lundi 16 février 2015

Pierre Boutang ou la politique comme souci


« Faire sa politique avant d’avoir fait sa métaphysique », telle pourrait être la devise, sage et prudente, de La politique publiée initialement en 1948 et opportunément rééditée par Les Provinciales en 2014. Pierre Boutang y développe une lecture singulière, et profondément originale, qui considère la politique comme souci. Il part d’un constat implacable : après 1945, la politique ne pourra plus jamais se confondre avec la connaissance de l’homme comme l’envisageaient les philosophes de l’Antiquité grecque. Sa destinée faustienne la condamne en quelque sorte au chaos de l’histoire, à l’imprévisibilité des hommes qui s’en sont saisis comme d’une vérité alors qu’elle n’a toujours été qu’une réalité fragile et transitoire. 

Dans ce contexte, le royaliste Boutang laisse de côté la question des régimes politiques pour s’intéresser à l’essence du politique en rapport avec la « vérité » de l’être. Ce qui pose des questions proprement vertigineuses : comment l’individu peut-il s’inscrire dans une cité dont il est à la fois le témoin (par sa naissance) et le prolongement (par sa vie) ? Comment cette particularité de l’appartenance se relie-t-elle à l’exigence d’être un homme pour soi et pour les autres ? Platon parlait déjà de trouver un sentier dans la forêt de l’existence, un sentier qui communique avec bien d’autres mais qui doit en même temps rester distinct. C’est le défi politique.

La réponse que Boutang décline tout le long de l’ouvrage fait preuve d’un discernement méticuleux. Il faut en effet retenir l’homme dans un espace de réalité proprement politique, et donc faillible, tout en laissant cette même réalité fendre l’armure de l’être pour laisser passer le mystère – autrement dit, comprendre le sens d’une vie au regard de la communauté qui nous traverse de part en part. Cela revient à dire que l’homme ne naît pas de rien (ex nihilo) comme le postulent les théories du contrat social. À l’origine de toute histoire personnelle, il y a effectivement une relation non choisie, vécue dans une famille et à un certain endroit, qui enracine l’être dans un passé et le projette dans un à venir. Et cet événement contingent et relatif constitue, qu’on le veuille ou non, un engagement nécessaire et absolu. Ainsi, la politique commence par cette ligature qui se trouve à la jonction de la singularité et de l’universalité ; ce que Boutang traduit dans une formule limpide : « Le tu est aussi originellement et directement saisissable que le je »[1]



Dès lors, et de façon tout à fait naturel, la politique doit se concevoir comme un souci : celui de « veiller sur » son prochain, de « prendre soin » de sa propre demeure. « Il n’est rien si beau et si légitime que de faire bien l’homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre en cette vie » disait Montaigne[2]. Dans ce contexte, la politique ne doit pas être appréhendée par les catégories de la science et de l’idéologie, mais se conformer au souci présent et à la situation des hommes. Elle est un art des possibles dans lequel chacun avance à pas mesurés en essayant de faire sienne une histoire qui se dérobe sans cesse. L’être du souci poursuit en quelque sorte une énigme dont la résolution lui échappe, sauf à vouloir enfermer le réel dans les représentations du moi. « Je suis ce refus à moi du tout » prévient alors Boutang. 

Cette position n’empêche pas, et c’est toute la dimension abyssale de la politique, de poursuivre un idéal de vérité – que tout homme de raison tient comme la boussole de son existence – qui peut entrer en harmonie avec les événements qui se déploient dans l’espace commun. Attention, il ne s’agit pas d’un idéal prédéfini mais bien d’un souci que l’être découvre au fur et à mesure de son propre dévoilement, et qu’il tente de faire consonner avec les autres dont il dépend en dernier ressort. Cela peut d’ailleurs se traduire dans une existence heureuse, ou une « providence personnelle » selon la formule de Nietzsche, lorsque les événements éclairent le souci et inversement. 

Les développements de Boutang peuvent paraître abscons dans une société où l’on a abandonné l’idée même de définir le souci politique. Ils restent pourtant au fondement de la réalité pour qui veut bien admettre que l’être est l’émanation d’un nous, le lieu d’une élection et la projection d’une destinée. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Cette reliance (« s’appuyer sur », « faire confiance ») paraît bien dérisoire dans un monde où l’individu naît hors sol, vit dans une société virtuelle et se soumet au gouvernement des affects. Or, en désertant la politique, il s’abandonne lui-même à l’extériorité épuisante des choses. Ce souci qui prend racine dans l’être pour se donner en partage n’est plus qu’un lointain désir. 

En 1948, Boutang alertait déjà ses prochains sur la nécessité de maintenir l’unité du souci politique dans la diversité de ses formes, sans tomber dans la tragédie et l’oubli. Il savait, comme le démontrera superbement L’ontologie du secret, que la politique constituait la médiation nécessaire à l’investigation métaphysique, là où se noue un destin pour chacun à sa mesure. On note au passage que Boutang a anticipé beaucoup des pensées contemporaines qui insistent sur l’indétermination de la démocratie en oubliant que le contenant (le type de régime) est bien pauvre au regard du contenu (le souci politique). Laissons-lui les derniers mots : « Ce n’est ni en “habile”, ni en “distrait”, ni en “sceptique” que je puis me jeter sur ce sentier où s’enfuit le politique ; c’est en homme du souci »[3].




        




[1] Pierre Boutang, La politique. La politique considérée comme souci, Paris, Les Provinciales, 2014, p. 142.
[2] Cité par Boutang, p. 45.
[3] Ibid., p. 50.

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