samedi 8 novembre 2014

Le plus grand film anticapitaliste de tous les temps


Revoir Le Trésor de la Sierra Madre[1], à cette heure où le Capital comme un oiseau blessé se traîne sur la terre, empêché de voler, cerné  de trop d’ennemis, comme une nuée d’enfants assiégeant un gringo au fin fond du Tiers-Monde – Soudain l’été dernier –, est une fête pour l’esprit.

« À quoi bon partager ? », demande Dobbs, l’anti-héros incarné, une fois n’est pas coutume, par le grand Humphrey Bogart, « pour rien, juste pour ne pas hâter la mort ».


Revoir, porté à l’écran par John Huston, un roman de « Traven » à l’âge de BHL, à l’assaut des méchants, condamne une nouvelle fois à lier Capital et Spectacle en un mépris sans appel et à couvrir de honte nos âmes de misérables postulants à la haute gloire des lettres. Traven n’existe pas.
Un pacifiste, anarchiste allemand, évadé d’une prison munichoise après l’échec de la République des Conseils de Bavière, acteur sous le nom de Marut – anagramme de Traum, rêve qui, empêché de devenir Karl Kraus, choisit de prendre la tangente. À l’instar d’Eschyle, qui, sur sa tombe, voulut que l’on gravât ces simples mots : « combattant de Salamine », et de Faulkner, pour ne citer que les plus célèbres, « Traven », quel que fût son nom de naissance, estimait qu’« un créateur ne saurait avoir d’autre biographie que son œuvre ». Chants de Maldoror, Roman avec cocaïne... Sur la route sagement pavée de l’histoire littéraire, des monuments se détachent, érigés face au vent, dans les tempêtes, toujours  en sentinelle sur le chemin de ronde, à usage du monde. De leurs temps. Tous les temps, en exil du monde comme il va, au nom d’une certain idée de l’homme. Pour chacun de nous, « avec amour et abjection ». Après bien des exils et pas mal de prisons, le rêveur aura trouvé la paix en pays indien, dans la douce compagnie des mânes d’Emerson et de Thoreau. Il peut parler du partage celui qui a offert au monde une oeuvre, sans désirer, contrepartie mercantile, la gloire du nom[2].



Le souffle court, nous regardons ce film, nous lisons « Traven », ses récits d’aventure, ses romans de garçons, qui  parlent de fugitifs partis chercher le repos loin de la vilenie et toujours la croisant, martyrs de la faim, de la fièvre de l’or, victimes de la soif du mal... Aux racines de l’infamie, le refus du partage comme porte battant sur la folie.

Œuvre d’art est fable toujours, et la force du conte, son ombre portée, tient en sa faculté unique de matérialiser le discours, sans que – camarade Godard, pardon d’avoir cessé de t’admirer –, la palabre bave sur les côtés, noyant le sujet. Je donne toute ton œuvre, Socialisme en tête, pour ce Trésor de la Sierra Madre, son fou rire final, ses sacs d’or éventrés, rapportés par le vent qui féconde la plaine sur la montagne belle, inaltérable terre où s’en va toute chair.

