« Donc, plus de société, plus de
contraintes, mais l’association libre et toujours révocable qui, unissant un
moment les égoïsmes, fortifiant par son écho en d’autres individus, également
libres et passionnés, l’intensité du sentiment individuel, accroît en chaque
homme la faculté de sentir, de vouloir, de créer. »[1] Tel est le projet formulé par Max Stirner, de son vrai nom Johann
Kaspar Schmidt, philosophe allemand né à Bayreuth en 1806 et mort à Berlin en
1856, maître à penser de l’anarchisme individualiste.
Stirner n'a pas vraiment fait école et il est difficile
de rattacher ce penseur hors-norme à une véritable tradition idéologique ou
même de lui attribuer une filiation claire. Sa philosophie ne s’y prête pas.
L’anarchisme individualiste n’a pas d’équivalent ou d’héritage réel.
L'anarchisme stirnerien est bien loin de celui de Proudhon ou de Kropotkine
avec lesquels il peut sembler partager quelques préoccupations mais qui
s'ouvrent sur de véritables projets politiques là où Stirner ne professe qu'une
libération radicale de l'individu. Il serait dès lors tentant de relier Stirner
à une sorte de matérialisme ultra-individualiste et d'en faire un père
spirituel du courant « libéral-libertaire » mais, là encore, la
radicalité stirnerienne interdit toute récupération du philosophe allemand au
nom d'un « jouissez sans entrave » et d'une injonction hédoniste qui
apparaît bien bourgeoise face au caractère extrême et aux exigences hors-normes
de l'individualisme stirnerien. L'égoïsme de Stirner ne semble pouvoir se
concilier ou se réconcilier avec personne tant il exige de l'individu.
Stirner n’a d'ailleurs pas eu tellement de chance
dans la vie et son œuvre semblait devoir être condamnée très tôt à l'oubli.
Contrairement à la majeure partie des penseurs socialistes ou anarchistes de
son temps, à l'exception de Proudhon, Max Stirner vient d'un milieu très
modeste. Son père, un sculpteur de flûtes, meurt de la tuberculose six mois
après sa naissance et le jeune Max sera sujet, durant toute sa scolarité à des
brimades en raison de son large front, ce qui lui donnera son nom de plume. Stirner
vient de stirn qui signifie « front » en allemand. Après
un passage à l’université où il a suivi les cours de Hegel et où il poursuit
durant huit ans des études laborieuses, il grapille une simple facultas docendi (c’est-à-dire une
simple « capacité d’enseigner ») et donne des cours de langues
anciennes, d’histoire, d’allemand et d’instruction religieuse dans un
pensionnat de jeunes filles. Il en profite pour épouser la fille illégitime de
la sage-femme qui le loge, Agnès Butz, d’origine encore plus modeste que lui.
Elle meurt en couches un an plus tard. Il commence, dans le même temps, à
fréquenter les Freien, les « hommes libres », un groupe de jeunes
intellectuels allemands dont l’activité principale, comme tous les jeunes
intellectuels, en particulier ceux du XIXe siècle, est de discuter
longuement dans les cafés en fumant et buvant beaucoup. Stirner fume le cigare,
mais parle peu, sauf quand il y est invité. Il rencontre sans doute parmi les
« Freien » Friedrich Engels mais rate Marx, ce qui est encore
le signe d’une certaine malchance. Au moins Engels laissera-t-il le seul
portrait dessiné que nous ayons de Stirner.
En 1843, Stirner tombe amoureux d’une jeune féministe qui
possède un bel héritage, Marie Dähnhardt, et il dédicace l’année suivante L’Unique
et sa propriété à l’élue de son cœur. Le livre est immédiatement censuré,
censure levée au bout de deux jours car l’ouvrage est considéré comme manifestement
« trop absurde pour être dangereux ». Après avoir quitté son poste de
professeur, Stirner traduit le Dictionnaire d’économie politique de
Jean-Baptiste Say et la Richesse des nations d’Adam Smith. Puis il ouvre
une crémerie, fait faillite et ruine sa femme qui le quitte. Il se retrouve
couvert de dettes, exerce plusieurs métiers, dont celui de vendeur de
saucisses, et ne participe même pas à la révolution de mars 1848. Il ne publie
presque rien, hormis une compilation de textes intitulée Histoire de la
réaction. Il va en prison et meurt finalement d’un anthrax à l’âge de
cinquante ans. Deux personnes viennent à son enterrement. Il ne laisse derrière
lui que cet étrange ouvrage L’Unique et la propriété qui refait surface
de temps à autre dans l’histoire de la philosophie et de la pensée politique
sans que, jusqu'à aujourd'hui, l'on sache trop quoi en faire.
