lundi 20 juillet 2015

Chevaucher le tigre



Il est difficile d’aborder froidement l’œuvre de Julius Evola tant cette dernière est devenue la référence ultime des droites radicales, parfois jusqu’à l’idolâtrie. On s’imagine volontiers, à lire l’auteur des Hommes au milieu des ruines, que les « convives de pierres » se tiennent debouts, impassibles, dans les catacombes du monde, prêts à rompre le silence des dieux quand le cycle approchera de sa fin. Evola a lui-même entretenu cette forme de fascisme ésotérique pour se situer au-delà de l’idée, aux abords des paysages du mythe, découvrant ainsi la tradition hyperboréenne dans ses reliefs les plus fantasmatiques. Ce serait pourtant une erreur que d’enfermer l’auteur italien dans cette imagerie occulto-politique ou même de le réduire à son influence dans les milieux néofascistes. Evola nous semble être ailleurs, du côté d’une philosophie de l’existence et, disons-le, d’un existentialisme des profondeurs – un existentialisme de l’abîme. Son dernier véritable essai, Chevaucher le tigre (1964), en est la plus parfaite des illustrations.


Le penseur italien met entre parenthèses son engagement politique, sans pour autant le renier, et s’interroge sur les formes d’existence que peut revêtir un certain type humain : « Dans quelle mesure peut-on accepter pleinement un état de dissolution sans en être touché intérieurement ? » Autrement dit, l’homme qui se trouve au milieu des ruines ne doit plus compter que sur lui-même pour s’orienter dans l’existence. Ce positionnement sous-tend deux abandons essentiels, et contraints, comme par la force des choses. Ainsi, les sempiternels discours sur la décadence, suivis des mêmes sempiternelles résolutions pour sortir de la crise, n’ont plus lieu d’être tenus dans un monde entièrement soumis au règne de la quantité. L’action politique devenue inutile, il ne faut pas s’imaginer, non plus, se réfugier dans des citadelles de l’esprit, entre soi, comme beaucoup de traditionalistes l’espèrent encore. À l’opposé de Guénon, et de ses nombreux « suiveurs », Evola constate que la voie initiatique se révèle également être une impasse. Les grandes institutions religieuses (y compris dans leurs déclinaisons ésotériques), en Orient comme en Occident, ont subi de plein fouet les effets de la modernité jusqu’à devenir l’ombre d’elles-mêmes. Ce constat ne doit pas être interprété comme un aveu d’impuissance, encore moins comme un renoncement pessimiste, mais tout simplement comme un état de fait incontournable qui soulève une nouvelle fois la question : que faire ? « Chevaucher le tigre », nous dit Evola.


Cette belle formule extrême-orientale signifie que, si l’on réussit à chevaucher le tigre, on l’empêche de se jeter sur vous et si, en outre, on parvient à maintenir la prise on aura peut-être raison de lui. En l’occurrence, le tigre représente la société moderne, et il appartient à un certain type d’homme, les « hommes différenciés », de goûter les poisons de cette société pour les transformer en remèdes, c’est-à-dire en faire des moyens d’élévation spirituelle. Qui sont précisément ces hommes ? Au début de son ouvrage, Evola rappelle qu’il ne s’adresse ni à la « petite troupe qui semble disposé à se battre encore sur des positions perdues », ni aux ascètes qui ont les dispositions intérieures et les moyens matériels de s’isoler complètement, mais aux hommes qui ne peuvent ou ne veulent pas couper les ponts avec la vie actuelle sans pour autant se laisser engloutir par elle. Ces hommes se différencient des autres par leur rejet instinctif du monde moderne et par leur aspiration à quelque chose qui les dépasse, une forme de transcendance. En cela, ils restent bien des hommes de la Tradition qui se trouvent plongés dans un monde privé justement de traditions. Dans ce contexte, seule l’existence peut servir de support de réalisation, une existence toujours au bord du précipice.




Il a parfois été reproché à Evola de rester vague dans ses propositions et de s’en tenir finalement à un positionnement de principe. C’est oublier qu’il se situait dans une optique clairement individualiste, voire anarchisante, qui laissait ouverte toutes les possibilités d’éveil. En outre, il a tout de même fourni un cadre dans lequel le contenu de certaines doctrines traditionnelles sont transposées dans le contexte de la modernité – nous ne sommes pas loin ici d’une sorte de sécularisation de la métaphysique. La première orientation consiste à « se connaître soi-même en s’éprouvant » dans le but de se donner sa propre loi. Cette épreuve par le feu des expériences est naturellement risquée puisqu’elle plonge l’individu dans le chaos du monde moderne. À ce titre, Evola passe en revue une multitude de mouvements (teddy boys, hipsters, beatniks, etc.) et de philosophies (Sartre, Nietzsche, Heidegger) pour insister sur le décalage entre les modes existentialistes et la mise en abîme existentielle. Peu importe les moyens, l’objectif est d’atteindre la racine de l’être, ce qui caractérise en propre une personne, et de se conformer à son principe essentiel. La seconde orientation consiste justement à dépasser sa propre personnalité (le Soi) pour accéder à son noyau inconditionné. En termes hindous, cela suppose de surmonter tous les conditionnements de l’existence humaine pour « rester debout, même dans le vide, dans le sans-forme. C’est là l’anomie positive, au-delà de l’autonomie ». On reconnaît ici l’une des dernières étapes du processus initiatique qui se caractérise par une sorte de présence absolue, où  « l’immanent se fait transcendant, et le transcendant immanent ».


En conclusion, Julius Evola se propose de transcrire cet état d’impersonnalité active dans une posture politique : l’apoliteia. Ce terme grec renvoie à l’irrémédiable distance que doit éprouver l’homme différencié à l’égard de la société moderne et de ses valeurs, à son refus absolu de s’unir à celle-ci par le moindre lien. Chevaucher le tigre a souvent été interprété comme une sorte de manuel pour l’anarchiste de droite. Il lorgne effectivement du côté de Stirner et se réfère fréquemment à Nietzsche, mais la figure la plus proche est sans conteste celle de l’anarque esquissée par Jünger dans le Traité du rebelle et finalisée dans son roman Eumeswil. L’écrivain allemand y décrit un intellectuel qui s’est forgé sa propre loi intérieure pour se rendre étranger au monde : « Le rebelle a été banni de la société, tandis que l’anarque a banni la société de lui-même ». Dans ce contexte, l’action politique n’a aucun sens sauf lorsque cette dernière est conçue comme une mise à l’épreuve de soi dans un face à face radical avec l’Etat moderne. Evola dira, bien sûr, que c’est le meilleur moyen de se brûler les ailes tout en précisant que de voir les principaux agents de la société bourgeoise dans un état d’insécurité permanente n’était pas pour lui déplaire. Un reste de kshatriya sans doute.  





 




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire