vendredi 13 décembre 2019

La diligence de l'abîme





« Je considère la vie comme une auberge où je dois séjourner jusqu’à l’arrivée de la diligence de l’abîme. Je ne sais où elle m’emportera, parce que je ne sais rien. Je pourrais considérer cette auberge comme une prison, car je suis obligé d’y rester à attendre ; je pourrais la considérer comme un lieu de sociabilité, car je m’y trouve avec d’autres. Je ne suis, cependant, ni impatient ni de goûts ordinaires. Je laisse à ce qu’ils sont ceux qui s’enferment dans leur chambre, étendus mollement sur leur lit où ils attendent sans dormir ; je laisse à ce qu’ils font ceux qui bavardent dans les salons, d’où viennent commodément jusqu’à moi les musiques et les voix. Je m’assieds à la porte, et j’imprègne mes yeux et mes oreilles des couleurs et des sons du paysage, et je chante lentement, pour moi seul, de vagues chants que je compose tout en attendant.
Pour nous tous, la nuit descendra et la diligence arrivera. Je savoure la brise que l’on me donne, et l’âme que l’on m’a donné pour la savourer, et je n’interroge plus, ne cherche plus. Si ce que je laisserai écrit dans le livre des voyageurs pouvait, relu quelque jour par d’autres, les divertir eux aussi lors de leur passage, ce sera bien. S’ils ne le lisent pas, ne s’en divertissant pas, ce sera bien aussi. »

Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité





mardi 10 décembre 2019

Pierre Vermeren, La France qui déclasse



Vieux d’à peine un an, le mouvement des gilets jaunes fait déjà l’objet d’une abondante littérature. La sociologie, comme c’est la tradition en France depuis quelques décennies, tient bien sûr le haut du pavé ; et s’empilent les gloses sur le triste destin de la « France périphérique ». Ce concept a d’ailleurs connu une étonnante fortune : il y a peu encore propriété exclusive de Christophe Guilluy, il est devenu, en quelques mois, le lieu commun de toute réflexion sociale prétendument critique. Pourtant, bien peu d’auteurs sont capables de situer cette « France périphérique » dans une perspective historique. Pierre Vermeren exprime d’emblée cette ambition en plaçant en exergue de son ouvrage cette citation de Balzac que nous ne résistons pas au plaisir de reprendre dans son intégralité :

« Il y a deux histoires, celle que l’on enseigne
Et qui ment,
l’autre que l’on tait
parce qu’elle recèle l’inavouable »  (Balzac)

C’est donc un chapitre honteux de l’histoire nationale que dévoile Pierre Vermeren pour qui le mouvement des gilets jaunes n’est que le spectaculaire symptôme d’un mal plus ancien, longtemps occulté. Sa thèse, géniale, est simple : depuis la fin du XIXè siècle, existaient en France deux capitalismes : l’un industriel, producteur, colbertiste, enraciné au Nord et à l’Est du pays, l’autre, rentier, marchand, stimulé par la dette, la démographie, le secteur du bâtiment, et localisé au sud, à l’ouest, mais surtout dans l’ancien Empire colonial. Depuis les années 80, le second, à la faveur du néolibéralisme et de la construction européenne, a supplanté le premier. La désindustrialisation fut donc la conséquence de choix politiques conscients car celle-ci, conjuguée à l’immigration de peuplement, présentait, entre autres avantages, celui de paraître mettre un terme à la question sociale. Ainsi furent refoulées, toujours plus loin des métropoles, les classes populaires autochtones. Ce faisant, les gouvernements successifs n’avaient bien entendu pas liquidé la question sociale mais seulement procédé à sa délocalisation au sein même du territoire national, manière de la dissimuler, au risque de la voir ressurgir avec une plus grande intensité. Ce processus arrive aujourd'hui à son terme. « Quarante ans de gâchis » dénonce l’auteur, quarante ans de contresens politiques, d’erreurs d’appréciation, de fautes stratégiques majeures dont les effets cumulés s’avèrent catastrophiques.

