vendredi 25 juillet 2014

Under the skin (with Scarlett Johansson)



         Par-delà l'en-soi et le soi du dévoilé, voici la nudité humaine, plus extérieure que le dehors du monde – des paysages, des choses et des institutions – la nudité qui crie son étrangeté au monde, sa solitude, sa mort dissimulée dans son être – elle nie, dans l'apparaître, la honte de sa misère cachée, elle crie la mort dans l'âme, elle m'interpelle de sa faiblesse, sans protection et sans défense, de nudité, mais elle m'interpelle aussi d'étrange autorité, impérative et désarmée, parole de Dieu et Verbe dans le visage humain, déjà langage avant les mots, langage originel du visage humain dépouillé de la contenance qu'il se donne – ou qu'il supporte – sous les noms propres, les titres et les genres du monde. » (Emmanuel Lévinas. Totalité et Infini. Folio Poche. Avant-propos, II-III).

            Cette citation d'Emmanuel Lévinas pourrait servir de point de départ au film de Jonathan Glazer, Under the skin, sorti en 2014, dans lequel Scarlett Johansson, prédatrice extraterrestre, traque à bord d'une camionnette, les hommes solitaires dans les faubourgs et les banlieues grisâtres de l'Ecosse. A chaque fois qu'une nouvelle victime tombe dans ses filets, la séductrice impassible l'entraîne dans une maison de ville triste et décrépie où, dans une pièce entièrement plongée dans des ténèbres qui ne laissent voir que la pâleur des corps, elle se livre toujours au même rituel, se dévêtant lentement tout en marchant devant l'homme qu'elle a séduit. Prise au piège, fascinée par ce corps de femme épanoui, sa proie abandonne elle aussi ses vêtements et s'enfonce progressivement dans le sol devenu liquide, jusqu'à disparaître complètement dans le miroir opaque sans avoir pu seulement effleurer un centimètre de la chair convoitée. Le rituel accompli, la femme extraterrestre se rhabille tandis que sa victime dérive dans un néant qui la consume et la vide de sa substance pour ne plus laisser flotter sur les eaux noires qu'une enveloppe de chair grotesque dont on ne sait quel usage futur elle aura. 


L’effeuillage, le strip-tease, n’est jamais parfait, nous dit le philosophe Giorgio Agamben, et la nudité « ne finit jamais de survenir » car « elle n’est jamais que l’événement du défaut de la grâce »[1], une expression que l'on peut interpréter comme l'impossible dévoilement que cette inquiétante étrangeté que nous portons en nous-même et vers la compréhension de laquelle tend toute démarche mystique, qu'elle prenne pour objet ce que certains appellent inconscient ou intime et d'autres tout simplement Dieu. La contemplation de la nudité n’est jamais qu’une recherche toujours inassouvie, même quand l’effeuillage est complet et « que toutes les parties cachées ont été exhibées effrontément », écrit encore Agamben. 

Ce n'est pas la nudité d'une femme qu'exhibe pourtant Under the skin puisque Scarlett Johansson, qui repart en quête de nouvelles victimes, sitôt son rituel accompli, n'est pas humaine. Elle est une entité dont on ne connaît presque rien, revêtu simplement d'une enveloppe féminine dont elle use pour leurrer et perdre ses victimes. Elle est autre, d'un autre monde, un autre venu d'une autre planète, être différent ou création artificielle qu'un mystérieux motard vient examiner et scruter après chacun des rituels morbides, afin peut-être de vérifier qu'une conscience humaine ne vient pas se glisser sous cette enveloppe et contaminer la chose où la machinerie qu'elle dissimule. 

