mardi 10 décembre 2019

Pierre Vermeren, La France qui déclasse



Vieux d’à peine un an, le mouvement des gilets jaunes fait déjà l’objet d’une abondante littérature. La sociologie, comme c’est la tradition en France depuis quelques décennies, tient bien sûr le haut du pavé ; et s’empilent les gloses sur le triste destin de la « France périphérique ». Ce concept a d’ailleurs connu une étonnante fortune : il y a peu encore propriété exclusive de Christophe Guilluy, il est devenu, en quelques mois, le lieu commun de toute réflexion sociale prétendument critique. Pourtant, bien peu d’auteurs sont capables de situer cette « France périphérique » dans une perspective historique. Pierre Vermeren exprime d’emblée cette ambition en plaçant en exergue de son ouvrage cette citation de Balzac que nous ne résistons pas au plaisir de reprendre dans son intégralité :

« Il y a deux histoires, celle que l’on enseigne
Et qui ment,
l’autre que l’on tait
parce qu’elle recèle l’inavouable »  (Balzac)

C’est donc un chapitre honteux de l’histoire nationale que dévoile Pierre Vermeren pour qui le mouvement des gilets jaunes n’est que le spectaculaire symptôme d’un mal plus ancien, longtemps occulté. Sa thèse, géniale, est simple : depuis la fin du XIXè siècle, existaient en France deux capitalismes : l’un industriel, producteur, colbertiste, enraciné au Nord et à l’Est du pays, l’autre, rentier, marchand, stimulé par la dette, la démographie, le secteur du bâtiment, et localisé au sud, à l’ouest, mais surtout dans l’ancien Empire colonial. Depuis les années 80, le second, à la faveur du néolibéralisme et de la construction européenne, a supplanté le premier. La désindustrialisation fut donc la conséquence de choix politiques conscients car celle-ci, conjuguée à l’immigration de peuplement, présentait, entre autres avantages, celui de paraître mettre un terme à la question sociale. Ainsi furent refoulées, toujours plus loin des métropoles, les classes populaires autochtones. Ce faisant, les gouvernements successifs n’avaient bien entendu pas liquidé la question sociale mais seulement procédé à sa délocalisation au sein même du territoire national, manière de la dissimuler, au risque de la voir ressurgir avec une plus grande intensité. Ce processus arrive aujourd'hui à son terme. « Quarante ans de gâchis » dénonce l’auteur, quarante ans de contresens politiques, d’erreurs d’appréciation, de fautes stratégiques majeures dont les effets cumulés s’avèrent catastrophiques.

Le mouvement des gilets jaunes est aujourd’hui préempté par l’extrême gauche qui s’efforce de l’inscrire dans la tradition des bonnes vieilles luttes sociales de toujours. Le livre de Vermeren est donc indispensable car, en l’enracinant dans le temps long, il nous permet de comprendre ce qu’il comporte d’inédit. Cette situation est sans précédent : pour la première fois dans l’histoire de France, la majorité de la population se trouve en marge des dynamiques économiques à l’œuvre sur son propre sol. Le mouvement des gilets jaunes n’est donc pas un véritable mouvement politique mais s’apparente plutôt à une jacquerie : l’expression violente, ponctuelle et désespérée d’un ressentiment populaire légitime. Il est surtout la preuve d’une régression politique car rien ne laisse penser que les gilets jaunes comprennent les mécanismes macro-économiques à l’origine de leur malheur. Deux regrets néanmoins : ce livre est trop court pour une thèse si ambitieuse ; son titre enfin, est mal choisi : c’est moins la France qui déclasse que la France qui se déclasse, s’auto-tiermondise en s’administrant, par une triste ruse de l’histoire, les maux et prétendus remèdes qu’elle avait jadis infligé à son Empire colonial. Une France qui aujourd’hui s’auto-tiermondise et, demain, peut-être, s’autodétruira.
François GERFAULT


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vendredi 6 décembre 2019

Debussy sous crack


 

DAEMON
Mayhem
Century media records







             Groupe emblématique et fondateur de la seconde vague de Black Metal, Mayhem sort avec Daemon son sixième album studio. Assez peu prolifiques en plus de trente années de carrière, les norvégiens ont peu à peu évolué vers une musique de plus en plus exigeante, soucieuse de dégager un maximum de négativité pour finir par s’affranchir complétement, ou presque, de tout ce qui pourrait, de près ou de loin, faciliter son écoute. Avec cet album, le groupe marque un temps d’arrêt dans son évolution expérimentale, et s’offre un très léger intermède nostalgique. Rempli d’autocitations, Daemon déroule implacablement ses dix titres, sans la moindre faiblesse, mais sans atteindre le sublime des dernières créations du groupe, sauf sur « Daemon Spawn » qui rappelle que Mayhem, en plus d’avoir inventé un genre, tend non seulement à le dépasser, mais à rendre aussi, par certains aspects, caduques les distinctions habituelles entre art majeur et art mineur. 

                                                       








vendredi 29 novembre 2019

Mazette, quel noceur !





« Et puis, j'avais bu... Je lui ai demandé à elle. C'est vrai,  alors ? Elle avait peur,  elle a dit oui, que c'était  vrai,  et tout,  dans  la vieille ville, par  terre,  comme  des chiens.  D'abord je me suis  mis  à pleurer,  elle  est venue  tout  près,  attendrie. Alors j'ai tapé dessus, Putain de sort, j'ai tapé  tant  que j'ai pu. " Sale garce, sale garce, va te faire baiser ailleurs ! Hors  d'ici ! Hors d'ici ! "

Il s'était  dressé comme si elle avait été devant lui. M. Robert jugea l'instant venu : " Emmenez-le, dit-il  à ces dames,  oui, toutes  les trois,  je connais  ses goûts... la chambre aux glaces... s'il vomit vous m'appellerez ". »

Louis Aragon Les beaux  quartiers






mardi 26 novembre 2019

Dernière volonté, synthpop archéofuturiste







Geoffroy Delacroix, fondateur de Dernière volonté en 1994,  vient de sortir un excellent album « Frontière » après trois années de silence. C’est l’occasion de remettre en perspective ce groupe de dark wave qui oscille entre poses romantiques et tonalités martiales. A des débuts industriels, avec une musique instrumentale qui évoquait les tourments de la guerre, Dernière Volonté a progressivement substitué une sorte d’électropop aux accents néoclassiques et à la voix langoureuse, comme si Death in June rencontrait Etienne Daho, Taxi Girl se shootait à Suicide. Bref, une combinaison improbable entre un chant innocent, des paroles désenchantées, une atmosphère hypnotique et des passages tribaux quasi-chamaniques. La mutation musicale de DV apparaît donc aujourd'hui comme une véritable rupture avec l'époque d'« Obéir et Mourir», son premier disque paru en 1998. Son dernier album « Frontière », accentue encore la dimension synthpop et se rapproche de son deuxième projet, Position Parallèle, nettement plus électronique. On y retrouve ces thèmes de prédilection : la mélancolie, la solitude, les amours désabusés, le désespoir, etc. Geoffroy Delacroix livre son travail le plus personnel avec une esthétique qui se tourne résolument vers les années électro vintage et des textes qui s’abreuvent à la poésie d’Eluard et d’Apollinaire. L’on plonge dans « Frontières » avec douceur, bercé par de sombres volutes néoromantiques, comme si les années 80 avaient accouché d’un cabaret gentiment nihiliste. On n’en ressort pas intacts. 
Brieuc Müller





jeudi 21 novembre 2019

Nous sommes des produits comme les autres



Au cours des années 1960, la théorie critique portée par l’Ecole de Francfort, les détournements situationnistes de Guy Debord et, plus tard, les travaux inspirés de Jean Baudrillard ont analysé avec brio les dernières mutations du capitalisme. Abandonnant le marxisme orthodoxe, ces penseurs montraient que le système ne s’appuyait plus sur la dynamique de l’aliénation (par le travail) mais reposait davantage sur le phénomène de la séduction (par la marchandise). Ainsi, l’on quittait les moyens de production et les rapports de classe qui asservissaient les travailleurs pour mettre l’accent sur les dispositifs de pouvoir et l’accumulation des marchandises qui fabriquaient des hommes en série. En son temps, Pasolini l’avait également deviné :

« Je suis profondément convaincu que le vrai fascisme est ce que les sociologues ont trop gentiment nommé la ”société de consommation“, définition qui paraît inoffensive et purement indicative. Il n’en est rien. Si l’on observe bien la réalité, et surtout si l’on sait lire dans les objets, le paysage, l’urbanisme et surtout les hommes, on voit que les résultats de cette insouciante société de consommation sont eux-mêmes les résultats d’une dictature, d’un fascisme pur et simple ».  

Plus de cinquante années après, cette société de consommation s’est très largement déployée : elle ne se contente plus de capitaliser sur le désir à travers l’achat d’objets-fétiches mais s’immisce jusque dans les âmes pour évaluer notre potentiel de bonheur – autrement dit, domestiquer nos pensées. Philippe Muray l’avait lui aussi prédit : « Le Bien a trimé. Il a bien bossé. D’avance, il stérilise toutes les velléités d’objections, toutes les subversions, toutes les contestations qui pourraient s’élever ». Cela explique pourquoi la théorie critique est tombée progressivement en désuétude. Aujourd’hui, l’on critique la surconsommation au regard, notamment, des dégâts collatéraux produit sur l’environnement sans se rendre compte que nous sommes devenus nous-mêmes, en tant qu’être, de pures marchandises. Pire, la gauche qui avait nourri les analyses critiques s’est mise benoîtement à croire dans les vertus émancipatrices de la consommation quand cette dernière revêtait les habits de la culture – peu importe qu’ils aient été tissés par l’industrie du divertissement. Ainsi, les Cultural Studies et tous leurs dérivés ont misé sur la construction d’un individu singulier, en relation avec sa communauté de choix, à partir de la consommation de discours, de codes, de langages et d’objets finement sélectionnés en fonction des désirs de chacun. « Ce n’est pas en se faisant coproducteur du spectacle que le consommateur en conteste les codes ou s’émancipe de ses formes de consommation »  écrivent justement Cédric Biagini et Patrick Marcolini. Dans leur dernier ouvrage, Divertir pour dominer, ces auteurs ont quelque peu rehaussé l’honneur des sociologues en analysant la culture de masse comme un nouveau rapport au monde qui se fonde sur la subjectivité des individus. 



Les travaux d’Eva Illouz s’inscrivent également dans la filiation de l’école de Francfort pour démontrer que le capitalisme s’apparente désormais à une nouvelle gouvernementalité des âmes. Ecrit avec Edgar Cabanas, Happycratie décrypte la formation d’un champ social du bonheur dans lequel se retrouvent des psychologues, des économistes, des coachs, des consultants et des managers. Tous portent un discours qui met l’accent sur le développement personnel et qui s’accompagne de méthodes pseudo-scientifiques qui évaluent le degré de positivité (« quotient émotionnel »). En à peine deux décennies, ce mélange de mièvreries et de psychothérapies a envahi le champ universitaire, le monde de l’entreprise et les sphères du pouvoir. Comment expliquer un tel succès ? Les notions de « bonheur » et d’« émotion » sont suffisamment labiles pour les articuler avec les dynamiques de la société de performance : l’ouverture, la bienveillance, la connectivité, la mobilité, la fluidité, etc. Elles ont l’avantage de remplir un vide dans la psyché de l’individu moderne en lui proposant des motifs de satisfaction en termes de bien-être et d’épanouissement personnel. 




Eva Illouz a encore approfondi son travail avec la direction de l’ouvrage, Les marchandises émotionnelles. Cette fois-ci, elle met à jour l’institutionnalisation de l’hédonisme à travers la culture consumériste. L’émotion ne constitue plus seulement un outil au service du bien-être mais s’inscrit dans des processus complexes qui reconfigurent la vie intérieure. Ainsi, le capitalisme a développé des dispositifs sociotechniques spécifiques dans lesquels les idéaux culturels – l’authenticité des émotions, la réalisation personnelle, la culture de soi, etc. – jouent le rôle de médiateurs entre le consommateur et le produit. Le concept d’emodities (« marchandises émotionnelles ») permet de comprendre les nombreux nœuds qui se forment entre les émotions et les actes de consommation. Au final, la psyché répond à des impulsions d’achat, non pas pour satisfaire des désirs instinctifs, mais pour répondre à des besoins plus profondément ancrés en lui. En un mot, le sujet a remis sa capacité à construire du sens entre les mains d’une industrie qui se charge d’en faire un produit rentable. Les exemples sont nombreux : le besoin de ressentir une « vraie » émotion lors d’un spectacle, la recherche de l’authentique dans des voyages éco-responsables, l’utilisation d’applications téléphoniques pour rencontrer l’âme sœur, le besoin d’être reconnu à travers les réseaux sociaux, la recherche de sagesse à partir de stages de bien-être, etc. Nous n’achetons plus des produits pour exister, nous existons pour acheter des produits.

