jeudi 19 avril 2018

Go, Go Demented !



L’écoute de Demented are Go ! m’évoque cette scène magnifique du film Ed Wood de Tim Burton : le jeune Ed est parvenu à trouver des financeurs, composer son équipe de tournage et surtout, le grand Bela Lugosi a accepté le rôle principal de son prochain film qui sera son chef d’oeuvre : Plan 9 from outer space et, pour fêter ça, organise une grande soirée. Celle-ci est un véritable freak show, du moins pour l’Amérique des années cinquante: voyants invertis, Vampira en robe de soirée, demi-soldes du catch, tous se trémoussent dans les hangars d’un abattoir prêté pour l’occasion. Enfin, surgit Ed Wood, travesti, portant bas-résilles et fourrures ; il enlève son dentier et danse du ventre puis attrape son ami Bela, amorce une valse, quand, soudain, fuse un hurlement : sa femme, en larmes, traite la joyeuse bande de « tarés » et s’enfuit dans la nuit. Dehors, Ed tente de la consoler mais n’obtient de la pauvresse hoquetante qu’un pathétique :

- « Ed it’s over. I need a normal life ! »

Avant de disparaître….

Il ne la reverra jamais, bien entendu. Le film ne  montre pas si la soirée s’arrête à ce moment, si Ed  ne se demande pas, tout de même, s’il n’y est pas allé un peu fort et ordonne la fin des réjouissances. Pour notre part, nous sommes certains qu’il n’en est rien, que la fête a continué jusqu’à l’aube, qu’Ed a immédiatement oublié son ex petite bourgeoise devenue depuis, sans aucun doute, l’épouse d’un manager. Regardant cette scène nous n’avons qu’un regret : celui de ne pouvoir nous mêler à cette fête qui aurait pu être gigantesque  car nous sommes quelques-uns sur cette maudite planète à être fatigué, pour  en avoir copieusement soupé, de la « normal life », et, plus largement, des  normes,  des prescripteurs de normes,  des « normopathes » en tout genre. Or, venir à un concert de Demented, c’est,  bien sûr participer à un freak show   digne de cette scène du plus grand film de Tim Burton, c’est surtout applaudir  quelqu’un pour qui la « normal life » n’a jamais revêtu la moindre signification : Sparky de Ville, le chanteur du groupe dont la légendaire voix éraillée a relégué pour toujours Tom Waits au rang d’interprète de bluettes pour collégiennes.

Pourtant, le Freak Show attendu se présente de manière un peu triste, ce 6 avril au Gibus. C’est que le temps a passé depuis la formation du groupe à Londres, en 1982, et le public de Demented semble moins vif et fringant qu’autrefois; il frappe également par son caractère hétéroclite : simili-Betty Page quinquagénaires en voie d’effondrement, rockers névrosés et obèses portant salopette,  skinheads en pré-retraite, anciens psychobillies atteints de calvitie, punks sanglés dans leur uniforme rutilant... Les années 80 s’éloignent, c’est un fait, mais ici, au moins, la ringardise est-elle assumée crânement ; ce public a fait son temps mais s’en fiche, il s’en flatterait plutôt. On y distingue tout de même un semblant de « relève » : un bon tiers est composé de lycéens malingres -  probablement venus avec leurs parents, d’ étudiants binoclards à tête de musaraigne, de geeks d’une inquiétante banalité, tous l’air émerveillé, bien conscients que ce qu’ils verront ce soir ne sera pas, pour une fois, du chiqué, que ce rock’n’roll là, ce sera « pour de vrai ». Bref, nous sommes bien loin des dindons blêmes à bonnet-jean slim-baskets, plus loin encore des abjects Hipsters et autres vegans à smartphone, à des années lumières enfin, de tous les emmerdeur.se.s très précieux.se.s qui polluent notre quotidien et ce, depuis trop longtemps. Ce public étonne surtout par sa brutalité réjouie et bon enfant ; c’est peu dire qu’il ne mégote pas son enthousiasme : le début du concert est une véritable mise à feu : dès les premières notes, la salle toute entière bascule illico dans la frénésie collective.  



Aucun doute : le Rock’n’roll est mort depuis longtemps, le punk l’a tué, et le psychobilly est la parodie de sa résurrection. Dans ce genre hybride et mal défini, gangrené par une foule de suiveurs épais, sans talent ni originalité, Demented restent les maîtres. Ce style a beau être le cancer du rock’n’roll, il vieillit très bien ; direct, économe, essentiellement nerveux, il s’adresse à l’instinct le plus brut:  la contrebasse claque et bondit, la guitare vrille, cisaille, fore le cervelet, la rythmique sèche évoque un chemin de fer du temps de la guerre de sécession lancé à pleine vitesse sur un pont branlant, quant à la voix, elle est bien sûr d’outre tombe, rauque, éraillée à souhait et son chant, parfois plaintif, semble charrier des litres de glaire.

