Que n’entend-on pas sur la
jeunesse ! Un florilège d’âneries sorti tout droit de médias accrocs à la
pensée soixante-huitarde revisitée par les dingueries à la mode, comme si les
boomers avaient transféré leurs désirs révolutionnaires sur une génération
qu’ils ont pourtant sacrifié à loisir. Ainsi, les jeunes seraient hautement
conscientisés à l’écologie dans le prolongement d’une adolescente verdisée et puritaine,
Greta Thunberg, élevée au rang d’icône mondiale. Ils seraient également à la
pointe de l’activisme politique et sociale pour ressourcer la démocratie aux
idéaux purs de l’égalitarisme forcené et de l’anticapitalisme d’opérette. Sans
compter leurs perceptions aigües des dangers portés par les nouvelles technologies
et leur résistance, déjà féroce, face à tous les fascismes qui gangrènent le
corps social.
Pourtant, à y regarder de plus près, et
justement du fait de leur âge, cette jeunesse est à l’image de la société qui
l’a façonnée : à moitié débile, consumériste jusqu’à l’os, narcissique
compulsive et pathologiquement dépendante des réseaux sociaux. En cela, elle
est un parfait reflet des autres générations avec ce poids en plus, impossible à porter : l’incapacité de
s’inscrire dans une généalogie de pères et de mères défaillants et, donc,
l’impossibilité de transgresser ce par quoi ils sont venus au monde. D’où la
répétition farcesque de slogans éculés et la posture ridicule des gardiens
rouges de la liberté avec cette pincée d’anarchisme debordien mal digéré :
« Plutôt crever que travailler ! ». Cinquante ans après, le gauchisme
demeure une « maladie verbale du marxisme » et, en 1974, Pasolini concluait déjà
amèrement : « Les masques répugnants que les jeunes se mettent sur le
visage, et qui les rendent aussi horribles que les vieilles putains d’une
iconographie injuste, recréent objectivement dans leur physionomie ce qu’ils
ont condamné à jamais – mais uniquement en paroles ».
La sous-culture du pouvoir a absorbé la
sous-culture de l’opposition : CRS d’un côté, étudiants de l’autre, même
combat ! Chacun joue sa partition à la perfection : les méchants
flics de l’Etat qui matraquent les petits bourgeois des beaux quartiers. Et le
cortège des sociologues appointés, des associations subventionnées et des
médias au service de s’offusquer sur tous les tons de la violence systémique de
l’Etat profond. Quelle mascarade ! Tout ce petit monde, après s’être
égosillé, jouera les vierges effarouchées devant les avancées de l’extrême-droite
et rejoindra bien gentiment les rangs du pouvoir, seul et dernier rempart face
à la barbarie.
La jeunesse, ou tout du moins une
partie d’entre elle, aura été de nouveau manipulée et sacrifiée sur l’autel
d’une radicalité sans lendemain pour complaire aux fantasmes d’une génération
qui, décidément, ne passe pas la main. Comme le prophétisait Pierre
Legendre : « Enfants meurtriers, adolescents statufiés en déchets
sociaux, jeunesse bafouée dans son droit de recevoir la limite, votre solitude
nue témoigne des sacrifices humains ultramodernes ».
« On
s’est tous sucrés, moi, chacun d’entre vous, tous ! » hurle la
mairesse à ses plus proches collaborateurs, dans Durak ! du réalisateur russe Yuri Bykov, quand un vent de
panique souffle sur le conseil municipal parce qu’un immeuble vétuste menace de
s’effondrer et d’ensevelir ses occupants. Le film, sorti en 2014, l’année qui
voit Vladimir Poutine annexer triomphalement la Crimée, est une cruelle
métaphore de la société russe. « Nous vivons comme des animaux et nous mourrons
comme des animaux parce que nous ne sommes personnes les uns pour les
autres », lance, au comble du désespoir, Dima, le protagoniste principal,
à son épouse. Sa triste tirade, comme celle de la mairesse, résonne encore de
terrible manière dans la Russie de 2022, celle de la guerre avec l’Ukraine,
couronnement de vingt-deux ans de Poutinisme.
