vendredi 23 janvier 2015

To be or not to be Charlie (2)

L'écrivain Sarah Vajda nous a confié sa réflexion personnelle sur les attentats, l'islam, les cancres indispensables et surtout les femmes dont les voix méritent de s'élever aujourd'hui bien au-dessus de toutes celles des Princes de la pensée. 

To be or not to be Charlie

Générationnelle toute vie.

Particulièrement la mienne, destinée à ne pas l'être. Désinstitutionnalisée, hors jeu, dès le commencement,  décentrée dans l'espace comme dans le temps,  père,  sujet de l'empire austro-hongrois, né  là-bas en 1908,  à Budapest où,  enfant,  il vit l'impératrice Sissi en personne et en majesté  saluer ses chers Hongrois,  et assista à la chute du dernier empereur d'Occident. 
Ce père,  contemporain de Roth – Joseph le géant pas Philip le surévalué –,   de  Zweig, appartenant au « monde d'hier » et moi, sa fille en révolte, mauvaise élève, même pas obtenue la mention assez bien au bac et encore avec l'oral de rattrapage, pas gravi les échelons : hypokhâgne, khâgne, je reçus en guise de formation littéraire des fragments de Talmud pour mon éternité. Lui vivait en compagnie de Maïmonide et du docteur Angélique, quand ses confrères œuvraient à l'heure de Durkheim, de Weber, de Lévi Strauss, du structuralisme, de la phénoménologie... comment n’eus –je pas trouvé naturel de vivre de plain-pied en compagnie des poètes et des dramaturges, m'endormant à Woodstock (le film) ne comprenant rien à Easy rider, n'écoutant ni Barbara ni Brassens ni les Pink Floyd ni les Stones encore moins les Beatles.. allergique au jazz, préférant Baudelaire et Mallarmé à Prévert, Corneille, Giraudoux et Claudel à Céline et  n'adorant en la beat generation que les orages désirés de René enfin venus, pourtant de la génération Charlie,  je suis,  qui n'en lus pas un avant 2008.  Chacun de nous, fils de ses parents et  de sa génération, à parts égales.   


Contrairement à mes amis et mes camarades de la classe 75, j’ignorais jusqu’à l’existence de Spirou, Fluide glacial, Hara-kiri ou Charlie Hebdo. Le dessin me rebutait sans doute d'avoir été longtemps interdite de BD. Et pourtant aujourd'hui, j'ouvre Charlie-Hebdo et me découvre,  bien malgré moi,  fille du Professeur Choron, sœur de Charb, Luz et les autres, d'Elsa Cayat aussi, mais pour d'autres raison que le rabbin Delphine Horviller sut si bien énoncer dans son hommage funèbre. Pas un accent ou presque, que je ne reconnaisse pour mien Et je ne vois rien ici qui blesse la pensée ou fasse frissonner... Au contraire, lire le dernier Charlie me revigore. Charlie is alive, le rire sied aux désespérés.  Nul n'est si seul qu'il ne se l'imagine. Je jubile découvrant :  «S'en fout la mort, abonnée à Charlie», cet autre dessin « Demain, ils liront L'équipe, Gala, Closer» ; deux autres encore : «Kouachi,  employé municipal au tri sélectif se tient, tel l’âne de Buridan, dubitatif, entre deux poubelles, incapable de choisir du bien, jaune et du vert, mal » ; me plaît aussi ce rachitique Bangladais cousant « Je suis Charlie » sur un tee-shirt...

Le courage et la lucidité des survivants m'impressionnent. J'en sais toute la dérision et comme tout un chacun devine  les ténèbres  proches : « C'est bien plus beau lorsque c'est inutile et je ne me bats pas dans l'espoir du succès/ je sais bien qu'à la fin etc...» comme  Hercule Savinien Cyrano dit Cyrano de Bergerac, assassiné naguère par un crétin du genre Kouachy-Coubaly, les survivants de Charlie combattent pour le droit à l'impertinence, celui de s'en aller quand bon leur chante dans la lune. Les hommes estimables,  peu ou prou, ont été et seront toujours des socrates, attachés à leur liberté de penser, de rêver, dans un monde de tous temps voué au pragmatisme et à l'efficacité. Les partisans de l'action directe non poétique comme les révolutionnaires ne sont jamais,  quoiqu'ils le prétendent souvent,  des rêveurs éveillés, mais des gros Messieurs rouges qui additionnent des cadavres pour atteindre le sommet sans goûter un instant l'air des cimes. Qui prétend changer le monde autrement que par l'exercice de la joie devant la mort perd sur l'heure son statut d'homme libre. Aucune négociation avec le réel. La belle équipe n'avait pour seule utilité que d'illustrer cette résistance à l'endoctrinement qui, de la gauche à la droite, en passant par les extrêmes et le centre, sourde  à la voix de ceux que le pays prétend honorer, domine. Au mot massacre, immédiatement accolé celui de padamalgame ! J'enrage ! Merdre, père Cabu, merdre ! C'est mourir deux fois que de mourir pour rien.
Immédiatement, les droitards se souviennent que Charlie était leur ennemi. Pape, popes et imans, par la qualification d’exagération, atténuent la salauderie des bourreaux. Il n'est d'union sacrée que dans la solitude des alcôves et le mais catholique ressemble à s'y méprendre aux « innocents français » de la rue Copernic d'un ministre portant chaussettes de Cardinal. Je ne connaissais ni Charb ni Luz, pas la grosse tête en dépit du succès. Si tous les écrivains et les  donneurs de leçons du cher vieux pays  avaient cette modestie ! Aucun mot, aucun dessin, aucun livre n'arrête les balles. Un jour sans doute nous devrons passer les portes ouvertes de la guerre. Que nous ayons été entrepreneurs ou professeurs, boulangers ou poètes, nos corps alors s’aligneront dans le même carré. Les charlies savent leur journal du jour, déjà en passe d'être oublié, se savent des travailleurs comme les autres : « dessinateur, vingt-cinq ans de travail, terroriste, vingt-cinq secondes, un métier de fainéants.» Plus facile de mourir que de vivre et de donner la mort que d'enfanter. Plus facile de détruire un château de sable que de l'ériger, des heures durant, à la face de la marée du soir et des tempêtes annoncées.  Demain, la belle équipe  retaillera ses crayons, sans s’estimer héroïque d'avoir frôlé la mort, et à l’instar d’autres communautés, la juive, la kurde, les civils en terre d’islam, rira, dansera, s’amusera comme une folle, avant que la nuit ne tombe. Guerre déclarée à l'intelligence depuis l'interdiction de ce chef-d'oeuvre de cocasserie et de santé qu'était Les Versets sataniques ; depuis  2004, l'assassinat de Theo Van Gogh par un frère des Frères K: huit balles dans le buffet, égorgé et  au cœur qui avait tant battu, deux couteaux plantés pour servir de support à une liste de cibles à venir. La première,  Ayaan Hirsé Ali, somalienne et députée néerlandaise,  la première,  quoiqu'elle fut musulmane, à oser le mot de guerre. Soumission –  comment se fait-il qu'aucun critique n'ait rappelé ce titre, quand parut le roboratif ouvrage de  Houellebecq ?–   la première partie du court-métrage de Van Gogh était loin d'être blasphématoire, qui montrait une jeune fille musulmane empêchée d'aimer qui elle aimait, mariée à un homme sans doute malheureux de ne la posséder jamais entière et la frappant, interdite d'aller et de venir sans tchador, rêvant de sentir le vent dans ses cheveux, le soleil sur sa peau et aussi de voyages. Juste empêchée, misérable Poucette au terrier de la taupe descendue et cloîtrée, de vivre. 



