mercredi 9 mai 2012

L'agonie de Poincaré


En 1926, Raymond Poincaré, figure de la Troisième République, président de la République de 1913 à 1920 et Président du Conseil de 1922 à 1924, est rappelé aux affaires pour tenter d'assainir les finances de l'Etat et régler la crise qui oppose le gouvernement aux milieux financiers sur la question des emprunts et de la dette de l'Etat. Poincaré remplace le Franc Germinal par le Franc Poincaré, qui vaut cinq fois, et se fait l'artisan d'une politique d'austérité rigoureuse. Le 27 juillet 1929, malade et fatigué, il se retire de la vie politique. Le krach boursier du 24 octobre 1929 n’autorisera à l’accalmie financière obtenue par Poincaré qu’une courte existence. Jeune assistant parlementaire à l'époque, l'écrivain Jean-Pierre Maxence livre sa vision du dernier combat à la Chambre de Poincaré, le 26 juillet 1929:

"Je le voie encore à la tribune de la Chambre. Il a déposé devant lui un dossier énorme. Épaules voûtées, oeil terne, voix sans métal; il fait vieux. Trente-huit heures presque sans manger, sans dormir, il va plaider, trente-huit heures il va exposer l’aspect formel de la question, sans omettre un document, une date, un détail. Briand est au banc des ministres : il plaisante, serre des mains, somnole. Dans les couloirs, l’atmosphère est lourde, fiévreuse. Les anciens combattants ont manifesté l’avant-veille dans la rue. On annonce pour le soir un meeting de jeunes à Bullier. Sur les bancs mêmes de la majorité, un silence gêné. On n’applaudit guère. On ne soutient pas ce vieillard qu’on voit s’enliser. Perdus l’auréole, le prestige ; à demi perdu le respect. Encore vingt heures de débat. Poincaré s’épuise, il n’en peut plus. Sa première intervention est finie, il va descendre. Un silence se creuse comme une tombe. On a presque pitié de cet homme ! A je ne sais quoi de brisé en lui on sent qu’il a dit ses dernières paroles de ministre, qu’il a achevé son morne, interminable, son monstrueux testament. Le voici qui regagne sa place : c’est un cadavre qui marche encore.


Dehors, tandis que Poincaré s'use, il fait tiède, une belle nuit d'été. J'entre à Bullier. L'immense salle est comble, surchauffée. Une foule s'indigne, hurle en cadence, bat des mains, trépigne. Quand arrive mon tour de parole, devant ces milliers de têtes dressées, ces milliers de visages tendus, je ne vois plus rien qu'une masse sombre sous l'éclat des lustres. C'est la première fois que je dois aborder une grande enceinte. La multitude exalte, porte, suggère. Il est plus facile de haranguer un auditoire innombrable qu'une poignée d'hommes dans une arrière-salle de café. La foule est passionnée, elle est femme. Elle jouit de chaque coup, vibre à chaque image, elle appelle. Je commence: "Mesdames, Messieurs, Monsieur Pojncaré..." Une tempête, un ouragan, une avalanche de huées accueillent ce nom. Elles montent, déferlent, traînent, puis reprennent. C'est une sorte de cri de l'instinct. Il n'est pas besoin de rien démontrer à cette foule, il suffit de lui fournir quelques images, et, la première, celle qui la cabre le plus puissamment, qui la fouette comme un soufflet, c'est celle du petit homme rabâcheur que je viens de quitter plaidant à une autre tribune une cause qui, ici, fait horreur. Dans cette protestation sommaire, quasi animale de l'auditoire, je sens de la haine. Cet homme a déçu. Les gens qui sont là devant moi, ce sont ceux qui crurent en lui, qui, les premiers, lancèrent la légende du "Grand Lorrain". Il ne reste plus rien du mirage! Détesté par les communistes, Poincaré est maintenant haï par les autres. Cet homme est seul dans le pays comme il est seul au Parlement. Et s'il garde des fidèles, ce sont de ceux qui ne parlent guère, qui se terrent, qui ne commandent point à l'évènement. Poincaré désormais appartient au passé."

Tiré de : Jean-Pierre Maxence. Histoire de dix ans. Editions du Rocher. p. 110. (Gallimard, 1939 pour la première édition). 



samedi 5 mai 2012

Mélancolies démocratiques


            À peine la page du premier tour est-elle tournée qu’un sentiment morne et profond gagne tout l’être démocratique. Comme une forme d’espérance qui, une fois de plus, se déchire au contact d’un monde clos sur lui-même, rigide et imbécile. Et Dieu sait que la démocratie est bien plus qu’un système, un mécanisme, bref un moyen pour les hommes d’organiser le pouvoir, de s’accaparer la puissance de gouverner ; elle est une aspiration de tout l’être vers quelque chose qui n’advient jamais, et qu’il faut, donc, toujours remettre à l’œuvre. D’où l’étrange mélancolie qui étreint le citoyen le lendemain de son vote, comme un souvenir effacé, peut-être oublié ou tout simplement fantasmé, de ce qui pourrait être : naître à la liberté avec et à travers les autres. Un âge d’or en quelque sorte, là où la mélancolie plonge ses longs bras tortueux, un âge d’or qui signale notre essence commune et notre destin collectif. Autrement dit, l’aspiration de chacun à être avec les autres dans la définition du vivre ensemble, de l’être en commun. Douce mélancolie d’un état dont le monde s’éloigne inexorablement à mesure qu’il se revendique, à outrance, de la démocratie. Comme pour conjurer le mauvais sort, car la démocratie est tellement loin aujourd’hui que l’être se fout bien des autres, dans son royaume illusoire de l’ego. 