Comme
la mairesse du film de Bykov, Poutine aussi s’est « sucré » lui aussi
mais il a d’abord aidé les autres à le faire, avec suffisamment d’habileté pour
lui permettre de tracer sa route vers le sommet du pouvoir. Officier du KGB, il
est en poste à Dresde au moment de la chute du mur de Berlin, en novembre 1989,
et revient en Russie pour assister, impuissant, à la chute de l’URSS. Rentré en
Russie en février 1990, il est invité, en juin 1991, par son ancien professeur
de faculté de droit, Anatoli Sobtchak, élu maire de Saint-Pétersbourg, à
devenir son conseiller aux affaires internationales. La fidélité dont il fait
preuve à l’égard d’Anatoli Sobtchak, même quand celui-ci est vaincu à
l’élection municipale de 1996, est payante. En juin 1996, Vladimir Poutine est
recruté par Pavel Borodine, proche de Boris Eltsine et, à partir de là, il va
faire usage des compétences qu’il a acquise au service du KGB, pour gagner les
faveurs du président. En mars 1999, Poutine est nommé au poste de secrétaire du
Conseil de sécurité de la Russie. A ce moment, Yuri Skuratov, procureur général
de la fédération de Russie, enquête sur les soupçons de détournement de fonds
publics, notamment dans le cadre de l’immense chantier de restauration du musée
de l’Ermitage. Le 18 mars 1999, la télévision diffuse une vidéo sur laquelle on
voit un homme ressemblant à Skuratov, avoir des relations sexuelles avec deux
jeunes femmes, supposément mineures. En dépit de ses dénégations, le scandale
ruine sa carrière et Skuratov est remplacé par Vladimir Ustinov qui met
opportunément fin à l’enquête visant Boris Eltsine et son entourage.
L’ascension
de Vladimir Poutine est fulgurante après l’affaire Skuratov. Devenu le protégé
de Boris Eltsine, il devient aussi son Premier Ministre et quand Boris Eltsine
démissionne par surprise le 31 décembre 1999, Vladimir Poutine, en tant que
chef du gouvernement, devient légalement président. Sa campagne présidentielle
commence avec une visite aux troupes russes stationnées en Tchétchénie et il
est officiellement élu président de la Fédération de Russie le 26 mars 2000 dès
le premier tour de l'élection présidentielle anticipée avec 52,52 % des
suffrages contre 29,2 % à Guennadi Ziouganov (parti communiste). Dès son
arrivée au pouvoir, le nouveau président accorde l’immunité judiciaire à toute
la famille Eltsine.
Si
Vladimir Poutine bénéficie d’une réelle popularité au sein de la population
russe, son long maintien au pouvoir s’explique aussi par la pérennité du
système initié par Boris Eltsine et perfectionné par Poutine. La « thérapie
de choc » initiée par Eltsine en 1992 avait entrainé une inflation de plus
de 2500 % et une opposition frontale avec la Douma. En réponse à un projet
de référendum visant à adopter la nouvelle constitution, préparée par le
gouvernement russe, et à la volonté de ce dernier de dissoudre le Congrès, les
parlementaires répliquèrent en appelant à la destitution d’Eltsine. Après dix
jours d’affrontements meurtriers dans les rues de Moscou, le parlement sera mis
au pas avec l’aide de l’armée. Des rafles massives conduisirent à l’arrestation
de plus de vingt-mille suspects et partisans du président par intérim Alexandre
Routskoï, les combats de rue entraînant la mort de 150 à un millier de Russes,
suivant les sources. La constitution est finalement adoptée en décembre 1993
par référendum et 58,4 % des voix. Routskoï et ses partisans ne restèrent
pas longtemps en prison. Graciés, ils forment un éphémère mouvement
nationaliste, Derjava (« Puissance »), qui s’allie à la présidentielle de 1996
avec les communistes de Guerasinov, sans parvenir à faire autre chose qu’à
consacrer l’existence d’une « opposition systémique », incapable de
s’opposer vraiment au pouvoir en place, tout en contribuant à légitimer le
régime russe, notamment aux yeux des occidentaux, qui saluent naïvement la
manière dont Eltsine a su conserver la maîtrise de la situation face aux
« nationalistes » et aux « nostalgiques du communisme »,
sans comprendre que ceux-ci ne jouent déjà plus vraiment de rôle politique
significatif en Russie.
