jeudi 21 novembre 2019

Nous sommes des produits comme les autres



Au cours des années 1960, la théorie critique portée par l’Ecole de Francfort, les détournements situationnistes de Guy Debord et, plus tard, les travaux inspirés de Jean Baudrillard ont analysé avec brio les dernières mutations du capitalisme. Abandonnant le marxisme orthodoxe, ces penseurs montraient que le système ne s’appuyait plus sur la dynamique de l’aliénation (par le travail) mais reposait davantage sur le phénomène de la séduction (par la marchandise). Ainsi, l’on quittait les moyens de production et les rapports de classe qui asservissaient les travailleurs pour mettre l’accent sur les dispositifs de pouvoir et l’accumulation des marchandises qui fabriquaient des hommes en série. En son temps, Pasolini l’avait également deviné :

« Je suis profondément convaincu que le vrai fascisme est ce que les sociologues ont trop gentiment nommé la ”société de consommation“, définition qui paraît inoffensive et purement indicative. Il n’en est rien. Si l’on observe bien la réalité, et surtout si l’on sait lire dans les objets, le paysage, l’urbanisme et surtout les hommes, on voit que les résultats de cette insouciante société de consommation sont eux-mêmes les résultats d’une dictature, d’un fascisme pur et simple ».  

Plus de cinquante années après, cette société de consommation s’est très largement déployée : elle ne se contente plus de capitaliser sur le désir à travers l’achat d’objets-fétiches mais s’immisce jusque dans les âmes pour évaluer notre potentiel de bonheur – autrement dit, domestiquer nos pensées. Philippe Muray l’avait lui aussi prédit : « Le Bien a trimé. Il a bien bossé. D’avance, il stérilise toutes les velléités d’objections, toutes les subversions, toutes les contestations qui pourraient s’élever ». Cela explique pourquoi la théorie critique est tombée progressivement en désuétude. Aujourd’hui, l’on critique la surconsommation au regard, notamment, des dégâts collatéraux produit sur l’environnement sans se rendre compte que nous sommes devenus nous-mêmes, en tant qu’être, de pures marchandises. Pire, la gauche qui avait nourri les analyses critiques s’est mise benoîtement à croire dans les vertus émancipatrices de la consommation quand cette dernière revêtait les habits de la culture – peu importe qu’ils aient été tissés par l’industrie du divertissement. Ainsi, les Cultural Studies et tous leurs dérivés ont misé sur la construction d’un individu singulier, en relation avec sa communauté de choix, à partir de la consommation de discours, de codes, de langages et d’objets finement sélectionnés en fonction des désirs de chacun. « Ce n’est pas en se faisant coproducteur du spectacle que le consommateur en conteste les codes ou s’émancipe de ses formes de consommation »  écrivent justement Cédric Biagini et Patrick Marcolini. Dans leur dernier ouvrage, Divertir pour dominer, ces auteurs ont quelque peu rehaussé l’honneur des sociologues en analysant la culture de masse comme un nouveau rapport au monde qui se fonde sur la subjectivité des individus. 



Les travaux d’Eva Illouz s’inscrivent également dans la filiation de l’école de Francfort pour démontrer que le capitalisme s’apparente désormais à une nouvelle gouvernementalité des âmes. Ecrit avec Edgar Cabanas, Happycratie décrypte la formation d’un champ social du bonheur dans lequel se retrouvent des psychologues, des économistes, des coachs, des consultants et des managers. Tous portent un discours qui met l’accent sur le développement personnel et qui s’accompagne de méthodes pseudo-scientifiques qui évaluent le degré de positivité (« quotient émotionnel »). En à peine deux décennies, ce mélange de mièvreries et de psychothérapies a envahi le champ universitaire, le monde de l’entreprise et les sphères du pouvoir. Comment expliquer un tel succès ? Les notions de « bonheur » et d’« émotion » sont suffisamment labiles pour les articuler avec les dynamiques de la société de performance : l’ouverture, la bienveillance, la connectivité, la mobilité, la fluidité, etc. Elles ont l’avantage de remplir un vide dans la psyché de l’individu moderne en lui proposant des motifs de satisfaction en termes de bien-être et d’épanouissement personnel. 