Le plus vertigineux dans cette évolution est que l’invention de la subjectivité, si cher aux modernes, s’est retournée contre elle-même : le moi n’existe plus qu’au travers des objets et des expériences esthétiques qu’il consomme. Il n’a plus de noyau dur, de socle transcendant, de vérité morale ; il s’est volatilisé au contact des marchandises. Le moi est devenu tout simplement un produit. Un produit à l’obsolescence programmée. 



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samedi 16 novembre 2019

Ted Kaczynski : Unabomber



Le 4 mai 1998, Théodore Kaczynski est condamné à la prison à perpétuité sans possibilité de liberté conditionnelle et enfermé dans une prison de très haute sécurité dans le Colorado. Responsable de 43 attentats qui ont fait trois morts et près d’une trentaine de blessés, il est identifié comme le terroriste « Unabomber ». Son manifeste La société industrielle et son avenir explique en partie le mobile de ses crimes. C’est d’ailleurs pour sa diffusion dans les journaux que Kaczynski s’est dit obligé de « tuer des gens », non pas des anonymes choisis au hasard mais des personnalités plus ou moins représentatives de la société techno-industrielle : professeur, scientifique, informaticien, publicitaire. Lui-même est un mathématicien surdoué qui a quitté l’université de Berkeley en 1969 pour vivre seul dans sa cabane construite au milieu d’une forêt du Montana.

Ce parcours singulier a fait l’objet en 2017 d’une série Manhunt : Unabomber dont le succès a relancé l’intérêt du grand public. Les huit épisodes se concentrent sur la dernière année de traque, la plus longue et la plus coûteuse jamais conduite par le FBI, au travers d’un personnage de profiler spécialiste de la linguistique. Les scénaristes ont réussi à ménager une relative ambivalence entre le « flic » et le « criminel » pour entretenir l’intérêt du spectateur tout en donnant à la fin une tonalité nettement moraliste. Bref, une série honnête qui s’inscrit dans la tradition des True crimes sans en révolutionner le genre. Pour disposer d’une approche à la fois plus riche et plus complexe, il faut mieux visionner le documentaire Das Netz (Voyage en cybernétique) qui croise l’histoire de l’informatique, du LSD et de l’internet[1]. Son réalisateur allemand, Lutz Dammbeck, a mené une série d’entretiens avec les principaux représentants de la cybernétique tout en mettant en exergue les critiques exposées dans le manifeste de Kaczynski. On comprend dès lors, comme l’ont récemment montré Baptiste Rappin et Jean Vioulac, que la cybernétique constitue la méta-science qui structure en profondeur la rationalité postmoderne, en particulier dans sa variante managériale. Dans ce contexte, l’Unabomber apparaît comme l’un des premiers écoguerriers à s’attaquer directement aux fondements du système techno-capitaliste. 


Le documentaire s’ouvre d’ailleurs sur une question simple : « Pourquoi un mathématicien devient-il un terroriste ? » La réponse se trouve en grande partie dans le contenu du manifeste. La première impression de lecture laisse quelque peu perplexe : il s’agit pour l’essentiel d’une diatribe anti-technologique qui s’inspire des essais de Jacques Ellul, notamment du précurseur La Technique ou l’enjeu du siècle (paru en 1954 !). En outre, la dimension « manifeste » tend à gommer les éléments de la démonstration intellectuelle au profit de l’interpellation de l’opinion publique. Passé cette première impression, le manifeste étonne pourtant par ses positionnements iconoclastes et la liberté d’esprit de son auteur qui n’appartient à aucune chapelle militante et qui ne se réfère à aucun courant politique précis. Nous avons plutôt à faire à une sorte de néo-luddite solitaire qui analyse les dérèglements de la société technologique tout en réglant ses comptes avec les milieux scientifiques.