La
création en 2001 du parti Russie Unie, par le maire de Moscou Iouri
Loujkov, le président du gouvernement Evgueni Primakov, le président du
Tatarstan et dirigeant du parti Toute la Russie, Mintamer Chaïmiev et le
leader du parti Unité, Sergueï Choïgou, est la pierre angulaire du
système de démocratie guidée consolidé au cours des années Poutine et théorisé
par le politologue Gleb Pavlovski, conseiller de Vladimir Poutine, de 1996 à
2011. Ce que Gleb Pavlovsky a brillamment échafaudé, comme il l’explique en
2016 au philosophe et éditeur Arnis Ritups, pour la revue Lettone Riga
Laiks : « toute l’opposition est convaincue que Eltsine va
s’accrocher au pouvoir jusqu’au bout. (…) Cela veut dire qu’ils ne font pas
attention à l’héritier. Ils vont livrer bataille à Eltsine et l’héritier en
profitera pour s’imposer. »[1] L’héritier qui s’est
imposé d’abord sous la protection d’Anatoli Sobtchak à la mairie de
Saint-Pétersbourg[2]
et a échappé à un premier scandale, quand il est accusé par le Conseil
Législatif de la ville, d’avoir détourné quelques 90 millions de dollars dans
un contrat de vente de métal au rabais en échange de denrées alimentaires
jamais parvenues en Russie[3], ne tarde pas à faire
valoir ses prérogatives, sitôt son héritage revendiqué.
A
l’été 2000, alors que Vladimir Poutine vient tout juste d’être élu président de
la Fédération de Russie, il convoque au Kremlin vingt et un des hommes les plus
riches de Russie, ceux-là même que l’on surnomme les « oligarques »,
enrichis au-delà de toute mesure sous l’ère Eltsine. Poutine n’est pas là pour
leur déclarer la guerre mais pour leur rappeler quel équilibre doit définir
leur relation avec le Kremlin. « Allons droit au but, soyons ouverts et
faisons le nécessaire pour mettre en place une relation civilisée et
transparente. » Le deal offert par le président russe est simple :
respectez mon autorité et vous pourrez conserver vos propriétés, vos jets
privés et vos entreprises géantes. Ceux qui refusent seront éliminés, ceux qui
acceptent l’accord deviendront encore plus riches. Dans ce système
d’interrelations complexes fondé à la fois sur l’autoritarisme du Kremlin, la
toute-puissante machine étatique et une corruption endémique, trois cercles de
pouvoir s’organisent autour de Poutine : le premier, celui des proches,
des premiers soutiens, anciennes relations du KGB ou de
Saint-Pétersbourg : Yuri Kovalchuk, le billionnaire Arkady Rotenberg, ou
encore Guenadi Timochenko, directeur de la compagnie de gaz naturel Novatek et
de la holding de la pétrochimie Sibur. Le second cercle, celui des fidèles, les
silovikis, les nouveaux hommes du président, choisis par Poutine à son
arrivée au pouvoir, le troisième, celui des oligarques qui ont accepté de
passer une alliance avec Vladimir Poutine.