Stirner attaque tout en effet dans L’Unique et sa propriété :
la société bourgeoise, le socialisme, le communisme, Hegel, Proudhon et l’anarchisme
proudhonien, le matérialisme de Feuerbach… On retient habituellement de ce
livre un ensemble de propositions qui semblent plus ou moins contradictoires et
surtout le concept de « Société des égoïstes » qui fait de Stirner
pour la postérité le père de l’anarchisme individualiste. Il existe, comme le
rappelle Victor Basch dans son ouvrage sur Stirner en 1904, plusieurs formes
d’anarchisme, anarchisme proudhonien, bakouninien, anarchisme de Kropotkine,
individualisme du droit ou anarchisme révolutionnaire. L’anarchisme
individualiste de Stirner, et de l’un de ses principaux – et seul –disciples, John Henry Mackay, est une forme
d’individualisme poussée à l’extrême qui paraît ne pouvoir s’accorder avec
aucune forme de socialité. En cela, dans une époque comme la nôtre, vouée au
règne de l’atomisation sociale et de l’anomie, on se demande ce que la pensée
de Stirner pourrait apporter qui ne soit pas déjà réalisé alors que le
matérialisme le plus égoïste semble régner pour de bon. Ainsi, pour Albert Camus,
dans L’homme révolté, « l’insurrection stirnerienne, si singulière
dans sa réduction à l’égoïsme pur et dur et dans son hostilité au socialisme et
au communisme, est bien le prototype d’une révolte où l’individualisme parvient
à son sommet […], est négation de tout ce qui nie l’individu et glorification
de tout ce qui l’exalte et le sert. »
Mais si la pensée de Stirner peut se réduire à une forme poussée
de nihilisme post-moderne, très prophétique dans ses excès, elle peut aussi se
comprendre de manière plus profonde, comme une expression archaïque du
vitalisme nietzschéen. Avec son Unique, Stirner offre une synthèse
ultra-radicale et passionnante du processus d’individualisation et
d’individuation qui traverse avant lui trois siècles de modernité jusqu'aux
prémices de la révolution industrielle.Max Stirner se tient en 1845 avec son Unique, au seuil d’un monde
marqué par des changements redoutables dont l'œuvrede Nietzsche tire, trente ans après Stirner,
des conclusions plus redoutables encore. Pour autant, le père de Zarathoustra
a-t-il abondamment pioché dans la boîte à outils stirnerienne pour élaborer
sa propre conception du vitalisme et formuler le projet de dépassement de
l’homme en élaborant une véritable déconstruction de la culture occidentale,
bien avant que ce thème ne devienne à la mode dans les soirées germanopratines
et les séminaires de philosophie ?