Eva Illouz a encore approfondi son travail avec la direction de l’ouvrage, Les marchandises émotionnelles. Cette fois-ci, elle met à jour l’institutionnalisation de l’hédonisme à travers la culture consumériste. L’émotion ne constitue plus seulement un outil au service du bien-être mais s’inscrit dans des processus complexes qui reconfigurent la vie intérieure. Ainsi, le capitalisme a développé des dispositifs sociotechniques spécifiques dans lesquels les idéaux culturels – l’authenticité des émotions, la réalisation personnelle, la culture de soi, etc. – jouent le rôle de médiateurs entre le consommateur et le produit. Le concept d’emodities (« marchandises émotionnelles ») permet de comprendre les nombreux nœuds qui se forment entre les émotions et les actes de consommation. Au final, la psyché répond à des impulsions d’achat, non pas pour satisfaire des désirs instinctifs, mais pour répondre à des besoins plus profondément ancrés en lui. En un mot, le sujet a remis sa capacité à construire du sens entre les mains d’une industrie qui se charge d’en faire un produit rentable. Les exemples sont nombreux : le besoin de ressentir une « vraie » émotion lors d’un spectacle, la recherche de l’authentique dans des voyages éco-responsables, l’utilisation d’applications téléphoniques pour rencontrer l’âme sœur, le besoin d’être reconnu à travers les réseaux sociaux, la recherche de sagesse à partir de stages de bien-être, etc. Nous n’achetons plus des produits pour exister, nous existons pour acheter des produits.

Le plus vertigineux dans cette évolution est que l’invention de la subjectivité, si cher aux modernes, s’est retournée contre elle-même : le moi n’existe plus qu’au travers des objets et des expériences esthétiques qu’il consomme. Il n’a plus de noyau dur, de socle transcendant, de vérité morale ; il s’est volatilisé au contact des marchandises. Le moi est devenu tout simplement un produit. Un produit à l’obsolescence programmée. 



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samedi 16 novembre 2019

Ted Kaczynski : Unabomber



Le 4 mai 1998, Théodore Kaczynski est condamné à la prison à perpétuité sans possibilité de liberté conditionnelle et enfermé dans une prison de très haute sécurité dans le Colorado. Responsable de 43 attentats qui ont fait trois morts et près d’une trentaine de blessés, il est identifié comme le terroriste « Unabomber ». Son manifeste La société industrielle et son avenir explique en partie le mobile de ses crimes. C’est d’ailleurs pour sa diffusion dans les journaux que Kaczynski s’est dit obligé de « tuer des gens », non pas des anonymes choisis au hasard mais des personnalités plus ou moins représentatives de la société techno-industrielle : professeur, scientifique, informaticien, publicitaire. Lui-même est un mathématicien surdoué qui a quitté l’université de Berkeley en 1969 pour vivre seul dans sa cabane construite au milieu d’une forêt du Montana.

Ce parcours singulier a fait l’objet en 2017 d’une série Manhunt : Unabomber dont le succès a relancé l’intérêt du grand public. Les huit épisodes se concentrent sur la dernière année de traque, la plus longue et la plus coûteuse jamais conduite par le FBI, au travers d’un personnage de profiler spécialiste de la linguistique. Les scénaristes ont réussi à ménager une relative ambivalence entre le « flic » et le « criminel » pour entretenir l’intérêt du spectateur tout en donnant à la fin une tonalité nettement moraliste. Bref, une série honnête qui s’inscrit dans la tradition des True crimes sans en révolutionner le genre. Pour disposer d’une approche à la fois plus riche et plus complexe, il faut mieux visionner le documentaire Das Netz (Voyage en cybernétique) qui croise l’histoire de l’informatique, du LSD et de l’internet[1]. Son réalisateur allemand, Lutz Dammbeck, a mené une série d’entretiens avec les principaux représentants de la cybernétique tout en mettant en exergue les critiques exposées dans le manifeste de Kaczynski. On comprend dès lors, comme l’ont récemment montré Baptiste Rappin et Jean Vioulac, que la cybernétique constitue la méta-science qui structure en profondeur la rationalité postmoderne, en particulier dans sa variante managériale. Dans ce contexte, l’Unabomber apparaît comme l’un des premiers écoguerriers à s’attaquer directement aux fondements du système techno-capitaliste. 