            La campagne électorale qui se déplie sous nos yeux interloqués ne risque pas d’atténuer cette profonde mélancolie, et ce, pour deux raisons indépassables. Sur le fond d’abord, nos deux candidats arrivés en tête au soir du premier tour ne brillent pas, c’est le moins que l’on puisse dire, par leur programme idéologique. Un principe fondamental semble définitivement enterré : la politique, ce ne sont plus des idées, et encore moins une vision, mais simplement des mesures ponctuelles que l’on essaie de faire passer à grands coups de slogans. À ma gauche, François Hollande recycle des vieilles lunes pseudo-socialistes pour faire barrage, ni plus ni moins, à l’avancée inexorable du grand capital. À ma droite, Nicolas Sarkozy innove puisqu’il n’a même pas jugé utile de présenter un projet homogène ; le marketing politique se suffisant désormais à lui-même. Aux gogos de faire leur marché dans ce patchwork d’annonces intenables, de mesures molles et d’austérité appliquée. Pourtant, les sujets ne manquent pas à un moment, crucial, où l’avenir de la civilisation européenne est en jeu. Qu’en est-il de la mutation écologique qui s’imposera à nous dans très peu d’années ? Qu’en est-il de l’identité française et européenne dans le contexte de la mondialisation ? Qu’en est-il des équilibres internationaux dans un monde traversé par une multitude de conflits latents ? Qu’en est-il de la croissance économique dans une planète complètement lessivée ? De tout cela, vous ne saurez rien ! En revanche, on vous répétera à l’envi que le déficit abyssal nécessite une sacrée cure de rigueur, que la croissance finira bien par revenir, que l’économie ouverte est une chance, etc. Bref, que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes à partir du moment où l’on peut encore (un peu) se gaver de consommation.

        Sur la forme ensuite, l’opinion publique a définitivement remplacé l’arène citoyenne, et le consommateur le citoyen. Et si l’on écoutait les spécialistes patentés, cela ferait bien longtemps que l’on voterait, au pire, de chez soi à partir de son ordinateur ou, au mieux, pas du tout. Les sondages d’opinion faisant bien l’affaire, d’autant plus qu’ils ne se trompent pas contrairement aux suffrages des électeurs, parfois imprévisibles. Mais cela ne serait rien s’il n’y avait cet immense cirque que les medias, la télévision en premier lieu, nous organisent avec une volupté toujours plus infernale. Nous assistons à la naissance du grand commérage médiatico-politique auquel se prêtent, avec une complaisance coupable, tous les acteurs bien introduits dans le système. La petite phrase de tel ou tel responsable politique qui doit faire le buzz ; le commentaire pontifiant du politologue qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez ; les sarcasmes des journalistes qui connaissent bien, eux, le dessous des cartes ; les « coups de gueule » des quidams qui s’époumonent à donner leur avis sur l’antenne des radios, etc. Tout cela forme un gigantesque brouhaha qui occulte ce que l’on appelait autrefois une discutatio politique, soit une passe d’armes entre deux pensées construites. Comment, dans un tel contexte, les idées pourraient-elles se frayer un chemin dans le débat ? Tout doit aller très vite, comme dans un match de boxe, pour que chacun puisse compter les points et se ranger, éventuellement, derrière son vainqueur.

        Sur ces deux points, le fond et la forme, nos candidats ont comblé toutes les attentes lors de ce fameux débat d’entre-deux-tours. Rien à dire, ils ont fait le spectacle comme rarement sous l’histoire de la Cinquième République. Certes, ils n’ont rien inventé, et on peut remercier leurs prédécesseurs d’avoir si bien ouvert la voie de l’hypocrisie la plus morne. Mais, tout de même, se mordiller comme cela les mollets à grands coups d’invectives débiles, de chiffres invérifiables, de postures carnavalesques, d’indignations feintes, etc. Par contre, de politique, il n’en était pas question, le moins du monde. Ce que l’on nous demande de juger, c’est le style, la personnalité, la posture, le costume, mais jamais la vision à long terme, et quand même le voudrions-nous, qu’il n’y en avait pas. Que le spectacle continue !

           Ô sombre mélancolie qui m’étreint…




Un article à retrouver sur Hipstagazine

La machine à café




Dans un excellent article du site Contrepoints, Frédéric Mas nous expose en quoi il ne sert à rien de lire les programmes politiques ou d’espérer naïvement que le candidat de son choix appliquera ce pour quoi on a pensé l’élire. Les candidats ont en effet tout intérêt à susciter des coalitions dont l’importance minimise d’autant la valeur des propositions qui les ont suscitées. Autrement dit, « les promesses n’engagent que ceux qui y croient » (air connu). Pour abonder plus encore dans ce sens, nous citerons ici Jean-Jacques Rousseau qui, faisant de la souveraineté populaire le socle de tout système de représentation, attaquait rudement le système anglais livré selon lui au jeu des factions et des partis : « Le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du Parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde »[2]. Le problème de la souveraineté populaire, opposée à cette construction abstraite et étatique qu’est la souveraineté nationale, est qu’elle laisse supposer que l’ensemble de la population en âge ou en droit de voter, ce que l’on appelle le peuple, constituerait une entité collective et agissante dotée d’une voix. Or, il semble plus que présomptueux pour un politicien de présumer qu’il pourrait comprendre et capter à son profit la voix du peuple dont il semble bien difficile de dire qu’elle est une, voire qu’elle existe. Ainsi, comme le souligne fort justement Frédéric Mas, le politicien s’adresse-t-il « à une multitude de petits groupes fortement identifiés et mobilisables au détriment du plus grand groupe qu’est la majorité de la population »[1]. Capter, exprimer et comprendre la voix du peuple, résumer dans un « programme » les « solutions » qui conviennent à la majorité, est plutôt l’apanage des populistes. Encore le populisme n’est-il pas seulement réductible à la caricature qu’en donne la politique contemporaine, comme l’explique fort brillamment un petit essai de Vincent Coussedière[3] sur lequel nous aurons sans nul doute l’occasion de revenir.


Nos politiques sont donc contraints stratégiquement au mensonge et au parjure afin de faire coïncider les intérêts des groupes qu’ils séduisent avec (supposément) l’intérêt de l’Etat quand ils sont élus. Le programme annoncé se transforme dès lors en politique d’Etat et entraîne son lot de déceptions et d’amères désillusions de la part de ceux qui avaient cru aux promesses de leur candidat. C’est en général ce que les médias appellent joliment « la fin de l’Etat de grâce », la fin de l’illusion lyrique qui a porté l’élu au pouvoir, la fin du sacre démocratique et le remplacement de la phase rituelle de l’élection par le processus technique de l’exercice du pouvoir. 