Ce film inachevé, son réalisateur assassiné pour avoir dit l'évidence, est une manière de poème. Disponible sur l'araignée, il devrait être vu, commenté et loué par quiconque en France aujourd'hui possède un dernier zeste de raison. Tombeau pour Theo Van Gogh. Pour avoir dit l'assassinat d'un sexe, un vertueux fut assassiné ;  pour avoir dit l'ignoble, satanisé et nous n'avons pas, réalisateurs, écrivains, femmes du monde entier, pères et mères,  marché dans les rues du monde encore libre. Presque seul Charlie en 2008 a hurlé :  Basta ! De quel droit refuser à une jeune fille ce que réclamait Agnès dans l'école des femmes : épouser qui vous chante ? Comment refuser à une moitié de l'humanité de sentir le vent dans ses cheveux, de parler à visage découvert  à des hommes ? Le moyen, cher Georges Darien, de tolérer l'intolérable ?  Je ne veux plus compter parmi mes amis personne qui me joue l'aria de la différence culturelle ou naturelle et admette le voile au nom des femmes soumises à la charia. Pas de négociation avec la Bête. S'il faut se dire Femen, je me dirai Femen contre qui arrache à la moitié du monde le plus cher de ses dons cette jeune liberté d'aimer : la lune s’attristait, des séraphinsen pleurs, c’était le jour béni de ton premier baiser, la bohème rimbaldienne, les prières au soleil, le droit, belles chimènes,  de crier nos révoltes, celui pauvres antigones, d'affronter la dureté de la loi ... 

Est-ce que les femmes n'ont pas de sens, pour être interdites de vent et de soleil ? N'ont-elles pas de cœur, pour aimer et pas de raison,  pour discerner ? Est-ce que quand on les fouette pour désobéissance, leur chair ne rougit pas ? Ne saignent-t-elles pas quand on les mutile ? Quel relativisme culturel admet cela ? Seuls les indifférents et les machos, lassés des femmes libérées, soutiendraient cela. Le soutiennent. Ça commence par les trois K nazis, les  femmes à la cuisine et ça se termine par l'enfermement dans la maison du père,  puis du mari. Les trois M : mosquée, mariage et ménage. Les jours de grand cafard, je relis Les Amours d'Ovide ;  mon esprit s'en revient au puits de Rebecca et au champ où Booz était endormi ; je revois Hector enlacer une dernière fois Andromaque sous les remparts de Troie et entends Antigone faire ses adieux à Hémon et au soleil et je me dis qu'il est bien tard, que compas déréglé, le navire Humanité fait marche arrière.  Les jours de pluie,  je relis les Mille et une nuits et contemple Shéhérazade rendre un Sultan fou d'amour et le faire,  de son plein gré,  renoncer  à la polygamie. Des larmes pleins les yeux,  je fixe le noir de la nuit dont l'étoile du berger s'est absentée. Charlie s'est levé, honneur à lui et merdre, père Charb,  à l'apostat Deifel de Ton.  On est jamais mieux  trahi que par les siens. 

Shéhérazade, par Sanî’-ol Molk


 « Fils de Marx et du Coca Cola », disait Godard, Fils d’Auschwitz et d'Hiroshima, rajouté-je. Avoir eu douze ans en 1968, ça vous change un homme. Mon père,  toujours lui,  parlait de fin d'un monde. Quelques années plus tard,  écoutant les intellectuels français se gargariser du doux nom de Khomeiny en exil à Neauphle-le-Château, le vieil orientaliste se gaussait : « ils ne savent pas ce qu'ils font ». Non, nos maîtres du Quartier latin ne savaient pas, se fichaient du monde comme il va comme d'une guigne, pourvu, air connu, qu'ils vendissent des livres, fissent parler d'eux, se pavanassent à la télévision et remplissent leurs amphis. Responsabilité illimitée de qui prend la parole sur la place publique. À chaque charge, ses devoirs. Surtout déjà nos « intellectuels » détestaient plus que tout l'Amérique et ses hommes de paille. Plus que Staline,  plus que Mao,  plus que le Che. Il leur suffirait de plaider la jeunesse et de retourner leur veste sans quitter la partie. Mon père encore. Quand, adolescente et enfin avertie par un certain Marcel Ophuls de ce qu'avait été Vichy, je lui demandais « mais enfin comment as-tu pu rentrer à Paris, retourner à l'École pratique des Hautes Études,  à la bibliothèque nationale... en un mot,  continuer à vivre en France en 1945,  comme si de rien n'était ? Comme si rien n’était arrivé et que la France t’avait aimé et qu’aux rives de la Seine et non pas du Lignon, la mère patrie t’avait protégé ? »  Les yeux brillants d'un si triste sourire, il me répondait avoir été,  être las de jouer le juif errant mais enfin insistais-je « un poste l'attendait à l'Université hébraïque de Jérusalem » un poste, qu'il avait refusé,  prenant soin de proposer un candidat « plus digne que lui du grand honneur ».  La raison invoquée ?  Les dormants de l'islam ! Moi, je me sentais Elvire entendant Sganarelle bafouiller : Alexandre et les autres grands sont causes de notre départ..  Et pourtant !  Ce réveil, préparé par la laïcisation forcée de l'ancien empire ottoman par ces hommes honorables que furent les nationalistes arabes, serait tôt mis sur le dos du jeune état d'Israël. La belle aventure tournerait vite court. Mon père s'y refusait  aussi par amitié pour l'islam et pour l'humanité,  déjà menacée de djihad. Aussi préféra-t-il dédaigner cet honneur et, inlassable,  chaque jour,  s'évertuer à  déchiffrer les secrets de transmission de l'islam dans l’Espagne médiévale, celui du jihad [1]... Sur ce point,  il avait,  hélas pour nous,  tellement  raison : la critique textuelle et elle-seule atténuerait la violence des fameux dormants, empêcherait la Ouma de se reconstituer sur fond d'indifférence politique aussi bien arabe qu'occidentale et éviterait à quelques générations de mourir par la main d'assassins se recommandant d'une tradition dont ils ignoreraient l'alpha et l'omega, cerceaux lavés par quelque dianétique teinte d'islam. La menace islamique passée, le tiers-monde trouverait sans doute l'occasion de se venger d'une Europe et d'une Amérique coupables et décider à l'être mais nul n'aurait pu alors crier Padamalgame. Comme la Toinette du Malade imaginaire, les deux continents, depuis 1967, ne cessent de se morigéner : Nous sommes coupables et plus coupables que vous ne le pensez !   Je ne m'étais pas mise en tête de vous parler de mon père mais du lien mystérieux qui m'unit,  à mon esprit défendant, à Charlie mais il faut bien confesser être née dans un autre siècle, un autre monde : une province où la religion était une représentation du monde parmi d'autres, en lice intellectuelle avec le néo-platonisme, le thomisme et l’aristotélisme, et non pas un tombeau pour sept milliards d'êtres humains. Par son effort herméneutique, la psyché paternelle –  son humour, son goût pour le vaudeville, sa passion de l'absurde et son honnêteté intellectuelle –  s'apparentait plus sûrement à l'esprit  de Charlie,  qu'à  vulgate  synagogale. De Maïmonide à l'époque contemporaine, une seule voie, qui conduit de la nécessité critique à l'indulgence pour toute action mue par un esprit libertaire. J'étais donc prête à affronter  les années soixante-dix,  moins les années quatre-vingt... Mon père mourut,  me laissant seule face au cancer capitaliste, sa furie consumérisme et à son double fatal, ce regain obscurantiste, autorisé par le désespoir subséquent. Les dés étaient jetés, la révolution islamique en marche,  parallèle en tous points  à la seconde vague de destruction de ce qu'il était convenu d'appeler le tiers-monde, puis pays émergents qui bientôt  n'émergeraient plus. Le monde entrait en zone de turbulences et les Français chantaient : « Mitterrand, du soleil », se la jouaient « copain copain » avec les potes,  prétendant recevoir,  d'eux et d'eux seuls,  l'antidote à certaine lubie sollersienne. À défaut de nous en revenir  à Vichy-sur-Allier, nous entrâmes à la cour du roi Pétaud, tout sens en fuite, le couteau de la valeur, absent de la table du banquet, nus et seuls, dans l'enfer du chacun pour soi, jetés à la poursuite de fétiches, devant sur l'heure être remplacés. Le vide devint maître de la place. Chacun pour soi valait pour chaque partie du monde. L'Europe se mit à douter de ses valeurs déjà bien entamées par l'intermède nazi. Champ libre. La bêtise put faire retour, précédée par l'inculture,  élevée au rang des beaux-arts. Je ne vis,  comme sœur Anne rien venir ou presque, excepté lors des infâmissimes célébrations du Bicentenaire de la guerre civile en France dite révolution française et des non moins méprisables messes sportives. Empêtrée dans des soucis qui n'avaient rien d'existentiels, je résolus de laisser la partie, occupée d'abord à  reconduire Clio  au cœur de la dramaturgie française et à commettre une thèse  qui ne me mènerait nulle part, du moins pas à enseigner à l’Université. Au seuil de l'an 2000, le réveil  fut brutal et le jour où,  pour la première fois,  je remis le pied dans une classe du Secondaire, je mesurai,  sidérée, hébétée, interdite,  les ravages de la politique scolaire et l'infinie misère où  le Capital et le mépris des puissants avaient  plongé les jeunes âmes.  Entre la lecture de Jeune et jolie pour les filles et de Télé foot  pour les garçons, le bruit de leurs chaînes m'émut si fort que je pris la tangente et me résolus à dissider du monde comme il allait, jusqu'à ce que le capitalisme, la sottise et la peur ne fassent leur entrée jusque dans mon existence, m'empêchant de vivre à ma guise et me forçant à m'en aller de par le pauvre monde quérir quelques Béranger pas encore devenus des rhinocéros... Au seuil de la vieillesse, à nouveau,  s'adonner au rêve des Pléiades,  celles de Gobineau, et aux charmes sans égal de l'amitié selon Épicure, sous peine de mort psychique immédiate.     



 Je n'ai de ma vie acquis que deux numéros de Charlie, celui de 2008 où parurent les fameuses caricatures du Prophète et le Charlie du Lendemain, le numéro bordé de noir, le numéro funèbre,  où le regard de Cabu est comparé à celui de Monsieur Hulot, celui où il est fait l'éloge de Francesco Rosi, mort le 10 janvier et me souviens,  non sans un vif pincement au cœur, que pour mes jeunes amis, le cinéma naquit avec Kubrick. Ils ignorent ce cinéma européen, capable de divertir, d'émouvoir et d'éduquer dont ma génération admit intrinsèquement le programme.  Pire,  ils  le jugent  ringard : ce n'était que Benjamin Constant, Malraux, Gary... poursuivis avec une autre grammaire, une autre langue.  Je me souviens avoir découvert l'Italie dans le Christ s'est arrêté à Éboli. Pas seulement l'Italie : un modèle pour l'éternité que le portrait de ce médecin, peintre, écrivain, ethnographe turinois, ce touriste stendhalien, rencontrant,  relégué au fin fond des Pouilles,  la misère et « la question méridionale ». De Rosi, adolescente, j'appris la seule question qui vaille : quel humain prétends-tu devenir ? Quel horizon d'attente sera le tien lorsque tu seras grande ? Ce film m'a façonnée et voilà qu'au centre des pages de Charlie, je retrouve son nom et aussi avec  lui, le secret de Charlie, pas le voltairianisme ou la liberté d'expression mais l'esprit d'enfance. Ce je sais très bien quoi qui fait les hommes souvent meilleurs que les femmes, cette capacité de découvrir derrière le plus sérieux d'entre eux, le mâle le plus dominant, l'homme le plus en cour, un gamin en culottes courtes.  Je me méfie des hommes qui se prennent au sérieux et  prétendent guider le monde.  À eux toujours,  je préfèrerai les  sales gosses de Charlie, ceux qui ne pleurent pas à la télévision, histoire de prendre les spectateurs en otage, à tous les beaux esprits qui savent leur monde. Mauvaise élève, j'aime pas les professeurs et ne respecte que les libérateurs. Les maîtres véritables étant denrée rare, je me rabats sur les émancipateurs. Charlie en fut. Adoré le dessin,  illustré par ces mots : « Certains enfants dessinent des bonshommes pour comprendre le monde bizarre des adultes et sonder le leur.
On a tous été des gosses, on a tous dessiné. Certains, incapables de  comprendre ce monde d'adultes dont ils font  pourtant partie, continuent à dessiner des petits bonshommes... » Dur de se faire flinguer pour avoir voulu demeurer un enfant ! Logique. L'essence même du fascisme : « Interdit aux juifs » ;  jamais réussi à entrer dans un square,  un espace de jeux, un jardin ou un parc avec ma fille,  sans songer  à cette pancarte.  Justement cela le fascisme :les gamines vendues comme esclaves sexuelles par Boko Aram, les enfants-soldats, les meurtres de civils ... Un antidote, le petit prince, dédié au juif  Léon Wert en 1941 par Saint Ex. Désormais,  aucune transgression possible. Interdit,  le monde selon Charlie, un monde vu par des mioches, un monde où les dames sont fessues, ventrues ou admirables pin-up et où les hommes affichent des gros sourcils, arborent des poils dans le nez  et où  le prophète a forcément une tête de bite, puisque selon son enseignement,  il est interdit à un enfant de regarder la bite des ânes pourtant impressionnante et qu'il convient de cacher les pis des vaches, comme Tartuffe, le faux cul l'exigeait, du sein de  Dorine ! Le monde est vieux et il lui faut parler comme à un enfant, solfiait La Fontaine, dans la préface de ses Fables. Ce n'est pas de censeurs ou de diseurs de vérité contraires que notre monde a nécessité,  mais comme à l'accoutumée, d'artistes véritables, de tous les frères et les sœurs du grand Theo Van Gogh,  détruits,  un à un,  dans la guerre silencieuse que  le Capital livre aux artistes par le biais du marché de l'art et de l'industrie du livre où les derniers éditeurs indépendants, Farenheit 451, la dernière alternance au marché est devenue le pré carré des seuls militants.
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Que les débatteurs fassent silence. Que dans tous les collèges de  France,  des forts diseurs,  à haute et intelligible  voix,  lisent Le village de l'allemand de Boualem Sansal,  les Versets sataniques, tous les romanciers interdits en terre d'islam. Tout ce que prescrit la charia est mien, tout ce qui est impur aussi. Honneurs aux blasphémateurs du mensonge ! Honneur à l'enfant, qui crie le roi,  nu et sait du vrai prophète distinguer la beauté... Honneur aux fous du roi et honte aux fous de Dieu ! Le pouvoir temporel exige la folie,  quand Dieu ne requiert que l’humaine sagesse. 


