Comme
tout passionné, le lecteur a toujours la crainte de passer à côté d’un bon
ouvrage, de ceux qui procurent un plaisir esthétique tout en élargissant l’horizon
intellectuel, de ceux qui prennent place dans la bibliothèque intérieure et qui
accompagnent son lecteur dans les contrées du royaume. Aussi, les amis ne
perdez pas votre temps et gardez-vous de lire les productions suivantes.
Le premier semblait à l’avance
dispensable par son titre racoleur et son sujet recuit : Drapeau noir, jeunesses blanches. Enquête
sur le renouveau de l’extrême droite radicale. Mais pour tous curieux des
marges, souvent annonciatrices de vagues historiques profondes, il est
intéressant de faire l’état des lieux d’une mouvance qui sert d’épouvantail à
toute la classe médiatique et politique sous couvert d’une rhétorique
sempiternellement reprise : le retour des années les
plus sombres et le déchaînement de la Bête immonde.
Eh bien le tour est vite fait et en
guise de « renouveau » avancé par l’auteur il s’agit plutôt d’un
ressassement des vieux motifs de la droite extrême et des mutations poussives
de ses groupuscules historiques : le GUD (ou ce qu’il en reste), l’Action
française, les Nationalistes-révolutionnaires et les Identitaires. Bref, rien
de nouveau sous le ciel de la République, nous sommes loin des « Lumières
sombres » d’Outre-Atlantique ! Les spécialistes patentés du phénomène
(Jean-Yves Camus, Stéphane François, Nicolas Lebourg) tournent eux-mêmes en
rond et assurent tant bien que mal le service après-vente. A cet égard, les
chiffres avancés par les renseignements ne bougent pas depuis des années et
plafonnent à environ 3000 militants répertoriés.
Quelques
chapitres plus ou moins bâclés sont présentés comme de vagues nouveautés :
la bataille culturelle (qui date des années 1960 !), la mobilisation
esthétique (et sa fameuse croix celtique !), le phénomène des influenceurs
(dont on exagère l’influence) et bien évidemment le « grand
remplacement » de Renaud Camus (qui met tout le monde d’accord). Bref,
même lu en diagonal, il n’y a pas grand-chose à en tirer d’autant plus que
Sébastien Bourdon écrit comme le journaliste qu’il est (à Médiapart) et que l’ouvrage ressemble donc plus à un rapport de police
qu’à un ouvrage d’enquête, en outre publié chez un soi-disant grand éditeur !
La
seule véritable nouveauté réside dans l’observation d’un phénomène attendu mais
qui mérite d’être nommé : la formation d’un front commun où se retrouvent
catholiques, païens, royalistes, nationalistes, etc. à la suite des multiples
dissolutions commandées par le ministre de l’intérieur. Décidément, qui trop
embrasse mal étreint !
Au
final, on se demande qui peut encore intéresser ce type de livre sauf ceux
qui, nombreux, sont cités entre ses pages et qui rejouent d’un côté comme de
l’autre le fantasme de la lutte entre les bons et les méchants. On le sait,
Pasolini l’avait déjà dit : il faut qu’il y ait du fascisme pour justifier
les antifascistes et de l’antifascisme pour occuper les fascistes. Pendant ce
temps-là, la société du divertissement étend sa toile industrieuse sur toutes
les âmes mutilées.
Monsieur
Pasolini, pourquoi tant de jeunes esprits sont-ils attirés par le danger de
l’idéologie fasciste ? Vivant dans une société de jeunes, nous nous posons
cette question et nous ne savons pas y répondre.
Pasolini :
Je vais vous raconter un cas personnel, un exemple.
Vous savez peut-être ou vous imaginerez combien ma vie peut être endeuillée par
une série de devoirs inutiles. Répondre à vide à des questions posées à vide.
Vivre donc en partie dans le monde de la pseudo-culture, ou comme dit plus explicitement
mon amie Elsa Morante, de l’irréalité.
