lundi 22 septembre 2014

Entretien avec Maurice G. Dantec

De sa retraite nord-américaine, Maurice G. Dantec a accepté de répondre aux questions des idiots à l’occasion de la sortie de son dernier roman, Les Résidents, et d’évoquer au passage quelques-unes de ses inspirations littéraires ou musicales et la manière dont il perçoit les soubresauts du monde actuel. Sortie le 28 août, la bande originale des Résidents peut être écoutée sur le site de l’auteur. 

 Les Résidents, de Maurice G. Dantec. Aux éditions Inculte. En librairie depuis le 28 août. 

Théâtre des opérations

Idiocratie : Vous vous définissez aujourd'hui comme un écrivain nord-américain de langue française et anglaise et la société nord-américaine semble encore au cœur de votre paysage littéraire avec Les Résidents. Quel regard portez-vous sur l'évolution de cette société aujourd'hui, sur son rôle dans le monde et sur ses tensions internes ?

Maurice G. Dantec : L’Amérique du Nord est à la croisée des chemins. Paradoxalement, Obama aura représenté le sommet de la plus basse époque (ONU 2.0). Mais l’Amérique du Nord reste l’endroit où ca se passe, comme au Colorado, état conservateur militaro-industriel qui vient de légaliser entièrement, et à la barbe de tout le monde, le THC.

Id. : Depuis votre exil dans le « nouveau monde », quel regard portez-vous sur l’actualité du « vieux monde » ?

MGD : Je ne tire pas sur les corbillards.

Id. : L'un des personnages de La SirèneRouge fuyait déjà l'ex-Yougoslavie. Comment interprétez-vous aujourd'hui les événements à l'est de l'Europe et en Ukraine ?

MGD : Poutine aura mis tout le monde d’accord, il est un des rares et derniers chefs d’État au monde. Quant aux ukrainiens, je préfère m’abstenir de dire ce que je pense des Waffen SS et des néo-trotskystes.

Id. : S'agit-il du réveil russe et d'une revanche par rapport à la crise du Kosovo en 1999 ?

MGD : Oui, c’est le réveil russe, mais il dépasse largement une éventuelle ‘’revanche’’ sur le Kosovo. Il remet tout le XXème siècle à l’heure, il n’a donc de compte à rendre à personne, et tout le monde l’a bien compris.

Id. : En évoquant Les Résidents dans une récente interview, vous insistez sur la nécessité pour vous en tant qu'auteur de « décrire le réel ». Il y a cent-cinquante ans, Hegel assignait à la philosophie une mission : « pensez ce qui est ». Aujourd'hui quelle est la réalité à penser pour un écrivain  ? 

MDG : Le réel va mettre tous les écrivains de science-fiction au chômage, j’ai déjà pris mes dispositions. La science fiction a inventé le réel. Le réel étant très ingrat, il ne s’occupe maintenant plus de nous. Nous l’avons créé, il continue son chemin imperturbable, celui de l’histoire en acte. Ce sera à nous, écrivains, d’oser réinventer le réel.



Les Résidents

Id. : Les Résidents pose-t-il les jalons d'un nouveau cycle littéraire, comme celui qui s'est achevé avec Satellite Sisters ?

MDG : Je ne travaille pas avec des cycles préétablis.

Id. : Les Résidents bénéficie d'une véritable bande-son. Pouvez-vous nous en dire plus sur celle-ci et sur la sensibilité qu'elle traduit ?

MDG : Ce sera au lecteur de découvrir cette bande son et toutes les ondes qu’elle rend sensible.

Id. : The Normals ou Depeche Mode ont-ils particulièrement accompagné la rédaction de votre livre ?

MDG : Non pas particulièrement, mais ils étaient des références obligées.

Id. : La réalité que vous évoquez dans Les Résidents, que vous abordiez déjà dans vos romans précédents, c'est aussi celle d'une humanité presque transhumaniste. Pensez-vous, pour reprendre une vieille expression de Wladimir Weidlé que nous sommes tous en passe de devenir des « hommes-échantillons » ?

MDG : Je ne connaissais pas cet auteur mais il a visiblement trouvé une expression tout à fait emblématique de l’époque : l’homme qui devient son propre sample.

Id. : Les Résidents met en scène à nouveau des personnages de tueurs, ou plutôt de tueuses. Sont-ils des électrons libres au sein de ce  « monde total », auquel personne n'est capable d'échapper sauf les êtres qui ont perdu, en raison d'événements traumatisants, leur propre humanité ?

MDG : Vous avez répondu vous-même à la question.



Id. : Est-ce que les personnages des Résidents peuvent évoquer des figures et des traumatismes très contemporains : l'affaire Kampush bien sûr mais aussi l'affaire Breivik qui fait se conjuguer suicide anomique et délitement de la civilisation occidentale ?

MDG : Avec Les Résidents, on a essayé de produire au travers de moi le roman synthétique et transhistorique des 70 dernières années.

 

Poursuite des hostilités


Id. : Vos Laboratoires prouvent, s’il en était besoin, que vous êtes un grand lecteur de la Bible et des principaux Pères de l’église, auquel il faut ajouter de nombreux écrivains catholiques (Bernanos, Bloy, etc.), tout en ayant une grande liberté d’interprétation de ces mêmes textes, et sans hésiter à les rapporter à votre propre itinéraire, dès lors, quelles relations entretenez-vous aujourd’hui avec le christianisme ?

MDG : C’est le christianisme qui entretient comme il peut, une relation avec moi.

Id. : Peut-on espérer un jour la parution d’un nouveau tome du Laboratoire de catastrophe générale ?

MDG : Non.

Id. : Vous êtes l’un des rares écrivains français à avoir rapproché, et ce, de façon tout à fait pénétrante, les références à la culture cyberpunk (William Gibson ou Ghost in the shell) et la pensée traditionaliste catholique (surtout Joseph de Maistre), est-ce encore aujourd’hui une source d’inspiration importante ?

MDG : Essentielle (voir Les Résidents).



Id. : De même, vous êtes l’un des rares écrivains à mentionner le nom de Raymond Abellio, comment avez-vous découvert son œuvre ? Quels rapports entretenez-vous avec elle ?

MDG : J’ai découvert Abellio par hasard, à Paris, en tombant je ne sais plus où, sur un exemplaire d’occasion de La structure absolue, dont le titre m’avait frappé. Je connaissais par ailleurs son parcours politique des années 30 et 40.

Id. : Vous avez eu des mots caustiques et ô combien jouissifs envers la caste médiatico-intellectuelle française. Elle est toujours en place ! Qu’est-ce que cela vous inspire ?


MDG : Ce que cela m’a toujours inspiré : que la France est morte, et que les cadavres ne bougent pas … sauf par l’effet des vers.



Immeubles à Hong Kong (photo : Micheal Wolf)

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