mercredi 4 mars 2026

Le déluge universel - Sénèque

 


Voici un beau et funèbre livre consacré aux Derniers jours de l’humanité (selon Sénèque) publié par les Belles Lettres. On y trouve même la reproduction de peintures abstraites (et en couleurs) de Hubert Le Gall dans un chapitre à part. Vraiment du bel ouvrage qu’on a plaisir d’avoir en mains et de feuilleter, comme un avant-goût de la lecture.

Malheureusement, le contenu est loin d’être à la hauteur du travail d’édition. Le texte de Sénèque, qui donne son titre à l’ouvrage, ne dépasse pas les 10 pages (sur 165) ! Le reste n’est que du remplissage.

Le Figaro Littéraire a beau parler d’une « préface fantastique » – carrément ! –, nous n’y trouvons que la répétition jargonneuse des principaux thèmes du texte et l’avancement d’une thèse sans aucun début de démonstration : Sénèque serait l’inventeur du concept de la fin du monde – concept ou plus exactement évocation qu’on trouve dans la plupart des écrits antiques, bien avant Sénèque…

Le Monde des Livres y va également de sa dithyrambe en précisant que « l’ensemble est remarquable et original ». Tu parles d’une originalité ! La moitié du livre est une compilation de bouts de textes anciens qui décline le déluge et la fin du monde à toutes les sauces sans quasiment aucun commentaire et aucune mise en perspective. On ne s’attardera pas non plus sur l’épilogue qui cite rapidement, comme pour s’excuser, les œuvres de Jonas et d’Anders et qui se clôt sur les paroles d’une chanson de Bob Dylan !  

Il ne nous reste donc que les dix pages de Sénèque pour sauver l’entreprise et, reconnaissons-le, elles y parviennent presque tellement elles frappent par leur beauté cristalline et par leur profonde lucidité. En ces périodes d’inondations à répétition, comment ne pas être pris par le fabuleux spectacle d’une fin du monde, en vérité le déluge universel, que l’humanité porte en elle depuis le départ et qu’elle sait inévitable un jour prochain – un jour certain. 

 

 
 

Quelques extraits de cette magnifique prose :

« Puisque j’en suis au mouvement des mers, le moment est venu d’examiner dans ce chapitre comment la plus grande partie des terres devrait être recouverte par les eaux lorsque, conformément au cours nécessaire des choses, le jour du déluge sera arrivé.  (…)

Tels sont les faits ! Rien n’est difficile à la nature, surtout s’il s’agit d’œuvrer à sa propre destruction. (…) Il faut des années pour bâtir une ville qu’une heure suffit à anéantir ! quelques instants suffisent pour réduire en cendres la forêt qui a mis des siècles à pousser ! Ainsi va toute chose : rien ne croît et ne se développe sans des soins infinis, tout est détruit en un instant, et sans prévenir. L’ordre qui donne aux choses leur solidité est ainsi fait que si la nature s’en écarte un tant soit peu, c’est assez pour entraîner la disparition du genre humain. (…)

Le temps passe, les pluies s’installent, le ciel se fait de plus en plus lourd et, sans qu’on en voie la fin, le cataclysme se nourrit du cataclysme. (…) Cela n’empêche pas la plupart des fleuves, pour ainsi dire étranglés par une embouchure trop étroite, de refluer et de transformer les campagnes en un unique lac. Désormais, à perte de vue, tout est encerclé par les eaux ; il n’est pas de promontoire qui n’ait disparu dans des abîmes d’une profondeur immense, partout. (…)

Tout était océan, plus rien n’était rivage. (…)

De même que sa semence contient la loi de l’homme futur intégralement ; de même que, dès avant sa naissance, l’enfant porte inscrite en lui la loi selon laquelle poussera sa barbe et blanchiront ses cheveux : son corps tout entier et la série de ses actes sont présents, en pointillé, sous forme de linéaments, en petit, cachés dans les replis de son être ; de même le monde, dès son origine, porte en lui le Soleil, la Lune, les révolutions des astres et le germe des vivants, pas moins que les causes des transformations de la Terre. Au nombre de ces causes, il y a le déluge, qui, tout comme l’hiver ou l’été, arrive conformément à la loi du monde (…) ».

 


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire