samedi 5 mai 2012

Mélancolies démocratiques


            À peine la page du premier tour est-elle tournée qu’un sentiment morne et profond gagne tout l’être démocratique. Comme une forme d’espérance qui, une fois de plus, se déchire au contact d’un monde clos sur lui-même, rigide et imbécile. Et Dieu sait que la démocratie est bien plus qu’un système, un mécanisme, bref un moyen pour les hommes d’organiser le pouvoir, de s’accaparer la puissance de gouverner ; elle est une aspiration de tout l’être vers quelque chose qui n’advient jamais, et qu’il faut, donc, toujours remettre à l’œuvre. D’où l’étrange mélancolie qui étreint le citoyen le lendemain de son vote, comme un souvenir effacé, peut-être oublié ou tout simplement fantasmé, de ce qui pourrait être : naître à la liberté avec et à travers les autres. Un âge d’or en quelque sorte, là où la mélancolie plonge ses longs bras tortueux, un âge d’or qui signale notre essence commune et notre destin collectif. Autrement dit, l’aspiration de chacun à être avec les autres dans la définition du vivre ensemble, de l’être en commun. Douce mélancolie d’un état dont le monde s’éloigne inexorablement à mesure qu’il se revendique, à outrance, de la démocratie. Comme pour conjurer le mauvais sort, car la démocratie est tellement loin aujourd’hui que l’être se fout bien des autres, dans son royaume illusoire de l’ego. 

            La campagne électorale qui se déplie sous nos yeux interloqués ne risque pas d’atténuer cette profonde mélancolie, et ce, pour deux raisons indépassables. Sur le fond d’abord, nos deux candidats arrivés en tête au soir du premier tour ne brillent pas, c’est le moins que l’on puisse dire, par leur programme idéologique. Un principe fondamental semble définitivement enterré : la politique, ce ne sont plus des idées, et encore moins une vision, mais simplement des mesures ponctuelles que l’on essaie de faire passer à grands coups de slogans. À ma gauche, François Hollande recycle des vieilles lunes pseudo-socialistes pour faire barrage, ni plus ni moins, à l’avancée inexorable du grand capital. À ma droite, Nicolas Sarkozy innove puisqu’il n’a même pas jugé utile de présenter un projet homogène ; le marketing politique se suffisant désormais à lui-même. Aux gogos de faire leur marché dans ce patchwork d’annonces intenables, de mesures molles et d’austérité appliquée. Pourtant, les sujets ne manquent pas à un moment, crucial, où l’avenir de la civilisation européenne est en jeu. Qu’en est-il de la mutation écologique qui s’imposera à nous dans très peu d’années ? Qu’en est-il de l’identité française et européenne dans le contexte de la mondialisation ? Qu’en est-il des équilibres internationaux dans un monde traversé par une multitude de conflits latents ? Qu’en est-il de la croissance économique dans une planète complètement lessivée ? De tout cela, vous ne saurez rien ! En revanche, on vous répétera à l’envi que le déficit abyssal nécessite une sacrée cure de rigueur, que la croissance finira bien par revenir, que l’économie ouverte est une chance, etc. Bref, que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes à partir du moment où l’on peut encore (un peu) se gaver de consommation.

        Sur la forme ensuite, l’opinion publique a définitivement remplacé l’arène citoyenne, et le consommateur le citoyen. Et si l’on écoutait les spécialistes patentés, cela ferait bien longtemps que l’on voterait, au pire, de chez soi à partir de son ordinateur ou, au mieux, pas du tout. Les sondages d’opinion faisant bien l’affaire, d’autant plus qu’ils ne se trompent pas contrairement aux suffrages des électeurs, parfois imprévisibles. Mais cela ne serait rien s’il n’y avait cet immense cirque que les medias, la télévision en premier lieu, nous organisent avec une volupté toujours plus infernale. Nous assistons à la naissance du grand commérage médiatico-politique auquel se prêtent, avec une complaisance coupable, tous les acteurs bien introduits dans le système. La petite phrase de tel ou tel responsable politique qui doit faire le buzz ; le commentaire pontifiant du politologue qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez ; les sarcasmes des journalistes qui connaissent bien, eux, le dessous des cartes ; les « coups de gueule » des quidams qui s’époumonent à donner leur avis sur l’antenne des radios, etc. Tout cela forme un gigantesque brouhaha qui occulte ce que l’on appelait autrefois une discutatio politique, soit une passe d’armes entre deux pensées construites. Comment, dans un tel contexte, les idées pourraient-elles se frayer un chemin dans le débat ? Tout doit aller très vite, comme dans un match de boxe, pour que chacun puisse compter les points et se ranger, éventuellement, derrière son vainqueur.

        Sur ces deux points, le fond et la forme, nos candidats ont comblé toutes les attentes lors de ce fameux débat d’entre-deux-tours. Rien à dire, ils ont fait le spectacle comme rarement sous l’histoire de la Cinquième République. Certes, ils n’ont rien inventé, et on peut remercier leurs prédécesseurs d’avoir si bien ouvert la voie de l’hypocrisie la plus morne. Mais, tout de même, se mordiller comme cela les mollets à grands coups d’invectives débiles, de chiffres invérifiables, de postures carnavalesques, d’indignations feintes, etc. Par contre, de politique, il n’en était pas question, le moins du monde. Ce que l’on nous demande de juger, c’est le style, la personnalité, la posture, le costume, mais jamais la vision à long terme, et quand même le voudrions-nous, qu’il n’y en avait pas. Que le spectacle continue !

           Ô sombre mélancolie qui m’étreint…




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