Il est difficile de déterminer si, en son temps, Nietzsche a lu
Stirner mais on peut toutefois jeter quelques ponts entre les œuvres des deux
auteurs. La critique radicale du sujet opérée par Nietzsche est à la base d’une
sorte de « révolution culturelle, théorico-pratique, avancée par un esprit
intempestif, et qui se donne pour objectif de libérer les forces de la vie que
la morale régnante inhibe et de produire ainsi un ‘esprit libre’. »[2]
Cette critique violente de la morale judéo-chrétienne va de pair avec le rejet
du sujet classique cartésien ou kantien et produit chez Nietzsche la défense
d’une « individualité multiple » fondée sur une forme de
« perspectivisme » et de matérialisme supposant la prééminence de
l’objet de la connaissance sur le sujet connaissant, par opposition à
l’idéalisme kantien défendant l’adéquation du sujet connaissant avec l’objet de
la représentation. Le Moi profond et non rationnel de Stirner, support d’une
doctrine de l’égoïsme, d’un égoïsme érigé en système, déconnecté de tout
collectif social possède des affinités avec la volonté nietzschéenne de
dépassement du Soi. « Comment l’homme sera-t-il surmonté ? »,
demande Nietzsche dans son Zarathoustra semblant paraphraser les
premières interrogations de L’Unique et sa propriété : quelle est
la cause de Dieu ? Quelle est la cause de l’humanité ? Quelle est la
cause de l’homme ? À cela, Stirner répond, dans L’Unique :
« Je baserai donc ma cause sur Moi : aussi bien que Dieu, je suis la
négation de tout le reste, je suis pour moi tout je suis l'Unique. » Comme
en écho à Stirner, Nietzsche écrit dans Zarathoustra : « Le
surhomme me tient à cœur, c’est lui qui est pour moi l’Unique, et non pas
l’homme : non pas le prochain, non pas le misérable, non pas le plus
affligé, non pas le meilleur. »
L’individualisme de Stirner n’est pas religieux, mais il est
athée, esthétique et destructeur : c’est le Moi qui détruit le monde, qui
démasque tous les mensonges du monde, au prix, éventuellement, du terrorisme ou
du crime, puisque rien ne saurait s’opposer à cette entreprise de révélation
destructrice. « Puisque chaque moi est, en lui-même, foncièrement criminel
envers l’Etat et le peuple, sachons reconnaître que vivre, c’est transgresser.
À moins d’accepter de mourir, il faut accepter de tuer, pour être
unique. » L’auteur de L’Unique et sa propriété campe, pour Albert
Camus, dans un désert brûlé par le triomphe exclusif et solaire du Moi
tout-puissant. « Le rire-désolé de l’individu-roi illustre la victoire
dernière de l’esprit de révolte. Mais, à cette extrémité, plus rien n’est
possible que la mort ou la résurrection. Stirner, et avec lui, tous les
révoltés nihilistes, courent aux confins, ivres de destruction. Après quoi, le
désert découvert, il faut apprendre à y subsister. »[3]
C’est dans le désert stirnerien que commence la quête de
Nietzsche. Si Stirner, comme il l'affirme lui-même,a construit sa
« cause sur rien ! », Nietzsche profite de cette entreprise de
néantisation pour bâtir, lui, sur ce rien et jeter les fondements d’un
individualisme profondément aristocratique exaltant la force du surhomme
capable de dépasser le Soi. Unis dans un refus radical des forces et des
puissances voulant s’imposer au Moi, que ce soit le vieux monde chrétien ou au
contraire les nouvelles religiosités séculières socialiste et communiste,
Stirner et Nietzsche partagent le rejet des vérités imposées et la célébration
du Moi destructeur et créateur. Cependant, si le « Moi égoïste » de
Stirner se dissout dans le néant, celui de Nietzsche se dépasse à travers la
figure du philosophe-artiste-créateur et la volonté du surhomme. Les affinités
entre Stirner et Nietzsche se découvrent plus encore dans la critique de
l’Etat, « le plus froid des monstres froids », écrit Nietzsche dans Zarathoustra,
une association qui ne poursuit qu’un seul but, pour Stirner :
« Limiter, enchaîner, assujettir l’individu, le subordonner à une
généralité quelconque », ce qui implique forcément la mutilation du Moi et
sa mise en esclavage. Si Nietzsche ne va pas jusqu’à prôner le remplacement de
l’Etat par une « société des égoïstes » il décrit cependant de la
même manière l’Etat comme une machine inhumaine susceptible de dériver vers le
crime et l’oppression. Dans son appréciation de la société capitaliste et sa
critique de l'Etat moderne, Stirner se trouve cependant pris au piège de ses
contradictions, continuant à défendre la propriété privée contre les
socialistes et justifiant dans le même temps la « guerre des
classes ». Du côté des socialistes, comme des libéraux, il ne sera pas le
premier ni le dernier à être victime de certaines inconséquences de langage et
de doctrine.