Le documentaire s’ouvre d’ailleurs sur une question simple : « Pourquoi un mathématicien devient-il un terroriste ? » La réponse se trouve en grande partie dans le contenu du manifeste. La première impression de lecture laisse quelque peu perplexe : il s’agit pour l’essentiel d’une diatribe anti-technologique qui s’inspire des essais de Jacques Ellul, notamment du précurseur La Technique ou l’enjeu du siècle (paru en 1954 !). En outre, la dimension « manifeste » tend à gommer les éléments de la démonstration intellectuelle au profit de l’interpellation de l’opinion publique. Passé cette première impression, le manifeste étonne pourtant par ses positionnements iconoclastes et la liberté d’esprit de son auteur qui n’appartient à aucune chapelle militante et qui ne se réfère à aucun courant politique précis. Nous avons plutôt à faire à une sorte de néo-luddite solitaire qui analyse les dérèglements de la société technologique tout en réglant ses comptes avec les milieux scientifiques.

Précisément, le manifeste débute par un constat somme toute classique : la révolution industrielle a complètement déstabilisé la société et a entraîné une série sans fin de maux : souffrances psychiques, pollution de l’air, dévastation de la nature, marchandisation de la vie, etc. Cependant, le plus grave réside dans la rationalisation du processus, soit l’arraisonnement complet du monde, qui vise à la « réduction définitive des hommes, et de beaucoup d’autres organismes vivants, à l’état de produits manufacturés, simples rouages de la machine sociale »[2]. Plus étonnant, Kaczynski consacre de très nombreux passages à la désignation de l’ennemi, ceux qu’ils considèrent comme les suppôts du système techno-industriel et à qui il voue une haine féroce : les progressistes. Or, il classe dans cette catégorie la plupart des militants de gauche, nommément désignés : socialistes, féministes, promoteurs des homosexuels, défenseurs des animaux, tenants du politiquement correct, etc. Ce point lui paraît tellement fondamental qu’il s’efforce d’en dresser le portrait psychologique à partir de deux tendances lourdes. La première souligne la faiblesse de ces individus qui sont obligés de compenser leur « sentiment d’infériorité » par la référence à une idéologie élevée au rang de quasi-religion : tout ce qui est contraire à leurs dogmes relève de la déviance morale. La deuxième vise à corriger cette pensée très politiquement correct en se donnant une image de « rébellion » qui consiste, en définitive, à aller toujours plus loin dans le sens de la déconstruction et du progrès. En règle générale, ces progressistes proviennent des couches les plus privilégiés, s’accaparent les postes importants au sein des universités et tentent d’enrégimenter toutes les minorités à leur cause. Il en résulte une normalisation toujours plus poussée des comportements qui interdit toute remise en cause du système techno-industriel.

  
Cette interprétation nous semble d’autant plus pertinente qu’elle correspond parfaitement aux élucubrations d’une certaine gauche dite radicale qui passe son temps au chevet des minorités pour les convaincre des bienfaits de l’universalisme abstrait. En France, les anarchistes du Comité invisible ont dénoncé cette profusion des luttes qui se paie de formules prétentieuses et de postures héroïques, lesquelles ne font que renforcer le narcissisme individuel et, donc, l’impuissance politique. A l’évidence, la société libérale-capitaliste encourage voire subventionne ce type de revendications, portées par les minorités actives, qui ne remettent jamais en cause le fonctionnement général du système. Pour Kaczynski, cette idéologie progressiste est finalement « totalitaire » dans la mesure où elle « cherche à envahir le moindre recoin de la vie privée et à modeler toute pensée » jusqu’à neutraliser toute forme d’autonomie et de « sentiment de puissance ».

Dans son versant positif, le manifeste est indéniablement traversé par une fibre nietzschéenne qui place l’individu au cœur de ses préoccupations : le « processus d’auto-accomplissement » ne peut s’effectuer qu’en dehors du système techno-industriel. Autrement dit, la réalisation de soi passe par la fin de l’aliénation sociale. Pour son auteur, l’homme s’est laissé déposséder de lui-même par la fabrication de « besoins artificiels » qui lui donnent le sentiment d’exister voire même l’illusion de s’épanouir. Pourtant, la société est devenue une immense machinerie techno-sociale dont les problèmes, de la corruption politique à la pollution environnementale, échappent complètement aux hommes. Dans ce contexte, aucune réforme n’est plus possible. L’individu ne pourra retrouver sa liberté, c’est-à-dire la possibilité de se réaliser, qu’en reprenant la main sur les questions vitales de sa propre existence : nourriture, habillement, habitat et sécurité. « Etre libre, écrit Kaczynski, signifie avoir du pouvoir, non pas celui de dominer les autres, mais celui de dominer ses conditions de vie ».

