lundi 24 mars 2014

Le PS et le chat de Schrödinger


Le premier tour des élections municipales 2014 m’a permis de mieux comprendre le film des frères Coen, A serious man
 
Bien qu’étant très friand des productions de la fratrie la plus géniale d’hollywood, de Sang pour sang à True grit, en passant par Miller’s crossing, A serious man m’avait laissé sceptique. C’est quelque peu dubitatif que j’avais suivi les déconvenues de Larry Gopnik, professeur de physique quantique en 1967 à Minneapolis, qui ouvre le film avec une démonstration visuellement effarante du problème de Schrödinger et passe l’heure et demie suivante à subir les persécutions de sa femme, de ses collègues, de son oncle autiste et de ses enfants demeurés, en voyant peu à peu son existence vaciller sans qu’il parvienne à trouver une explication et une solution rationnelle à la succession de déconvenues et de catastrophes qui s’abattent sur lui. A l’image du chat de Schrödinger, dont il cite l’exemple au début du film à ses étudiants, Larry Gopnik tourne en rond dans sa boîte sans plus savoir s’il est encore maître de son existence ou en fait même vraiment partie. Rappelons pour les néophytes, dont je fus avant de visionner A serious man, que le principe de l’expérience de Schrödinger est d’enfermer un chat dans une boîte avec un flacon de gaz mortel, une source radioactive et un compteur geiger. Quand le compteur détecte un certain seuil de radioactivité, le flacon se brise et le gaz tue le chat. Si nous ouvrons la boîte, nous constaterons que le chat est soit mort soit vivant mais tant que nous ne le faisons pas, le chat est la fois théoriquement vivant et mort et se trouve dans une dimension que seul un expert en physique quantique sera capable d’appréhender et que je me bornerais humblement à nommer la dimension de l’incertitude, entre les limbes et l’improbable, d’où reviennent parfois les morts dans les films de Georges Romero et plus rarement les hommes politiques. 


Un peu comme le chat de Schrödinger, le parti socialiste au lendemain du premier tour des élections ne sait plus très bien s’il est mort ou vivant, pas plus que ceux qui l’observent se débattre entre les deux tours, coincé dans la petite boîte du déni, tandis que monte l’aiguille du compteur geiger frontiste. A Hénin-Beaumont, Steve Briois a commenté d’un sobre mais ferme « Place au travail ! » les 50,26% réalisés dès le premier tour. A Marseille, Patrick Menucci fait désormais tinter ses casseroles loin derrière le candidat du FN, arrivé en deuxième position, et loin derrière Jean-Claude Gaudin auquel on n’en voudrait pas de citer le colonel Kilgore dans Apocalypse Now : « J’adore l’odeur du napalm au petit matin ». A Fréjus, le FN fait 40% tandis que Niort passe à droite après 60 ans de règne socialiste. Hormis à Paris où Anne Hidalgo fait match nul et à Lille où Martine Aubry tient un peu le rôle qu’Alain Juppé assure à droite, le terme de « beresina » paraît presque faible partout ailleurs pour commenter les résultats du PS. On a pas fait d’ailleurs tourner que les tables électorales hier soir puisque Jean-Marc Ayrault semblait presque revenir d’entre les morts pour commenter les résultats d’une voix atone et recommander la constitution d’un front républicain avant de s’enfoncer à nouveau, et peut-être pour toujours, dans les limbes. « Nous avons le pouvoir de remobiliser les électeurs entre les deux tours » a répété, mécanique, Najat Vallaud-belkacem sur tous les plateaux de télévision. « Les électeurs ont voté avec leurs pieds » a répondu, sarcastique, Bruno Le Maire, évoquant le record d’abstention et renvoyant la pauvrette à l’époque congelée de la RDA. Il a beau jeu de le faire : l’UMP vient d’être sauvé miraculeusement (et sans doute temporairement) des eaux troubles des écoutes par la percée du FN et il est certain que la courbe électorale sera plus difficile encore à inverser que la courbe du chômage pour le PS. 

Dans A serious man, le malheureux Larry Gopnik, trompé et tyrannisé par sa femme, martyrisée par ses collègues et par ses étudiants, affligés par son oncle autiste qui passe ses journées à couvrir des cahiers d’écoliers de symboles cabalistiques, cherche désespérément à sortir de la spirale infernale qui menace de précipiter toute son existence dans le désastre. Dédaignant le rationalisme scientifique, il se tourne même vers la religion, mais les rabbins qu’il interroge ne parviennent qu’à lui donner des réponses toutes plus contradictoires et inutiles les unes que les autres. Le parti socialiste, quant à lui, durement éprouvé essaie à tout prix de trouver une explication à sa déroute qui ne remette pas en cause la cohérence et la pertinence de ses choix politiques. Pas questions de considérer les démêlés des candidats socialistes à Marseille ou Hénin-Beaumont, au niveau local, ni le rejet de la politique gouvernementale, au plan national, comme des facteurs d’explication à la très large percée du Front National : comme d’habitude, on attribue ceci à l’ignorance des électeurs et à l’œuvre des maléfiques zélotes qui, dans l’ombre, banalisent les thèses du FN et manipulent les cerveaux malades. Ce matin Le Monde  allait même jusqu’à mettre les électeurs de Béziers sur le divan pour expliquer le désastre : « Les Biterrois  montrent une tendance dépressive qui alimente un discours victimisant, terreau particulièrement favorable pour le FN. » Traduction : alors que le socialisme municipal n’a décidément rien à se reprocher, c’est une bande de maniaco-dépressifs qui a encore tout fichu en l’air. 

Il n’est pas question pour le Parti Socialiste de se remettre sérieusement en cause, surtout entre deux tours des élections municipales, alors que Paris balance encore dangereusement entre NKM et Anne Hidalgo. On s’accroche donc au PS au « Front républicain », vieille antienne que les ténors de l’UMP ne font même plus semblant de prendre au sérieux, trop heureux de voir la gauche redevenir pour un temps plus bête que la droite. Et malgré les protestations et les menaces de sanctions, le rattachement du Front National au paysage politique local semble inéluctable. Comme Larry Gopnik dans A serious man, le parti socialiste n’a donc plus qu’à se laisser balloter favorablement par les événements en espérant que ça ne casse pas trop au deuxième tour. 

Il est hors de question que je raconte ici la fin de A serious man : elle est très intrigante au premier visionnage et elle prend tout son sens quand on a regardé le film une deuxième fois, enrichi de l’expérience du premier tour des élections. Pour celles-ci en revanche, on sait à peu près comment cela va se finir : dimanche prochain, quand nous ouvrirons la boîte de Schrödinger pour constater ce qu’est devenu le PS entre les deux tours, il y a de fortes chances pour que plus d’un s’exclame : « le petit chat est mort ! »
Mais meurt-on jamais vraiment en politique ? 



Le chat se promène aussi sur Causeur
PS: Aucun chat n’a été blessé au cours de la rédaction de cet article.

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