Je dois cela à la partie publique de ma vie. A cette part de moi qui ne
m’appartient pas, et qui est devenue comme un masque de Nouveau Théâtre
dell’Arte ; un monstre qui doit être ce que le public veut qu’il soit.
J’essaie de lutter donquichottesquement contre cette fatalité qui m’enlève à
moi-même, qui me transforme en automate de magazine, et qui finit ensuite par
se réfléchir sur moi-même, comme une maladie. Mais il semble qu’il n’y ait rien
à faire. Le succès est, pour une vie morale et sentimentale, quelque chose
d’horrible et c’est tout.
Beaucoup, trop, de journalistes ont fini par représenter, petit à petit, ce
monde ennemi qui veut que ses personnages soient comme il le désire. Et, petit
à petit, j’ai fini par éprouver envers eux une espèce de rancœur, de
ressentiment obscur, de pathologique irritation ; la seule vue d’un
kiosque à journaux, à certains moments de la journée, peut me rendre
malade.
Bien, ceci est un préambule. J’aurais pu aussi le garder pour moi c’est vrai.
Mais comprenez moi.
Muni de cette prévention, de cette aversion sourde et douloureuse, je n’aurais
pas voulu me faire interviewer il y a quelques semaines par un magazine très
diffusé. J’ai résisté longtemps. Puis j’ai cédé, un peu par faiblesse (je ne
suis pas capable de m’obstiner longtemps à refuser une faveur), un peu par
ingénuité (j’ai toujours l’illusion que les choses puissent se passer mieux que
ce que l’on prévoit par expérience). Et ainsi je me suis fait interviewer par
une journaliste : une dame encore jeune, un peu pâle, mais aux traits
durs : une typique femme qui vient de Province et qui vit seule, de son
travail.
J’en ai eu une bonne impression ; et je ne pouvais pas trahir le respect
que j’éprouvais pour elle en lui donnant une interview de manière calculée,
froide. J’ai bavardé comme avec une amie. C’était aussi mon premier jour de
vacance après le long travail de Mamma Roma : j’étais d’assez bonne
humeur. Je suis allé la chercher chez elle, dans un blanc et brûlant
appartement du LungoTevere, nous avons roulé festivement sur la route de la Mer,
vers Ostia, nous nous sommes baignés, dans cette paix qui est presque un
vacarme des jours les plus purs de l’été. Et nous avons bavardé d’un peu de
tout : de cinéma, de littérature, de nous. Pour autant que me consentait
mon éternelle timidité, j’essayais d’être entièrement sincère avec elle, et je
l’étais sans me forcer en réalité. Peut-être parce qu’elle connaissait son
métier, comme un bon médecin, un bon avocat, qui savent écouter et te faire
dire, presque en silence, ce qu’il est nécessaire que tu dises. Je m’en rendais
compte et je le respectais son métier. C’était un titre de mérite pour elle,
par rapport à moi.
Elle aussi, du reste, elle me parlait d’elle-même, de ses problèmes :
l’histoire de son mariage, l’histoire de son travail : et son fils. Voilà,
son fils, un adolescent de quatorze ou quinze ans, né d’un mariage
heureux-malheureux, et maintenant seul avec elle : un fils fasciste.
Pourquoi était-il fasciste ? Peut-être par protestation contre elle :
l’éternelle polémique des enfants contre les parents, quand les parents, de
quelque manière, font l’objet d’une élémentaire et inconsciente condamnation
morale. Ou peut-être parce qu’il avait été abandonné à lui-même pendant de
nombreux mois, avec une gouvernante indifférente, dans un des beaux-quartiers
de la ville, avec des camarades d’école riches et stupides et, pratiquement,
tous fascistes. Une série de concomitances. Pour créer ce fait absurde,
douloureux : à faire serrer les poings de rage, à nouer la gorge
d’exaspération.
Elle, la mère, était préoccupée, comme d’un petit drame familial et social.
Elle me disait qu’elle était en train de lutter contre son fils, en essayant de
ne pas abuser de son pouvoir, de ne pas faire du chantage au nom de son
autorité de mère ou de l’expérience. C’était difficile, en somme. Elle l’avait
emmené voir All’armi siam fascisti, et elle espérait, non sans quelque bon
résultat. Le duce, au moins, était apparu au jeune garçon comme une figure un
peu folle et ridicule.
