mercredi 10 mai 2017

La France contre le Robot



Quelque part en France, partout dans le monde. Il est dix huit heures et l’ensemble de la classe politique et des journalistes ne fait même plus semblant de retenir son souffle. Ils ont peine à dissimuler leur sourire, on sent d’ici sourdre quelques liquides pré-séminaux, quelques suints de joie confite, il faut que ça sorte enfin, ça transpire par-dessus les fonds de teints et les autobronzants. Ils sont presque déjà usés par la joie et par ce confort tabernaculaire qu’ils se voient reconduit pour une poignée d’éons. La camelloïde Léa Salamé, sourcils soigneusement brossés pour l’occasion, passe les plats d’un plateau à l’autre, juchée sur ses talons trop hauts. Il s’agit de ne pas glisser sur les traînées de laitance laissées ici et là par le gastéropode Pujadas, gommeux et imbibé de lustre, terrible masque de satisfaction poudré jusqu‘à l‘os. Ils jubilent tous à l’unisson, se sachant d’avance augmentés, promus, décorés, satellisés dans les coursives de la Deathstar

Dans les jours qui ont précédé, et dans une discrétion relative, Stratcom, la division propagande de l’OTAN, digne héritière des réseaux Gladio, a passé un accord avec Facebook et l’ensemble des quotidiens français pour faire taire définitivement les voix discordantes ou fake news. Nous y sommes enfin, dans un totalitarisme qui ne se cache même plus et désigne d’office ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Compliqué de donner des leçons à la Russie lorsque 95% des médias sont détenus par des oligarques qui programment la vie politique française avec 10 coups d’avance. Attali dira de Macron qu’il l’a «inventé». Comment ne pas le croire ? Ce nom, digne d’un Decepticon, est aussi l’anagramme de Monarc. Tarte à la crème complotiste figurant en bonne place entre le projet Blue Beam et le porte-avions de Philadelphie, Monarch fut le nom, à une consonne près, d’une vaste expérience de sujétion mentale déployée sur les tréteaux de l’opération Paperclip, dans les années 60. Mais il ne s’agit sûrement que d’une fake new également… Kubrick lui-même ne cessa d‘avouer la terreur que lui inspirait la caste dirigeante anglo-saxonne, distillant dans toute son œuvre des références à l’ingénierie sociale, à Monarch et au pouvoir obscur qui alimente en combustibles humains la bouche frangée d’étrons du mammonisme moderne. 


Comme un sinistre présage, quelques heures plus tard, c’est un plan totalement kubrickien qui cadre le nouveau monarque devant la pyramide du Louvre, donnant du grain à moudre aux onanistes du complot pour les 25 ans à venir. L’équipe de Macron a évidemment conscience de ce double sens et elle en joue, jouissant de baiser doublement le peuple, symboliquement et démocratiquement. Car enfin, les complotistes, chacun sait, sont de grands naïfs : ils nourrissent eux aussi la machine en relevant des occurrences dans une réalité qu’ils croient causale, alors que depuis bien longtemps elle n’est plus qu’un programme de cryptage soigneusement déroulé. L’Histoire finalement n’a fait que mimer les révolutions scientifiques : dans un premier temps elle fut l’héritière du mythe, diffusant les reflets d’une vision préhensile du cosmos dans des sociétés premières, puis elle a commencé à s’auto-bouturer, créant des boucles de sens et des virgules de pâmoison blette là où les sédentarisations et les concrétions du monde bourgeois l’avaient emmenée, au-delà de la grande brèche du Sacré et du meurtre des nations. 


Philip K. Dick en avait eu la conscience prophétique, découvrant avec horreur que le monde se mettait peu à peu à ressembler à ses propres romans… Horreur suprême que celle du Démiurge malgré lui… Quelque chose de son être a fui dans le monde, emprisonnant des pans de réel entiers dans la glu d’une imagination délétère. Nodalités. Interférences cognitives. Le réel se re-déploie à chaque seconde, mais quelque chose de lui disparaît dans cette réinvention constante. Mémoires votives contre mémoires génétiques. Et entre les deux le labeur des itérations égotiques qui remodèlent la fréquence du monde à l’aune de leurs névroses. Nous en sommes là : l’histoire ne créé plus que de la fiction. A force de se mirer, elle ne peut plus produire qu’une conscience d’elle-même, ce qui rend caduque l’idée même de complotisme. Il ne peut y avoir de complot dans un monde qui est devenu le complot lui-même. Un monde-piège. Un faux plancher de prestidigitateur que nous prenons pour la voûte étoilée. 

C’est-ce que les conspirationnistes et autres dérouleurs de logos ne semblent pas avoir perçu : jusqu’à Michel Onfray, impayable, qui annone avec son sérieux de petit pape laïcard et offensé les étapes de ce processus adémocratique, enfonceur de portes toujours plus béantes. «Je viens d’achever mon livre en ce soir d’élection», nous dit-il. Belle synchronicité. Ce provincial de la pensée – et non penseur de province – pense nous apprendre que le système a créé Emmanuel Macron, torpillé François Fillon, éradiqué les vieilles gardes pesantes de la République binaire et claudiquante qui se tortillait sur les ruines de la France gaulliste… et nous rappelle sans sourciller le scénario bien huilé de cette période électorale riche en twists, comme dans un bon Shyamalan… C’est un peu tard, Michel. Etiez-vous du genre à prophétiser la fin du rideau de fer perché sur les chicots fumants du mur de Berlin ?