 
Ce retour à la nature, à travers laquelle l’homme se mesure et se révèle, s’inscrit dans la tradition anarchiste américaine d’un Henry David Thoreau et celle plus récente de la wilderness (« nature sauvage »). Ainsi, le courant anarcho-primitiviste, qui rejette radicalement la société industrielle, prône le retour à des modes de vie s’inspirant des chasseurs-cueilleurs préhistoriques. John Zerzan, la principale figure de ce mouvement, a soutenu publiquement Kaczynski dans un texte polémique publié dès 1995, avant son arrestation. S’il condamne les méthodes violentes du terroriste, sa doctrine lui semble parfaitement légitime au regard des dégâts provoqués par les progrès technologiques. Il s’interroge dans une formulation volontiers provocatrice : « En fait, à l’exception de ses cibles, quand peut-on dire que les petits Eichmann qui préparent le meilleur des mondes n’ont jamais été amenés à rendre des comptes ? Est-il contraire à l’éthique d’essayer d’arrêter ceux dont les contributions amènent à une agression sans précédent contre la vie ? »[3]. Précisons tout de même que le manifeste, s’il évoque à une reprise la « nature sauvage » comme forme d’idéal positif, ne contient ni programme ni référence politiques explicites[4]. Ce qui importe avant tout, c’est la destruction du système techno-industriel sans laquelle l’individu libre ne pourra se perpétuer.

Dans cette perspective, Kaczynski/Unabomber pose également les jalons d’un plan d’ensemble qui vise effectivement à saper les bases du système. La stratégie décrite est ouvertement révolutionnaire : seul un grand chambardement pourra nous sauver de la « folie du monde ». Cependant, il ne s’agira pas d’une révolution politique qui s’attaque aux structures du pouvoir mais seulement d’une révolution « en dehors », « par le bas », qui parasite les infrastructures du système jusqu’à les rendre caduques. En parallèle, cette stratégie doit promouvoir l’agitation sociale et diffuser la propagande anti-technologique. Fidèle à son approche volontiers élitiste, Kaczynski ne croit pas dans le réveil des masses mais plutôt dans la constitution de « minorités agissantes et déterminées » qui parviendraient à précipiter le monde dans le chaos. La destruction du système révélerait alors les personnalités susceptibles de survivre dans un environnement hostile et capables par là même de s’auto-accomplir.


 
Une question reste en suspens : en quoi l’envoi de colis piégés et, donc, l’assassinat à distance permettaient-ils d’œuvrer à la révolution ? Hormis la nécessité – très discutable – de rendre public ses textes, Kaczynski se retranchera derrière l’auto-défense : face à la violence omniprésente du système, l’individu peut s’affranchir de la morale élémentaire pour utiliser tous les moyens mis à sa disposition. C’est un combat à la vie à la mort : la perpétuation du système conduisant inéluctablement à la disparition de l’homme. Il existe cependant une « énigme Kaczynski » qui peut en partie être levée par son itinéraire personnel puisqu’il a lui-même éprouvé dans sa propre chair l’émergence du projet cybernéticien. Jeune étudiant à Harvard, il est effectivement repéré en 1958 pour participer à un programme visant à étudier la structure de la personnalité des surdoués. Piloté par le psychologue et biologiste Henry Murray, ce programme fait subir aux individus-cobayes d’intenses pressions psychologiques afin d’évaluer leurs réactions et d’en tirer des informations utiles au progrès de la guerre psychologique. Murray sera d’ailleurs à l’origine d’autres expérimentations, dont le sinistre « projet MK-Ultra » de manipulation mentale, qui visaient à établir une science générale du comportement capable de contrôler toutes les relations humaines ; dit autrement, créer le meilleur des mondes. On se situe là au cœur du projet de la cybernétique qui comprend dans sa dimension utopique la volonté de reconfigurer entièrement l’homme et le monde. Porté aujourd’hui par les GAFA, cet avenir sur-mesure pour l’homme artificiel passe nécessairement par la destruction de toutes les anciennes structures : le sujet autonome, la famille solidaire, l’Etat protecteur, etc.