Intérieurement, je souris de savoir le dernier mot au transhumanisme, qui mettra les plaideurs d'accord, en nanométrant et les uns et les autres,  après la mort du dernier écrivain, du dernier cinéaste, du dernier amuseur, licenciés de la planète Terre pour cause d'obsolétude. Souvenir d'horizon, qu'est ce ô toi que la terre ? Personne ne se souviendra plus d'Homère, de Shakespeare, de Goethe, de Dante... et de Charlie pas davantage, quand nous ne serons plus. Peut-être un jour, plus tard, dans une lointaine galaxie, un lecteur du Coran,  échappé,  subreptice,  à l'emprise de google and co, redécouvrira-t-il La Bible  et  à nouveau,  une humanité phénix renaîtra loin d'ici la boue est faite de nos pleurs.  Alors, de Vico à Hegel,  renaîtra un nouveau monde, un vert paradis où l'homme et la femme se partageront le poids du monde, béniront leur premier né et souhaiteront le voir berger. On s'est gaussé des babas et du power flovers, de la liberté sexuelle,  abrasée par un virus venu d'ailleurs.  Sans doute étaient-ils sots en quatre lettres. Pourtant, devant ce monde glacial où même les adolescents draguent sur le net, honteux de dire le désir et terrifiés à l'idée de se voir rejetés, difficile de ne pas voir en leur infirmité un soupçon d'islam. 
En attendant ce jour béni du renouveau de la culture occidentale,  et pour répondre à la question du titre,  je ne suis pas les morts de Charlie, je suis vivante. Je ne suis pas juive, puisqu'il faudra redevenir maranne ou périr. Je ne suis pas musulmane,  d'avoir fait mes classes à l'EHESS et d'avoir appris à tenir pour plagiat le fait de modifier un texte source comme le saint Coran le fit de l'aventure d'Isaac au Mont Moriah,  devenue, subreptice,  ni vu ni connu,  pas vu pas pris, celle d'Ismaël. Je ne suis pas davantage garde du corps, flic ou fliquesse, gendarme ou gendarmette.  J'aimerais bien être de Funès, ou encore avoir à nouveau sept ans et me tenir les côtes  au cinéma Le Féerique,  rue de Belleville au temps de sa splendeur post communarde,  en compagnie du très sérieux Georges Vajda,  ignorer devoir vivre ce que je vécus, ce que vivent des milliards d'humains,  sous les règnes conjoints du Capital et des Vengeurs du Tiers-monde, attachés à souiller puis à détruire toute condition de possibilité  du bonheur.  Je suis Gary,  qui dans son livre testament,  La Nuit sera calme notait, honneur à lui   :
 Seuls, le manque de respect, l’ironie, la moquerie, la provocation même, peuvent mettre les valeurs à l’épreuve, les décrasser et dégager celles qui méritent d’être respectées. Une telle attitude (...) est pour moi incompatible avec toute adhésion politique à part entière. La vraie valeur n’a jamais rien à craindre de ces mises à l’épreuve par le sarcasme et la parodie, par le défi et par l’acide, et toute personnalité politique qui a de la stature et de l’authenticité sort indemne de ces agressions. La vraie morale n’a rien à redouter de la pornographie – Pas plus que les hommes politiques, qui ne sont pas des faux-monnayeurs, de Charlie hebdo, du Canard Enchaîné, de Daumier ou de Jean Yanne. Bien au contraire : s’ils sont vrais cette mise à l’épreuve par l’acide leur est toujours favorable. La dignité n’est pas quelque chose qui interdit l’irrespect et elle a au contraire besoin de cette acide pour révéler son authenticité."

Je suis Gary et son dibbouk,  aussi le pigeon  à qui il plut de conchier notre Président. Lui seul, le pigeon inconnu –  le cocu de l’Histoire - savait,  à  l'instant précis où il la fientait, sa victime digne de  figurer dans les livres de classes du Futur aux côtés de Daladier dans la rubrique « accélérateurs de particules », rayon immobilisme, veulerie et insouciance.
Du pigeon inconnu,  je me veux la féale et révère, merdre de merdre,  sa matière fécale, car enfin contre un tel monde, à moins de mourir sur le champ les armes à la main dans un combat sans frontières et sans territoires marqués, ne demeurent,  chers Jary, Gary, Charb, Cabu… les autres,  que les armes de l'enfance. Aussi pour uniques slogans, n'avons-nous pour continuer à vivre que  caca, bite et con et comme uniques armes, des textes maladroits, des crobars tremblés, des fous rires jaunâtres à opposer aux forces de mort,  en tous lieux, du Ponant jusques à l’Orient, déployées.   



Sarah Vajda





[1] http://www.idref.fr/02752521X#haut

mercredi 21 janvier 2015

To be or not to be Charlie (1) - Notre néant n'est pas négociable

Les attentats du 7 janvier et les événements tragiques qui ont suivi nous font brutalement sortir du monde des prodromes à la Péguy pour rentrer de plain-pied dans une réalité que Français et Européens ont cru pouvoir ignorer, continuant à naviguer à courte vue à travers crise économique, révolutions arabes et remise en cause définitive du "Nouvel Ordre Mondial" de l'après-guerre froide. Le balancier de l'histoire semble balayer soudain à nouveau le vieux continent tandis que les prémices se changent en menaces. Depuis les attentats, la presse, les médias et internet déversent quotidiennement les interprétations ou les imprécations, qui se multiplient sur les réseaux sociaux. Conscients de la gravité du moment, les Idiots ont décidé d'ajouter leur grain d'idiotie, en publiant durant quelques jours une série de textes produits par les animateurs du site ou envoyés par des contributeurs que nous remercions de bien avoir voulu confier leurs textes à ce modeste blog. Ces articles expriment différents points de vue et des opinions ou des jugements contrastés. Et puisque ces derniers jours, "l'union sacrée républicaine" a vite cédé le pas au brouhaha de la civilisation de salon, dans laquelle les princes de la pensée laissent tomber du haut des sphères leurs analyses définitives, la seule ambition de ce dossier sera de rappeler que la liberté d'expression consiste avant tout à tolérer la contradiction, ce que le retour du religieux et la persistance de l'esprit de chapelle tendent à faire malheureusement oublier. Nous ouvrons donc le dossier avec l'avis d'un contributeur occasionnel d'Idiocratie, dont nous avons déjà publié plusieurs textes, et qui nous a cette fois envoyé cette analyse. 


Ne nous y trompons pas les islamistes veulent détruire l’Occident tel qu’il est et tel qu’il fut, c’est lui qu’ils veulent faire plier pour le soumettre à l’Alcoran et nous rendre esclaves de sa loi ; cependant, ils semblent avoir développé une stratégie plus intelligente que les précédentes, lesquelles se contentaient de répandre indifféremment la terreur, tandis que ces jours-ci, en frappant la France à sa tête, ils infusent dans la population une terreur plus efficace pour la raison qu’elle laisse ouverte une porte de sortie et que cette issue revêt la forme d’un pays islamo-compatible. Si les militants laïcs de Charlie Hebdo sont aujourd’hui les martyrs d’un combat qui les dépasse forcément, pour la simple raison qu’ils en incarnent une part symptomatique et morbide, les malheureux caricaturistes ayant contribué à affaiblir les défenses immunitaires d’une France pour laquelle ils sont finalement morts, c’est aussi parce qu’ils figurent l’incarnation réelle d’une civilisation et que paradoxalement lors qu’ils la rejettent, ils se sont sacrifiés pour elle. Que l’Islam radical les frappe eux, qu’il les exécute, lors que Charb continuait régulièrement de dénoncer, triste ironie, le « véritable danger » à savoir le catholicisme intégriste, voici de quoi nous dévoiler le logiciel susceptible de nous rendre intelligible à la fois la stratégie éducative mise en place par les terroristes et l’instant civilisationnel dans lequel, nous, français, nous nous trouvons.