Un
système complexe et fragile mais qui va fonctionner durant plus de deux
décennies.Et pour cause : Vladimir Poutine ne fait que perpétuer
une très ancienne conception du pouvoir, qui a cours depuis que la Russie
réussit à s’affirmer en tant qu’Etat, quand Ivan III la libère du jour mongol à
la fin du XVe siècle. En tant qu’Etat... mais pas en tant que nation :
« Les Russes ne sont pas une nation. Dans un sens, les Russes ne sont
qu’une fonction spatiale et le pouvoir qui parvient à tenir cet espace (…) et
pour cette raison, il est impossible de bâtir une démocratie sur les bases de
la culture russe, cela ne peut être réalisé », affirme l’ex-éminence grise
de Poutine, le philosophe et politologue Gleb Pavlovsky. Pour les historiennes
Maryanne Ozernoy and Tatiana Samsonova, la culture politique russe est
enracinée dans la pratique du pouvoir du temps du Rus médiéval, quand le
pouvoir central se voit obligé de déléguer une partie de son pouvoir à des
chefs locaux, les boyars, régnant sur des parcelles de l’immense
territoire, les votchinas, dans lesquelles ils mettent en place, avec
l’accord du tsar, un système de perception des taxes qui leur permet de
largement se servir au passage et dont le nom, en russe, est évocateur : kormlenié,
l’« alimentation ». De ce système, auquel participent les boyars
et les sluzhilé liudi, les « servants du tsar », naît une
première forme de hiérarchie bureaucratique nommée mestnitchestvo,
désignant tout simplement ceux dont le rang et l’importance leur permet de
s’assoir à la table du tsar[4]. Pour les deux
historiennes, la bureaucratie russe ne cesse à partir de là de gagner en
puissance pour devenir de facto le véritable pouvoir politique. Tous les
changements de régimes depuis le tsarisme jusqu’au poutinisme, en passant par
l’Union Soviétique, n’ont fait que perpétuer le pouvoir du monstre
bureaucratique « corrompu, inefficace et tyrannique »[5] qui s’avère pourtant le
seul capable de maintenir ensemble toutes les composantes de l’immense espace
russe mais aussi d’empêcher invariablement la Russie de devenir une nation pour
rester prisonnière d’un impérialisme qui reste la seule condition d’existence
de ce pays continent aux immenses espaces vides.
La
guerre déclenchée en Ukraine par Vladimir Poutine s’intègre bien dans une
logique historique, mais pas celle que défend la propagande du Kremlin. Alors
que l’Ukraine affirme dans l’adversité son statut de nation indépendante face à
Moscou, la Russie poutinienne s’enferre dans la fuite en avant impérialiste qui
caractérise l’étatisme russe tout en demeurant une malédiction pour la nation
russe. Et alors que les revers militaires se succèdent en Ukraine, le complexe
édifice du poutinisme vacille, comme l’immeuble du film de Yuri Bykov. Quand le
système ne parvient plus à s’alimenter - et ceux qui en font tourner les
rouages à se « sucrer » - c’est l’ensemble de la machine qui peut se
retourner contre ses maîtres, une caractéristique historique qui fait de la « Maison
Russie » une imprévisible bombe à retardement.
[2]
Anciennement « Soviet de Léningrad », puis mairie de
Saint-Pétersbourg, redevenue depuis 1996 l’« administration de la ville
Saint-Pétersbourg », avec à sa tête un gouverneur.
[3]
Vladimir Kovalev. "Haie d’honneur pour Poutine". The Saint Petersburg Times. 23 juillet 2004
[4] Maryanne Ozernoy. Tatiana
Samsonova. « Political History of Russian Bureaucracy and Roots of Its
Power. » Demokratizatsya. The Journal of post-soviet democratisation.
Volume 3. Numéro 3. Hiver 1995
[5] Shinar, C. (2012). How Russia's
Bureaucracy hindered its Economic Development. European Review, 20(3)
Les éditions Le Tripode,
reconnaissables à leurs couvertures originales et colorées, ont eu l’initiative
heureuse de remettre au goût du jour les ouvrages d’Edgar Hilsenrath, dont le
roman satirique Le nazi et le barbier
et le terrible récit de sa vie au ghetto La
nuit. Le dernier publié, Fuck America,
qui se présente d’ailleurs comme une sorte d’appendice à La nuit, narre les tribulations d’un exilé juif aux Etats-Unis,
plongé dans l’indigence, qui ne poursuit qu’un seul but : écrire le roman
halluciné de son expérience des camps. Raconter son histoire finalement absurde,
dont le titre lui vient comme une soudaine illumination : Le Branleur !, dans une nouvelle
vie toute aussi absurde passée pour l’essentiel dans une cafétéria délabrée de
Broadway.