Le psychobilly est une profanation en même temps qu’un exercice de nécromancie. Les Demented ont porté à leur paroxysme l’expérience des Cramps qui  achevèrent le punk par un retour  au plus basique du rock’n’roll dont ils exhumèrent,  par d’improbables reprises,  les héros les plus oubliés, redécouvrant ses racines les moins avouables - les plus minables même, mettant à jour son origine honteuse, sordide, plouc en somme, celle du vieux sud - pas le joli sud nostalgique d’Autant en emporte le vent, - non, il s’agit ici du sud vaincu et dégénéré, immortalisé par les romans de Faulkner ou de Flannery ‘O’ Connor ou, plus récemment,  par le gothique sudiste de la première saison de True detective. Une musique de plouc donc, mais de plouc énervé,  psychotique et jovial (ils le sont tous). Chez les Demented, Gene Vincent copine avec Leatherface, Elvis est devenu punk à chiens ; tous dansent dans une nuit sans lune, et ce soir, au Gibus, ils envoient à toute vitesse leurs tubes à la face d’une assistance effervescente : Strangler in paradise, Satans reject, Mongoloïd, Human slug, one sharp knife, Queen of disease, who puts grandma under the stairs ?  Et d’autres encore, bien d’autres … Un exercice de nécromancie accompli qui électrise et redonne vie à un public qui, une heure auparavant, semblait  timide, empâté et bien morose.

Mais on se rend à un concert de Demented surtout pour LE voir une dernière fois avant sa convocation par la Faucheuse que l'on imagine,    depuis longtemps, prochaine. Lui ? Sparky, le chanteur bien sûr, inspirateur et âme du groupe, dont la vie, comme celle de feu Lemmy, n'est qu'un permanent défi à la Camarde.  Et ce soir, tout au long du concert il affiche comme toujours la bonne humeur goguenarde des miraculés. Comparé à lui, tous les punks sont de piteux poseurs tant il semble surgi d’une décharge, ou plutôt, d’une fosse commune oubliée depuis des siècles au fin fond du vieux Londres.  Quant à son jeu de scène, il ne ressemble à rien de connu : imaginez un zombie sous amphétamines, qui s’agite frénétique, les yeux révulsés, désarticulé, voûté, les genoux s’entrechoquant au rythme slappé de la contrebasse.

Il faudrait écrire une « vie « de Sparky mais pour cela impliquerait d’être en mesure de lui arracher quelques phrases cohérentes, chose impossible bien sûr et depuis fort longtemps. Alors, on se contente d’imaginer à partir de rumeurs et interviews : l’enfance « working class » à Cardiff, l’adolescence de teddy boy acnéique, l’émergence du punk, la montée à Londres,  les répétitions sans électricité dans les squatts  à la lueur des bougies, la consécration au klub foot-Clarendon Hostel, les festivals dont Demented occupa d’emblée le haut de l’affiche, les expériences étranges enfin, comme cette initiation au LSD au fond d’un caveau, expérience qui fut à l’origine de  Shadow Crypt, une de leurs plus belles chansons, puis la déchéance des années 90 concomitante de celle du rock et de l’ascension du rap, de la techno, et de la gentrification de Londres, jusqu’à la sortie du tunnel, enfin,  au début des années 2000 et leur redécouverte éberluée par un public qui ne les avait jamais vraiment oublié. A sa façon, Sparky est un résumé d’une (petite) partie de l’histoire de l’Angleterre: celle du post-punk, des années Thatcher, plus exactement de l’Angleterre underground avant que ce mot ne soit totalement usé jusqu’à l’insignifiance par les pubards et communicants. Il est d’ailleurs vertigineux de penser que Thatcher est morte elle,  alors que lui vit toujours. Peut-être les abus en tout genre ont-ils mithridatisé son organisme-laboratoire qui aurait ainsi développé des myriades d’anti-corps mutants. A sa mort, il faudrait songer à lancer une  pétition pour que son cadavre soit confié à la médecine, on y trouverait certainement de quoi alimenter des dizaines de thèses, ou mieux, développer de nouveaux médicaments. Mais le mal de Sparky vient de plus loin, il semble une part de la légendaire excentricité anglaise, de sa violence aussi, on pense à Jack l’éventreur bien sûr, mais sans doute faudrait-il remonter plus en amont, jusqu'à l'ascendance galloise, à ce grain de folie celte, un « noyau infracassable de nuit » (Breton), qui à chaque concert se réactive pour irradier leur prestation et contaminer le public tout entier.

Voilà tout ce qu’évoque l’expérience d’une heure et demi de concert de Demented, qui reste, c'est incontestable, le plus grand groupe de rock’n’roll de tous les temps. Il y aurait encore beaucoup à dire, c'est certain, mais nous avons besoin de repos, le temps de nous remettre d'une telle commotion. Un dernier soubresaut ? Cradingues, déglingués, arrogants, stupides certes, mais frénétiques et glorieux pour toujours ! Go, Go Demented !

François Gerfault





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