 Cela a eu lieu, ceux qui tombèrent sous les balles le sept janvier dernier, sont des athées. Ils ne respectaient rien, à part un résidu de politiquement correct qui les empêcha certainement jusqu’au bout de comprendre le monde tel qu’il est aujourd’hui et tel qu’il les a broyé. Toutefois, ils furent frappés, et ces frappes se veulent un avertissement, un rappel à l’ordre s’adressant à qui voudra bien l’écouter et se conformer à cet esprit nouveau du terrorisme que le crime promulgue désormais comme un édit. On ne tue pas les chrétiens en France, quand on les décime, symboliquement au mieux, partout ailleurs dans le monde de l’Islam, mais ils ne sont pas assassinés à Paris en raison de leur religion par les ennemis de la France, jadis chrétienne. Ici, on tue les juifs, parce qu’ils sont, dans la tête de leurs bourreaux, les séides fidèles de l’Etat hébreu et donc les comptables de la politique israélienne ; les chrétiens manifestement, comme les ennemis déclarés du système, jusqu’aux athées silencieux, ne figurent pas une menace capable de susciter immédiatement la colère des envoyés d’Al Qaïda, de DAESH et autres franchises islamistes, lesquelles pourtant les exterminent sans la moindre pitié sur « leur » territoire. On ne tue pas non plus la population en masse comme lors des attentats américains ou ceux, plus anciens, du métro parisien en 95, cependant que la population sur les terres du Califat est soumise à la plus impitoyable des persécutions ; on abat un flic à terre tandis que monte la terrible supplique « c’est bon chef ! », mais on ne tue pas les « civils ». Surtout, on n’a pas suffisamment noté que le discours des islamistes à l’égard de la France a sensiblement changé, que notre pays n’est plus une terre de guerre, mais qu’elle est devenue, dans leur logorrhée, une terre déjà conquise qu’il appartient désormais aux musulmans d’éduquer. Aussi, durant leur road trip meurtrier les terroristes ont à peu près évité de tuer  quiconque ne pouvait pas immédiatement être assimilé à l’ennemi. Ils ont tué des policiers, des caricaturistes et des juifs, mais c’est tout, quelques dégâts collatéraux furent à regretter (on n’a les frappes chirurgicales qu’on peut ou que l’on veut), bref, seulement des « coupables ». 


Que peut-on, et que doit-on en déduire ?  D’abord que les chrétiens, à l’instar des dissidents en tous genres voire des athées silencieux, ne sont pas, ou plus, une alternative civilisationnelle pour les terroristes, qu’à bien des égards, pour eux, ils sont sortis de l’histoire française, ensuite qu’il ne faut pas martyriser la population, ce qui implicitement équivaut à reconnaître que les islamistes ne veulent pas se mettre les Français à dos, mais avant tout que cette guerre qu’on nous livre est d’abord l’affrontement de deux civilisations, et un affrontement pire en cela que les deux blocs ne se rencontrent pas face-à-face, ce qui aurait au moins l’insigne avantage de délimiter le champ de bataille. Non, à la faveur du politiquement correct, de l’immigration de masse et du multiculturalisme idéologique, ces deux blocs évitent le duel mais se superposent en tentant de s’écraser l’un l’autre… L’Occident chrétien, héritier d’Athènes et de Rome dont la France laïque est une des ultimes métamorphoses, supportant la pression d’un Islam polymorphe, mélange de modération relative et de terreur revendiquée, qui entend bien s’imposer sous une forme ou une autre…
La perspective civilisationnelle engage une communauté de destin, la conviction profonde qu’il est une solidarité à travers l’histoire entre les divergences politiques ou spirituelles selon lesquelles une civilisation s’incarne, voire dégénère si l’on regarde cela sous l’oculaire de Spengler. On peut rejeter cette perspective, il n’empêche que c’est celle des terroristes qui nous haïssent comme athées et comme juifs, comme pédés et comme croisés. Jusqu’à présent, le terrorisme frappait aveuglément quiconque était assimilé à la civilisation honnie. Si Al-Qaida cible Charlie Hebdo et nous contraint de déclarer « je suis Charlie », c’est parce que l’organisation de feu Ben Laden mise sur le fait que nous ne sommes déjà plus français ni que nous appartenions encore à la civilisation européenne et occidentale. En frappant le peuple, il frappait la France, en frappant Charlie et les juifs, il interdit les caricatures et les amalgames, dans tous les sens du termes, et pousse les juifs à quitter la France. Dorénavant, malgré les pétitions d’intention et les péans chantés au droit de blasphème, nos caricaturistes vont y réfléchir à deux fois avant de se payer la tête du faux prophète, et bientôt la France sera judenfrei… et toujours un peu plus islamo-compatible. L’éducation commence, et l’élite de France qui s’élève contre les amalgames ne s’aperçoit pas qu’en croyant refuser la stigmatisation elle sombre doucement dans la création d’un modus vivendi avec ceux qui veulent se confondre en nous pour nous remplacer.
Aussi, il nous faut sincèrement plaindre ceux qui ne se sentent pas solidaires, non pas qu’il s’agisse de se situer sur la même ligne que celle de Charb et les autres, loin de là, mais il ne faut pas ignorer non plus que le combat que nous pouvons livrer contre Charlie Hebdo se situe dans la même aire civilisationnelle, qu’ils sont de notre monde et que nous appartenons au leur, tandis que leurs assassins sont des étrangers radicaux qui veulent détruire notre civilisation pour y régner et que leur civilisation ne dépend pas de notre néant dans la mesure où elle dépend du néant propre à la civilisation musulmane, lequel est né avec la religion islamique alors que notre civilisation ne connaissait pas celle du prophète dont la lame tranchait déjà la gorge des poètes qui le moquaient… Il faut plaindre encore les demi habiles, les « qui prennent du recul », de n’éprouver aucune solidarité avec Charlie Hebdo parce que dans leur « recul » nous découvrons une prise de distance qui n’est rien d’autre qu’une prise de distance avec notre civilisation, que ceux-là nous disent en réalité qu’ils ne sont plus que des idées pures, des désincarnées et que pour le coup, les voici déjà mort ou soumis…