Puis le discours sur son fils tomba, selon la souplesse mondaine des colloques
du genre, et nous passâmes à autre chose.
Ainsi cette fille au visage nu et dur, disparut, avec la première journée des
vacances d’été, de mon existence compliquée.
Quelques semaines plus tard, sortit son papier dans le magazine. C’était tout
ce qu’on pouvait écrire de plus blessant à mon égard. Blessant parce qu’écrit
non pas par l’habituel imbécile qui me déteste au nom de ses patrons réels ou
imaginaires, mais par une personne éduquée, civile, à un bon niveau
journalistique. J’étais blessé par le fait de voir renvoyés, par cette personne
qui m’était parue respectable, tous les lieux communs que des personnes
indignes de tout respect ont accumulés sur moi, pour en faire ce masque de
Nouveau Théâtre dell’Arte dont je parlais : « les expériences
violentes », « la poésie maudite », l’habileté en affaires, la
gratuité de l’usage du dialecte et de l’argot. Jugements de provincial et d’ignorant,
que presque par inertie, mon amie d’un jour a répétés avec l’ivresse qui fait
un clin d’œil à travers le lieu commun à de sordides complices.
Voilà une opération fasciste : mais fasciste dans le fond, dans les
recoins les plus secrets de l’âme. L’Italie est en train de pourrir dans un
bien-être qui est égoïsme, stupidité, inculture, commérages, moralisme,
coercition, conformisme. Se prêter de quelque manière que ce soit à contribuer
à ce pourrissement, voilà maintenant le fascisme. Etre laïcs, libéraux, ne
signifie rien, quand il manque cette force morale qui réussisse à vaincre la
tentation d’être partie prenante d’un monde qui apparemment fonctionne, avec
ses lois attirantes et cruelles. Il n’y a pas besoin d’être fort pour affronter
le fascisme dans ses formes délirantes et ridicules. Il faut être très forts
pour affronter le fascisme comme normalité, comme codification, je dirais
allègre, mondaine, socialement élue, du fond brutalement égoïste d’une
société.
Au fond le fils est moins fasciste que la mère : ou du moins dans son
fascisme il y a quelque chose de noble, dont lui même ne peut pas être
certainement conscient : une protestation, une colère. Dans son honnêteté
d’adolescent, il comprend que le monde dans lequel il vit est au fond atroce.
Et il se jette contre, avec la force du scandale que donne à un jeune garçon
son idée du fascisme. Le fascisme de la mère est au contraire abandon moral,
complicité avec la manipulation artificielle des idées avec lesquelles le
néocapitalisme est en train de former son nouveau pouvoir.
Je confesse que j’ai eu un moment de rage quasi poétique contre cette mère. Et
je me suis pris à penser que ce fils fasciste elle se le méritait, c’était
juste : c’était une fatalité qui avait un équilibre juste entre donner et
recevoir. Et même m’est venue l’impulsion, aussitôt réprimée, car enfin de
compte ç’aurait été méchant, d’écrire un épigramme ; un épigramme avec
lequel souhaiter à mes ennemis bourgeois des enfants fascistes. Que vous ayez
des fils fascistes – voilà la nouvelle malédiction – des fils fascistes, qu’ils
vous détruisent avec des idées nées de vos idées, de la haine née de votre
haine.
Voici
un beau et funèbre livre consacré aux Derniers
jours de l’humanité (selon Sénèque) publié par les Belles Lettres. On y
trouve même la reproduction de peintures abstraites (et en couleurs) de Hubert
Le Gall dans un chapitre à part. Vraiment du bel ouvrage qu’on a plaisir d’avoir
en mains et de feuilleter, comme un avant-goût de la lecture.
Malheureusement,
le contenu est loin d’être à la hauteur du travail d’édition. Le texte de Sénèque,
qui donne son titre à l’ouvrage, ne dépasse pas les 10 pages (sur 165) !