Précisément, le manifeste débute par un constat somme toute classique : la révolution industrielle a complètement déstabilisé la société et a entraîné une série sans fin de maux : souffrances psychiques, pollution de l’air, dévastation de la nature, marchandisation de la vie, etc. Cependant, le plus grave réside dans la rationalisation du processus, soit l’arraisonnement complet du monde, qui vise à la « réduction définitive des hommes, et de beaucoup d’autres organismes vivants, à l’état de produits manufacturés, simples rouages de la machine sociale »[2]. Plus étonnant, Kaczynski consacre de très nombreux passages à la désignation de l’ennemi, ceux qu’ils considèrent comme les suppôts du système techno-industriel et à qui il voue une haine féroce : les progressistes. Or, il classe dans cette catégorie la plupart des militants de gauche, nommément désignés : socialistes, féministes, promoteurs des homosexuels, défenseurs des animaux, tenants du politiquement correct, etc. Ce point lui paraît tellement fondamental qu’il s’efforce d’en dresser le portrait psychologique à partir de deux tendances lourdes. La première souligne la faiblesse de ces individus qui sont obligés de compenser leur « sentiment d’infériorité » par la référence à une idéologie élevée au rang de quasi-religion : tout ce qui est contraire à leurs dogmes relève de la déviance morale. La deuxième vise à corriger cette pensée très politiquement correct en se donnant une image de « rébellion » qui consiste, en définitive, à aller toujours plus loin dans le sens de la déconstruction et du progrès. En règle générale, ces progressistes proviennent des couches les plus privilégiés, s’accaparent les postes importants au sein des universités et tentent d’enrégimenter toutes les minorités à leur cause. Il en résulte une normalisation toujours plus poussée des comportements qui interdit toute remise en cause du système techno-industriel.

  
Cette interprétation nous semble d’autant plus pertinente qu’elle correspond parfaitement aux élucubrations d’une certaine gauche dite radicale qui passe son temps au chevet des minorités pour les convaincre des bienfaits de l’universalisme abstrait. En France, les anarchistes du Comité invisible ont dénoncé cette profusion des luttes qui se paie de formules prétentieuses et de postures héroïques, lesquelles ne font que renforcer le narcissisme individuel et, donc, l’impuissance politique. A l’évidence, la société libérale-capitaliste encourage voire subventionne ce type de revendications, portées par les minorités actives, qui ne remettent jamais en cause le fonctionnement général du système. Pour Kaczynski, cette idéologie progressiste est finalement « totalitaire » dans la mesure où elle « cherche à envahir le moindre recoin de la vie privée et à modeler toute pensée » jusqu’à neutraliser toute forme d’autonomie et de « sentiment de puissance ».

Dans son versant positif, le manifeste est indéniablement traversé par une fibre nietzschéenne qui place l’individu au cœur de ses préoccupations : le « processus d’auto-accomplissement » ne peut s’effectuer qu’en dehors du système techno-industriel. Autrement dit, la réalisation de soi passe par la fin de l’aliénation sociale. Pour son auteur, l’homme s’est laissé déposséder de lui-même par la fabrication de « besoins artificiels » qui lui donnent le sentiment d’exister voire même l’illusion de s’épanouir. Pourtant, la société est devenue une immense machinerie techno-sociale dont les problèmes, de la corruption politique à la pollution environnementale, échappent complètement aux hommes. Dans ce contexte, aucune réforme n’est plus possible. L’individu ne pourra retrouver sa liberté, c’est-à-dire la possibilité de se réaliser, qu’en reprenant la main sur les questions vitales de sa propre existence : nourriture, habillement, habitat et sécurité. « Etre libre, écrit Kaczynski, signifie avoir du pouvoir, non pas celui de dominer les autres, mais celui de dominer ses conditions de vie ».

 
Ce retour à la nature, à travers laquelle l’homme se mesure et se révèle, s’inscrit dans la tradition anarchiste américaine d’un Henry David Thoreau et celle plus récente de la wilderness (« nature sauvage »). Ainsi, le courant anarcho-primitiviste, qui rejette radicalement la société industrielle, prône le retour à des modes de vie s’inspirant des chasseurs-cueilleurs préhistoriques. John Zerzan, la principale figure de ce mouvement, a soutenu publiquement Kaczynski dans un texte polémique publié dès 1995, avant son arrestation. S’il condamne les méthodes violentes du terroriste, sa doctrine lui semble parfaitement légitime au regard des dégâts provoqués par les progrès technologiques. Il s’interroge dans une formulation volontiers provocatrice : « En fait, à l’exception de ses cibles, quand peut-on dire que les petits Eichmann qui préparent le meilleur des mondes n’ont jamais été amenés à rendre des comptes ? Est-il contraire à l’éthique d’essayer d’arrêter ceux dont les contributions amènent à une agression sans précédent contre la vie ? »[3]. Précisons tout de même que le manifeste, s’il évoque à une reprise la « nature sauvage » comme forme d’idéal positif, ne contient ni programme ni référence politiques explicites[4]. Ce qui importe avant tout, c’est la destruction du système techno-industriel sans laquelle l’individu libre ne pourra se perpétuer.

