samedi 26 septembre 2020

Lino Aldani – 37° Centigrades



Il y a quelques années – cinq exactement – nous avions chroniqué sur Idiocratie un  petit livre de l’auteur de science-fiction italien Lino Aldani. Aldani, mort à Pavie en 2009 à l’âge de 83 ans, était un professeur de mathématiques, un écrivain prolifique et le fondateur du magazine de SF Futuro. Les Editions du passager clandestin ont eu l’heureuse idée de lancer une collection nommée « Dyschroniques », dédiée à la réédition de petits joyaux connus ou méconnus de la SF, parmi lesquels on trouve La tour des damnés de Brian Aldiss, Continent perdu de Norman Spinrad ou L’examen de Richard Matheson. On y trouvait aussi (et cela semble malheureusement ne plus être le cas), 37°Centigrades de Lino Aldani. Cher lecteur, si tu as l’occasion de mettre la main sur ce petit texte de 80 pages : il n’imagine plus ton futur, il décrit désormais ton quotidien, le monde de la covidomania et du principe de précaution poussé jusqu’à l’absurde.

Les auteurs de science-fiction sont des gens aussi énervants qu’indispensables. Pendant que chaque année en septembre l’actualité littéraire se repaît de mornes autofictions et d’egotrips prétendument sulfureux, il y a toujours un scribouillard inconnu, un obscur tâcheron, qui s’obstine dans son coin à coucher sur le papier ses petits délires et finit par accoucher d’un roman ou d’une nouvelle qui détaille avec une acuité cauchemardesque, servie par une imagination fertile, ce que notre sale monde et en train de devenir. Lino Aldani nous a livré avec 37°Centigrades et avec soixante ans d’avance sa peinture d’une société bouffée par le principe de précaution, déglinguée par le dévoiement de l’Etat-providence et totalement corrompue par l’injonction festive et consumériste élevée au rang de religion. Pour notre plus grand malheur, 37°Centigrades était en 1963 un récit de science-fiction, en 2020 c’est devenu un reportage.

Aldani imagine dans sa nouvelle une Italie totalement dominée et régentée par la C.G.M. la Convention Médicale Généralisée, qui pourvoit à tous les besoins médicaux des citoyens et à toutes les précautions sanitaires afin de maintenir en place une société du risque moins que zéro dans laquelle la seule distraction des citoyens est l’omniprésente publicité. Les habitants de cette société du geste-barrière doivent, avant même de penser à mettre un orteil dehors, passer en revue les mille et unes précautions imposées par la C.G.M. à ses administrés choyés, calfeutrés et totalement étouffés. Malheur à Nico, le protagoniste principal de la nouvelle, quand l’un des sbires de la C.G.M. lui tombe dessus sitôt qu’il est sorti de son appartement :

 

« Mais Esposito l’empoigna par le bras :

-         Gilets de corps ?

-         Je suis en règle, déclara le jeune homme.

-         Gros tricot de laine ?

-         Je l’ai mis ! Je l’ai mis !

-         C’est bon, dit sans se démonter le petit homme de la C.G.M. Mais on ne prend jamais assez de précautions, Monsieur Berti. En avril, ne te découvre pas d’un fil ; aussi n’ôtez pas votre pardessus ; il y a une amende. »

 

Après avoir encore assuré au flic de l’hygiène qu’il a bien pris sa température et pensé à prendre ses cachets pour la gorge, Nico peut enfin filer à son arrêt de bus pour aller s’entasser avec des centaines d’autres travailleurs pendulaires et surveillés dans un autocar volant circulant entre les innombrables panneaux publicitaires et rappels à l’ordre qui parsèment la ville. « Toute personne trouvée sans son thermomètre est passible d’une amende de trois cent quatre-vingt livres », avertit un panneau. « Seuls les pauvres types vont à pied. L’homme qui connaît son affaire roule à 200 dans un Roëncit, le Lévacar des temps modernes », proclame un autre.

La vie de Nico, on le devine, est plutôt morne dans cet enfer de précautions constantes et d’injonctions incessantes. Un bon repas ? Trop dangereux pour le cœur, vous n’y pensez pas. Se mettre un petit ballon de rouge dans le cornet ? C’est de la folie mon vieux, vous n’y pensez pas ? Et votre foie ? Flâner au clair de lune avec sa chérie ? De l’inconscience pure et simple, évidemment passible d’une amende. Nico finit par en avoir marre et va embarquer sa petite amie Doris dans une escapade hédoniste et irresponsable, où l'alcool qui coule à flot, la nourriture trop riche, la conduite imprudente et la sieste crapuleuse dans les prés conjurent les démons de l’hypocondrie érigée en art de vivre. Mais Nico, au bout du compte, ne fait rien d’autres que péter un plomb à force d’être constamment torturé par des injonctions contradictoires : « Protège ta santé et celle des autres ». « Achète, consomme et jouis ». La fiction d’Aldani s’incline cependant devant la nôtre : Nico peut encore tenter d’échapper à l’enfer de sa société médicalisée. Pas nous.

 



 Lino Aldani. 37°Centigrades. Editions du Passager Clandestin. 2013 (publication originale en Italie en 1963). 96 pages.