Le reste n’est que du remplissage.
Le Figaro Littéraire a
beau parler d’une « préface fantastique » – carrément ! –, nous
n’y trouvons que la répétition jargonneuse des principaux thèmes du texte et l’avancement
d’une thèse sans aucun début de démonstration : Sénèque serait l’inventeur
du concept de la fin du monde – concept ou plus exactement évocation qu’on trouve
dans la plupart des écrits antiques, bien avant Sénèque…
Le Monde des Livres y
va également de sa dithyrambe en précisant que « l’ensemble est
remarquable et original ». Tu parles d’une originalité ! La moitié du
livre est une compilation de bouts de textes anciens qui décline le déluge et
la fin du monde à toutes les sauces sans quasiment aucun commentaire et aucune
mise en perspective. On ne s’attardera pas non plus sur l’épilogue qui cite
rapidement, comme pour s’excuser, les œuvres de Jonas et d’Anders et qui se
clôt sur les paroles d’une chanson de Bob Dylan !
Il
ne nous reste donc que les dix pages de Sénèque pour sauver l’entreprise et,
reconnaissons-le, elles y parviennent presque tellement elles frappent par leur
beauté cristalline et par leur profonde lucidité. En ces périodes d’inondations
à répétition, comment ne pas être pris par le fabuleux spectacle d’une fin du
monde, en vérité le déluge universel, que l’humanité porte
en elle depuis le départ et qu’elle sait inévitable un jour prochain – un jour
certain.
Quelques
extraits de cette magnifique prose :
« Puisque
j’en suis au mouvement des mers, le moment est venu d’examiner dans ce chapitre
comment la plus grande partie des terres devrait être recouverte par les eaux
lorsque, conformément au cours nécessaire des choses, le jour du déluge sera
arrivé. (…)
Tels
sont les faits ! Rien n’est difficile à la nature, surtout s’il s’agit d’œuvrer
à sa propre destruction. (…) Il faut des années pour bâtir une ville qu’une heure
suffit à anéantir ! quelques instants suffisent pour réduire en cendres la
forêt qui a mis des siècles à pousser ! Ainsi va toute chose : rien
ne croît et ne se développe sans des soins infinis, tout est détruit en un
instant, et sans prévenir. L’ordre qui donne aux choses leur solidité est ainsi
fait que si la nature s’en écarte un tant soit peu, c’est assez pour entraîner
la disparition du genre humain. (…)
Le
temps passe, les pluies s’installent, le ciel se fait de plus en plus lourd et,
sans qu’on en voie la fin, le cataclysme se nourrit du cataclysme. (…) Cela n’empêche
pas la plupart des fleuves, pour ainsi dire étranglés par une embouchure trop
étroite, de refluer et de transformer les campagnes en un unique lac.
Désormais, à perte de vue, tout est encerclé par les eaux ; il n’est pas
de promontoire qui n’ait disparu dans des abîmes d’une profondeur immense,
partout. (…)
Tout
était océan, plus rien n’était rivage. (…)
De
même que sa semence contient la loi de l’homme futur intégralement ; de
même que, dès avant sa naissance, l’enfant porte inscrite en lui la loi selon
laquelle poussera sa barbe et blanchiront ses cheveux : son corps tout
entier et la série de ses actes sont présents, en pointillé, sous forme de
linéaments, en petit, cachés dans les replis de son être ; de même le
monde, dès son origine, porte en lui le Soleil, la Lune, les révolutions des
astres et le germe des vivants, pas moins que les causes des transformations de
la Terre. Au nombre de ces causes, il y a le déluge, qui, tout comme l’hiver ou
l’été, arrive conformément à la loi du monde (…) ».
«
Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière
violente. Les méthodes du genre de celles d’Hitler sont dépassées. Il suffit de
créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne
viendra même plus à l’esprit des hommes.
L’idéal
serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes
biologiques innées. Ensuite, on poursuivrait le conditionnement en réduisant de
manière drastique l’éducation, pour la ramener à une forme d’insertion
professionnelle. Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus
sa pensée est bornée à des préoccupations médiocres, moins il peut se révolter.
Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile
et élitiste. Que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que
l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à
caractère subversif.
Surtout
pas de philosophie. Là encore, il faut user de persuasion et non de violence
directe : on diffusera massivement, via la télévision, des divertissements
flattant toujours l’émotionnel ou l’instinctif. On occupera les esprits avec ce
qui est futile et ludique. Il est bon, dans un bavardage et une musique
incessante, d’empêcher l’esprit de penser. On mettra la sexualité au premier
rang des intérêts humains. Comme tranquillisant social, il n’y a rien de mieux.
En
général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en
dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie
de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité devienne le standard
du bonheur humain et le modèle de la liberté. Le conditionnement produira ainsi
de lui-même une telle intégration, que la seule peur – qu’il faudra entretenir
– sera celle d’être exclus du système et donc de ne plus pouvoir accéder aux
conditions nécessaires au bonheur.
L’homme
de masse, ainsi produit, doit être traité comme ce qu’il est : un veau, et il
doit être surveillé comme doit l’être un troupeau. Tout ce qui permet
d’endormir sa lucidité est bon socialement, ce qui menacerait de l’éveiller
doit être ridiculisé, étouffé, combattu. Toute doctrine mettant en cause le
système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui
la soutienne devront ensuite être traités comme tels. On observe cependant,
qu’il est très facile de corrompre un individu subversif : il suffit de lui
proposer de l’argent et du pouvoir ».
Chacun porte l’apocalypse
en soi, comme une fleur intime, que seule la mort fait éclore pour y dégager le
parfum d’une vie. Ainsi Bela Tarr s’en est allé sans avoir oublier de nous
prévenir que le jardin était rempli de fleurs venimeuses et de fleurs fanées. Comme
si l’apocalypse frappait à nos portes, dans toute son ambivalence – sacré et
sacrilège.
Le sens premier du terme
« apocalypse » est effectivement religieux et en appelle à la ferveur
des croyants. Il signifie littéralement « révélation »,
« dévoilement », et concerne l’homme à l’approche de la fin des
temps. On retient souvent la série de cataclysmes qui s’abat sur le monde, tels
les quatre cavaliers de l’Apocalypse de Jean, sans faire référence au moment de
cette manifestation : la veille du « Jugement dernier ». Autrement
dit, l’apocalypse a deux visages : le premier, nocturne, fait face à la
monstruosité du monde finissant tandis que le second, lumineux, se tourne vers
l’avènement d’une autre réalité, celle de la Jérusalem céleste. Cette
« révélation », nous dit Gershom Scholem, est comme « le
surgissement d’une transcendance au-dessus de l’histoire, une intervention qui
fait s’évanouir et s’effondrer l’histoire, la projection d’un jet de
lumière à partir d’une source extérieure à l’histoire. »
Le deuxième sens du terme « apocalypse » renvoie à sa lecture profane
et met tout particulièrement l’accent sur une « catastrophe
épouvantable » qui annonce également la fin du monde. L’apocalypse se
dégage en quelque sorte du ciel pour devenir une révélation intramondaine, une
révélation que l’homme porte en lui-même, comme la conséquence de sa propre
tragédie. Aussi le jugement est-il sans appel : l’homme est le seul
responsable de son hybris (« démesure »). Mais il est aussi le
seul juge qui espère toujours, dans un ultime revirement, sauver les apparences
du monde. En définitive, cette apocalypse revêt plusieurs degrés selon que le
monde se fissure progressivement ou s’écroule subitement, et épouse autant de
motifs que le déroulement des événements ne le laisse présager : crise
économique, faillite écologique, catastrophes naturelles, conflit nucléaire,
etc.
