vendredi 21 février 2014

Rage de dents


          Hier je lisais le Nouvel Observateur chez le dentiste. A vrai dire, c’est souvent là que je lis ce journal. Hasard étrange mais heureux, on le retrouve quasiment dans tous les cabinets d’attente des praticiens, médecins généralistes, dentistes, chirurgiens et autres ingénieurs de la machine humaine aux spécialités les plus variées. Au milieu d’une pile de Closer, entre deux Automagazine et trois brochures détaillant pour les enfants en bas âge les étapes essentielles du brossage de dent, on trouve toujours un Nouvel Obs caché quelque part. Sa lecture a sans doute un effet immensément bénéfique sur les patients condamnés à patienter en attendant le diagnostic libérateur. Les flots de moraline et d’opinions convenues déversées dans cet hebdomadaire pour réformistes du troisième âge apaisent comme par magie le nerf malade, l’articulation douloureuse et les bronches fatiguées. En plus, mon dentiste est à la page, il tient à jour son stock d’Obs, aussi sérieusement qu’il administre les détartrages. C’est ainsi en cherchant à calmer ma rage de dents que je me suis orienté vers l’éditorial de Laurent Joffrin, un peu comme on prend un Efferalgan.


            Cette semaine, Laurent Joffrin est épouvanté. Pas épouvanté comme une pom-pom girl courant dans un bois sombre pour échapper au tueur d’une série Z. Non. Pas épouvanté non plus comme un inspecteur des impôts découvrant les comptes de la mairie de Marseille, ni épouvanté comme moi quand je vois le dentiste sortir la fraiseuse. Non non, pas du tout : Laurent Joffrin a l’épouvante noble et l’indignation historique, il est épouvanté comme Léon Blum qui découvre avec horreur en 1933 la tendance néo-socialisto-fasciste incarnée par Adrien Marquet et Marcel Déat. Léon Blum aujourd’hui c’est Laurent Joffrin et Marcel Déat, c’est Causeur. C’est bien normal. Laurent Joffrin a des épouvantes de Grande Tradition. Au Nouvel Obs, on pétoche Label rouge s’il-vous-plaît, on a toujours les foies dans le sens de l’histoire.
            Causeur, dès lors, c’est Marcel Déat, c’est Adrien Marquet, c’est la-bête-immonde, celle qui s’emploie à « délégitimer l’humanisme républicain pour passer en contrebande une marchandise xénophobe, antieuropéenne et nationaliste. » On est à mi-chemin entre Stevenson et Jacques Doriot, Causeur c’est un peu Pirate des Caraïbes chez les fachos, le crime reproché à cette bande de flibustiers de la déviance déviationniste étant d’avoir donné la parole à Dieudonné, d’avoir accordé un entretien à Belzebuth. Personnellement, j’ai trouvé, en bon contrebandier de l’humanisme républicain déligitimé, que c’était plutôt une bonne idée de faire parler Dieudonné. En lisant son interview, je me suis même dit que l’aura du personnage eût été conséquemment diminuée si on l’avait fait parler plus tôt. Je veux dire par là : parler sérieusement, pas camouflé derrière le prétexte du rire et le bouclier du comique, en exposant clairement sa vision des choses, tout à fait édifiante. Cinq pages d’entretien suffisent à démontrer que ce type possède peut-être un certain génie comique mais qu’en revanche il ne comprend pas les termes qu’il emploie à longueur de temps, judaïsme, juif, sionisme, tout ceci surnageant dans une bouillie conceptuelle épaisse, et qu’il est urgent qu’il lise les manuels d’histoire et de géographie qu’il confie avoir envie de déchirer car, visiblement, sa vision du monde et de l’histoire est aussi simpliste que lacunaire. A lire cet entretien, j’ai eu vraiment l’impression que Dieudonné était une affaire classée. Il n’est même pas utile de donner tort ou raison à son complotisme délirant, ce type démontre parfaitement bien lui-même qu’il est complètement à côté de la plaque.