Le mouvement des gilets jaunes est aujourd’hui préempté par l’extrême gauche qui s’efforce de l’inscrire dans la tradition des bonnes vieilles luttes sociales de toujours. Le livre de Vermeren est donc indispensable car, en l’enracinant dans le temps long, il nous permet de comprendre ce qu’il comporte d’inédit. Cette situation est sans précédent : pour la première fois dans l’histoire de France, la majorité de la population se trouve en marge des dynamiques économiques à l’œuvre sur son propre sol. Le mouvement des gilets jaunes n’est donc pas un véritable mouvement politique mais s’apparente plutôt à une jacquerie : l’expression violente, ponctuelle et désespérée d’un ressentiment populaire légitime. Il est surtout la preuve d’une régression politique car rien ne laisse penser que les gilets jaunes comprennent les mécanismes macro-économiques à l’origine de leur malheur. Deux regrets néanmoins : ce livre est trop court pour une thèse si ambitieuse ; son titre enfin, est mal choisi : c’est moins la France qui déclasse que la France qui se déclasse, s’auto-tiermondise en s’administrant, par une triste ruse de l’histoire, les maux et prétendus remèdes qu’elle avait jadis infligé à son Empire colonial. Une France qui aujourd’hui s’auto-tiermondise et, demain, peut-être, s’autodétruira.
François GERFAULT


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vendredi 6 décembre 2019

Debussy sous crack


 

DAEMON
Mayhem
Century media records







             Groupe emblématique et fondateur de la seconde vague de Black Metal, Mayhem sort avec Daemon son sixième album studio. Assez peu prolifiques en plus de trente années de carrière, les norvégiens ont peu à peu évolué vers une musique de plus en plus exigeante, soucieuse de dégager un maximum de négativité pour finir par s’affranchir complétement, ou presque, de tout ce qui pourrait, de près ou de loin, faciliter son écoute. Avec cet album, le groupe marque un temps d’arrêt dans son évolution expérimentale, et s’offre un très léger intermède nostalgique. Rempli d’autocitations, Daemon déroule implacablement ses dix titres, sans la moindre faiblesse, mais sans atteindre le sublime des dernières créations du groupe, sauf sur « Daemon Spawn » qui rappelle que Mayhem, en plus d’avoir inventé un genre, tend non seulement à le dépasser, mais à rendre aussi, par certains aspects, caduques les distinctions habituelles entre art majeur et art mineur. 

                                                       








vendredi 29 novembre 2019

Mazette, quel noceur !





« Et puis, j'avais bu... Je lui ai demandé à elle. C'est vrai,  alors ? Elle avait peur,  elle a dit oui, que c'était  vrai,  et tout,  dans  la vieille ville, par  terre,  comme  des chiens.  D'abord je me suis  mis  à pleurer,  elle  est venue  tout  près,  attendrie. Alors j'ai tapé dessus, Putain de sort, j'ai tapé  tant  que j'ai pu. " Sale garce, sale garce, va te faire baiser ailleurs ! Hors  d'ici ! Hors d'ici ! "

Il s'était  dressé comme si elle avait été devant lui. M. Robert jugea l'instant venu : " Emmenez-le, dit-il  à ces dames,  oui, toutes  les trois,  je connais  ses goûts... la chambre aux glaces... s'il vomit vous m'appellerez ". »

Louis Aragon Les beaux  quartiers






mardi 26 novembre 2019

Dernière volonté, synthpop archéofuturiste







Geoffroy Delacroix, fondateur de Dernière volonté en 1994,  vient de sortir un excellent album « Frontière » après trois années de silence. C’est l’occasion de remettre en perspective ce groupe de dark wave qui oscille entre poses romantiques et tonalités martiales. A des débuts industriels, avec une musique instrumentale qui évoquait les tourments de la guerre, Dernière Volonté a progressivement substitué une sorte d’électropop aux accents néoclassiques et à la voix langoureuse, comme si Death in June rencontrait Etienne Daho, Taxi Girl se shootait à Suicide. Bref, une combinaison improbable entre un chant innocent, des paroles désenchantées, une atmosphère hypnotique et des passages tribaux quasi-chamaniques. La mutation musicale de DV apparaît donc aujourd'hui comme une véritable rupture avec l'époque d'« Obéir et Mourir», son premier disque paru en 1998. Son dernier album « Frontière », accentue encore la dimension synthpop et se rapproche de son deuxième projet, Position Parallèle, nettement plus électronique. On y retrouve ces thèmes de prédilection : la mélancolie, la solitude, les amours désabusés, le désespoir, etc. Geoffroy Delacroix livre son travail le plus personnel avec une esthétique qui se tourne résolument vers les années électro vintage et des textes qui s’abreuvent à la poésie d’Eluard et d’Apollinaire. L’on plonge dans « Frontières » avec douceur, bercé par de sombres volutes néoromantiques, comme si les années 80 avaient accouché d’un cabaret gentiment nihiliste. On n’en ressort pas intacts. 
Brieuc Müller