Etre complotiste, dénoncer un scénario, c’est encore avoir  foi en la démocratie et au déroulement causal de l’Histoire. C’est ne pas comprendre que celle-ci ne suit plus une ligne directrice – c'est-à-dire qu’elle n’est plus le produit des champs causaux et des consciences actives qui la composent,  mais qu’elle est le résultat d’une concrétion, d’opérations métaphysiques qui éclosent dans des véritables poches de non-sens générées par l’ordalie profane des technologies digitales et computationnelles. Qu’elle se comporte comme un programme dont on ré-encode constamment l’algorithme liminaire. L’histoire n’est plus qu’un système de cryptage des données qui utilise des paradigmes moraux et sociaux – démocraties, fascismes - pour entériner son code-source, pour l’infuser dans les consciences mêmes, le rendant viral et à même de produire ses propres occurrences dans nos champs d’action, de conscience et de pensée. C’est pourquoi le réel, au lieu de produire du réel, se met désormais à produire de la fiction : il se « réduit » à mesure qu’il est pensé par le chœur des élites et le consensus cognitif parodifiant qui en émane.

Ainsi, Le Pen et Mélenchon, contrairement à ce que croit penser Onfray, ne sont pas les «idiots utiles» du système. Ils l’accompagnent depuis bien trop longtemps pour cela, ils sont au cœur de ce système, ils en sont les plis et les goitres humains peuplés d’humeurs et de ganglions post-historiques. Ils se sont littéralement couchés. Marine Le Pen a volontairement saboté son ultime débat, incarnant une baba yaga histrionique et grinçante, compulsant fébrilement ses notes comme un cancre avant un oral de brevet des collèges. Sa France Apaisée a revêtu le masque que n’espéraient même plus voir ses opposants les plus farouches - les vrais idiots utiles, transfuges de gauches moribondes qui croient encore que le FN constitue une quelconque menace pour l’oligarchie : elle a réactivé les mimiques de son père dans un acting de rombière goguenarde, charcutant son propre programme sous les yeux du gendre Macron, celui-ci n’ayant subséquemment quasiment rien eu à faire pour sortir grandi de cet échange de basse-cour. 

Ce débat n’en était pas un mais une mise en scène, une orchestration savamment arrangée. De même Mélenchon n’a pas pêché par mégalomanie ou par excès d’ambition personnelle : lui aussi est intégré depuis trop longtemps dans le système pour ne pas avoir eu à se plier à ses ordres : sa campagne ridicule, son auto-évaporation par voie holographique - ravivant les spectres murayens du nécrosocialisme -  ont tout aussi bien servi le système et précipité le hold up kabbalistique qu’a été la victoire de Macron-Monarc. Ce dernier est le trait d’union qui manquait entre le Kennedy de l’Amérique crypto-fasciste des années 50 et le golem cyberpunk cultivé dans les cuves placentaires du mondialisme décomplexé de la Silicon Valley et de ses sbires encravatés shootés aux micropointes de LSD. 

Onfray, qui porte son athéisme pubescent en bandoulière pour éviter de trop avoir à mirer l’abîme des siècles, semble découvrir que nous vivons dans une Europe totalitaire, 50 ans après la chute programmée de De Gaulle…et de nous prévenir à mi-voix qu’il ne faut pas trop «stigmatiser les complotistes». Pourtant ce n’est même plus l’histoire qui est coupable de supercherie, mas bien le réel lui-même. On l’escamote au fur et à mesure que se resserre la gangue de la tabulation générale du monde et de l’intercession permanente des réseaux, qui programment un inconscient collectif auto-génératif, créant de véritables homoncules de réalité alternative, des entéléchies numériques. Nous sommes après l’histoire, disait Muray, dans l’arrière-monde de l’après-monde. Coincés dans la buanderie d’une maison de retraite où c’est le réel lui-même qui traine ses articulations malmenées. 


Le Gorafi et le Figaro ne font désormais aucune différence : notre président-robot, Ultron, Macron, je ne sais plus, dégoise un discours riche d’un vocabulaire de 30 mots, adaptés au migrants et aux handicapés mentaux,  devant une pyramide de verre, dominant un parterre de clones parfaits, ces français capables de brandir le drapeau européen sans immédiatement se consumer d‘horreur. La boucle est bouclée. On ne discerne plus la réalité d’un film Marvel, les deux détricotant la trame du vrai pour assoir une eschatologie grossière à même de concilier les deux mamelles empoisonnées de la modernité : socialisme et occutisme. Le réel est passé. Les siècles sont finis.




1 commentaire:

  1. C'est beau comme du Baudrillard.
    Sauf qu'il faudrait distinguer le réel et la réalité.
    C'est la réalité classique qui disparait, remplacée par le simulacre qui est une réalité virtuelle déconnectée du réel, comme par exemple un jeu vidéo, une campagne électorale.
    Mais demandez donc aux prolétaires si le réel n'existe pas.
    Le réel est aujourd'hui transformé directement par le transhumanisme, la technoscience, sans la médiation de la réalité soigneusement déconstruite depuis des décennies puisque forcément illusoire.
    La réalité c'était ce qui humanisait le réel.

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