samedi 5 mai 2012

La machine à café




Dans un excellent article du site Contrepoints, Frédéric Mas nous expose en quoi il ne sert à rien de lire les programmes politiques ou d’espérer naïvement que le candidat de son choix appliquera ce pour quoi on a pensé l’élire. Les candidats ont en effet tout intérêt à susciter des coalitions dont l’importance minimise d’autant la valeur des propositions qui les ont suscitées. Autrement dit, « les promesses n’engagent que ceux qui y croient » (air connu). Pour abonder plus encore dans ce sens, nous citerons ici Jean-Jacques Rousseau qui, faisant de la souveraineté populaire le socle de tout système de représentation, attaquait rudement le système anglais livré selon lui au jeu des factions et des partis : « Le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du Parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde »[2]. Le problème de la souveraineté populaire, opposée à cette construction abstraite et étatique qu’est la souveraineté nationale, est qu’elle laisse supposer que l’ensemble de la population en âge ou en droit de voter, ce que l’on appelle le peuple, constituerait une entité collective et agissante dotée d’une voix. Or, il semble plus que présomptueux pour un politicien de présumer qu’il pourrait comprendre et capter à son profit la voix du peuple dont il semble bien difficile de dire qu’elle est une, voire qu’elle existe. Ainsi, comme le souligne fort justement Frédéric Mas, le politicien s’adresse-t-il « à une multitude de petits groupes fortement identifiés et mobilisables au détriment du plus grand groupe qu’est la majorité de la population »[1]. Capter, exprimer et comprendre la voix du peuple, résumer dans un « programme » les « solutions » qui conviennent à la majorité, est plutôt l’apanage des populistes. Encore le populisme n’est-il pas seulement réductible à la caricature qu’en donne la politique contemporaine, comme l’explique fort brillamment un petit essai de Vincent Coussedière[3] sur lequel nous aurons sans nul doute l’occasion de revenir.


Nos politiques sont donc contraints stratégiquement au mensonge et au parjure afin de faire coïncider les intérêts des groupes qu’ils séduisent avec (supposément) l’intérêt de l’Etat quand ils sont élus. Le programme annoncé se transforme dès lors en politique d’Etat et entraîne son lot de déceptions et d’amères désillusions de la part de ceux qui avaient cru aux promesses de leur candidat. C’est en général ce que les médias appellent joliment « la fin de l’Etat de grâce », la fin de l’illusion lyrique qui a porté l’élu au pouvoir, la fin du sacre démocratique et le remplacement de la phase rituelle de l’élection par le processus technique de l’exercice du pouvoir. 

Cependant, la nouveauté présentée par le deuxième tour de ces élections et par le débat de jeudi est l’absence même de cet élément d’apparat indispensable au fonctionnement démocratique qu’est la promesse électorale. On s’attendait ainsi, jeudi, à revivre une fois de plus cette autre illusion consentie que représente le rituel du débat d’entre-deux tours durant lequel les candidats présentent leur « programme ». On pouvait même être en droit de s’attendre à un beau spectacle, une empoignade entre François « The Rock » Hollande et Nicolas « Vicious Nick » Sarkozy, un combat titanesque, et même la lutte finale entre le représentant diabolique de la cinquième colonne socialo-communiste tendance bolchévico-sioniste (cf. les analyses lumineuses de Carl Lang) et le serviteur machiavélique de la finance internationale, le président sortant qui n’hésite pas, de plus, à s’adresser désormais à l’électorat d’un parti nationaliste dont-les-propos-nous-rappellent-les-heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire.

Las, en lieu et place de ce duel à mort, nous avons eu droit au « Rendez-vous de l’entrepreneur » sur France 3 Régions. Loin de nous ici l’idée de dire du mal des entrepreneurs ou de France 3 Régions qui sont, chacun dans leur domaine, fort utiles à la nation et à la cohésion sociale, mais nous sommes contraints de remarquer que le débat entre les deux candidats s’est révélé aussi passionnant qu’une directive européenne sur la normalisation du diamètre des écrous de serrage des balancelles à poulies (par exemple). 