Le projet stirnerien va plus loin néanmoins que la critique
politique et sociale qui représente, comme chez Nietzsche, la portion congrue
de son système philosophique. De même que Nietzsche entrevoit la société
moderne comme un champ de rapports de force contraignants et oppressants,
auxquels seul le surhomme peut échapper par le dépassement du soi, Stirner
commence par protester violemment contre l’hégélianisme qui place l’intérêt de
l’universel au-dessus de l’intérêt particulier et va jusqu’à faire de l’égoïsme
individuel une quasi religion de Soi, une forme de jouissance illimitée de
soi-même, principe et élément créateur de l’humanité. Au rêve chrétien du
« renoncement à soi-même », Stirner oppose l’impératif de
« Revenir à soi-même. » « Echappez aux ténèbres où des milliers
d’années de civilisation vous ont plongés ! Devenez des Moi
tout-puissants, des égoïstes dédaigneux de toute hypocrisie. Dès que vous avez
pris connaissance de votre toute-puissance, vous n’avez qu’à vous approprier ce
que vous convoitez par la persuasion, par la force, par l’hypocrisie. Vous êtes
maîtres des moyens que vous voudrez employer. »
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[1]Albert Rivaud sur Victor Basch. L’individualisme anarchiste. Max Stirner. Bibliothèque
Générale des Sciences Sociales. 1904.
[2]Yves Quiniou. Nietzsche
et l’impossible immoralisme. Paris. Kimé. 1993.
« Qui
réveille à la vie, à la vie individuelle, le monde perdu en lui ; qui se
sent comme un rayon du monde, et non pas comme étranger au monde :
celui-là vient, il ne sait pas d’où ; celui-là va, il ne sait pas
où ; son rapport au monde sera un rapport à soi, et il aimera le monde
comme lui-même. Ces hommes régénérés vivront entre eux, parce qu’ils se
sentiront faire partie d’un seul et même tout. Là sera l’anarchie. »[1] Telle est la vision portée
par Gustave Landauer qui précise par ailleurs que « l’anarchie de l’avenir
ne viendra que si les hommes du présent sont des anarchistes et non pas des partisans
de l’anarchisme ». On l’aura compris, chez lui, l’anarchie est un mode de
vie présent au plus profond de soi-même, lequel s’expérimente dans la chaîne
continue des êtres qui se sont reconnus comme des frères dans une sorte de
communauté d’esprit. Vision utopique ? Assurément non, si l’on parvient à
retrouver le bruissement foisonnant de la vie qui n’a cessé d’être écrasée,
étouffée, disciplinée et réglementée par tous les dispositifs mis en place par
le marché-Etat.
Dès
les origines, Joseph Proudhon a rapporté l’anarchie (an-arkhê : sans principe, sans fondement) à la prévalence du
chaos dans la trame fondamentale du monde. C’est pourquoi la société cherche
l’ordre dans le flux continu de la vie et se donne pour perspective l’équilibre
toujours instable de la liberté en actes. Ainsi compris, le chaos est bien le
principe générateur du monde ; il est un « bloc de matière
primordiale et brute, monstre unique et véritable, inerte et spontané »[2] qui se répercute dans la
vie par la multiplicité infinie des possibles et la transformation incessante
des êtres. Cela signifie concrètement que la nature profonde de l’être n’est
pas sociale, politique, religieuse, etc. mais chaotique, c’est-à-dire
impossible à fixer, à rationaliser, à comprendre. Bakounine ne dit pas autre
chose lorsqu’il définit « l’être intime » comme
« l’éternellement passager » tandis que Nietzsche rappelle
qu’« il faut avoir du chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui
danse ».