Cependant, la nouveauté présentée par le deuxième tour de ces élections et par le débat de jeudi est l’absence même de cet élément d’apparat indispensable au fonctionnement démocratique qu’est la promesse électorale. On s’attendait ainsi, jeudi, à revivre une fois de plus cette autre illusion consentie que représente le rituel du débat d’entre-deux tours durant lequel les candidats présentent leur « programme ». On pouvait même être en droit de s’attendre à un beau spectacle, une empoignade entre François « The Rock » Hollande et Nicolas « Vicious Nick » Sarkozy, un combat titanesque, et même la lutte finale entre le représentant diabolique de la cinquième colonne socialo-communiste tendance bolchévico-sioniste (cf. les analyses lumineuses de Carl Lang) et le serviteur machiavélique de la finance internationale, le président sortant qui n’hésite pas, de plus, à s’adresser désormais à l’électorat d’un parti nationaliste dont-les-propos-nous-rappellent-les-heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire.

Las, en lieu et place de ce duel à mort, nous avons eu droit au « Rendez-vous de l’entrepreneur » sur France 3 Régions. Loin de nous ici l’idée de dire du mal des entrepreneurs ou de France 3 Régions qui sont, chacun dans leur domaine, fort utiles à la nation et à la cohésion sociale, mais nous sommes contraints de remarquer que le débat entre les deux candidats s’est révélé aussi passionnant qu’une directive européenne sur la normalisation du diamètre des écrous de serrage des balancelles à poulies (par exemple). 

On pouvait s’attendre à ce que l’on évoque un ensemble de sujets quelque peu mobilisateurs : lutte contre le chômage, politique industrielle, régulation des marchés, avenir énergétique, immigration, construction européenne, relations internationales… Sur tous ces sujets, chacun des candidats aurait fait de grandes propositions, se serait peut-être autorisé quelques envolées lyriques qui auraient fait hocher les têtes dans les chaumières, aurait menti et cherché à « rassembler ». En fait de rassemblement, le lapsus commis par le président sortant a déjà été révélateur. « Je ne m’adresse pas à la gauche » a rétorqué Sarkozy à Hollande à un moment de leur discussion. Normalement au deuxième tour, lui rappellera-t-on, on s’adresse à tout le monde, c’est un peu le B.A.-BA du mensonge en politique. 

En fait, en lieu et place de promesses, l’argument dominant le débat se résumait surtout à « vous n’aurez jamais les moyens de le faire car… », le tout systématiquement appuyé par une logorrhée de chiffres dont il était encore plus difficile de savoir s’ils étaient vrais ou faux. Le combat de l’entre-deux tours s’est vite apparenté à une sordide petite bataille de chefs de service, sous les regards enamourés de Laurence Ferrari, cependant que David Pujadas servait de temps à autre de ponctuation en levant les bras à l’horizontale quelques dizaines de secondes et en faisant « oh ! », pendant que les candidats s’invectivaient. 

En faisant abstraction de la supposée « connaissance des dossiers » des deux candidats et en laissant un peu de côté ce déluge de chiffres infligé au téléspectateur, on pourrait facilement résumer la portée du débat de jeudi soir, en imaginant dans un autre contexte que F. Hollande, employé au sous-service des évaluations productives de la commission d’évaluation ergonomique des équipements des services rencontre N. Sarkozy, responsable de la division statistique du ministère des Dons et Legs :

NS : - Dis donc François, il paraît que tu veux remplacer toutes les machines à café du 4e, tu es malade ou quoi ?
FH : - Pas du tout on t’a mal renseigné, je compte simplement remplacer dans un premier temps la machine à café du service photocopie du 3e qui est défectueuse.
NS : - Mais pas du tout elle fonctionne très bien cette machine à café, je me suis encore servi un très bon cappuccino hier et si tu la supprimes, qu’est-ce qu’ils vont devenir les pauvres gens du service photocopie, hein ?
FH : - Il faut faire preuve de courage et ne pas hésiter à s’engager dans des réformes qui peuvent changer nos conditions de travail mais toi tu t’en fous parce que tu es protégé par tes potes pleins de fric de la direction générale.
NS : - Et toi tes potes plein de blé, tu veux que je balance les noms aussi ? Surtout celui de ton copain obsédé qui vous a ruiné l’ambiance à la dernière soirée de promo en essayant de se serrer la stagiaire ?
FH : - T’es dégueulasse ! On avait dit qu’on touchait pas à la famille ! De toute façon, depuis que t’es à la délégation syndicale, tout ce que tu as fait, c’est passer ton temps à t’en mettre plein les fouilles et à ne rien foutre !
NS : - Et toi tu vas faire quoi ? Et avec quel fric hein ? T’es trop seul tocard, tout le monde te hait dans la boîte de toute façon.
FH : - Et ben je préfère ça qu’aller boire des coups avec tes potes fachos !
NS : - N’importe quoi lui ! Mais vaz-y menteurmenteurmenteurmenteur !
FH : - cécuikidikié !
NS : - kulé !

          Il est inutile de pousser plus loin la reconstitution pour étayer de façon bouffonne la remarque que nous inspiraient à la fois l’article de Frédéric Mas et le débat présidentiel : c’est qu’il est inutile de lire les programmes politiques, surtout quand il n’y a plus ni programme, ni politique.

mercredi 2 mai 2012

Le syndrome de Claude


Image gracieusement prêtée par l'auteur du site http://zenegg.wordpress.com/

Il faudra donc peut-être bien s’habituer après « la vie sans AAA »[1] à la vie sans Sarkozy. Avec cinq ans d’arriérés, le petit prince des people vient de payer la note salée du Fouquet’s et de passer soudainement par-dessus le bastingage du yacht présidentiel pour boire la tasse comme jamais un président sortant ne l’avait fait avant lui. Ce gadin magistral est la bonne surprise du premier tour. On pouvait penser que la campagne, toute de Com’ vêtue et dégoulinante de pathos de Nicolas Sarkozy pouvait encore convaincre une majorité d’électeurs de la nécessité de reconduire « en pleine tempête » notre skipper en chef. Il n’en a rien été et le capitaine a commencé à sombrer avant le navire ; du moins en est-il réduit maintenant à adresser des signes d’amitié désespérés aux électeurs de Le Pen ou de Bayrou pour implorer une bouée de sauvetage que personne ne semble pour le moment déterminé à lui lancer. 