Dans cette litanie de
sombres prédictions que l’on pourrait égrener à n’en plus finir, il est un film
qui touche au plus près de l’apocalypse. Un film beau et austère, un film âpre
et sombre, un film monstrueux et fascinant : Le cheval de Turin de
Béla Tarr. La dimension y est autrement plus profonde que le Mélancholia
de Lars von Trier dont la beauté esthétique voile un propos d’une grande
pauvreté – les prévisions d’une maniaco-dépressive sur la catastrophe
inéluctable qui approche. Au contraire, ce qui marque profondément dans le film
de Béla Tarr est sa simplicité abyssale : nulle intrigue, nul sentiment,
nul épanchement, et encore moins de propos pseudo-mystiques – le film est
presque muet – pour entourer l’immense interrogation qui avance : que se
passe-t-il dans ce monde balayé par le vent ? Et l’immense espérance qui
tient les cœurs dans la dignité : que faut-il faire dans cette vie
exténuée ?
Sans doute rien ;
regarder un monde qui s’éteint à petits feux, jusqu’à la dernière lueur de vie.
Ce que nous propose Le cheval de Turin
à travers un plan fixe qui se déplie en six chapitres.
Le cadre : deux êtres
humains, un père au visage halluciné et une fille aux cheveux ébouriffés ;
une ferme perdue au fond d’un vallon dans une campagne aride et profonde que l’on
pourrait dater de la fin du XIXè siècle ; un cheval fatigué qui
tire la charrette du vieil homme, cocher de son état ; un ouragan qui dure
des jours et des jours, sans interruption, et qui manifeste l’advenue de
quelque chose, comme un signe des temps. Dans ce décor brut, et dans ce vent
qui soulève les feuilles et qui siffle aux oreilles, l’existence est rythmée
par des gestes simples, presque frustres, et répétitifs comme un rite : le
levée et l’habillage, l’eau à prélever du puits, le repas frugal, la visite au
cheval, l’attente devant la fenêtre, et le coucher. Et ce, pendant six jours,
car la vie n’est qu’une longue répétition dont seuls les
points de vue changent.
Dans ce film d’une
monotonie lancinante, il n’y a donc pas de réflexions à soulever, de métaphores
à comprendre, de symboles à déchiffrer, mais tout simplement les motifs d’une
vie qui se déplient dans la folie des éléments. Le père et la fille, et nous
avec, sont comme des témoins, juste des témoins, qui regardent ce paysage en
noir et blanc les absorber, ce vent puissant les balayer. À défaut d’histoire à
raconter – Le cheval de Turin se situe à un autre plan de la réalité –,
il est possible d’évoquer quelques-unes de ses thématiques qui nous ont rendues
si proches, presque palpables, l’apocalypse qui vient.
Le cheval
Le film s’ouvre sur la
dernière épreuve que Nietzsche rencontra dans ce monde : une voix profonde
nous rappelle qu’il tomba dans les bras d’un cheval, dans les rues de Turin,
que son maître battait à mort ; et Nietzsche lui-même tomba dans les bras
d’une douce démence qui devait durer dix ans. La première scène nous emporte
aussitôt après dans les pas d’un cheval et de son maître pris dans les
bourrasques de vent ; la bête fatiguée et le vieil homme usé qui luttent
sur les chemins de l’existence. Et, tout le reste du film, le cheval aux yeux
collés et au pelage incertain s’abandonne peu à peu à la mort, comme s’il
savait bien avant les autres que tout était perdu. Le père se ravise, la fille
le caresse. Il faut survivre tant que les jambes portent l’homme.
Le rite
Dès le début, la fille
habille le père, infirme d’un bras, tandis que le père regarde la fille. Tout
est là. La vie simple des gens de peu qui ont toujours traversé les épreuves,
sans un mot, dans l’immensité de la nuit. C’est un rite que de vivre dans la
dignité : chaque jour, les gestes recommencés comme s’ils avaient toujours
été là, dans le secret d’une vie qui nous dépasse. « Terrible,
terriblement ennuyeux » disaient certains à la sortie du film et l’on
aurait pu ajouter : « terriblement vrai ».