Cette
lecture du monde ne débouche pas pour autant sur une société chaotique,
anarchique, violente car elle est compensée par une autre donnée, cette fois-ci
anthropologique : la nature foncièrement altruiste de l’homme. Ce que
Charles Fourier traduit par la belle formule : « Par le plus intime de
soi, chacun est tendu vers l’extérieur et vers autrui ». En effet, l’homme
est davantage qu’un animal social, il est un individu qui découvre au fond de
lui-même les ressorts cachés qui le projettent vers les autres, dans un jeu de
miroir où la singularité se reconnaît dans l’universalité et inversement. Ne
nous méprenons pas, ce retour à soi ne doit pas contribuer à l’accroissement de
l’ego et conduire à la souveraineté absolue de l’Unique si cher àStirner. Au contraire, Landauer parle d’une
« mutation spirituelle » pour décrire le processus qui permet à
l’homme de surmonter la fausse conscience du moi égoïste pour s’ouvrir à
l’autre en soi, prélude à l’intime solidarité qui se noue entre tous les êtres.
« Ce que nous avons, écrit-il, de plus individuel est ce que nous avons de
plus universel ».
Entre
le monde chaotique et l’individu singulier, se joue finalement une lutte
profonde, naturelle, qui débouche sur la formation de petites communautés.
Proudhon insiste beaucoup sur la relation polémique voire guerrière que l’homme
entretient avec son environnement et ses semblables : c’est de la
contradiction des forces que doit surgir une forme d’anarchie positive, un
ordre spontané. A partir de là, et par la grâce de l’entraide mutuelle, se
forment des « êtres collectifs autonomes qui coopèrent, se mesurent les
uns aux autres et se coordonnent dans des rapports de ”commutation“ »[3]. Si les penseurs
anarchistes diffèrent dans leurs formulations, il n’est pas interdit de voir
dans cette fibre communautaire, bien loin de la socialisation rigide, une forme
d’union qui transcende, pour un moment donné, la multiplicité du monde. Hakim
Bey écrit à ce sujet : « De “l’union des égoïsmes” chère à Stirner,
passons au cercle des ”esprits libres“ de Nietzsche et, de là, aux “séries
passionnelles” de Fourier, nous dédoublant à l’infini au fur et à mesure que
l’Autre se multiplie dans l’eros du
groupe »[4].
Ce
monde de sympathies organisées butte cependant sur la question inéluctable du
pouvoir et incidemment sur celle de la domination. La belle formule de
Proudhon, « L’anarchie, c’est l’ordre sans le pouvoir », se rapporte
en dernier ressort à la notion très large de « Justice » conçue comme
la grande ordonnatrice des mondes. De même, les phalanstères, les communes
autogérées, les coopératives, les TAZ (« zones d’autonomies
temporaires »), etc. constituent des expériences de vie intenses sans
parvenir à offrir une véritable alternative à la construction froide et
rationnelle de la société. Face à l’Etat, ce « gros animal » qui gouverne
désormais les moindres parcelles de l’existence individuelle, il reste à
inventer de nouvelles formes d’associations qui desserrent les coutures d’une
réalité entièrement corsetée par la raison calculatrice. Le fédéralisme, le
mutualisme ou encore le communalisme tentent de disséminer le pouvoir pour le
redonner à la base, en partant de cette « matrice d’amitié » qui a
toujours fait les groupements humains. Mais il faut reconnaître que la
complexité économique, la désintégration sociale et les avancées technologiques
ont fini par créer un monde hors-sol qui ne nécessite plus d’être politiquement
organisé mais seulement rationnellement administré.
Sur
ce dernier point, les anarchistes individualistes et autres socialistes
conservateurs ont souvent été plus visionnaires que leurs contemporains. En
effet, cette réalité chaotique dans laquelle l’homme trouve à s’affirmer par le
moyen de la liberté est de plus en plus étouffée par une modernité qui ne cesse
de créer des intermondes, des interfaces, des simulacres. Au XVIIIè
siècle, la fièvre révolutionnaire qui débouche sur la mise en place des
institutions démocratiques les laisse le plus souvent perplexes sans compter
que la croyance dans le progrès relève davantage pour eux de l’affabulation
théorique que de la réalité historique. En définitive, le suffrage universel
est au mieux une illusion au pire une mascarade ; il permet de légitimer
le pouvoir des représentants par un supplément d’âme, celui procuré par
l’onction du peuple. Proudhon observe qu’« après avoir aboli le
gouvernement par la grâce de Dieu,
nous avons prétendu, à l’aide d’une autre fiction, constituer le gouvernement par la grâce du peuple ; […] au
lieu d’être les éducateurs de la multitude, nous nous sommes faits ses
esclaves »[5].