Pour ce qui est des autres « surprises », seuls quelques éditorialistes pontifiants qui semblent s’être endormis pendant le film s’étonnent encore du dégonflage de la baudruche du Front de Gauche ou du score de Marine Le Pen. « Le succès impressionnant de Marine Le Pen ne met pas en danger la victoire de la gauche. Il est tout simplement un déshonneur pour la France »[2], nous rappelle Jean Daniel dans le Nouvel Observateur.  Sortez les violons, l’air est connu et les musiciens un peu usés mais on refera un dernier tour de piste pour faire plaisir à Mémé. En attendant, les candidats encore en lice ne savent plus comment s’y prendre pour courtiser le « déshonneur pour la France » et les malheureux « électeurs empoisonnés ». N’en déplaise à Sophia Aram[3], ceux-ci ont troqués en un soir le statut de « gros cons »[4] contre celui d’« électeurs en souffrance ». S’ils ne sont pas trop stupides, Marine Le Pen ou François Bayrou doivent espérer en secret qu’en votant massivement François Hollande, tous ces malheureux souffreteux aillent enterrer le 6 mai l’UMP, dont la disparition serait pour les deux chefs du Front National et du Modem synonyme d’immenses bénéfices.

Plus que la percée de Marine Le Pen, l’installation triomphale du candidat du parti socialiste au premier tour est en elle-même la surprise de ce début d’élections. Hier soir[5], il est le premier, dans l’ordre de préséance défini par les résultats, à être reçu par un Pujadas déférent et affiche la tranquille assurance du favori et le calme olympien de celui qui a senti le vent du boulet. En conclusion de l’émission deux heures plus tard, un Franz-Olivier Giesbert intoxiqué au mitterrandisme s’acharne, entre autres platitudes vociférées à grand renfort de mouvements de bras et de tignasse, à trouver à François Hollande un petit quelque chose de Tonton. L’aimable directeur du Point doit faire souffler, à force de s’égosiller pour imposer ses géniales analyses, un vent si rafraichissant sur les plateaux de télévisions surchauffés qu’on doit l’apprécier davantage pour ses qualités de ventilateur que de chroniqueur. 

          Pour ce qui est de François Hollande, s’il semble incarner la force tranquille, c’est que son adversaire personnifie lui la panique à bord. Le visage encore plus marqué que d’habitude par les tics, le président-candidat a entamé après Hollande ses quarante-cinq minutes d’entretien en coupant directement la parole de ses interlocuteurs pour se focaliser sur son obsession du moment : faire accepter un débat supplémentaire. Ce qui lui semble sans doute être une nouvelle et brillante stratégie de communication lui fait oublier à l’antenne toute mesure : il en rajoute, en fait trop, interpelle, agresse et lasse. Une partie des commentateurs le jugeront, à la fin de l’émission, offensif et déterminé. A le voir s’agiter pendant près d’une heure sur l’écran, esquivant par la mauvaise foi ou le fait divers toute véritable question sur son programme, agressif et méprisant à tel point qu’on se demande comment François Lenglet réussit à garder son calme en face d’un pareil cuistre, Nicolas Sarkozy donne l’image malsaine et pathétique d’un histrion à la fois fuyant et hystérique. Face à ce spectacle, il n’est pas difficile de reconnaître à Hollande des qualités mitterrandiennes. Même Gérard Jugnot pourrait incarner la force tranquille à ce compte-là.

C’est d’ailleurs bien tout le mystère de François Hollande que d’être, et de n’être, que le candidat des circonstances. Raillé, moqué, jamais pris au sérieux, le fade premier secrétaire du PS qui n’est guère plus depuis 2007 dans les esprits que l’ex-compagnon de Ségolène Royal, s’est vu soudain propulsé sur le devant de la scène par la sortie de route de la locomotive Strauss-Kahn. Empesé et empêtré dans sa défroque de Flanby ou de Guimauve le conquérant, il entame un régime très médiatisé qui prête surtout à sourire pour se lancer, raide et guindé, dans la course aux primaires qu’il remporte, déjà un peu par surprise et sans vraiment susciter l’engouement, devant Aubry le pitbull et Montebourg le démondialisateur. Du moins réussit-il à obtenir un peu plus de légitimité populaire. Lentement, au cours d’une campagne présidentielle ennuyeuse et terne, son image se construit, se raffermit en quelque sorte. Il est d’autant plus étrange que son équipe de campagne ait jugé bon de dénoncer  la seule photographie qui semble rendre vraiment justice au candidat qu’il est devenu aujourd’hui, sur laquelle on voit un Hollande assis dans un TGV et plongé dans ses dossiers, concentré, travailleur, le double menton appliqué et la mine soucieuse, une image qui contraste symboliquement avec l’hypermodernité remuante de son adversaire, multipliant à tout propos les annonces et les déclarations fracassantes, hyperactif et complétement déconnecté de la réalité.




Il est vrai qu’en matière de déclarations fracassantes, Hollande a su rester prudent. Débarqué à la City, face aux traders inquiets, il rassure et traduit avec platitude sa raison d’être : « I’m not dangerous », dit-il, on s’en serait douté. Puis, « mis sur orbite » comme disent les médias, par son meeting du Bourget qui enfin lui permet de passer pour autre chose qu’un animateur de salle de Loto pour activité du dimanche au club du troisième âge, il se permet lui aussi de formuler des projets incroyables : je supprimerai, annonce-t-il sans peur, le terme race de la constitution française. Voilà un candidat qui sait pointer du doigt les problèmes essentiels, Hollande nous démontre au moins ainsi qu’il a bien compris qu’on peut toujours agir sur l’énonciation quand on n’a pas les moyens d’infléchir la réalité.  