L'histoire. En 1953, le perdant magnifique, Jakob
Bronsky, a réussi à s’exiler aux Etats-Unis. Il habite une chambre miteuse et
court les petits boulots pour gagner quelques dollars afin de se libérer un peu
de temps pour écrire son œuvre ; une œuvre écrite dans une langue
répudiée, l’allemand, et relatant une histoire que plus personne ne veut entendre,
celle des camps. Peu importe, Bronsky vagabonde et picole avec les clodos du
coin, tape la discussion avec de vieux juifs désabusés et aimerait bien palper
un peu de chair féminine. Etant donné sa condition miséreuse, dont il se fout,
Bronsky sait bien que pour les gens comme lui la rue d’en bas est l’horizon
ultime, avec la vieille cafétéria où il peut gratter quelques bières et
quelques lignes sur un carnet de fortune. Sinon, il y a les putes.
Fuck
America détonne moins par son histoire à la Bukowski que par son style
minimal, répétitif presque dactylographique qui finit par instiller une
atmosphère monotone, rigoureusement plane, non pas dévitalisée mais
désintéressée, un peu ailleurs, une atmosphère bouddhique pour un juif errant. Les dialogues, nombreux, sont à l’avenant : informatifs,
neutres et précis – sans pathos.
« -
Vous avez fait des études ?
- Non.
- Pourquoi
pas ?
- Je ne
sais pas. La guerre, je suppose.
- Vous
pourriez rattraper ça.
- Je n’en
ai pas envie.
- A
part ça, vous avez d’autres problèmes ?
- Non.
- Je
vous envie.
- Que
voulez-vous dire ?
- Pas
de problèmes psychiques ?
- Non.
- Tout le
monde a des problèmes psychiques.
- Pas
moi. »
Aujourd’hui, tout le monde est un peu
Joseph Bronsky, en train d’écrire sa vie pour lui donner un sens qu’elle n’a
pas, dans une société transparente, bienveillante et divertissante pour
laquelle l’existence, tant individuelle que collective, s’est effacée au profit
du déroulement sans fin des jours heureux, plus ou moins. Comme le juif errant,
qui ne peut pas perdre la vie car il a perdu la mort.
Retrouvez des recensions plus ou moins réussies dans le dernier numéro en date d'Idiocratie, covidé mais encore disponible. Cliquez sur la photo.
Après le Covid en 2020, l’Ukraine en 2022, la nouvelle
guerre déclarée au début de l’année 2023 est sociale. Emmanuel
Macron, en ressortant du placard sa réforme avortée – pour cause
de pandémie – en 2020, vient de déterrer la hache de guerre avec
les syndicats et les partis de gauche. Une démonstration
supplémentaire – s’il en fallait une autre – de l’hubris
présidentiel. Car à quoi sert cette réforme exactement ?
Le projet défendu par Elisabeth Borne vise certes à reculer
progressivement l’âge de départ à la retraite, de 62 ans
aujourd’hui, à 64 ans en 2030, à hauteur de trois mois par an à
partir du 1er septembre 2023. Elle doit aussi augmenter la durée de
cotisation, de quarante-deux ans aujourd’hui à quarante-trois ans
(ou 172 trimestres) en 2027, à raison d’un trimestre
supplémentaire par an. Mais rappelons-nous que la réforme Touraine,
adoptée en 2014, sous la présidence de François Hollande, et
entrée en vigueur en 2020, avait déjà programmé l'allongement de
la durée de cotisation au fil des générations pour l'obtention
d'une retraite à taux plein, selon un calendrier progressif. Son
objectif, selon ses soutiens, était de préserver l'équilibre
financier du système des retraites. Le texte prévoyait donc de
relever la durée de cotisation d'un trimestre tous les trois ans de
2020 à 2035, pour les cotisants nés en 1973 et plus tard. "Quand
on vit plus longtemps, il est normal de travailler un peu plus
longtemps", avait argué la ministre socialiste au moment de
l'examen du texte. Si vous êtes un « genXer »
(l’horrible mot qui désigne les losers de la génération X), pas
besoin de monter sur vos grands chevaux en ce qui concerne le projet
de recul de l’âge de départ de 62 à 64 ans puisque vous vous
êtes déjà fait enfiler, il y a bientôt dix ans déjà, par la
réforme Touraine, qui a miraculeusement épargné en revanche les
derniers boomers, comme le tableau ci-dessous vous en convaincra.
L’actuel
recul de l’âge de départ ne change donc pas grand-chose, hormis
étendre jusqu’aux générations nées en 1961 la durée de
cotisation. Cela aura pour effet de mettre dans la panade quelques
travailleurs supplémentaires qui se seront fait virer de leur
entreprise et devront patienter un peu plus longtemps avant
d’atteindre l’âge de libération du chômage. Les inégalités
en sortiront un peu plus renforcées et les recettes de l’Etat pas
énormément augmentées mais Emmanuel Macron aura eu sa réforme des
retraites, ce qui ne lui sert à rien électoralement, puisqu’il
aura achevé son deuxième mandat, hormis à revendiquer pour
lui-même le prestige du réformateur et l’audace de s’être
attaqué au système des retraites, comme Hollande, Sarkozy et Chirac
avant lui. Macron aura ainsi trouvé sa place dans l’épopée des
réformes des retraites sous la Ve république : Mitterrand a
imposé la retraite à soixante balais. Les boomers ont pu en
profiter, puis Chirac et ses successeurs ont progressivement liquidé
le système. La génération des Trente Glorieuses aura été la
seule à profiter à fond de cette manne sociale, tant mieux pour
elle...
Pour
le moment, et par rapport aux autres pays de l’OCDE, le régime de
retraite français reste encore très avantageux, du moins pour une
catégorie assez précise et assez réduite de la population. En
Allemagne, depuis 2012, l'âge normal du départ à la retraite a été
progressivement relevé pour les personnes nées à partir de 1947.
Aujourd’hui, pour les générations postérieures à 1963, l'âge
de départ à la retraite est fixée à 67 ans. En Autriche, c’est
65 ans pour les hommes et 60 ans pour les femmes mais avec le projet
d’opérer un rattrapage graduel entre les deux sexes. Au Danemark,
c’est 67 ans, tout comme en Italie, le deuxième pays le plus âgé
du monde après le Japon. Avec une moyenne d’âge de 45 ans et un
quart de la population qui a plus de 65 ans, le gouvernement italien
envisage même de faire passer l’âge légal de départ à 69 ans.
En Irlande, on part à taux plein à 66 ans, tout comme au Pays-Bas,
au Portugal ou au Royaume-Uni, tandis que l’Espagne, la Hongrie ou
la Suisse restent à 65 ans. Selon un rapport publié par l'OCDE en
novembre 2019, seuls 3.4 % des retraités français vivaient sous le
seuil de pauvreté en 2019, un taux nettement moindre que pour les
actifs (autour de 7%), et le taux de remplacement du salaire est
largement supérieur à la moyenne : 73,6 % du salaire moyen, contre
58,6 % en moyenne dans les pays de l'OCDE. L'âge effectif moyen de
départ à la retraite (pas forcément à taux plein) est de 60,8 ans
en France contre 65,4 ans en moyenne dans les pays de l'OCDE.