Le nom de ce « trésor » ? La leçon de tout sage, dans toutes les civilisations, hormis la nôtre, folle de s’être voulue et d’être devenue sur-ou post- humaine : il convient que l’homme contemple les arbres se couvrir de feuilles, de fleurs, avant d’en ramasser les fruits. Un peu court ? Yo! man, rien d’autre, lot commun, en magasin. Tout le reste est folie et chaque aube, conviens-en, t’en offre la leçon. La terre t’est prêtée pour un bref espace de temps, d’un néant l’autre, offerte en partage par un maître inconnu autant qu’absent, et ton rôle, à l’instar de celui des dieux grecs soumis naguère aux Moires, a été et demeure, de tenir face aux marées du temps la charge prescrite de maître du partage. La biologie le crie qui fait les Falstaff gras et les Robespierre maigres. La raison le proclame, qui assèche l’âme de l’égoïste et donne mille amis aux funambules de l’existence. La postmodernité le proclame qui, à force de com’, façonne les fausses gloires et fomente, lésant toujours le juste, un monde hanté de complots et de désirs de mort. Solitaire, nôtre, comme un vaste navire, en route vers l’infini et au-delà, ce chaos où Ouranos à nouveau recouvre Gaïa est monde où l’indistinction et la folie sont reines. Sous leur règle, terrible matriarcat, sombrent le nombre d’or, l’alexandrin français, la musique des sphères, l’art des cathédrales, le clair-obscur... tout ce que nous aimons. Ici s’évanouit l’homme, ses folies, ses lumières et ses rêves. Ici tout disparaît jusqu’à la conscience même du monde. Les religions mentent qui inscrivent la charité au limen de leurs trompeurs évangiles, le partage est fait de nature et la répartition des devoirs et des charges le second commandement. Le premier, inscrit dans le film du vieil Huston : remercier la montagne qui nous offre de l’or. On peut, il faut, on doit remercier la source d’être pure et de nous désaltérer, comme nous bénissons nos mères de nous avoir mis bas, afin que notre vie relève l’humanité. À défaut de ces sagesses, Cosmopolis... toute l’œuvre de K. Dick, noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir. La vie est un vieux film en noir et blanc. « J’aime la vie, je déteste la mort », solfiait Irma Lambert. La vie est noire et la mort blanche. Va pour ce deuil éclatant du bonheur.


Deux pour un

En un film, deux récits. Au western classique avec ses figures imposées (opposition de la ville, son ordre marchand, et des campagnes indiennes ; les bandits – ici, les derniers surgeons d’une révolution comme à l’accoutumée manquée – traqués par les Federales) s’ajoute la fable politique, Homme pour homme, Galigaï, La Bonne âme du Setchouan[3], réflexions sur les conditions de survie de l’idée d’humanité en territoire hostile. En l’absence de jugement, creuser sa tombe, une dernière cigarette et sans s’en retourner, poussière à la poussière. Aux danseurs habituels, ajouter un trio de gringos, en route pour l’aventure. Des miséreux qui n’ont jamais de pain d’avance, pas le moindre quignon de pain pour subsister jusqu’à la fin du jour, été comme hiver. Bout de route. Fin de partie ? Ici, et c’est à ce détail qu’on reconnaît la fable, à condition de partager, la tragédie annoncée pourrait connaître un heureux dénouement...

L’aube du capitalisme


Dès le premier plan, brechtien, Huston installe le décor, une affiche de la loterie nationale mexicaine, à la date de mars 1925. Quand il ne reste rien, mieux vaut tenter le sort, billet gagnant, de quoi équiper nos aventuriers. Nous savons la récession, la grande, celle des Raisins de la colère, de Pas d’orchidée pour Miss Blandish, celle qui non seulement a jeté sur les routes des millions d’hommes mais prouvé aussi sûrement que deux et deux font quatre qu’aucune morale personnelle ou publique ne résiste à la faim. Incurie des cerveaux, des cœurs et des ventres, tout un. Ce monstre, en Europe, accouchera du nazisme, aux États-Unis seulement du maccarthysme... En Amérique, Steinbeck, Caldwell, Faulkner... En Europe, Mac  Orlan,  Prévert / Carné...  Traven   justement,  « homme  sans  empreintes »[4], qui se souvient des Kuhle Wampe[5] berlinois, ventres glacés du petit homme qui n’attend rien de neuf[6], en atteignant Tampico. Dobbs mendie de quoi fumer, de quoi manger. Le moyen pour un gringo de ne trouver aucun emploi au Mexique ? Même cirer les chaussures lui demeure impossible. Comment est-il arrivé là ? Nous n’en saurons rien. Est-ce que l’on sait pourquoi les hommes naissent ici ou là ? Pas méchant, enfin pas encore, juste désespéré. Travail au noir. Les profiteurs de malheur pullulent aux mauvais jours. À travail honnête pas de salaire, à moins de jouer du poing. Dans un galetas de hasard, Dobbs et Curtis, compagnons d’infortune, croisent un vieux prospecteur. Oscar du meilleur acteur pour Walter Huston, le père. Rien à dire. Mérité. Le vieux sait quelle montagne non fouillée encore recèle un filon et les y conduira, pourvu que la fièvre les épargne. « L’or change les hommes ». Précaution inutile. Toujours la même fable du savetier et du financier. D’abord la méfiance, la peur, ensuite la parano, pour finir le démon et tout ce qui s’ensuit, jusqu’au meurtre. Contre la possession du possesseur, il n’est d’exorciste assez puissant. Plus question de partager. Chacun garde l’or extrait à la sueur de son front, le cache et s’en fait l’implacable garde-chiourme.