Aujourd’hui cependant, François Hollande peut remercier les électeurs du Front National de lui avoir passablement déblayé le terrain. Cette configuration à la fois avantageuse et inconfortable pour lui, ainsi que la médiocrité survoltée de celui qui l’avait traité de « nul » au début de la campagne, installe soudain ce leader presque par hasard de la vaste confédération antisarkozyste dans une situation historique dont l’ampleur dépasse le personnage. La crise continue à empoisonner le climat social, l’euro et avec lui tout l’édifice européen vacille, tout autour de nous, nos voisins grecs, espagnols ou portugais voient leur économie s’effondrer et le palais de l’Elysée est le lieu d’une effervescence qui sent la fin de règne. Tout ceci donne à l’inoffensif, au not dangerous François Hollande une stature inédite qui rappelle un épisode antique raconté par Suétone : l’accession au pouvoir de l’empereur Claude, juste après que l’assassinat de Caligula par Chaerea et une dizaine de conjurés ait plongé l’empire romain déjà éprouvé par les frasques du tyran dans l’anarchie et la panique :

Renvoyé avec les autres par les agresseurs de Gaius[6] qui éloignaient tout le monde sous prétexte que l’empereur voulait être seul, il s’était retiré dans un cabinet, qui porte le nom d’Hermaeum ; bientôt après, terrifié par la nouvelle du crime, il se glissa en rampant vers une terrasse voisine et se dissimula dans les plis de la tenture placée devant la porte. Un soldat qui courait de tous côtés, ayant par hasard aperçu ses pieds, fut curieux de savoir qui ce pouvait bien être, le reconnut, le tira de sa cachette, et, comme Claude, terrifié, se jetait à ses genoux, le salua empereur. Ensuite, il le conduisit vers ses camarades indécis et se bornant encore à frémir. Ceux-ci le mirent dans une litière puis, comme ses esclaves s’étaient enfuis, le portèrent à tour de rôle sur leurs épaules jusqu’à leur camp, tout consterné et tremblant, tandis que la foule, sur son passage, le plaignait comme un innocent que l’on traînait au supplice.[7]

       L’histoire de Claude est à partir de là presque exemplaire. Désignée par la soldatesque désorientée comme empereur après le meurtre fort mal prémédité de Caligula, Claude, qui a traversé sans encombre le règne de son prédécesseur parce que tout le monde considérait ce pauvre et chétif bègue comme un inoffensif idiot, se révèle un des meilleurs empereurs que Rome ait jamais connu. François Hollande a en quelque sorte plusieurs fois été trouvé derrière un rideau. Après l’orgueilleux départ de Jospin en 2002, c’est lui qui a la charge de relever un parti socialiste exsangue. Après la chute de DSK, c’est lui qui s’impose comme candidat et de concours de circonstance en quiproquo c’est peut-être lui qui achèvera de faire mordre la poussière à Nicolas Sarkozy le 6 mai. Alors, après douze ans de Chirac et cinq ans de Sarkozy dont la seule réalisation, après avoir eu toutes les cartes en main en 2007, aura été de démontrer que l’on pouvait tomber encore plus bas dans la médiocrité et la vulgarité, vient soudain un espoir dont Hollande est porteur, bon gré mal gré. L’espoir de faire durablement bouger les cadres et de susciter un renouvellement politique dont on n’ose encore espérer qu’il soit salvateur si l’UMP implose. Et l’espoir de voir François Hollande, trouvé pour la campagne derrière un rideau, passer du statut de candidat pour rire à celui de chef de l’Etat et se révéler à la fois habile négociateur, digne représentant, élu responsable et conducteur de la nation lucide et éclairé. Ce serait, si un tel miracle se réalisait, ce que l’on pourrait appeler « Le syndrome de Claude ».


Article également publié sur http://hipstagazine.com/


[1] Challenges. n° 284 du 19 au 25 janvier 2012
[2] Jean Daniel. « L’avertissement. » Le Nouvel Observateur n°2477. 26 avril 2012
[3] Amuseuse du XXIe siècle, tendance gros comique et humour en service commandé. A reçu le prix  de l’Idiote Utile 2012.
[4] Voir la Matinale de France Inter. 26 juin 2011.
[5] Il est ici fait référence à l’émission de causerie Des paroles et des actes, animée par David Pujadas, recevant le 26 avril 2012 à partir de 20h30 les deux candidats à l’élection présidentielle arrivés en tête du second tour, François Hollande et Nicolas Sarkozy.
[6] Caligula
[7] Suétone. Vie de l’empereur Claude. Vie des douze Césars. Folio classique. Gallimard. 2000. p. 272

dimanche 29 avril 2012

culture idiocratique (2)



De quelques devises en idiocratie :

" Vous êtes un complet idiot, et plus idiot que vous ne le pensez."

" Les idiots sont si proches des anges. Ils pourraient voler. C'est pourquoi la société les enferme, et les attache à sa petite folie, si raisonnable et si implacable."

" Un idiot est un anarchiste. Un anarchiste est un idiot."

" Idiocratie, un gouvernement des idiots, par des idiots et pour des idiots."


vendredi 20 avril 2012

Carnaval quinquennal



"Il est difficile de se faire l'idée d'une opposition plus complète que celle qui venait de s'opérer. Au lieu de ce spectacle de mort sombre et silencieux, la place del Popolo présentait l'aspect d'une folle et bruyante orgie. Une foule de masques sortaient, débordant de tous les côtés, s'échappant par les portes, descendant par les fenêtres ; les voitures débouchaient à tous les coins de rue, chargées de pierrots, d'arlequins, de chevaliers, de paysans : tout cela criant, gesticulant, lançant des oeufs pleins de farine, des confetti, des bouquets ; attaquant de la parole et du projectile amis et étrangers, connus et inconnus, sans que personne ait le droit de s'en fâcher, sans que pas un fasse autre chose que d'en rire."

Alexandre Dumas. Le Comte de Monte-Cristo.