            Je ne voudrais pas en conclure que Causeur a fait plus œuvre utile que mille éditoriaux de Laurent Joffrin pour rendre à Dieudonné sa vraie dimension. Si j’étais taquin, je dirais même plus que l’indignation de commande des Joffrin et consorts a fait davantage pour la sulfureuse notoriété de Dieudonné - en en faisant un martyr de la liberté d’expression - que mille dossiers de Causeur. Pour s’en rendre compte, il suffisait de le laisser parler. Voilà. C’est fait, passons à autre chose.    
Ah, mais on me signale que Laurent Joffrin a toujours l’air épouvanté, le gosier béant et le maxilaire distendu. Rendez-vous compte, de vils esprits ont pu reprocher à l’Obs d’avoir accolé sur sa couverture Eric Zemmour, Alain Soral et Dieudonné, comme si le journal était coutumier des rapprochements hasardeux…Allons donc…Au Nouvel Obs, on adore les listes, c’est comme ça. A défaut de réflexion, on se contente des associations et à défaut d’honnêteté on fait des procès d’intention, ça occupe et ça vous meuble un édito aussi sûrement qu’un bon plombage vous renfloue une molaire défaillante. Alors, hop, c’est reparti, Joffrin l’épouvanté refait rapidement le coup du bottin de la fachosphère : Elisabeth Lévy (l’Annie Cordy de la réaction…), Ivan Rioufol (le Carlos du conservatisme ?), Renaud Camus (le Claude François de la xénophobie ?), Eric Zemmour (le Plastic Bertrand de l’islamophobie ?) …etc…etc…Tout ça pour aboutir comme d’habitude au nationalisme débridé et aux heures les plus sombres…etc…etc            
Cette manie des associations me rappelle étrangement une nouvelle de Stephen King dont le titre ne me revient pas (si cela dit quelque chose à quelqu’un) mais dont je me rappelle l’histoire : un couple traverse en voiture l’ex-Yougoslovie. Les deux visiteurs échouent dans un village, perdu dans la campagne et vont être associés à une étrange coutume locale, vestige du titisme : en grimpant tous les uns sur les autres, les habitants du village et leurs prisonniers (le couple de touristes) forme un être géant, une sorte de version cauchemardesque de l’homme nouveau titiste, formé d’un assemblage de corps humains, qui va affronter le bonhomme géant du village voisin. Je suggérerai bien à Laurent Joffrin que l’on organise la même chose. On pourrait demander à tous les affreux réacs de s’agglomérer pour former une version grandeur nature et suffisamment terrifiante de la bête immonde tandis que la courageuse équipe du Nouvel Obs s’agglomérerait à son tour pour aller combattre le monstre. Imaginez ! Ca aurait de la gueule : le bonhomme Causeur et le bonhomme Observateur en train de se coller des tartines en plein Paris, sur la place de la Concorde, histoire d’en rajouter une louche dans le symbolique ! Là je pense même qu’on tient quelque chose d’énorme : un Pacific Rim à la française, rien de moins ! On pourrait appeler ça : Politic Rim ! Ca ferait certainement un carton et ça permettrait de relégitimer de manière spectaculaire l’humanisme républicain déligitimé. Evidemment à la fin les fachos seraient écrasés et le bonhomme Observateur ferait triomphalement le tour de la France pour aller à la rencontre du bon peuple, un peu comme Axel Kahn. Je ne sais si Laurent Joffrin serait moins épouvanté par cette suggestion, en tout cas moi j’ai moins mal aux dents.


Article à retrouver sur Causeur

2 commentaires:

  1. L'histoire de ces deux touristes en Yougoslavie qui sont les témoins d'un affrontement entre des géants composés des habitants de deux villages voisins me rappelait aussi quelque chose... Après une recherche infructueuse dans quelques recueils de nouvelles de King ma mémoire a finalement décidé de se remettre en marche.

    Cette nouvelle est en fait de Clive Barker et en français elle s'intitule "Dans les collines, les cités". On peut la trouver dans le premier tome d'une série de recueils nommés "Livres de sang".

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  2. Exact! Merci beaucoup! L'histoire était bien là mais incapable de me rappeler le titre. Du coup je l'ai attribué à tort à King. Tant pis. Merci en tout cas.

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