouvre sur la dernière épreuve que Nietzsche rencontra dans ce monde : une voix profonde nous rappelle qu’il tomba dans les bras d’un cheval, dans les rues de Turin, que son maître battait à mort ; et Nietzsche lui-même tomba dans les bras d’une douce démence qui devait durer dix ans. La première scène nous emporte aussitôt après dans les pas d’un cheval et de son maître pris dans les bourrasques de vent ; la bête fatiguée et le vieil homme usé qui luttent sur les chemins de l’existence. Et, tout le reste du film, le cheval aux yeux collés et au pelage incertain s’abandonne peu à peu à la mort, comme s’il savait bien avant les autres que tout était perdu. Le père se ravise, la fille le caresse. Il faut survivre tant que les jambes portent l’homme.

Le rite

Dès le début, la fille habille le père, infirme d’un bras, tandis que le père regarde la fille. Tout est là. La vie simple des gens de peu qui ont toujours traversé les épreuves, sans un mot, dans l’immensité de la nuit. C’est un rite que de vivre dans la dignité : chaque jour, les gestes recommencés comme s’ils avaient toujours été là, dans le secret d’une vie qui nous dépasse. « Terrible, terriblement ennuyeux » disaient certains à la sortie du film et l’on aurait pu ajouter : « terriblement vrai ».

L’attente

Il ne se passe pas grand-chose dans ce film de 2h30. Et comment ? L’ouragan ne cesse pas de déplier ses énormes bras de vent, soulevant la poussière jusqu’à hauteur du ciel. Le père et la fille, à tour de rôle, s’asseyent devant la fenêtre et regardent dehors, la valse des feuilles qui volent. Dans l’attente. Scènes grandioses où l’on se tient derrière les êtres dans l’immobilité d’une vie qui ne tourne plus. L’attente, cette espérance ultime de voir le ciel s’ouvrir au soleil. L’attente des hommes qui n’abandonnent pas tant que le souffle les tient alertes.

La religion

Comment ne pas convoquer les dieux dans la torpeur qui gagne le monde ? Justement, la seule scène qui donne lieu à un monologue est celle d’un étranger proche, le voisin, qui vient chercher un peu d’alcool de vie, comme pour s’étourdir encore. Il s’assied et devise sur les temps obscurs qui tiennent le jour en haleine, sur la faute des hommes qui ont fini par briser l’horloge du monde, sur la justice qui s’ensuit, et sur la peine capitale que nous méritons tous. Le père ponctue cette sombre prophétie d’un mot : « foutaises » ; tandis que sa fille, en arrière-plan, continue son labeur. Et l’autre de repartir dans le vent, titubant, et s’abrutissant d’alcool. Tout est dit de la morale et d’une certaine forme de religion.

Le puits

Chaque matin, la fille se lève, ouvre la porte au grand et s’engouffre dans le vent pour aller jusqu’au puits. Deux seaux d’eau pour tenir encore un jour : le repas, la toilette et le rite. L’eau que la nature offre à la vie, comme un répit, avant que le puits ne s’épuise, définitivement. Une carriole de forains était passée la veille pour se servir un peu avant que le père ne les repousse ; un signe : dans leur folie, les forains laissent une Bible. Le soir, la fille en lit quelques phrases, timidement. Les mots n’ont plus de sens mais une sonorité qui fait frémir.  

La fuite

Quand il ne reste plus d’eau, la fuite s’impose car les veines demandent de la fluidité, et le corps un peu de sang clair. Le père et la fille chargent leur pauvre charrette, harnache le cheval et s’en vont au loin vers l’horizon, un peu plus loin que cet arbre décharné qui n’en peut plus du vent. Mais il est impossible de fuir quand les temps approchent. Cela ne sert plus à rien. Le père et la fille rebroussent chemin et retournent dans leur maison perdue. Comme si de rien était. Le rite se poursuit. 

La lumière 

Le film prend toute son ampleur dans l’ultime chapitre, tragique dans son déroulement implacable. Quand on comprend que rien ne pourra sauver le monde de son état de délabrement avancé. Ni homme, ni Dieu. Et le dernier élément qui vient à s’éteindre est le feu de la vie : d’abord, la lumière du ciel qui disparaît en plein jour pour laisser place à la nuit qui enveloppe désormais le père et la fille de son châle noir, terriblement noir ; ensuite, la flamme de la lampe à pétrole qu’on ne peut plus rallumer, sans aucune raison, si ce n’est que la lumière n’a plus sa place dans un monde sans âme. 

La fin

Les dernières images, pénétrantes, laissent peu à peu deviner deux tâches blanchâtres, le père et la fille, assis l’un en face de l’autre, devant leur écuelle et cette pomme de terre au milieu, presque crue. Le père tente de manger, avec toute la dignité qui lui reste, tandis que la fille est comme abattue, la tête renfoncée dans ses épaules. Son père lui dit : « mange ! ». Il n’y croit plus lui-même. L’honneur d’un père face à sa fille, face à la vie, face au néant.

Epilogue

Pour ceux qui aiment à se faire peur en parlant à tort et à travers de l’apocalypse qui vient, on ne saurait trop leur conseiller d’aller se rafraîchir l’âme devant un monde qui s’épuise, un monde qui s’éteint, un monde qui disparaît ; et cela n’est pas l’apocalypse ! C’est la fin d’un monde. Et c’est la fin de l’homme. 

 

 

 


 

 

mardi 28 janvier 2025

La maladie de la capitulation

 


 

"Qu'est-ce que j'attends ? La fin d'une longue maladie qui n'est ni gauchère, ni droitière, et qui tient le corps tout entier ; la maladie de la capitulation. Il y a trop longtemps que les Français "se mettent à la place" de l'ennemi. La France sous l'Occupation a pris l'habitude de se diviser entre ceux qui comprenaient que les Allemands nous pillent et ceux qui comprenaient que les Anglais nous bombardent. Chaque blessure nouvelle, chaque défaite nouvelle nous rendent de plus en plus malins. Nous nous mettons à la place des autres. Les autres s'installeront à la nôtre. Notre mal est dans les nerfs. Il se trouve que nous n'en avons plus. Il nous manque ce qui était pour Stendhal la première qualité de l'âme et du corps : le naturel." 

 

(Jacques Laurent L'esprit des Lettres I)