 

       Il existe un très beau tableau de Pierre Bruegel l’ancien, le Combat de Carnaval et de Carême, montrant un village flamand en proie tout à la fois à la liesse et à la folie, où s’exécutent un peu partout danses, jeux et pantomimes. La perspective adoptée par le tableau permet au spectateur d’embrasser largement du regard la vaste scène que compose la place centrale du village, encombrée d’ivrognes vagissants, d’éclopés braillards, traversée par des rondes échevelées et par une foule de personnages qui semblent plus ou moins concernés ou perturbés par le débordement général. Au premier plan du tableau, un gros homme vêtu de couleurs vives enfourchant un tonneau affronte à coup de brochette dans une joute burlesque un vieux carême émacié juché sur un prie-Dieu, vêtu d’une ruche en guise de tiare et armée d’une pelle à pain, aliment plus liturgique et surtout plus frugal que le cochon de lait embroché sur la pique de Carnaval. Le gros carnaval de Bruegel a aussi la tête coiffée d’un pot de soupe, symbole des jours gras qui sont éphémères. Le combat de Carnaval et de Carême n’a pas vraiment lieu, ou il a lieu « pour rire ». Dans l’ordre religieux et chronologique, Carnaval laisse la place à Carême et la célébration de l’un est indispensable à la victoire de l’autre. Les privations associées au Carême ne sont supportables qu’après avoir fait gras lors du carnaval. Le Carnaval est d'abord le « carne vale », « l’adieu à la viande ».  


        Le reste du tableau est tout entier le théâtre d’une joyeuse anarchie. A l’arrière-plan, deux personnages jouent aux dés, l’un d’entre eux porte un manteau à capuche et tient une bougie en plein jour, symbolisant le renversement du temps au cours du carnaval. A côté d’eux s’étire une cohorte de fous et de mendiants, estropiés et cul-de-jatte, un peu plus loin une ronde s’improvise autour de petits pots de terre cuite jetés au sol, devant « L’auberge de la nef » se déroule une pantomime, comble de la farce satirique, qui célèbre les « fiançailles malpropres » d’un couple dépareillé, une femme hirsute et un célibataire réticent traînés vers une tente au sein d’un cortège burlesque d’enfants de chœur et de musiciens échevelés. A droite du tableau, les officiants de la cérémonie du Carême sortent de l’église tenant en main des rameaux, l’un deux chasse symboliquement la Joie avec une toupie qu’il pousse jusqu’au parvis, invitant par là les chrétiens à entrer en pénitence. 

        Etymologiquement, le terme carnaval est composé de carne (chair) et levare (enlever). La signification littérale du terme traduit de l’italien : « enlever la chair » évoque toujours le but premier du carnaval, celui de la désincarnation, c’est à dire le fait de se débarrasser de son enveloppe charnelle, et avec elle, de la réalité. Pour quelques heures, les participants du carnaval laissent de côté leur identité sociale et s’adonnent sous le masque au chant, à la danse, au jeu, à la farce et à la folie. A la survivance du symbolisme pré-chrétien de la fécondité et de la conjuration, les fêtes des compères et des commères ajoutent la satire. On promène quelquefois en tête du carnaval une figure de paille ou de bois, symbolisant l’odieuse année écoulée, que l’on accable de tous les maux et que l’on couvre d’insultes ou de jets de pierre et de fruits pourris. L’élection d’un roi de la fête symbolise, bien plus que la célébration païenne d’une souveraineté magique, le renversement des rapports de forces et la volonté de purifier l’autorité et ses défaillances en mettant en scène la crise du pouvoir. 

         Nous nous apprêtons encore une fois, trois jours avant le début du premier tour des élections présidentielles, à célébrer le combat de Carnaval et de Carême. Sur la place du village tous les figurants courent en tous sens, se bousculent, s'insultent ou se rabibochent au hasard d'unions improbables ou de menaces pour rire en prévision du grand jour. Chacun met en scène à sa manière la déliquescence du pouvoir, entend tirer parti du déclin et de l'impuissance des institutions pour proposer qui de « prendre le pouvoir », qui « une France libre », qui « d'interdire les licenciements », qui « de redonner place au débat citoyen », voire « de peupler le monde avec la physique nucléaire. » Chacun compose sa propre parodie de la course au pouvoir, suggère son propre renversement des valeurs dans un brouhaha qui augmente à mesure que se profile l'apogée de la fête. 

        Au premier plan, les deux principaux protagonistes de la micro-tragédie quinquennale s'avancent l'un vers l'autre. Carême émacié et grimaçant, usé d'avoir si peu et déjà trop régné s'accroche, exsangue, à son prie-Dieu pauvrement rafistolé. Il agite sa pelle à pain, appelle à l'aide, se contredit, ment, geint, cherche à cacher à tout prix qu'il a lui-même bien fait bombance et n'entend pas maintenant choir de son ridicule piédestal pour retourner dans la cour des impuissants et des bouffons. Les larmes aux yeux, il invoque la raison, la sagesse, la grandeur et pleure en agitant ses guenilles ; il est le roi et veut garder le masque mais sous ses pieds le sol tangue et ses suivants ne le poussent qu'avec peine en glissant dans la boue. 

       Et voici que devant lui s'avance Carnaval, « uomo grasso, tondo e colorito sopra cavallo grasso »[1]. Il essaie cependant de ne pas avoir l'air trop gras ni trop réjoui car l'ordre du combat  est cette fois inversé : Carême a fait bonne chère durant cinq ans et c'est Carnaval qui maigrit. Il se doit, pour paraître crédible, d'avoir l'embonpoint austère, il porte gras mais triste, la bajoue timide, les bourrelets en berne et les poignées d'amour en déroute. Le visage grave encadré de sévères lunettes de gestionnaire, il a troqué le pot de chambre contre le costume trois pièces même s'il agite toujours quelques menues victuailles et promesses au bout de sa pique, en dépit des rebuffades constantes que lui inflige Carême. Au pied de son tonneau grimace un suivant aigri qui porte une cravate rouge et donne des coups de pieds dans son improbable monture en rêvant d'y grimper à sa place. De temps à autre, il échange quelques coups avec une virulente mégère qui tente de se jucher entre les deux attelages pour les précipiter à terre. 

       Pour Rousseau, la démocratie représentative, par le jeu des élections, ne donnait au citoyen la possibilité d'exercer de façon très éphémère sa souveraineté que pour mieux le replonger dans l'esclavage, sitôt désignés ses représentants. Accordons-nous donc avec Rousseau mais soyons plus optimiste que lui en jugeant que la comédie du pouvoir est un carnaval qui va se rejouer pour nous dimanche pour notre plus grand amusement. Il importe seulement de bien choisir le masque dont nous nous parerons à cette occasion et de ne pas oublier d'apporter quelques œufs pourris pour les lancer à la face du prochain roi de la fête.  