Pour cela les musulmans fanatisés ne s’attaqueront pas à eux, ils ne détruiront pas les églises tout de suite ni ne maudiront les païens et les critiques de la société du spectacle, ils ne persécuteront pas les dissidents de gauche comme de droite, mais plutôt les homosexuels qu’ils pendront et ils lyncheront les féministes. La cible de Kouachi et consorts, ce n’est pas la France, non, c’est la décadence, c’est la société dénuée de spiritualité, c’est le monde vide du néant globalisé. Seulement voilà, ce monde globalisé, néantisé et vide, une fois qu’ils l’auront détruit, que feront-ils ? Eh bien alors, ils feront tout ce qu’ils n’ont pas pu faire avant, ils détruiront les églises, tuerons les païens, les autogérés, les alternatifs en tous genres, et le petits reste de Français qui a cru bon de finasser au slogan très spectaculaire lui aussi de « jenesuispascharlie », et ceux-là qui refusaient de combattre au nom de « leur néant », parce que c’est le nôtre et qu’ils n’appartient qu’à nous de le condamner ou pas, devront se soumettre ou disparaître…







vendredi 16 janvier 2015

Houellebecq ou la configuration des possibles


Le dernier ouvrage de Michel Houellebecq peut être considéré comme un récit de politique fiction en ce qu’il se projette dans un futur proche avec la mise en scène de personnalités médiatiques et politiques. Mais il est surtout un roman d’anticipation qui se situe quelque part entre Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley et Le camp des saints de Jean Raspail. Quelle différence peut-on faire ? La politique fiction se contente d’articuler des forces en présence dans un jeu de prospective tandis que le roman d’anticipation s’appuie sur les imaginaires disponibles pour tracer des lignes de fuite, dessiner des horizons possibles. Aussi l’intérêt de Soumission réside-t-il avant tout dans la configuration des espaces mentaux plutôt que dans l’ajustement des partis politiques. Expliquons-nous. 

Le roman comporte indéniablement une dimension caustique, voire farcesque, qui repose sur l’imbécillité et l’aveuglement de nos élites autoproclamées, ces « ultimes soixante-huitards, momies progressistes mourantes, sociologiquement exsangues mais réfugiées dans des citadelles médiatiques d’où ils demeuraient capables de lancer des imprécations sur le malheur des temps et l’ambiance nauséabonde qui se répandait dans le pays »[1]. Les petites saillies savoureuses de Soumission ne doivent cependant pas occulter l’arrière-plan général de l’ouvrage, beaucoup plus vaste, qui pose un diagnostic froid et clinique sur les mentalités françaises en 2022. C’est assurément dans ce domaine que la lucidité de Houellebecq est la plus aiguisée avec la description de trois forces plus ou moins structurées qui tentent de prendre à bras le corps un avenir évanescent. Pour les besoins du roman, ces forces s’incarnent dans des partis politiques, lesquels s’affrontent à l’occasion de l’élection présidentielle de 2022. Là encore, peu importe l’ironie féroce de l’auteur contre Bayrou, Hollande et autres représentants du peuple ; l’important est ailleurs, dans l’épuisement du politique et l’érosion de toute destinée commune.

Le premier courant vaguement idéologique est ce qu’il reste de l’humanisme libéral une fois que ce dernier a sapé toutes les fondations de la société (sens du travail, rôle de l’école, etc.) : un individualisme forcené qui tourne sur lui-même, dans le vide d’une société d’hyper-consommation. Les descriptions de Houellebecq sont toujours aussi saisissantes : « Les plats pour micro-ondes, fiables dans leur insipidité, mais à l’emballage coloré et joyeux, représentaient quand même un vrai progrès (…) ; aucune malveillance ne pouvait s’y lire, et l’impression de participer à une expérience collective décevante, mais égalitaire, pouvait ouvrir le chemin d’une résignation partielle ». N’oublions pas, cependant, que la recherche de ce confort ludique et pratique demeure l’une des dernières aventures postmodernes – sans quoi la société se serait écroulée depuis longtemps sur son propre vide. En tout état de cause, ce libéralisme est à bout de souffle programmatique et ne survit que grâce à ceux qui y trouvent un intérêt bien compris. Ainsi, les responsables du centre droit et du centre gauche, qui se partagent l’échiquier politique depuis des décennies, en ont fait une sorte de prêt-à-penser bien pratique pour conserver leurs postes et privilèges afférents. L’UMP, le PS et les diverses formations centristes seront d’ailleurs les premiers à rallier la Fraternité musulmane à la condition expresse, évidemment, de récupérer plusieurs portefeuilles ministériels.



Le deuxième courant, défini comme « identitaire », s’incarne dans le Front national de Marine Le Pen. En 2022, il continue à personnifier la résistance à la mondialisation mais tend progressivement à sortir de l’histoire. Son logiciel idéologique, tout à fait louable (une sorte de nationalisme républicain), se tourne davantage vers un passé prestigieux qu’il ne propose un élan créateur. En outre, il lui manque une assise religieuse qui serait en mesure de proposer à chaque citoyen non seulement un avenir commun mais aussi une voie de salut personnel. « Jamais le Front national n’a réussi à percer chez les catholiques, ils sont trop solidaires et tiers-mondistes » prévient Houellebecq[2]. A une époque marquée par le retour du religieux, cela constitue un handicap insurpassable. C’est pourquoi la mouvance identitaire peine à constituer une alternative viable. N’est-elle pas devenue le pendant des « Indigènes de la République », c’est-à-dire des « Indigènes européens » qui témoignent d’un vieux monde en voie de disparition.

C’est dans ce contexte que la Fraternité musulmane s’immisce dans le jeu politique pour se faire le héraut d’une politique conservatrice, démocratique et islamique. Et gagne les élections de 2022. Une nouvelle fois, ce n’est pas la politique fiction – dont de nombreux commentateurs se sont gaussés, pensez bien un parti musulman au pouvoir ! – qui importe ici, mais le courant puissant et souterrain qui travaille une partie de la société française et qui, demain, pourrait se présenter comme un projet novateur et prescriptif. Sans jouer les Cassandre, il suffit de s’appuyer sur les chiffres de la démographie : avec près de six millions de musulmans, la France est le pays dont la part relative de la population musulmane est la plus importante en Europe. Ce chiffre étant en nette augmentation chaque année avec la poursuite de l’immigration extra-européenne et la vigueur démographique des musulmans : pour l’année 2008, 151 000 naissances pour 180 000 non-musulmans[3]. À cela s’ajoute un phénomène tout à fait inattendu : l’évolution de la communauté musulmane ne subit pas le processus de sécularisation qui a marqué les populations catholiques, de plus en plus éloignées de leur système religieux. Contrairement à tous les pronostics, les jeunes générations de musulmans (issues de la deuxième et troisième génération d’immigrés) sont de plus en plus pieuses et respectueuses des règles et des interdits de l’islam. Dans ce contexte, l’islam est devenu un véritable marqueur d’identité, d’où les demandes de reconnaissance voire les revendications qui l’accompagnent.

Le roman d’anticipation de Houellebecq n’a donc rien d’un fantasme islamophobe. Ce jugement est d’ailleurs incompréhensible au regard de l’islam qui y est présenté. La grande force de Soumission étant justement d’éviter sa caricature pour en proposer une version tout à fait plausible dans le contexte politique français et européen. Cet islam porté par un leader tout en rondeur est compatible avec les institutions républicaines (et donc la démocratie) et respectueux de l’économie de marché. En revanche, son programme est très clairement conservateur et se concentre sur deux domaines essentiels : l’éducation et la famille. En somme, et c’est le cas de tous les groupes politico-religieux, il refuse la morale laïque, réfute l’égalité homme/femme et dénie le droit d’expression aux minorités jugées déviantes. La dimension la plus novatrice de ce parti islamique reste cependant la politique étrangère avec la volonté de réorienter l’Europe vers la Méditerranée et de poser ainsi les piliers d’un vaste empire à la romaine, désormais porté par le glaive de l’islam.