C'est pourtant ce qui semble advenir au tournant du film, à l'occasion d'un étrange incident qui voit Scarlett l'extraterrestre embarquer dans son camion et séduire un homme différent, un pauvre hère au visage déformé par la neurofibromatose, un pauvre hère dont le visage, qu'il découvre avec crainte et incrédulité face à cette femme désirable qui l'aborde sans raison, n'a plus rien d'humain. Un dialogue irréel commence alors entre l'extraterrestre simplement programmée pour séduire tout être humain de type mâle et le monstre humain que sa laideur a relégué au ban de sa propre société. Un fugace plan de caméra montre le pauvre défiguré se pincer fugacement la peau de la main quand cette femme inconnue et belle lui propose de coucher avec elle ; cette peau qui est la seule chose qu'elle convoite chez lui ; la source de son malheur à lui et la seule chose qui lui confère à elle une apparence d'humanité. 

C'est alors que le rituel échoue, pour la première fois, sans que l'on sache exactement comment. Le pauvre difforme se dénude docilement, comme tous ceux qui l'on précédé, et s'enfonce progressivement dans le sol en suivant cette femme qui marche devant lui en abandonnant ses vêtements pour dévoiler l'objet du désir. Mais quelque chose se détraque peut-être dans la machinerie et la malheureuse et monstrueuse victime se retrouve nue, à l'extérieur de la maison avant de s'enfuir à travers champs. Avec surprise, l'extraterrestre Scarlett contemple pour la première fois son visage et sa propre étrangeté dans un miroir. Soudain le visage s'expose et donne à voir la profondeur du visible. "L'un s'expose à l'autre comme une peau s'expose à ce qui la blesse, comme une joue offerte à celui qui frappe", écrivait Emmanuel Lévinas.[2] La rencontre de l'autre permet soudain à l'être sans conscience de se découvrir Autre et le film de Glazer prend soudain une toute autre direction. Des froides banlieues et des décors de tours et de béton, on passe aux paysages tourmentés, aux forêts épaisses et aux landes à la Turner de l'Ecosse profonde alors que notre héroïne extraterrestre abandonne sa mission et s'enfuit, soudain désorientée et effrayée par la découverte qu'elle vient de faire. 



Cette enveloppe bouleversée, étrangère soudain à elle-même, se précipite dans une fuite ou une quête sans but, oubliant sa fonction première et tentant d'échapper à ces motards inquiétants dont on ne sait s'ils sont geôliers ou protecteurs. Loin des bimbo séries lisses et pyrotechniques du grand spectacle hollywoodien, Scarlett Johansson réussit à figurer avec une grâce inquiétante cette transformation d'une prédatrice robotique en une créature perdue en ce monde et terrifié par sa propre étrangeté. 

Dans un final superbe, l'effeuillage ultime dévoile à l'inhumain troublé par l'irruption soudaine de son humanité l'horreur de son En-Soi, l'existence de l'Autre radical, dissimulé et révélé, encore une fois, par la nudité, au cours d'une scène dont la violence crue et bestiale fait écho au rite de désincarnation glacial qui s'accomplissait dans la première partie du film. Avec une maîtrise de l'image impressionnante, Jonathan Glazer fait voyager le spectateur dans un cauchemar éveillé dont on pourrait dire qu'il tient de Lynch ou de Cronenberg s'il ne possédait pas sa propre identité cinématographique et esthétique, aussi forte et aussi marquante. Derrière l'apparent hermétisme d'une œuvre qui semble de prime abord déroutante, Glazer propose, à travers un fascinant jeu de miroir et de symboles, une réflexion sur le paradoxe de l'être, le mystère de l'incarnation et sur cet humain qui survit, peut-être indéfiniment, au-delà de l'inhumain. Renversant le point de vue d'un scénario très classique de science-fiction, la créature d'un autre monde prenant forme humaine, Glazer reprend au pied de la lettre l'étymologie du carnaval pour se livrer à un « enlèvement des chairs » qui aboutit à une expérience de cinéma baroque et belle. 







[1]             Giorgio Agamben. Nudités. Rivages Poche. 2012. http://idiocratie2012.blogspot.ca/2013/04/nudites-de-giorgio-agamben.html
[2]                             Emmanuel Lévinas. Autrement qu'être ou au delà de l'essence, Poche p. 83

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