Cet objectif affiché, on comprend mieux pourquoi dans le documentaire de Lutz Dammbeck tous les principaux tenants de la révolution technologique et numérique s’efforcent de faire passer Kaczynski pour un fou, un illuminé et un assassin. Il est l’un des premiers à s’être élevé contre leur meilleur des mondes et à avoir dénoncé la science qui en inspire les destinées. Au-delà de ses actes, son message est une exhortation à la lutte titanesque qui s’ouvre, sachant que « la technologie est une force sociale plus puissante que l’aspiration à la liberté ». Gageons que son expérience de jeunesse passée entre les mains des sorciers de la cybernétique sera bientôt la nôtre, conduite à l’échelle collective et planétaire, selon les lois implacables de la techno-science mise au service de la gouvernance des hommes. Ce sera alors un combat à la vie à la mort.

Article publié dans le numéro Moins Un d’Idiocratie




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[1] Lutz Dammbeck, Voyage en cybernétique. Unabomber, le LSD et l’internet, 2005.
[2] Ted Kaczynski, La société industrielle et son avenir, apache-éditions, 1995 (en diffusion libre).
[3] John Zerzan, Whose Unabomber ?, 1995.
[4] Dans des lettres ultérieures, Kaczynski aura l’occasion de se désolidariser des thèses primitivistes de Zerzan, en les jugeant intéressantes mais finalement éloignées de sa pensée et marquées par une trop grande naïveté à l’égard des temps préhistoriques. 

dimanche 10 novembre 2019

Le CCIF et l'islamophobie : de la victimisation considérée comme un des Beaux-Arts


Dimanche 10 novembre, un certain nombre de personnalités, de collectifs et d'associations ont défilé, à l'appel du Collectif Contre l'Islamophobie en France (CCIF), pour dénoncer les discriminations et agressions dont seraient quotidiennement victimes les musulmans en France. Commençons par rappeler un fait : depuis janvier 2015, 23 attentats ont été perpétrés au nom de l'islam et ont entraîné la mort de 261 personnes. On n'inclut pas évidemment dans ce décompte macabre les auteurs des attaques. Dans le même temps, une attaque, perpétrée contre la mosquée de Bayonne, a fait deux blessés. Au vu de ces chiffres, on peut penser que « l'islamophobie » de la société française reste sacrément limitée et que la capacité de résilience de la population, menacée continuellement par le terrorisme islamiste depuis cinq ans, est assez admirable. Le Collectif Contre l'Islamophobie en France (CCIF) en a décidé autrement et dénonce aujourd'hui la violence qui s'exercerait à l'encontre des musulmans en France. Il faut dire que le CCIF est un organisme capable, sept jours après la tuerie de la Préfecture de Police de Paris (quatre personnes tuées au nom de l'islamisme), de publier ce genre de propos :

Il y a des gens qui aujourd’hui sont historiens, penseurs, philosophes, qui voient ce qui est en train de se passer, et qui savent que cela a des résonances inquiétantes avec le siècle dernier ; mais qui se taisent. Ils sont responsables du réveil fasciste dans notre pays, et les manuels d’Histoire parleront d’eux comme, au mieux, des lâches, et au pire, les complices d’un État autoritaire qui a instauré l’apartheid et mené la guerre aux musulmans. 

Tout y est : la victimisation à outrance, le lien établi sans vergogne avec les tragédies du XXe siècle (on rappellera juste au sujet du « siècle dernier » que les autorités religieuses musulmanes n'avaient alors pas tant de problèmes avec le « réveil fasciste ». Le Grand Mufti de Jérusalem, qui entretenait d'excellents rapports avec Adolf Hitler, lui avait largement prodigué ses conseils pour la mise en place de la solution finale) et l'inversion des rôles, l'Etat français accusé carrément d'avoir mis en place un « apartheid » et de mener « la guerre aux musulmans. »



Esther Benbassa, sénatrice EELV, posant à côté d'une fillette affublée d'une étoile jaune, sans doute pour rappeler les "résonances inquiétantes avec le siècle dernier". 