[1]     Martine GRINBERG. Sam KINSER. ²Les combats de Carnaval et de Carême. Trajets d’une métaphore². Annales, économie, sociétés, civilisations. 1983. Volume 38. N°1. pp. 65-98

mardi 17 avril 2012

Pierre Bourdieu,

un piètre penseur du politique



Au moment où l’on célèbre le dixième anniversaire de la disparition de Pierre Bourdieu, il n’est peut-être pas de bon ton mais assurément salutaire de rappeler que le grand sociologue fut un piètre penseur du politique. Jean Baudouin se fait un malin plaisir de le dire et, surtout, de le démontrer dans un petit ouvrage au sous-titre sarcastique : Quand l’intelligence entrait enfin en politique ! (Cerf, 2012) On l’aura compris, l’auteur n’appartient pas à la « soldatesque » bourdieusienne, et règle volontiers ses comptes avec tous les « politistes de petite volée »[1] qui ont investi le champ de la science politique pour en faire une chasse gardée.

Le ton pamphlétaire de l’ouvrage ne doit cependant pas masquer la rigueur de la critique, même si le couperet tombe avec une certaine jubilation : Bourdieu n’a rien compris au politique ! Exprimé de façon moins abrupte : l’apport de la sociologie critique à la refondation de la Cité est pratiquement nul. Entendons-nous bien, ce n’est pas le corpus scientifique qui est ici remis en cause, mais l’engagement politique de Bourdieu qui se déploie pendant la période 1982-2002. Est-ce à dire que le sociologue, en se prenant pour un prophète, finit par perdre pied dans le réel ? De façon plus large, on peut effectivement s’interroger sur cette dimension latente, et souvent inconsciente, qui pousse l’expert en sciences sociales à prendre en main les affaires du monde au nom d’une conception de la vérité prétendument objective et impartiale. Le passage au politique est pourtant beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît comme le prouve la trajectoire de Bourdieu. En cela, Baudouin montre qu’il était tout simplement un homme en prise avec la réalité, et non un prophète détenteur de la vérité – comme il s’efforçait de le croire lui-même.

Il faut d’abord dire un mot de cet engagement tardif qui se concentre principalement sur les dix dernières années de sa vie. Pendant très longtemps, Bourdieu s’est appliqué à défendre une sociologie « réflexive » qui non seulement se bornait à décrire la réalité sociale, mais qui récusait aussi toutes les tentatives de prescrire des remèdes politiques. Là était la différence entre le sociologue qui s’appuie sur des données tangibles et le philosophe qui devise légèrement des affaires du monde. Ce qui n’empêchait pas, au demeurant, de faire du premier une sorte de thérapeute social : le dévoilement de toutes les formes de domination constituant un programme à part entière. Avec le risque de s’enfermer dans une posture qui tourne sur elle-même et qui accouche finalement « d’une sociologie de l’indignation, d’une rhétorique de la déploration »[2]. Révéler aux acteurs sociaux leur statut de dominés sans leur donner les moyens de s’en libérer, cela revient effectivement à faire de son diagnostic une condamnation sans appel. Cette tension présente au cœur de la sociologie bourdieusienne rejaillit avec force au cours des années 1980 et trouve une solution providentielle : réconcilier tout simplement la science et la vérité, la sociologie et la cité. Dès lors, le programme d’action se déplie dans deux directions simultanées : d’un côté, le décryptage des mécanismes « infernaux » de la mondialisation libérale et, de l’autre, le sacre de l’intellectuel critique, porte-voix des masses opprimées.

Le premier moment est d’autant plus révélateur qu’il recoupe, encore aujourd’hui, la doxa des mouvements classés « à la gauche de la gauche ». Sur ce point, il faut préciser que le « premier » Bourdieu n’a pas été touché par la vague antitotalitaire qui a mis au banc des accusés le communisme réel, et dressé le réquisitoire implacable de ses crimes. Sa posture scientifique lui permet au contraire d’apparaître, au tournant des années 1980, sous les atours de l’intellectuel critique vierge de toutes compromissions. Les bases de son engagement ne sont pourtant pas sans évoquer le spectre du marxisme-léninisme. Certes, la désignation de l’ennemi change sensiblement puisque la « mondialisation libérale » fait désormais figure de repoussoir. Mais les méthodes employées restent les mêmes : la vulgate gauchiste ne s’embarrasse pas des complexités du monde réel et dénonce avec véhémence le visage de ce « nouveau totalitarisme », les victimes de « l’horreur économique ». Et Bourdieu de dresser une généalogie du néo-libéralisme qui étonne par son simplisme : il s’agirait d’une nouvelle idéologie guidée par une oligarchie néoconservatrice dont le programme est la destruction de l’État social. Ce ton conspirationniste, s’il n’était drôle, débouche sur une partition du monde entre « collabos » et « résistants » au système, et s’affaire à repérer la « chaîne des liaisons cachées » (p. 45). Il ne reste plus qu’à dresser la liste des traîtres qui font office de « passeurs » ; et la liste est longue : les socialistes bon teint, les européistes convaincus, les nouveaux intellectuels, les catholiques de gauche, les syndicats réformistes, les clubs libéraux, etc.

Heureusement, face à cette sombre litanie des ennemis, se dressent les prophètes intellectuels qui se chargent d’ouvrir les yeux à tous les dominés du monde. C’est le deuxième moment de l’engagement bourdieusien, lequel se cristallise dans une formule aux tonalités platoniciennes : « Pour un corporatisme de l’universel ». Une nouvelle fois, le contenu étonne par sa simplicité puisqu’il consiste tout bonnement à transférer la fonction d’avant-garde du parti révolutionnaire de la classe ouvrière vers l’élite savante de la sociologie critique, et ce, au nom de la vérité. Fermez le ban ! Car la corporation des sociologues a ceci d’extraordinaire qu’elle peut dire la vérité au nom de la science et échapper par là même au contrôle de l’État, de l’argent et des medias. En un mot, elle peut enfin « aboutir à des “utopies rationnelles” ou encore à des “utopies lestées scientifiquement” » (p. 58). Il existe pourtant un angle mort dans cette histoire enchantée des intellectuels : comment expliquer, en effet, que cette société libérale fascisante ait pu engendrer en son sein sa critique la plus radicale et la plus lucide ? « Au fond, Bourdieu devait rendre compte de l’existence de Bourdieu » écrit Baudouin. Ainsi, le nouveau clerc dépeint une histoire rapide du champ intellectuel qui consiste à dresser une nouvelle liste, celle des « grands » intellectuels qui, de Voltaire à Sartre, ont circonscrit le périmètre du savoir. Le dernier venu étant lui-même, le sociologue-roi à la tête de l’« intellectuel collectif » dont il rassemble toutes les vertus.

