vendredi 22 mai 2015

" Suffirait-il d'aller gifler Jean d'Ormesson pour arranger un peu la gueule de la littérature française ? "

            On oubliera rapidement d’Ormesson qui ne nous intéresse guère plus qu’il n’intéresse Romaric Sangars lequel s’en sert comme prétexte à un essai au titre radical autant que drolatique: « Suffirait-il d'aller gifler Jean d'Ormesson pour arranger un peu la gueule de la littérature française ? » On l’oubliera parce qu’il ne compte pour rien dans cet essai ambitieux qui réussit, partant d’un tel sujet,  à dresser une cartographie de la littérature afin d’en laisser saillir ces reliefs contemporains oubliés de l’actualité marchande comme nous oublions sciemment l’académicien nonagénaire. 


            Il est une histoire de la littérature, non pas chronologique, mais idéale qui entend polir la discipline qu’elle prend pour objet afin de révéler sous le granit des formes multiples au travers desquelles elle se manifeste le diamant capable de nous dire ce qu’elle est ou ce qu’elle doit être. Dès lors, et c’est le but que se fixe Romaric Sangars, il importe à chaque impétrant en matière littéraire de creuser le sillon de l’écriture pour en retrouver la source unique irriguant des styles ou des écoles littéraires parfois contradictoires et néanmoins mues par une même nécessité : celle de dire le monde, donc de le normer. Pour Sangars, la littérature ne figure pas l’endroit de la concorde sociale ni celui du plaisir sans le secours duquel la vie nous tue, mais bel et bien le lieu principiel où la vie se noue avec le monde et qui, dans ces conditions, jugule un chaos auquel elle seule peut donner la forme de l’harmonie. La tradition en cela achève un équilibre entre deux abîmes conquis de haute lutte, qu’il importe de retrouver sans cesse afin de le maintenir. A l’inverse de l’habitude, elle figure une mise à jour perpétuelle, un effort en sa direction pour la reconnaître et dont l'étymologie, « donner à travers le temps », nous indique qu’elle est toujours en mouvement.  Faux paradoxe de ce livre qu’on prendrait à tort comme la énième lutte opposant la jeunesse à la senescence et la révolution à la tradition, il prend fait et cause pour une tradition classique contre ce qui la parodie afin de la détruire, et définit la tradition, plutôt qu’en fonction de son ancienneté, comme ce qui fait force de loi. Pour Sangars, en effet, il n’existe pas de différences profondes entre le « classicisme » prétendu de d’Ormesson et la non prose d’un Moix ou d’une Angot, en cela qu’une attitude similaire les anime, celle de la falsification de la littérature, que celle-ci se revendique de l’esthétique classique ou bien, dans une parodie des avant-gardes,  se fasse le chantre de la nouveauté expérimentale. A l’identique avant-garde authentique et classicisme se retrouvent liés en cela qu’ils sont issus d’un même mouvement de l’esprit littéraire cherchant un corps en lequel s’incarner. En d’autres termes pour Sangars, la littérature varie selon des formes actuelles susceptibles de mouvoir une puissance qu’il faut bien s’accorder à considérer comme sacrée et transcendante puisqu’elle est quête du monde au travers d’une chose plus grande que le monde. Les manifestations de cette puissance valent alors seulement pour ce qu’elles nous disent de l’état du monde et son état aujourd’hui est, selon Sangars, limbique, c’est-à-dire à mi chemin de la mort et de la résurrection. D’où la mise en lumière par l’essayiste d’une littérature œuvrant dans les ténèbres qui fait de certains contemporains, affairés à tailler la matière obscure, les scrutateurs des limbes.


Au détriment de l’imposture canonisée, proclamée partout, de ces marchands du temple métamorphosés prêtres d’un temps qui ignore que le sacré s’érige d’abord à l’assaut du monde et contre l’époque, Sangars dresse le tableau de cette littérature véritablement contemporaine parce qu’elle prend acte de la nuit étendue par delà le progrès mort des Lumières et que, comme l’écrivait Villiers en son temps, elle choisit contre le siècle des lumières, la lumières des siècles à l’altitude de laquelle elle peut seule tenir sa mesure et ainsi jauger les dimensions exactes de la catastrophe en cours. C’est le retour à la phrase longue de Millet et Michon, le post-exotisme de Volodine ou encore la science fiction hallucinée de Dantec, que Sangars prend, parmi d’autres, pour référence d’une littérature mêmement ceinte des atours de l’agonie et de ceux du souffle. Car ce que Sangars saisit parfaitement de l’époque, c’est l’évidence selon laquelle son air du temps médiatique, qui aujourd’hui consacre d’Ormesson, ne nous dit rien d’elle, qu’elle existe ailleurs plus profondément et surtout de manière plus terrible, dans quelques terrains ravagés dont la douleur et les déchirures n’ont d’égales inversées que les poses joyeuses et satisfaites de Jean d’Ô et consorts. Il ne s’agit pas de reprocher à  quiconque sa légèreté dans l’absolu mais de la considérer comme un crime tandis que l’imminence de la chute apparaît soudainement, puisque l’inconscience du précipice n’abolit pas les lois de la gravité et que pour que l’on puisse sauver le monde de l’abîme, il en faut bien quelques uns capables de considérer les abords du gouffre. On peut enchaîner les truismes concernant le néant dont on sait rien, et Dieu dont on ne peut rien dire, sur le néant qui abolit tout dans le vide, et le vide dont seul Dieu nous sauve ; si jamais on ne s’efforce de comprendre la mécanique terrible du nihilisme et à la suite de cela qu’on se refuse aussi à inventer quelques prières conjuratoires grâce à l’intermédiaire desquelles nos gémissements puissent s’élever jusqu’au Ciel, la légèreté de ces considérations ne vaudra guère mieux pour nous protéger de la dégringolade qu’un parachute crevé.
Tel est le constat de Romaric Sangars qui possède le bon goût de nous parler assez peu de d’Ormesson pour nous entretenir de ce – et ceux – qui sauvent ou peuvent nous sauver, et surtout d’abandonner assez vite le pamphlet pour cette critique, au sens noble du terme, achevée en manifeste qui entend, plus encore qu’inventer un code nouveau, prêter sa voix à cette littérature surgissant de la nuit dont nous espérons, avec lui, qu’elle se métamorphosera en avenir !


           



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