De la même façon, la sacrosainte opinion commune s’apparente aujourd’hui à une
logorrhée publique qui finit par vider le langage de tout contenu objectif. En
outre, cette « bulle inflationniste de bavardage » s’accompagne d’un
déferlement d’images et d’interprétations qui duplique le réel en une série
indéfinie de simulacres. Dans ce contexte, l’ontologie anarchiste n’a jamais
été aussi actuelle : il faut parler de la vie depuis la vie, depuis le
conflit qui l’anime, pour se rendre présent à soi-même, au monde, par
l’exercice concret de la liberté.
Les
programmes politiques, les slogans révolutionnaires ou encore les espoirs
constituants participent de la même fausseté, celle de partir d’un sol
mythique, idéologique pour construire une autre réalité. Proudhon forge le
néologisme « idéomanie » pour dénoncer cette fuite dans l’utopie que
l’espérance révolutionnaire ne fait que renforcer. De son côté, Landauer
devient rapidement une sorte de paria de la communauté anarchiste par son refus
d’utiliser la violence et son dédain constant des entreprises révolutionnaires.
Il se présente d’ailleurs comme un penseur « anti-politique » qui s’intéresse
moins au renversement des structures du pouvoir qu’à la transformation
intérieure de l’homme, préalable essentiel à la création de nouveaux liens
communautaires. La lutte n’en est pas moins âpre puisqu’il s’agit de poser des
nouveaux commencements, des nouvelles formes de vie. Là est l’anarchie,
là où les « hommes régénérés vivront entre eux, parce qu’ils se
sentiront faire partie d’un seul et même tout ».
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[1] Collectif, Gustave Landauer, un anarchiste de l’envers, Paris, éditions de
l’éclat, 2018, p. 163.
[2]Hakim Bey, L’art du chaos. Stratégie du plaisir subversif, Paris, Nautilus,
2000, p. 13.
Le
ridicule ne tue pas, sauf entre les mains des Etats. Là, il devient assurément
une arme létale, d’autant plus mortelle qu’elle se confond avec un instrument
de divertissement, partagé par la planète entière.En 1990, le politologue Joseph Samuel Nye
théorise le concept de softpower et le définit comme la capacité d’un
Etat à obtenir ce qu’il souhaite d’un autre Etat, ou à faire en sorte que cet
autre Etat veuille la même chose que lui sans le contraindre. A la différence
de la propagande, qui ne s’embarrasse pas de subtilité et qui est le fait d’un
gouvernement, le softpower prend les formes les plus diverses et est
construit par de multiples acteurs, étatiques ou non. A l’ère de l’information
de masse, le cinéma est un instrument privilégié du softpower et la
franchise de films MCU – pour Marvel Cinematic Universe – produite par les
studios Marvel, propriété de Walt Disney, constitue sans nul doute le navire
amiral de la flotte de guerre culturelle hollywoodienne. En un peu plus de
vingt ans et plus de trente films, la franchise Marvel a rapporté plus de
trente milliards de dollars et rendu la planète accro aux super-humains
bodybuildés en collants. Après avoir essoré les superstars comme Spiderman ou
Iron Man, les studios Marvel doivent désormais aller piocher parmi les seconds
couteaux, tout en s’efforçant d’être dans l’air du temps. Depuis quelques
années déjà, la mode est à la cancel culture et le fond de l’air est woke.
La Panthère noire (« Black Panther » en version originale), super-héros créé
par le scénariste Stan Lee et le dessinateur Jack Kirby et apparu pour la
première fois dans le 52e opus des aventures des Fantastic Four
en juillet 1966, était donc le candidat parfait pour incarner le nouveau
super-symbole conscientisé de l’ère Trump.