Il
est intéressant de constater cependant que ce sont les autocrates et
les régimes autoritaires qui ont fait le plus en France pour les
retraites des Français, François Mitterrand inclus. Napoléon III a
d’abord généralisé le régime de pension par répartition pour
la fonction publique mais il faut attendre 1910 pour voir la loi sur
les « retraites ouvrières et paysannes » créer des systèmes de
retraite par capitalisation. A l’époque, l’âge légal pour
bénéficier des subsides de ces premières « caisses de retraite »
est de 65 ans, dans un pays où à peine 8 % de la population atteint
cet âge. C’est le ministre du travail du régime de Vichy, René
Belin, qui fait adopter, le 11 octobre 1940, un projet de loi donnant
lieu au remplacement du système de retraite par capitalisation par
un véritable système par répartition. L' « Allocation aux Vieux
Travailleurs Salariés » (AVTS), premier système intégral par
répartition, est intégrée au projet de sécurité sociale du CNR
par les trois ordonnances du 30 décembre 1944, du 4 et du 19 octobre
1945, tout en offrant à chaque métier la possibilité de fixer le
montant des cotisations. Ce choix allait donner naissance à
quarante-deux systèmes de retraites différents, certains – les
cheminots par exemple – plus avantageux que d’autres – les
agriculteurs.
Au
Royaume-Uni, le rapport Beveridge a posé les bases de
l’Etat-providence britannique mais la perfide Albion reste
toutefois le berceau des systèmes de retraites par capitalisation
avec une pension de base forfaitaire et une pension complémentaire
(publique ou privée). Aujourd’hui les travailleurs britanniques
peuvent adhérer au régime public de retraite par répartition ou
bien y renoncer en faveur d’un régime privé de retraite par
capitalisation agréé par l'État, à travers une retraite
professionnelle, organisée dans le cadre de l’entreprise, ou un
fonds de pension individuel. La réforme de 2011 a acté un âge de
départ à taux plein à 68 ans. Aux Etats-Unis, 95 % des 55 millions
de retraités aux Etats-Unis sont couverts par le Old Age Survivor
Insurance, un système de pension publique qui date de Roosevelt
et du Social Security Act de 1935, mis en place à l’occasion
du New Deal. Le taux de remplacement du salaire est largement
inférieur à celui pratiqué en France et, en conséquence, un quart
des retraités américains vivent sous le seuil de pauvreté. De
fait, une grande partie des retraités américains s’en remettent
au système par capitalisation et aux fonds de pensions. Mais, selon
un rapport de l’Institut Hoover, la crise des subprimes de 2007 a
eu un effet dévastateur de long terme et il manquait encore, en
2017, 3 850 milliards de dollars aux fonds de pensions publics pour
honorer les versements des agents territoriaux.
Encore
faut-il tomber dans la bonne tranche d’âge, afin de profiter aux
mieux des conditions établies par le régime de Vichy et René
Belin, et améliorées sous le mandat de François Mitterrand (qui
décidément n’a jamais manqué une occasion de discrètement faire
fructifier l’héritage de Vichy). Mais tout le monde ne bénéficie
pas évidemment de cette manne à part égale. Le peloton de tête
des pensions plus élevées rassemble en France les retraités ayant
pour régime principal d'affiliation les régimes des professions
libérales, de la fonction publique de l'État et des régimes
spéciaux. À l'inverse, les pensions les plus faibles concernent
essentiellement les retraites agricoles (notamment celles des
non-salariés). Et, bien évidemment, les pensions de droit direct
des femmes sont ainsi inférieures de 40 % à celles des hommes.
La
réforme défendue par Elisabeth Borne ne semble donc pas vraiment en
mesure de changer la donne en ce qui concerne le système des
retraites français. Elle a, en réalité, un objectif essentiel qui
est de rassurer les investisseurs et surtout les agences de notation
qui permettent à la France de conserver son triple AAA et
d’emprunter sur les marchés internationaux à des taux extrêmement
bas. L’enjeu n’est pas en réalité de compresser les quelques
400 milliards représentés par le système des retraites français
(sur un PIB d’environ 2800 milliards) mais de permettre de dégager
des centaines de milliards en termes de capacités d’emprunt et de
remboursement d’intérêts. Dans un pays qui doit réinvestir
massivement dans la défense, au vu du contexte actuel, qui a injecté
un « pognon de dingue » dans le chômage partiel et le
bouclier fiscal au temps du Covid, qui doit éviter l’effondrement
du système éducatif et hospitalier et garantir des financements
stratégiques dans la recherche et le développement, ce n’est pas
du luxe.