Dans cette perspective, Kaczynski/Unabomber pose également les jalons d’un plan d’ensemble qui vise effectivement à saper les bases du système. La stratégie décrite est ouvertement révolutionnaire : seul un grand chambardement pourra nous sauver de la « folie du monde ». Cependant, il ne s’agira pas d’une révolution politique qui s’attaque aux structures du pouvoir mais seulement d’une révolution « en dehors », « par le bas », qui parasite les infrastructures du système jusqu’à les rendre caduques. En parallèle, cette stratégie doit promouvoir l’agitation sociale et diffuser la propagande anti-technologique. Fidèle à son approche volontiers élitiste, Kaczynski ne croit pas dans le réveil des masses mais plutôt dans la constitution de « minorités agissantes et déterminées » qui parviendraient à précipiter le monde dans le chaos. La destruction du système révélerait alors les personnalités susceptibles de survivre dans un environnement hostile et capables par là même de s’auto-accomplir.


 
Une question reste en suspens : en quoi l’envoi de colis piégés et, donc, l’assassinat à distance permettaient-ils d’œuvrer à la révolution ? Hormis la nécessité – très discutable – de rendre public ses textes, Kaczynski se retranchera derrière l’auto-défense : face à la violence omniprésente du système, l’individu peut s’affranchir de la morale élémentaire pour utiliser tous les moyens mis à sa disposition. C’est un combat à la vie à la mort : la perpétuation du système conduisant inéluctablement à la disparition de l’homme. Il existe cependant une « énigme Kaczynski » qui peut en partie être levée par son itinéraire personnel puisqu’il a lui-même éprouvé dans sa propre chair l’émergence du projet cybernéticien. Jeune étudiant à Harvard, il est effectivement repéré en 1958 pour participer à un programme visant à étudier la structure de la personnalité des surdoués. Piloté par le psychologue et biologiste Henry Murray, ce programme fait subir aux individus-cobayes d’intenses pressions psychologiques afin d’évaluer leurs réactions et d’en tirer des informations utiles au progrès de la guerre psychologique. Murray sera d’ailleurs à l’origine d’autres expérimentations, dont le sinistre « projet MK-Ultra » de manipulation mentale, qui visaient à établir une science générale du comportement capable de contrôler toutes les relations humaines ; dit autrement, créer le meilleur des mondes. On se situe là au cœur du projet de la cybernétique qui comprend dans sa dimension utopique la volonté de reconfigurer entièrement l’homme et le monde. Porté aujourd’hui par les GAFA, cet avenir sur-mesure pour l’homme artificiel passe nécessairement par la destruction de toutes les anciennes structures : le sujet autonome, la famille solidaire, l’Etat protecteur, etc.

Cet objectif affiché, on comprend mieux pourquoi dans le documentaire de Lutz Dammbeck tous les principaux tenants de la révolution technologique et numérique s’efforcent de faire passer Kaczynski pour un fou, un illuminé et un assassin. Il est l’un des premiers à s’être élevé contre leur meilleur des mondes et à avoir dénoncé la science qui en inspire les destinées. Au-delà de ses actes, son message est une exhortation à la lutte titanesque qui s’ouvre, sachant que « la technologie est une force sociale plus puissante que l’aspiration à la liberté ». Gageons que son expérience de jeunesse passée entre les mains des sorciers de la cybernétique sera bientôt la nôtre, conduite à l’échelle collective et planétaire, selon les lois implacables de la techno-science mise au service de la gouvernance des hommes. Ce sera alors un combat à la vie à la mort.

Article publié dans le numéro Moins Un d’Idiocratie




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[1] Lutz Dammbeck, Voyage en cybernétique. Unabomber, le LSD et l’internet, 2005.
[2] Ted Kaczynski, La société industrielle et son avenir, apache-éditions, 1995 (en diffusion libre).
[3] John Zerzan, Whose Unabomber ?, 1995.
[4] Dans des lettres ultérieures, Kaczynski aura l’occasion de se désolidariser des thèses primitivistes de Zerzan, en les jugeant intéressantes mais finalement éloignées de sa pensée et marquées par une trop grande naïveté à l’égard des temps préhistoriques.