On pouvait s’attendre à ce que l’on évoque un ensemble de sujets quelque peu mobilisateurs : lutte contre le chômage, politique industrielle, régulation des marchés, avenir énergétique, immigration, construction européenne, relations internationales… Sur tous ces sujets, chacun des candidats aurait fait de grandes propositions, se serait peut-être autorisé quelques envolées lyriques qui auraient fait hocher les têtes dans les chaumières, aurait menti et cherché à « rassembler ». En fait de rassemblement, le lapsus commis par le président sortant a déjà été révélateur. « Je ne m’adresse pas à la gauche » a rétorqué Sarkozy à Hollande à un moment de leur discussion. Normalement au deuxième tour, lui rappellera-t-on, on s’adresse à tout le monde, c’est un peu le B.A.-BA du mensonge en politique. 

En fait, en lieu et place de promesses, l’argument dominant le débat se résumait surtout à « vous n’aurez jamais les moyens de le faire car… », le tout systématiquement appuyé par une logorrhée de chiffres dont il était encore plus difficile de savoir s’ils étaient vrais ou faux. Le combat de l’entre-deux tours s’est vite apparenté à une sordide petite bataille de chefs de service, sous les regards enamourés de Laurence Ferrari, cependant que David Pujadas servait de temps à autre de ponctuation en levant les bras à l’horizontale quelques dizaines de secondes et en faisant « oh ! », pendant que les candidats s’invectivaient. 

En faisant abstraction de la supposée « connaissance des dossiers » des deux candidats et en laissant un peu de côté ce déluge de chiffres infligé au téléspectateur, on pourrait facilement résumer la portée du débat de jeudi soir, en imaginant dans un autre contexte que F. Hollande, employé au sous-service des évaluations productives de la commission d’évaluation ergonomique des équipements des services rencontre N. Sarkozy, responsable de la division statistique du ministère des Dons et Legs :

NS : - Dis donc François, il paraît que tu veux remplacer toutes les machines à café du 4e, tu es malade ou quoi ?
FH : - Pas du tout on t’a mal renseigné, je compte simplement remplacer dans un premier temps la machine à café du service photocopie du 3e qui est défectueuse.
NS : - Mais pas du tout elle fonctionne très bien cette machine à café, je me suis encore servi un très bon cappuccino hier et si tu la supprimes, qu’est-ce qu’ils vont devenir les pauvres gens du service photocopie, hein ?
FH : - Il faut faire preuve de courage et ne pas hésiter à s’engager dans des réformes qui peuvent changer nos conditions de travail mais toi tu t’en fous parce que tu es protégé par tes potes pleins de fric de la direction générale.
NS : - Et toi tes potes plein de blé, tu veux que je balance les noms aussi ? Surtout celui de ton copain obsédé qui vous a ruiné l’ambiance à la dernière soirée de promo en essayant de se serrer la stagiaire ?
FH : - T’es dégueulasse ! On avait dit qu’on touchait pas à la famille ! De toute façon, depuis que t’es à la délégation syndicale, tout ce que tu as fait, c’est passer ton temps à t’en mettre plein les fouilles et à ne rien foutre !
NS : - Et toi tu vas faire quoi ? Et avec quel fric hein ? T’es trop seul tocard, tout le monde te hait dans la boîte de toute façon.
FH : - Et ben je préfère ça qu’aller boire des coups avec tes potes fachos !
NS : - N’importe quoi lui ! Mais vaz-y menteurmenteurmenteurmenteur !
FH : - cécuikidikié !
NS : - kulé !

          Il est inutile de pousser plus loin la reconstitution pour étayer de façon bouffonne la remarque que nous inspiraient à la fois l’article de Frédéric Mas et le débat présidentiel : c’est qu’il est inutile de lire les programmes politiques, surtout quand il n’y a plus ni programme, ni politique.

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