mardi 10 mars 2015

Ubu Valls

A tous ceux qui pensent que cynisme et démagogie sont deux domaines dans lesquels nos politiques savent déployer des trésors d’inventivité, l’intervention de Manuel Valls ce dimanche au micro de Jean-Pierre Elkabbach a fourni un cas d’école. Le premier ministre aura, en bon comédien, usé de tous les registres du pathos pour expliquer aux auditeurs d’Europe 1 à quel point il a peur que son pays « se fracasse sur le Front National ». A force de répéter combien il est angoissé, Manuel Valls a fini par inquiéter les journalistes. Elkabbach tenait donc, semble-t-il, à le rassurer : « On ne veut pas que vous soyez inquiets. Vous êtes le Premier ministre quand même. »


Manuel Valls n’a pas lésiné sur la potion anxiogène, convoquant tout le ban et l’arrière-ban des croquemitaines politiques, du retour des années trente à la honte subie par la France des Droits de l’Homme basculant dans le nationalisme, jusqu’à l’Etat Islamique, mis presque sur le même plan que le Front National. A la fin de l’intervention du Premier ministre, en effet, on aura compris que la France est confrontée d’un côté au péril représenté par 1400 djihadistes potentiels, et de l’autre par les électeurs FN qui ont quant à eux la détestable habitude de faire sauter les urnes.
Plus outrageusement expressionniste qu’une vedette du cinéma allemand des années 20, Manuel Valls a surjoué la panique pendant cinquante minutes, posant en homme aux abois venu supplier les électeurs de ne pas commettre l’irréparable aux cantonales. A savoir : infliger au Parti socialiste une dégelée encore plus mémorable que celle des européennes. Tour à tour indigné et éploré, il a successivement recouru à tous les registres de l’art dramatique, passant du « ce n’est pas possible je n’en crois pas mes yeux » à « pitié vous ne pouvez pas faire ça », jusqu’à « voter FN après Charlie ce serait salaud » et « j’ai mal à mon esprit du 11 janvier ».
Raymond Aron écrivait que tout régime s’appuie sur la foi ou la terreur pour s’imposer, et que la démocratie privilégie le consensus. Manuel Valls aura choisi d’écarter la foi comme le consensus pour jouer la carte de la terreur. Et traditionnellement, on sait que la terreur s’accompagne de purges, élément moteur de toute idéologie conquérante et sourcilleuse. Après donc avoir tancé les futurs électeurs du Front national et les futurs abstentionnistes, et tous ceux qui auraient la mauvaise idée d’aller voter à droite et surtout pas pour le PS, Manuel Valls a ressorti les bonnes vieilles listes noires de la naphtaline afin de désigner les « éléments indésirables ».
« Qu’on m’apporte le crochet à fascistes ! » aurait pu exiger notre ubuesque ministre pour plagier Alfred Jarry.

« - Fasciste numéro un, avance ! Et décline ton identité !
« - Michel Onfray, Sire, philosophe à grand tirage et en rupture de ban.
« - De quoi t’accuse-t-on Michel Onfray ?
« - D’avoir dit que je préférais un Alain de Benoist qui dit quelque chose de juste à un Bernard-Henri Lévy qui dit une connerie. En général, il faut reconnaître que ça provoque moins de bombardements, Sire.
« - A la trappe !!! »

L’heure est à la condamnation, pas à l’autocritique. Si Valls n’est pas avare d’anathèmes et de larmes, pour fustiger les intellectuels déviationnistes et exprimer sa crainte de voir le pays livré au djihad et au FN, il retrouve instantanément superbe et arrogance pour écarter toute ébauche de discours critique vis-à-vis du gouvernement, du Parti socialiste… ou de lui-même. Ainsi va-t-il presque jusqu’à recadrer Elkabbach, lorsque celui-ci lui fait remarquer que trente années d’antifascisme lacrymal n’ont guère fait que renforcer le FN. Il n’est pas difficile de deviner, d’ailleurs, que cette séance de culpabilisation bruyante aura sans doute les mêmes effets – pour les mêmes causes – sur les votes du 21 mars prochain.
A croire que, finalement, ses numéros de panique surjouée, de bravades et de coups de menton républicains consistent en réalité à jouer la politique du pire : braquer définitivement l’électorat FN, attendre que la droite de gouvernement soit totalement siphonnée et la société française traversée par des clivages insurmontables, puis présenter le PS comme le dernier rempart républicain en 2017. Allons-donc, comment imaginer un calcul aussi cynique et une telle hypocrisie derrière les trémolos et les sanglots de Manuel Valls ? Ça ne ressemblerait tout de même pas au Parti socialiste de se servir du Front national comme tremplin et d’instrumentaliser dangereusement les peurs et les ferments de sécession qui travaillent la société française pour conserver à tout prix le pouvoir. Pas leur genre, ça, n’est-ce pas? 
Qu’en dit le Père Ubu ?

« - Qu’as-tu donc à pigner, Mère Ubu ?
« - Tu es trop féroce, Père Ubu.
« - Eh ! Je m’enrichis ! »



 Publié dans Causeur.fr

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