Le softpower américain est un
instrument économique, géopolitique et idéologique, soigneusement calibré pour
répondre aux attentes du public américain. En 1954, quand le magazine de comics
Jungle Tales présente le héros « Waku, le prince Bantu », son éditeur,
Atlas Comics (nom utilisé par Marvel Comics à l'époque), suit avec précision
l’actualité du moment et le combat pour les droits civiques. En 1966,
l’héritier de Waku, rebaptisé « Black Panther », s’adresse
directement aux lecteurs noirs américains en mettant en scène ce super-héros
qui règne sur le Wakanda, royaume imaginaire situé en Afrique, très avancé
technologiquement, seul endroit au monde possédant des mines de vibranium,
métal extrêmement rare aux propriétés fantastiques. Dans les années 1960, cette
Panthère Noire rencontre un tel succès auprès du lectorat afro-américain
qu’elle aurait même inspiré le nom du Black Panther Party, créé en octobre
1966. Cinquante ans plus tard, la Panthère noire a donc logiquement repris du
service pour coller à une autre actualité, celle de #metoo et Black lives
Matter. Et le pari de Marvel a été payant. Le film Black Panther, sorti
en 2018, a été un succès planétaire. Il a coûté 200 millions de dollars et en a
rapporté 1,3 milliard et son protagoniste principal est devenu une icône pop
culture du nouveau combat pour les droits civiques dans le climat de
tensions ethniques et de violences qui a marqué le mandat de Donald Trump.
En
2022, Marvel tente de rééditer l’excellente opération commerciale du premier
film. Malheureusement, l’acteur principal, Chadewick Boseman, interprète du roi
T’Challa, souverain du Wakanda, alias The Black Panther, est
tragiquement décédé en août 2020 d’un cancer du côlon. Qu’à cela ne tienne, le
nouvel opus de Black Panther sera non seulement un film de super-héros
afro-américains mais également dominé par les femmes. Et les nouveaux ennemis
du Wakanda sont les anciennes puissances coloniales qui tentent de lui voler
son vibranium. Nous ne gâcherons pas la surprise des quelques lecteurs qui
n’auraient pas encore vu Black Panther : Wakanda Forever (c’est le
titre) en révélant que l’on apprend dès le début du film le nom de cette
odieuse nation sans foi ni loi : la France. La toute première scène du
film montre les forces spéciales françaises qui tentent de s’attaquer à une
base avancée du Wakanda… au Mali. Confrontés aux fières guerrières wakandaises,
les soldats de l’ancienne puissance coloniale sont facilement vaincus et
capturés et amenés pieds et poings liés face à l’assemblée des Nations-Unies
devant laquelle ils sont forcés de se mettre à genoux.
Avec beaucoup de cynisme
et fort peu de nuance, les studios Marvel s’efforcent de séduire un public
soucieux de saupoudrer la bûche de Noël hollywoodienne d’une pincée de
conscientisation ethno-différentialiste et soi-disant anticoloniale.
L’industrie du cinéma a la mémoire courte évidemment et on se souviendra qu’il
y a vingt ans, en 2003, c’est un autre héros de comics, Captain
America, qui traitait les Français de lâches, pour avoir eu l’audace de
refuser de soutenir l’intervention de l’Oncle Sam en Irak. Bien sûr, en
refourguant aussi grossièrement leur clinquante camelote, les studios Marvel
insultent la mémoire des 58 soldats français, tués au cours des opérations
Serval et Barkhane au Mali, dont le sacrifice a permis d’éviter la contagion
islamiste dans toute l’Afrique de l’ouest et au Mali de conserver son intégrité
territoriale, mais Marvel estime peut-être que la présence des mercenaires de
Wagner est préférable à celle des soldats français au Mali…Le softpower des
studios Marvel n’est, certes, pas directement responsable de la mort de 58
soldats français au Mali mais pour des raisons bassement mercantiles,
dissimulées derrière le politiquement correct le plus lourdaud qui soit, il
insulte la mémoire de ceux qui sont morts entre autre pour que les films de
merde de la Marvel puissent être projetés dans les salles de cinéma de
Tombouctou, tant que les islamistes d’AQMI n’ont pas encore mis la main dessus.
Souhaitons aux maliens de trouver leur bonheur avec les miliciens de Wagner
maintenant que l’odieuse ex-puissance coloniale a plié bagage.