Singulièrement, la scène capitaliste des années 1960 et 1970 a fabriqué de bric et de broc un romantisme beat, puis trash, nihilisme punk et post-punk où l’hémoglobine, le viol, la violence gratuite à l’envi se mêlent à l’extase de perdre sa vie en se prenant pour Thoreau ! Au temps de la Grande Récession, les hommes vivaient comme ne vivent pas les bêtes, se nourrissant de racines, au jour le jour, saisonniers, esclaves sur les chantiers. À cette heure, la vie des nègres en Virginie avant l’abolition pouvait parfois passer pour sinécure. La misère est un esclavage qui ne dit pas son nom et arrache à l’homme son identité et son nom, accès barré à toute dignité. Ici, aucune coquetterie de ce genre. Ni beat generation ni génération X, génération des affamés. Le manque rend aux hommes leur nature première de reptile, ce monstre de Gila qu’avec volupté suit la caméra de Huston. Le serpent, à l’image du premier homme, ou le premier homme, à l’image du serpent, rampait sans doute, flairant le sol, à la recherche d’une racine, d’une graine, propre à tromper l’insondable morsure du manque et le vieux conte biblique peut-être  inventait l’idée   du divin comme unique  bouclier à opposer à ce désert de pierre que fut le monde, avant que culture et cueillette n’adoucissent la vie, donc les mœurs.



Au centre de l’œuvre, la cueillette

À la question : « que feras-tu de ton or à ton retour ? », le méchant répond : « je vivrais comme vivent – chacun son tour, n’est-ce pas ? – les capitalistes. Bains turcs comme si la vapeur d’eau avait pouvoir d’effacer les cicatrices de la misère, de laver les âmes ; beaux vêtements et ensuite au restaurant, commander de tout afin de tout renvoyer. » Rarement un cinéaste aura dit le capitalisme comme âge infantile, l’exigeant de toute sa violence. L’homme du ressentiment, blessé d’avoir manqué, las de trop de souffrance, exige de jouir et non plus de fruir, selon le mot biblique remis à l’honneur par Fénelon et Madame de Guyon.

L’homme qui n’est encore ni bon ni méchant rêve, éternel recommencement de l’aventure humaine, d’un lopin de terre dont il ferait un verger de pêches. Pourquoi des pêches ? La mémoire l’exige. Du paradis perdu, l’exilé a conservé l’image d’un vaste verger rempli d’hommes et le souvenir de nuits entières, de longs solos de guitare et de refrains repris en chœur, dans la douceur du printemps, lui est demeuré doux.

Le sage voudrait une épicerie. Il est vieux et déjà fatigué. La sagesse exige qu’il tire désormais sa pitance d’un petit négoce, temps restant offert à l’otium, de quoi lire des romans d’aventure, faire l’éloge de la sieste, de la paresse et du rêve. Portrait de Traven en chercheur d’or. Le seul or qui vaille, l’or du temps.