La
réforme des retraites a aussi une autre fonction qui est de
permettre à la gauche actuelle de renouer avec l’exaltation des
grandes luttes sociales qu’elle n’a plus connu depuis longtemps,
délaissant largement ce terrain d’affrontement politique au
bénéfice des engagements sociétaux. Voici donc, avec l’actuelle
mobilisation, la gauche, NUPES, LFI, PS, EELV et Parti Communiste,
qui croit pouvoir se souvenir qu’elle sert encore à quelque chose
sur le plan des luttes sociales. L’enjeu paraît même faible en
comparaison du surinvestissement idéologique et médiatique dans le
mouvement d’opposition à la réforme des retraites. En réalité,
de la même manière que la droite s’imaginait renouer avec les
grandes heures de la contestation contre la réforme Devaquet à
l’occasion de la Manif Pour Tous, la gauche, elle, croit sans cesse
rejouer le scénario de 1968, 1981 ou 1995, au prix d’ailleurs, de
quelques contradictions surprenantes : « VICTOIRE !
twittait le « député-sociologue de la France Insoumise
Hadrien Clouet, nous venons d'abroger la hausse de CSG sur les
retraités. La commission des Affaires sociales bat le gouvernement.
Rien ne serait possible sans les manifestations gigantesques de ces
derniers jours. On continue, dans la rue et en hémicycle. » Ce
faisant, les députés de gauche ont obtenu l’abaissement du
taux de contribution sociale généralisée (CSG) des retraités les
plus aisés. Bravo à LFI et Hadrien Clouet pour cette politique
résolument égalitaire pas équitable pour un sou.
L’actuelle
réforme des retraites et l’opposition parlementaire qui lui fait
face ne remettent ni l’une ni l’autre en question un vice bien
français qui consiste à éviter d’engager des réformes
systémiques pour régler les causes profondes des inégalités en
France – comme l’entrée des plus jeunes sur le marché du
travail et l’employabilité des plus de 50 ans – et à maintenir,
en lieu et place de véritables investissements publics pour remédier
à ses inégalités systémiques, un filet de sécurité – généreux
certes mais illusoire – représenté par les aides et la protection
sociale. En résumé, on finance en France les aides sociales qui
servent à masquer tant bien que mal la panne de l’ascenseur social
et aux inégalités territoriales de plus en plus marquées. On ne
contestera pas ici que cette réforme est mauvaise et l’on
suggérerait bien une alternative qui n’aura rien de très
populaire auprès d’une certaine catégorie de la population :
augmenter, au lieu de les réduire, les charges imposées aux
retraites des plus aisés, afin de dégager pour l’Etat les revenus
permettant non seulement de continuer à financer l’actuel système
des retraites mais aussi de garantir les investissement publics que
les prochaines années et décennies vont réclamer. Cela seul
pourrait vraiment être qualifié de « solidarité
intergénérationnelle ». Une solidarité qui fonctionnerait
pour une fois dans le bon sens. Mais la mesure serait certainement
dénoncée comme discriminante et heurterait de front une partie de
l’électorat d’Emmanuel Macron ou des LR mais, aussi, à en juger
par le récent haut-fait revendiqué par Hadrien Cloutier, de la
NUPES. On devra donc se contenter de voir une nouvelle réformette
assurer les beaux jours des boomers les plus aisés qui auront
décidément joui jusqu’au bout sans entrave, avant que la colère
de leurs petits-descendants n’envahisse le monde. Digne
représentant de la génération X, prépare-toi, ton heure arrive !
Ce n’est pas la retraite qui t’attend mais l’échafaud !