mercredi 18 juin 2014

L'alchimie politique de Raymond Queneau



Au cours des six derniers mois de l’année 1937, Raymond Queneau rédige un « Anti-manifeste » bientôt doublée d’un « Traité » dont le style proverbial et intempestif renvoie aux Pensées de Pascal et aux maximes sapientales du Tao te King. En dépit de son caractère inachevé, cette réflexion tente de faire coïncider les opposés – politique et spiritualité, révolution et tradition, égalité et hiérarchie, etc. – dans un texte qui ne sera édité qu’en 1993 sous le titre curieux : Traité des Vertus Démocratiques[1]. 

         Le texte commence par une sorte de mise en garde : l’injonction faite au lecteur de s’éloigner des contingences matérielles et de ne jamais sombrer dans le combat politique. « Le but de ce livre, écrit Queneau, est effectivement au-delà de toute politique. C’est dans un autre monde, une autre civilisation que le vrai démocrate peut vivre, pourra vivre »[2]. À la grande question posée par Lénine « Que faire ? », il répond tout simplement : « Rien », et trouve dans l’expression taoïste du non-agir l’essence véritable du politique. C’est à chacun de se libérer lui-même et d’œuvrer, à partir de son royaume vide, à la destinée des mondes.

Après quelques considérations sur la liberté, le Traité accorde une place plus importante à l’égalité et à son paradoxe constitutif : comment concilier « la supériorité absolue de l’esprit » avec l’« impérieuse nécessité de l’égalité » ? Queneau tente alors une synthèse improbable et non moins ingénieuse. Le principe de l’égalité appartient au « Domaine de la Justice » ; il ne se discute pas. Dans le même temps, il revêt plusieurs significations qui en complexifient le sens : « l’inégalité en hauteur » de nature sociale et artificielle doit être détruite tandis que « l’inégalité en largeur » inhérente à la diversité humaine doit être intégrée à l’organisation sociale. C’est uniquement dans ce cadre que la hiérarchie trouve sa justification. Les différentes fonctions que remplissent les hommes participent à l’harmonie du Tout sans remettre en cause la nature individuée et, donc, égale de chacun. Dès lors, il existerait une « égalité par en bas » qui enferme les individus dans la « médiocrité universelle », puis une « égalité par le haut » qui réconcilie le monde avec l’Universel. De toute façon, « au regard de l’infini, tous les hommes sont égaux » conclut Queneau[3].

         Plus étonnant, cette partie fine consacrée à l’égalité débouche sur une défense vigoureuse du processus révolutionnaire, avec un lexique au bord de la transe prolétarienne. Aucune idéologie n’est parvenue à rompre les rouages de l’ancienne tyrannie : le réformisme bourgeois a confisqué le pouvoir du peuple, la révolution russe a mis le prolétaire au service d’une élite bureaucratique, le régime fasciste a embrigadé les masses dans un nationalisme rageur. Face à ce triple échec, Queneau en appelle à la « mission historique du prolétariat » : il faut reprendre la révolution là où elle s’est arrêtée. Cela suppose que les masses populaires reçoivent une éducation intensive des vertus démocratiques, seules à même d’accoucher de la « démocratie vraie ». Le programme reste flou, mais la description de ce régime renvoie de nouveau à l’idéal religieux. Cette « démocratie vraie » ressemblera à « une communauté spirituelle dont la fraternité s’établira sur un plan supérieur au plan physique »[4]. Et, enfin, le sens du triptyque révolutionnaire recouvrera sa profondeur parce que relié aux principes spirituels : 

   « Pas de liberté sans discipline,
      pas d’égalité sans hiérarchie,
      pas de fraternité sans rigueur »[5].

Il s’agit ni plus ni moins de « représenter Dieu sur terre ». L’horizon d’attente n’est d’ailleurs pas celui d’une société sans classes, mais celui de l’eschatologie chrétienne. Ainsi, les références aux valeurs et aux bienfaits de la civilisation médiévale surprennent sous la plume du chantre de la Révolution : la figure moderne du prolétaire rappelant en quelque sorte le prestige de l’antique chevalier. 