C’est dans ce contexte que se débat le « héros » houellebecquien, sorte de nihiliste victimaire porté sur la bouteille et sur l’entrejambe des jeunes femmes. On le devine, il finira par se convertir à l’islam sous l’influence d’un énigmatique universitaire : Rediger. Cet ancien identitaire envisage l’islam comme la dernière chance de l’Occident. Lecteur de Guénon et de Nietzsche, il en propose une lecture plus mystique que djihadique :

« Voyez-vous, poursuivit-il, l’islam accepte le monde, et il l’accepte dans son intégralité, il accepte le monde tel quel, pour parler comme Nietzsche. Le point de vue du bouddhisme est que le monde est dukkha – inadéquation, souffrance. Le christianisme lui-même manifeste de sérieuses réserves – Satan n’est-il pas qualifié de “prince de ce monde” ? Pour l’islam au contraire la création divine est parfaite, c’est un chef d’œuvre absolu. Qu’est-ce que le Coran au fond, sinon un immense poème mystique de louange ? »[4].


Pour autant, le personnage principal s’il est volontiers charmé par ce discours n’en reste pas moins un mécréant. Son itinéraire est d’autant plus révélateur que, spécialiste de Huysmans, il est en recherche d’une nourriture spirituelle qui pourrait combler son vide existentiel. Et à l’image du grand écrivain normand, revenu au catholicisme à la fin de la vie, il tente quelques échappées du côté de la retraite monastique. Mais rien ne se passe. Il est sec comme les Lumières du XVIIIè siècle. Il n’a donc plus aucune raison de ne pas se soumettre à une religion qui lui offre le confort de vie que la société libérale n’était plus en mesure de lui assurer. Il n’a pas avancé d’un pas, mais « il fallait se rendre à l’évidence : parvenue à un degré de décomposition répugnant, l’Europe occidentale n’était plus en état de se sauver elle-même – pas davantage que ne l’avait été la Rome antique au Vè siècle de notre ère »[5].

Les romans d’anticipation ont l’avantage de ne jamais se réaliser complétement même s’ils dessinent avec une lumière pénétrante les processus à l’œuvre dans l’inconscient collectif. Ainsi la soumission avec laquelle joue le nihiliste occidental ne constituera sûrement pas le dernier mot de l’histoire. Il reste que les événements tragiques de ces derniers jours en appellent à une réaction dont on peine à voir surgir, aujourd’hui, les linéaments. Espérons que nous aussi, dans cette nouvelle configuration des possibles, aurons l’occasion de prononcer la dernière phrase du roman : « Je n’aurai rien à regretter ». 





 Publié dans Causeur.fr







[1] Michel Houellebecq, Soumission, Paris, Flammarion, p. 154.
[2] p. 110.
[3] Chiffres tirés des études de Michelle Tribalat.
[4] p. 261. On aura bien entendu reconnu la « patte » islamophobe de Houellebecq !
[5] p. 276.

samedi 10 janvier 2015

Vive le blasphème




« Nous somme Charlie ». Ah bon pourquoi ? Sans doute déjà par simple compassion avec les victimes, les familles. Dans ce cas il faudrait ajouter aussi, par respect pour tous ceux qui sont morts, que nous sommes aussi flics et employés municipaux et tous pris en otage, bien sûr, par cette armée de terroristes anomiques qui démontrent avec une froideur professionnelle à quel point la liberté est pour eux un objet de mépris ; des tueurs qui préfèrent les caméras aux caricatures et ont troqué au nom d’Allah leur défroque de petite racaille pour le costume de croisé
Nous sommes Charlie donc. Pas pour le plaisir d’aller défiler auprès d’Anne Hidalgo ou de Bertrand Delanoë mais parce que nous sommes en guerre. Pas le retour des années trente ou je ne sais encore quelle bondieuserie de journaliste en mal de marronnier, non, la guerre, celle qui remet brutalement à l’heure les pendules de l’histoire, la bête furieuse qui réclame du sang, des vies et des peuples. Les événements de cette fin de semaine ne sont pas des crimes isolés commis par de simples déséquilibrés comme il semble être devenu d’usage de qualifier désormais les entreprises terroristes. Ce sont des actes de guerre, accomplis par des soldats entraînés, visant des cibles précises et symboliques et servant un but très clair. Les cibles se sont des dessinateurs qui osèrent jouir de leur liberté et caricaturer un prophète de malheur, ce sont aussi des représentants des forces de l’ordre, abattus lâchement dans le dos ou achevés à terre, ce sont les juifs visés en tant que juifs et massacrés dans un hypermarché. Le but, quant à lui, est d’imposer aux esprits le respect et la crainte d’un islam qui fait payer toute critique au prix du sang.


L’objectif des attentats et des prises d’otages dont, jamais la France n’avait connu une telle succession en si peu de temps, est de plonger la société française dans une crainte suffisamment respectueuse pour que plus personnes n’ose à l’avenir s’attaquer à l’islam ou à Mahomet. Charb est le premier nom que les tueurs auraient prononcé en pénétrant dans la salle de rédaction, avant d’abattre le directeur de la publication et ses collaborateurs. En 2013, le magazine en ligne Inspire, publié par Al-Qaïda dans la péninsule Arabique, avait fait figurer son nom sur une liste de personnalités recherchées pour « crimes contre l'islam » et le dessinateur vivait sous protection policière depuis que Charlie avait osé publier les fameuses caricatures de Mahomet. La menace n’était pas fantasmée, n’en déplaise aux Indigènes de la République qui, toujours bien inspirés, publiaient il y a deux ans, après l’incendie criminel qui avait ravagé les locaux de Charlie Hebdo, un appel dans lequel on pouvait lire notamment : « qu’il n’y a pas lieu de s’apitoyer sur les journalistes de Charlie Hebdo, que les dégâts matériels seront pris en charge par leur assurance, que le buzz médiatique et l’islamophobie ambiante assureront certainement à l’hebdomadaire, au moins ponctuellement, des ventes décuplées, comme cela s’était produit à l’occasion de la première « affaire des caricatures. »[1] Rokhaya Diallo, l’une des signataires, a peut-être été un peu rudoyée avant-hier par Ivan Rioufol, il n’empêche que ses larmes de crocodile ont du mal à émouvoir aujourd’hui quand on relit le texte auquel elle a apposé sa signature.
On peut penser ce que l’on veut de Charlie-Hebdo. On peut détester ce journal pseudo libertaire, on peut trouver que Charlie n’était qu’un repère de rebellocrates et que le célèbre « beauf » de Cabu était le symbole de la condescendance de classe et du conformisme idéologique. Il n’empêche : en choisissant de reproduire les caricatures de Mahomet, celles pour lesquelles le peuple danois est allé jusqu’à défiler pour s’excuser, les journalistes de Charlie ont fait preuve d’un entêtement salutaire et ont rendu hystériques quelques chefs de guerre et de gros émirs à la graisse violemment agitée par des frissons d’indignation religieuse à la vue des dessins proscrits. En résumé ils ont eu des couilles et ils l’ont payé de leur vie. En continuant à défier à coups de unes scatos, de dessins crados et de jeux de mots potaches un islamisme dont la principale caractéristique, en plus de former des assassins, et de haïr l’humour au nom de la religion. Charb et ses amis sont restés debout et l’ont payé. Dans les temps actuels, nous n’avons pas si souvent l’occasion de saluer ce genre de courage.


