lundi 29 décembre 2014

Monsieur Klein


M. Klein est un homme sans histoire. Il ne cesse d’ailleurs de le répéter : « je n’ai rien à voir avec tout cela. » Tout cela, c’est à la fois ce qui lui arrive, ce qui arrive autour de lui et ce qui arrive aux autres. M. Klein ne fait pas de vague, c’est un homme propre sur lui, un petit affairiste sans histoire vraiment.
M. Klein est un simple marchand d’art. Il ne veut de mal à personne. Il le dit et le répète à un client juif auquel il rachète à vil prix un tableau : « je ne fais pas cela par plaisir. Ca m’embête d’acheter à ce prix-là. » Sombre et résigné, le client lui répond simplement : « dans ce cas, n’achetez pas. » M. Klein vit dans la France de 1942 mais ne se préoccupe que de ce qui le sert, ni de ce qui ne le regarde pas.
M. Klein est un homme comblé. Il occupe un splendide appartement parisien encombré d’œuvres d’art dans lequel il passe la plupart de ses journées en peignoir, recevant ses clients et ses maîtresses qu’il tyrannise avec une cruauté élégante et raffinée. M. Klein n’est pas très soucieux des autres. Quand sa maîtresse poursuit en courant le train qui l’emmène hors de Paris, il la congédie nonchalamment par la fenêtre puis la rappelle pour lui demander de s’occuper de son chien. A croire que le chien, c’est elle.
Un jour pourtant, M. Klein a trouvé sur son palier, au milieu de son courrier, un exemplaire des Informations Juives, destiné à un certain Robert Klein, comme lui. Intrigué, il se rend à la préfecture, afin de signaler l’erreur et apprend qu’il possède un homonyme, juif, selon toute apparence, et fiché par la police. M. Klein est perplexe et vaguement inquiet. Une ombre passe sur sa vie tranquille d’affairiste. Il décide d’en savoir un peu plus et se lance à la recherche du mystérieux homonyme.
A partir de là commence une quête étrange qui lance M. Klein sur les traces de « l’autre » Robert Klein, ce double compromettant qui prend soudain une importance si grande dans sa vie que son cours tranquille s’en trouve irrémédiablement déréglé. M. Klein découvre que son alter ego est non seulement juif mais aussi probablement résistant, qu’il loge dans un appartement miteux où il reçoit des appels mystérieux, qu’il est entouré de gens étranges qui donnent d’étranges réceptions dans d'étranges châteaux à la campagne et disparaissent au petit matin comme des fantômes.
Ce que nous découvrons sur les pas de M. Klein, c’est la vacuité désespéré de ce personnage magnifiquement campé par un Delon qui fait à merveille passer sur le visage de ce personnage en quête de lui-même l’arrogance troublée par le doute. Jamais le spectateur ne découvrira l’autre Robert Klein. Comme M. Klein, nous sommes condamnés à une errance absurde dans un Etat policier où la mesquinerie est devenue un système de pensée et la lâcheté un code moral. La première séquence du film de Losey nous montre un médecin qui examine une femme nue, impuissante et humiliée comme s’il s’agissait d’une génisse, et note consciencieusement et à haute voix tous les détails physiques qui la condamne au nom d’un racialisme adoubé par une science et une bureaucratie aussi folles qu’elles se veulent rationnelles. Quand la femme ressort de l’examen et retrouve son mari qui sort du sien, les deux mentent, pour rassurer l’autre et pour se rassurer soi-même : « Comment ça s’est passé ? Bien…Ca c’est bien passé. »


M. Klein n’est pas un salaud, c’est juste qu’il n’a rien à voir avec tout cela. Quand il va assister à une représentation du Juif Süss dans un cabaret, il ne comprend pas que sa maîtresse soit gênée. Lui ne comprend pas ce qui ne va pas. Il est étonné et a un petit sourire condescendant. Ah, ces femmes, aucun humour décidément. La manière dont Joseph Losey représente la clientèle du cabaret tient presque d’Otto Dix : bourgeoises grasses et obscènes, petits profiteurs ventripotents dont les doigts boudinés serrent les coupes de champagne, officiers allemands rigolards, la caricature de la salle répond de façon dérisoire à la caricature de la scène. Bon enfant, M. Klein se tient les côtes, oubliant un peu son enquête et son double si pesant.
Plus l’enquête de M. Klein avance et plus il devient lui-même suspect au yeux des autorités. La schizophrénie de ce dandy troublé par la découverte d’une autre réalité, qui semble à la fois si intime et si étrange, est une allégorie de la France occupée, France de fantômes où les sbires du régime traquent les réprouvés et ou les parias qui ont rejoint l’armée des ombres se cachent parmi la foule des passants au regard fuyant. Klein investigateur revêt tour à tour plusieurs défroques, plusieurs masques. Avec la logeuse de son mystérieux homonyme, il cultive une ambiguïté menaçante quand, dans une scène magistrale, qui ne dure que quelques secondes, il semble pouvoir se changer en bourreau méticuleux avant de replier négligemment le rasoir qu’il a saisi sur une coiffeuse. A l’usine, avec une cohorte d’ouvrières qu’il interroge, on ne sait s’il est l’amant éconduit ou l’enquêteur benêt. A la morgue, le médecin qui exhibe le cadavre d’un résistant déchiqueté par une bombe explosée trop tôt le rend soudain complice en prononçant, homélie dérisoire et touchante, ces quelques mots : « Pauvre type, il n'a pas eu de chance. Si seulement j’avais été plus jeune et si j’étais plus courageux. »
La force de Losey est de rendre presque évident le parcours de cet homme sans qualités dont le destin se mêle à celui d'un pays livré au mensonge. Tandis que M. Klein se débat entre les faux-semblants et les fausses pistes, la rafle du Vél’d’Hiv’ s’organise en arrière-plan, balai froid et abstrait de voitures et de fourgonnettes desquelles montent et descendent les agents qui chronomètrent les temps de trajet et répètent leurs rôles avant le grand jour. Il est évident que l’intranquille M. Klein ne peut que se ruer dans le piège vers lequel il fonce depuis le début tête baissée tout en protestant jusqu’au bout qu’il est un homme sans histoire.



Dans le bus réquisitionné par la police qui les emmène à Drancy, une femme, qui pourrait être la malheureuse examinée comme du bétail dans la première scène du film, se tourne vers M. Klein, quêtant quelques mots d’explication, de réconfort : « vous savez où ils nous emmènent ? » demande-t-elle apeurée. M. Klein, pour la dernière fois, laisse exploser sa rage et son impatience, s’indignant de façon dérisoire : « Je ne sais pas madame enfin ! Je n’ai rien à voir dans tout cela moi ! »


Aucun commentaire:

Publier un commentaire