Armé de ses deux idées-force – la « démonisation » du libéralisme et la naissance de l’intellectuel critique –, le chantre de la sociologie pénètre (enfin !) dans l’arène politique avec un entrain vigoureux. Il faut dire que la lutte atteint une dimension proprement métaphysique : justice sociale versus barbarie capitaliste. Son programme repose d’abord sur une analyse « scientifique » puisque les données de la sociologie critique sont appliquées au champ politique en général et au phénomène étatique en particulier. Comme à l’accoutumé, les développements s’enferment dans un langage roboratif pour s’ouvrir à une conclusion lumineuse : la mise à jour « d’une catégorie d’agents qui ont pour propriété de s’approprier l’universel »[3]. Il convient, dès lors, de distinguer cette nouvelle caste de privilégiés (« main droite de l’Etat ») de la petite noblesse d’État animée par le dévouement obscur à l’intérêt général (« main gauche de l’Etat »). Cette partition sommaire fait du petit fonctionnaire un véritable agent de la révolution (conservatrice !) dont la mission historique est de « défendre la civilisation associée à l’État providence » (p. 89).

Le diagnostic établi, Bourdieu prend fait et cause pour le mouvement social de 1995 qui est l’occasion pour lui d’une véritable révélation. Courant les estrades, défilant avec les opprimés, éveillant les foules, il est devenu un intellectuel sartrien qui s’engage au nom d’une certaine idée de la justice et de la vérité. La rhétorique est plus que jamais celle de la résistance. Il s’agit de créer un « nouveau front de classe », composé des syndicats, des mouvements sociaux et des chercheurs en sciences sociales, pour en faire une « organisation permanente de résistance au nouvel ordre mondial ». Le combat atteint une dimension internationale avec la mise en place de structures trans-frontalières et la défense de l’État social européen. Toutefois, le pouvoir n’est pas une fin en soi, loin de là, car il ne sied pas à l’intellectuel d’intégrer le champ politique (par ailleurs délégitimé), mais de se placer dans les contreforts de la société pour en être l’un de ses « gardiens invisibles ».

On peut effectivement s’interroger sur les objectifs poursuivis par Bourdieu. La confusion entre les analyses sociologiques et les imprécations prophétiques n’accouche d’aucune proposition politique viable ou, pour le moins, positive. Pour Baudouin, ce refus de penser le politique, dans les termes les plus classiques de sa définition, traduit une détestation profonde de la démocratie représentative et, par extension, de la pluralité des opinions. Il est certain que la science de la société, en se confondant avec la vérité, ne peut pas tolérer le lieu du politique qui, faut-il le rappeler, est toujours instable et mouvant. Ce déni du politique s’ouvre paradoxalement sur un grand élan platonicien qui se décline en deux mouvements consécutifs. Le premier relève d’un véritable travail d’anamnèse, une sorte de conversion, qui produit un regard neuf sur le monde : celui du sociologue capable de dessiller les yeux du dominé. Le second peut être compris comme une « reprise de gauche de Pareto »[4] qui consiste à installer une « vigie savante » dont le rôle est de conseiller et surtout de surveiller le pouvoir. Ce qui n’est pas sans faire écho à l’un des premiers sociologues, Auguste Comte, qui envisageait la mise en place d’un « pouvoir spirituel » dont la science sociale constituerait la révélation ultime.

Au final, le pamphlet de Baudouin est bien salutaire dans le sens où il rappelle les apories d’une sociologie qui verse dans la vindicte politique. On en vient tout de même à s’interroger sur la situation quasiment intenable des intellectuels anti-système : ne sont-ils pas obligés de peindre le monde en noir et blanc pour mieux en faire ressortir les injustices, et mobiliser ainsi les classes sociales défavorisées ? Certes, Bourdieu est un mandarin de l’université française, mais son engagement peut aussi se comprendre comme une révolte quasi existentielle contre l’ordre établi. Et, dans ce cas, la posture non dénuée d’une forme de romantisme cède souvent le pas à une analyse raisonnable des situations. Aussi ne partagerons-nous pas l’impression que laisse Baudouin à certains endroits de son livre. Le fondateur de la sociologie critique a peut-être investi avec succès certaines disciplines universitaires, mais il a également fait l’objet de critiques virulentes et a souvent été relégué dans les marges du débat public. Ainsi, le « petit abécédaire de la haine ordinaire » situé en fin d’ouvrage et composé de citations de Bourdieu apparaît bien léger au regard de la véritable haine qu’il a parfois suscité : « fou d’orgueil, narcissique, manipulateur, hypocrite, pervers, grandiloquent, ridicule, insupportable » (Alain Minc), « bizarre croisement entre “X-files” et Maurice Thorez » (Laurent Joffrin), « discours simpliste, naïf, moralisateur comme celui d’un catho déluré » (Jacques Julliard), etc. Et soyons certain que les hommes qui le jugeaient ainsi disposaient également de leviers puissants pour relayer leur parole. 




Article également publié sur http://www.causeur.fr/

[1] Expression de Baudouin pour qualifier les politistes, tels que Daniel Gaxie et Alain Garrigou, qui se situent dans le sillage de Bourdieu (p. 22).
[2] Jean Baudouin, « Le “dernier Bourdieu” ou la célébration paroxystique de l’intellectuel critique », François Hourmant, Arnauld Leclerc (dir.), Les intellectuels et le pouvoir, Presses universitaires de Rennes, coll. « Essais », 2012, p. 129.
[3] Pierre Bourdieu, « Les deux faces de l’Etat », Le Monde diplomatique, janvier 2012, pp. 16-17.
[4] Philippe Raynaud, « Les nouvelles radicalité », Le Débat, mai-septembre 1999, p. 25.