Ces propos n'étonnent pas, venant d'une organisation capable, au lendemain des attentats de Nice qui font 86 morts et 458 blessés le 14 juillet 2016, de formuler, après s'être acquitté en trois lignes des condoléances d'usages, des recommandations surprenantes, quelques heures à peine après le massacre :

Dans le contexte qui suit ce nouveau drame, le CCIF en appelle à l’extrême vigilance des autorités, afin de tirer des leçons des attaques successives qui ont visé notre pays, avec trois points d’action prioritaires :
Renforcer les dispositifs de protection des lieux de culte, notamment dans la région de Nice.
Accentuer la surveillance de mouvements racistes et identitaires qui multiplient les appels à la haine et incitent explicitement à des représailles à l’encontre de nos concitoyens musulmans.

Ré-évaluer la politique anti-terroriste, sur la base des rapports rendus récemment et comprendre que les dérives de l’Etat d’urgence ou le ciblage abusif des musulmans amoindrissent la capacité de nos services de renseignement et, en définitive, ne garantissent pas notre sécurité.

On voit où se situent les priorités du CCIF. Et l'on ne trouvera que ce genre de rhétorique en parcourant les communiqués disponibles sur le site de l'association : « Les attentats de 2015 ont eu lieu il y a quatre ans, et l’état d’urgence a montré l’atmosphère de suspicion dans laquelle tout un pays pouvait se plonger ». Ou encore : l'attaque de la préfecture de police « va malheureusement nourrir la haine de ceux qui pensent que les musulmans sont un ennemi intérieur ». On peut constater en effet que depuis cinq ans, la violence de la société française à l'encontre des musulmans ne cesse de s'accroître...

La rhétorique du CCIF est très claire : pratiquer un discours victimaire systématique, au mépris la plupart du temps du respect qui devrait être manifesté à l'égard des victimes des attentats, perpétrés au nom de l'islam, et mettre en cause systématiquement la société française, accusée d'agresser les musulmans dans tous les cas de figure. Le CCIF n'attend même pas que s'ébauche le moindre discours de fermeté pour adopter la posture victimaire. Dès le moment où un attentat a été perpétré par un islamiste sur le sol français, il est évident, selon cette officine communautariste, que les seules véritables victimes sont au final les musulmans, éternellement opprimés par cet Etat fasciste qu'est la France, un Etat qui pratique selon le CCIF un dénigrement systématique des musulmans mais qui protègent les autres communautés, enfin une en particulier, vous voyez de qui on veut parler, on est pas dans la concurrence mémorielle mais bon on se comprend hein...

Caricature publiée sur le site du CCIF

Caricature de Wolinski. Charlie-Hebdo n°516. Janvier 1980

Le CCIF n'a qu'un but, inlassablement réitéré dans ses déclarations : lutter contre l'islamophobie,  « parce que l’islamophobie n’est pas une opinion, c’est un délit », martèle le manifeste du CCIF, en détournant un vieux slogan de SOS Racisme. La mécanique sophistique est parfaitement huilée : les attentats renforcent l'islamophobie parce qu'ils rendent les Français plus méfiants à l'égard de l'islam. A eux de faire preuve d'un peu plus d'ouverture d'esprit, on ne va quand même pas demander aux représentants de l'islam de se sentir concernés par les exactions commises au nom de leur religion. Comme le proclame d'ailleurs le CCIF après l'attentat de la préfecture de Paris : "Bien que nous soyons contre la logique qui somme les musulmans de se dédouaner des actes commis au nom de leur religion, et bien que nous ne soyons d’ailleurs pas une organisation religieuse, nous revendiquons le droit au deuil, comme nous l’avons fait pour les attentats de 2015 et 2016." C'est toujours mieux que rien...


C'est vrai qu'assumer les exactions commises au nom de sa religion, assumer son histoire, tout ça c'est un peu barbant. Il n'y a guère que l'Europe qui soit tenue de pratiquer inlassablement son autocritique. On ne demandera jamais aux civilisations arabo-musulmanes de se sentir responsable des 17 millions d'individus réduits en esclavage du VIIe au début du XXe siècle. L'historien Olivier Pétré-Grenouilleau, qui avait oser évoquer cet encombrant passé en avait fait la douloureuse expérience il y a plus de dix ans, subissant insultes, menaces et annulations de conférences. Et puisqu'il n'est pas correct d'évoquer ce passé qui fait tâche, on ne va pas, c'est sûr, ennuyer en plus les musulmans avec le présent qui fâche. Restons courtois.