         Le Traité des Vertus Démocratiques vise finalement à concilier la petite histoire avec la grande histoire, d’où le respect des lois éternelles dont il faut suivre la ligne directrice et l’interprétation des événements historiques dont il faut épouser les courbes fragiles. Dans ce contexte, c’est la Révolution française qui devient le moment fondateur d’une restauration de type spirituel ! Et la figure de Robespierre d’incarner la prophétie en marche, celle qui va relier la démocratie à l’esprit, et inversement, par la grâce de la vertu – comme le présage le titre : Traité des Vertus Démocratiques.

Il existerait donc, si nous relions les discours de Robespierre aux écrits de Queneau, une démocratie idéale, voire mystique, qui prendrait la forme d’une République morale (pour le premier) ou d’une communauté spirituelle (pour le second). Deux ressorts font mouvoir cette cité en devenir. Sur le plan pratique, la Révolution reste le cœur dynamique de l’histoire qui jamais ne doit arrêter son mouvement au risque de sombrer à nouveau dans la tyrannie. C’est pourquoi l’action révolutionnaire peut revêtir, sans se souiller, les habits de la terreur puisqu’elle se donne à un objectif qui la dépasse : la fin de l’inégalité sociale et, plus encore, la fin de l’injustice morale. « Saint-Just sanglant m’a dit : Je suis libre et vivant » proclame Queneau[6]. Sur le plan théorique, la vraie démocratie doit se confondre avec la pratique des vertus. Mieux, la vertu apparaît comme l’esprit de la démocratie. Le contrat social ne donne plus seulement naissance au citoyen, mais forge aussi un nouvel homme animé du feu mystique de la vertu :

« Cet égoïsme des hommes non dégradés, qui trouve une volupté céleste dans le calme d’une conscience pure et dans le spectacle ravissant du bonheur public, vous le sentez en ce moment qui brûle dans vos âmes ; je le sens dans la mienne »[7].

Dès lors, la fin poursuivie par la « démocratie vraie » déborde le cadre étroit des institutions, dépasse l’horizon limité de la société pour se donner à l’au-delà du politique : le salut public ou le bonheur commun. Les gouvernants et les gouvernés disparaissent dans l’unité retrouvée de l’humanité ; la vertu ouvre le chemin de la Réconciliation universelle. Les références de Queneau au millénarisme, à saint Irénée ou à Charles Fourier correspondent à cette version sécularisée de la Jérusalem céleste.

Le projet du Traité des Vertus Démocratiques, ébauché au cours de l’année 1937, sera finalement abandonné l’année suivante. La pression des événements extérieurs et le brusque changement opéré chez Queneau – une « déconversion métaphysique » selon ses propres mots – expliquent cet abandon. Une fois la raison retrouvée, il ne sera plus question chez lui d'esquisser les plans de cette « première République du monde », ce qui ne nous interdit pas de la rechercher dans les mots brûlants de ce petit Traité d’insoumission. 






[1] Les petits textes concis de Queneau, isolés les uns des autres et présentés sur des feuillets indépendants, ont fait l’objet d’un travail remarquable d’édition réalisé par Emmanuël Souchier. Cf. Raymond Queneau, Traité des Vertus Démocratiques (édition établie, présentée et annotée par Emmanuël Souchier), Paris, Gallimard, coll. « Les cahiers de la nrf », 1993.
[2] Raymond Queneau, Traité des Vertus Démocratiques, ibid., p. 59.
[3] Ibid., p. 69.
[4] Ibid., p. 133.
[5] Ibid., p. 71.
[6] Ibid., p. 103.
[7] Robespierre, « discours du 8 Thermidor an II (26 juillet 1794) reproduit dans Robespierre : entre vertu et terreur (Introduction et présentation de Slavoj Zizek), Paris, Stock, coll. « l’autre pensée », 2008, p. 253.

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