Il va en falloir, pourtant, du courage, dans les temps à venir. Et défiler avec sa petite pancarte #jesuischarlie n’aura de sens que si l’on y ajoute, bien visible : J’EMMERDE LE PROPHETE. Parce que c’est cela qui a tué mercredi, jeudi et vendredi, c’est la volonté d’une faction religieuse de nous imposer à tous le délit de blasphème. Et la peine requise pour ce délit est la mort. La guerre sainte arrive chez nous en terrain partiellement conquis. Depuis quelques décennies, nos dirigeants, partagés entre lâcheté et aveuglement, tentent de nous enseigner, avec le concours des plus grands médias, que l’islamophobie est désormais un crime capital aux yeux de la république. A leur décharge, reconnaissons qu’ils ne font que suivre une tendance générale. Comme le rappellent en effet Isabelle Kersimon et Jean-Christophe Moreau dans un excellent essai dont l’actualité est tragiquement confirmée aujourd’hui : « C’est sur la scène internationale que la dénonciation de l’islamophobie s’est traduite par l’émergence du concept de ‘diffamation des religions’. Les Nations Unies, de 1999 à 2011, ont en effet consacré la légitimité de cette notion pour le moins baroque, en adoptant régulièrement des résolutions qui enjoignaient solennellement les Etats à intégrer dans leur législation nationale des dispositions contre les stéréotypes négatifs sur les religions. »[2] Cette campagne de « lutte contre la diffamation des religions » fut lancée par l’Organisation de la Conférence Islamique et notamment par le Pakistan et le Yémen, deux pays en pointe comme chacun le sait, dans le domaine de la défense de la liberté d’expression. « Jusqu’en 2010, note donc les auteurs d’Islamophobie, la contre-enquête, l’Assemblée générale [des Nations Unies] adoptera ainsi chaque année une résolution exhortant les Etats à sanctionner le blasphème au nom du ‘dialogue entre civilisations’. »[3]


Nul doute dès lors que nos dirigeants, et tous les médias soucieux « d’éviter les amalgames » ne pourront qu’approuver le communiqué réalisé par Mounir Tlili, ministre des affaires religieuses en Tunisie, qui, après le massacre et alors que les assassins cavalaient toujours, a tout simplement invité « les médias du monde entier à respecter l’éthique journalistique et à éviter de porter atteinte aux religions et au sacré qui pourraient entraîner des réactions émotionnelles »[4] ; Le message est on ne peut plus clair, il l’est d’ailleurs tout autant que celui qui nous est adressé par les foules en liesse dans les rues d’Alger après l’annonce de l’attentat.
Le massacre de Charlie Hebdo et les fusillades et prises d’otages qui l’ont suivi font apparaître avec brutalité la confrontation meurtrière entre un islam radical prêt à prendre sa place dans l’histoire et nos sociétés démocrates et libérales travaillées par la tentation de l’auto-anéantissement, rejetant l’héritage de leur propre civilisation pour ne s’entretenir que de leur propre vide. « Le soldat qui meurt à Verdun souffre de devoir mourir, écrit Robert Redeker, mais il connaît une exaltation forte liée à la gloire de la patrie. Le djihadisme, par exemple, relève du même phénomène. » Les événements de mercredi ont si brutalement mis en lumière cette opposition violente qui rend soudain dérisoire toute autre grille de lecture partisane.
Les sociétés musulmanes contemporaines ne sont pas, à bien des égards, les perdants radicaux qu’imaginait l’essayiste allemand, H.M. Enzensberger[5], elles assument au contraire une logique de conquête et font peu de cas de l’avance technologique de l’occident tant que la conscience de leur supériorité spirituelle leur est acquise. C’est bien nous qui, aux yeux des vrais croyants, faisons figure de perdants radicaux et c’est parmi les perdants qu’elles recrutent les soldats du djihad. Toutes les chaînes de solidarité, les rassemblements républicains, aussi dignes soient-ils, ne pourront rien y faire : aux yeux des croyants radicaux nous offrons, avec notre humanisme croulant et notre république complaisante un spectacle des plus pathétiques. La laïcité que nos dirigeants brandissent comme si elle était une véritable contre-religion, n’est qu’un vide à combler pour les prosélytes les plus déterminés ou les nouveaux croisés, petites racailles qui, chez nous, sont passés du grotesque clinquant du rap US à la révélation du djihad. La société républicaine qui a abandonné vis-à-vis de ses immigrés tout projet d’assimilation et qui s’engouffre tête baissée dans un consumérisme progressiste négateur de toute construction, de tout socle historique, n’a en réalité plus rien à offrir à ses nouveaux combattants de l’Islam auxquels elle n’a jamais rien eu d’autre à offrir que la complaisance victimaire et la frustration pécuniaire. Elle est donc aujourd’hui complètement désemparée face à ces candidats au martyr anomique qui sont capables du jour au lendemain de passer à l’action pour attaquer partout et nulle part les symboles et les membres anonymes de cette société de cadavres ambulants pour lesquels ils n’ont que mépris. Tous les rassemblements, même les plus dignes, mêmes les plus solidaires, contre l’intolérance, le fanatisme, en faveur de la liberté d’expression, n’y feront rien : on ne combat pas son propre vide. « Les sociétés fabriquent les hommes dont elles ont besoin, expliquait il y a quelques temps le philosophe Robert Redeker. L’imaginaire guerrier n’est plus à l’œuvre. Le show bizness et le sport fabriquent les êtres, modèlent des corps, ils  apportent à chacun l’imaginaire nécessaire à cette anthropofacture. L’âme est remplacée par le mental tendu vers la réussite individuelle et l’épanouissement personnel. » Redeker est lui aussi menacé par une fatwa, depuis 2007. Avant de devenir la cible des islamistes, le philosophe a d’abord dû subir les anathèmes des bien-pensants et des amis du désastre. A l’époque où Redeker était attaqué par tous car il osait s’attaquer à l’Islam, Pascale Clark prévenait déjà, menaçante : « on ne critique pas les gens qui croient. » Aujourd'hui, c'est Edwy Plenel qui twitte du Zola pour tâcher de nous convaincre que nous aurions tout simplement "créé" le "monstre de l'islamisme" à force de discours stigmatisant. C'est bien, entre Soral et lui, le califat s'il s'installe un jour pourra compter sur des serviteurs zélés. 


Il paraît d'ailleurs que la tendance est en ce moment sur les réseaux sociaux d’écrire que douze morts ce serait bien fait et de s’en vanter avec un joli #jenesuispascharlie ou #bienfait. C’est vrai qu’il faut toujours en toute occasion, même la pire, jouer les minoritaires et les anticonformistes qui courent à rebours du troupeau. Et puis il y a aussi bien entendu ceux qui se réjouissent du carnage et qui, au Maghreb ou au Moyen-Orient, sortent dans la rue pour brailler que Mahomet a été vengé ou déversent sur internet une joie minable. Rien que pour eux, nous espèrons chez les idiots que Charlie Hebdo continuera à exister afin de leur dédicacer toutes les têtes de gland et tous les trous du cul qui seront peut-être encore croqués et publiés par les successeurs de Cabu, Tignous ou Charb dans les années à venir.





[1] http://www.politis.fr/La-Liberte-D-Expression-N-Est-Pas,15901.html
[2] Isabelle Kersimon. Jean-Christophe Moreau. Islamophobie, la contre-enquête. Editions Plein Jour. Octobre 2014. p. 138-139
[3] Ibid. p. 141
[4]http://www.businessnews.com.tn/attaque-de-charlie-hebdo--le-gouvernement-tunisien-condamne-un-acte-terroriste-lae,520,52621,3
[5] http://www.amazon.fr/Le-perdant-radical-hommes-terreur/dp/2070781771