Le dimanche 10 novembre, un certains nombres de personnalités politiques ont manifesté à l'appel d'un collectif, le CCIF qui pratique un double discours hypocrite et fait un usage intensif de la rhétorique de la victimisation dans le but de contester des libertés – dont celle de critiquer une religion – et de servir les objectifs de l'islam politique. Il faut reproduire les noms des initiateurs et des signataires de cet appel à manifester aux côtés du CCIF. Quelques-uns et quelques-unes parmi ces signataires sont des idiots utiles. Les autres sont des cyniques qui, à l'instar d'un Jean-Luc Mélenchon, ont retourné leur veste et soutiennent ce type d'initiative par intérêt électoral. Il faut retenir leurs noms qui témoignent définitivement du naufrage d'une certaine gauche qui a choisi, par idéologisme ou plus cyniquement par intérêt électoral, de s’accoquiner avec le communautarisme et l'islamisme pour continuer à exister médiatiquement et politiquement.

Initiateurs du texte : Madjid Messaoudene (élu de Saint-Denis), la Plateforme L.e.s. Musulmans; Le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA); le Comité Adama; le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF); l’Union communiste libertaire (UCL); l’Union nationale des étudiants de France (Unef), Taha Bouhafs (journaliste).


Premiers signataires : Action Antifasciste Paris Banlieue (AFA) ; Arié Alimi, avocat ; Pouria Amirshahi , directeur de publication de Politis ; Manon Aubry, eurodéputée ; Etienne Balibar, universitaire ; Ludivine Bantigny, historienne ; Yassine, Belattar, humoriste ; Esther Benbassa, sénatrice EE-LV de Paris ; Olivier Besancenot, NPA ; Saïd Bouamama, sociologue ; Leïla Chaibi, eurodéputée LFI ; André Chassaigne, député, président du groupe GDR ; David Cormand, secrétaire national d’EE-LV ; Laurence De Cock, enseignante ; Vikash Dhorasoo, ancien de joueur de foot, parrain d’Oxfam et président de Tatane ; Rokhaya Diallo, journaliste et réalisatrice ; Pierre Jacquemain, rédacteur en chef de Regards ; Eric Fassin, sociologue ; Elsa Faucillon, députée PCF ; Fédération syndicale unitaire (FSU) ; Fianso, artiste ; Front uni des immigrations et des quartiers populaires (FUIQP) ; Geneviève Garrigos, féministe, militante des Droits humains ; Vincent Geisser, politologue ; Alain Gresh, journaliste ; Nora Hamadi, journaliste ; Benoît Hamon, Génération.s ; Yannick Jadot (eurodéputé EE-LV) ; Mathilde Larrère, historienne ; Mathieu Longatte (Bonjour Tristesse) ; Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT ; Jean-Luc Mélenchon et l’ensemble du groupe parlementaire La France insoumise ; Marwan Muhammad, auteur et statisticien ; Younous Omarjee, eurodéputé ; Stéphane Peu, député PCF ; Edwy Plenel, journaliste ; Maryam Pougetoux et Mélanie Luce, Unef ; Jérôme Rodrigues, gilet jaune ; Julien Salingue, docteur en science politique ; Pierre Serne (porte-parole de Génération.s) ; Michèle Sibony et l’Union juive française pour la paix (UJFP) ; Laura Slimani, élue de Rouen, direction nationale de Génération.s ; Azzédine Taibi, maire PCF de Stains ; Sylvie Tissot, sociologue ; Aida Touihri, journaliste ; Assa Traoré, comité Adama ; Aurélie Trouvé, porte-parole d’Attac ; Union syndicale Solidaires ; Dominique Vidal, journaliste et historien.

mardi 22 octobre 2019

La tribune d'Emile Boutefeu






                                               Manager XXX

                                                               On le dit « bizarre
                                                       du point de vue humain »
                                                            moi j’aimerais le voir
                                                         crever comme un chien