Au lieu de cela, le méchant périra comme périssent les méchants, assassiné par des brigands qui lui ressemblent ; l’homme ordinaire, celui qui, au commencement du récit, n’était qu’une feuille flottant au gré des événements, ira rejoindre une inconnue dont il partage le rêve. À Dallas, Texas, il s’en ira, rendre à Helen, jeune veuve, le portefeuille de son mari, chercheur d’or malheureux. Il partira à sa rencontre pour avoir lu dans le portefeuille d’un mort une lettre qui parlait de l’amour de la famille et de la terre comme de l’unique or du monde. Après en avoir cherché, trouvé et perdu, après des années de vaches maigres, il sait le temps venu de planter, de rejoindre le rang. Ce que nos punks sottement appellent faire une fin, préférant, modernes ô combien, victimes s’ils savaient de la société qu’ils  prétendent refuser, le lent suicide à l’interruption du voyage. Dans nostalgie, il y a nostos, qui signifie voyage. Planter, vieil Ulysse, la rame en terre.

Quant au vieil homme sage, pour avoir pratiqué la respiration artificielle sur un enfant indien, le voilà promu guérisseur. Désormais, plus besoin d’or. De quoi manger et boire à satiété. Il ne convient pas que l’homme amasse mais fruisse.

Étrange happy end. Les bandits ont volé les mules du méchant ; pressés de les vendre à la ville, ils les ont délestés de leur charge, prenant les sacs d’or péniblement gagnés par trois rêveurs éveillés au prix d’efforts incroyables pour du sable. La vie est un songe où le rêveur seul règle la jauge, décide du prix et du poids des choses. Sable ou or, l’homme outre-tombe n’emmènera – un truisme – rien. À mourir de rire. Ce que fait le sage, rejoint par le futur fermier texan. Que restera-t-il à l’homme de tout son labeur ? Rien. Un peu d’amour, d’amitié... un avatar au jardin d’Épicure.


Ni le film ni le livre n’ont pris une ride. Bon à lire à relire, à voir et à revoir, en ces jours étranges où la faillite des utopies, conjuguée à la démence scientiste, croit avoir reconfiguré le monde. Meilleur des mondes réalisé. D’un côté, Repomen, Nip Tuck, les riches ont fait vœu de cesser de mourir, botox pour toutes et organes prélevés, volés, à la foire d’empoigne générale sur fond de partage faustien ; et de l’autre, le retour de ce qui engendra la crise de 1929, prélude à l’innommable, traversé çà et là par les hurlements des indignés. Bien entendu, les indignés du jour savent le nom de l’ennemi, la bonne vieille figure du capitaliste juif, israélo-américain. Qu’importe ! À nouveau, les temps dangereux sont de retour. Axe Nord/Sud, la boussole s’affole, pôles désaxés, jeunesse en rade sur tous les pontons, le capitalisme, de victoire en victoire, a succombé. Trop de morts sur les routes du monde, trop d’habitants sur la terre habitée. Chercheurs d’or, nous avons pillé la montagne de la vie et la voilà montagne morte. Avec Traven et Huston, se souvenir des Géorgiques du vieux Virgile à l’heure où les pesticides détruisent les abeilles sacrées, se souvenir que l’avoir arase l’être et que faute de partager la terre, nous l’avons épuisée, comme faute d’avoir partagé, les riches ont lassé les pauvres.
Sur l’arène du monde, le capitalisme gît, grand taureau noir ensanglanté, piqué de cent banderilles, sous la bronca générale d’une foule qui, une dernière fois, exige sa part.







[1] Film de John Huston, 1947. Non seulement on y voit Bogart mendier et devenir, enfiévré d’or, fou mais encore Huston père oscarisé.
[2] On lira B. Traven, Portrait d’un anonyme célèbre.
[3] Le lecteur aura reconnu les titres de deux célèbres œuvres de Bertolt Brecht.
[4] Selon la formule d’Éric Faye.
[5] Kuhle Wampe oder Wem gehört die Welt ?, film de Slàtan Dudow, scénario Bertolt Brecht, 1932, censuré par la République de Weimar.
[6] Titre du chef-d’œuvre d’Hans Fallada, Quoi de neuf, petit homme ? ou comment, prolétaire, mourir de faim en attendant La résistible ascension d’Arturo Ui.

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