L’attente
Il ne se passe pas grand-chose
dans ce film de 2h30. Et comment ? L’ouragan ne cesse pas de déplier ses
énormes bras de vent, soulevant la poussière jusqu’à hauteur du ciel. Le père
et la fille, à tour de rôle, s’asseyent devant la fenêtre et regardent dehors,
la valse des feuilles qui volent. Dans l’attente. Scènes grandioses où l’on se
tient derrière les êtres dans l’immobilité d’une vie qui ne tourne plus.
L’attente, cette espérance ultime de voir le ciel s’ouvrir au soleil. L’attente
des hommes qui n’abandonnent pas tant que le souffle les tient alertes.
La religion
Comment ne pas convoquer
les dieux dans la torpeur qui gagne le monde ? Justement, la seule scène
qui donne lieu à un monologue est celle d’un étranger proche, le voisin, qui
vient chercher un peu d’alcool de vie, comme pour s’étourdir encore. Il
s’assied et devise sur les temps obscurs qui tiennent le jour en haleine, sur
la faute des hommes qui ont fini par briser l’horloge du monde, sur la justice
qui s’ensuit, et sur la peine capitale que nous méritons tous. Le père ponctue
cette sombre prophétie d’un mot : « foutaises » ;
tandis que sa fille, en arrière-plan, continue son labeur. Et l’autre de
repartir dans le vent, titubant, et s’abrutissant d’alcool. Tout est dit de la
morale et d’une certaine forme de religion.
Le puits
Chaque matin, la fille se
lève, ouvre la porte au grand et s’engouffre dans le vent pour aller jusqu’au
puits. Deux seaux d’eau pour tenir encore un jour : le repas, la toilette
et le rite. L’eau que la nature offre à la vie, comme un répit, avant que le
puits ne s’épuise, définitivement. Une carriole de forains était passée la
veille pour se servir un peu avant que le père ne les repousse ; un
signe : dans leur folie, les forains laissent une Bible. Le soir, la fille
en lit quelques phrases, timidement. Les mots n’ont plus de sens mais une
sonorité qui fait frémir.
La fuite
Quand il ne reste plus
d’eau, la fuite s’impose car les veines demandent de la fluidité, et le corps
un peu de sang clair. Le père et la fille chargent leur pauvre charrette,
harnache le cheval et s’en vont au loin vers l’horizon, un peu plus loin que
cet arbre décharné qui n’en peut plus du vent. Mais il est impossible de fuir
quand les temps approchent. Cela ne sert plus à rien. Le père et la fille
rebroussent chemin et retournent dans leur maison perdue. Comme si de rien
était. Le rite se poursuit.
La lumière
Le film prend toute son
ampleur dans l’ultime chapitre, tragique dans son déroulement implacable. Quand
on comprend que rien ne pourra sauver le monde de son état de délabrement
avancé. Ni homme, ni Dieu. Et le dernier élément qui vient à s’éteindre est le
feu de la vie : d’abord, la lumière du ciel qui disparaît en plein jour
pour laisser place à la nuit qui enveloppe désormais le père et la fille de son
châle noir, terriblement noir ; ensuite, la flamme de la lampe à pétrole
qu’on ne peut plus rallumer, sans aucune raison, si ce n’est que la lumière n’a
plus sa place dans un monde sans âme.
La fin
Les dernières images,
pénétrantes, laissent peu à peu deviner deux tâches blanchâtres, le père et la
fille, assis l’un en face de l’autre, devant leur écuelle et cette pomme de
terre au milieu, presque crue. Le père tente de manger, avec toute la dignité
qui lui reste, tandis que la fille est comme abattue, la tête renfoncée dans
ses épaules. Son père lui dit : « mange ! ». Il n’y croit plus
lui-même. L’honneur d’un père face à sa fille, face à la vie, face au néant.
Epilogue
Pour ceux qui aiment à se
faire peur en parlant à tort et à travers de l’apocalypse qui vient, on ne
saurait trop leur conseiller d’aller se rafraîchir l’âme devant un monde qui
s’épuise, un monde qui s’éteint, un monde qui disparaît ; et cela n’est
pas l’apocalypse ! C’est la fin d’un monde. Et c’est la fin de
l’homme.