jeudi 11 octobre 2012

Contre la police de la parole


          Il y a huit ans déjà (comme le temps passe…) Michel Erman, professeur de linguistique et de poétique à l’Université de Bourgogne, publiait dans Libération cette réflexion tout à fait édifiante sur les censeurs du langage. 

      Dans toute langue les mots comme les usages de la parole sont influencés par l'état social et par les mœurs des locuteurs. Aujourd'hui deux phénomènes semblent caractériser cela dans la société française : la tendance à la réification, d'une part, et la volonté de réglementer les usages quand il s'agit de sujets politiques ou moraux jugés polémiques, d'autre part. C'est ce qui se passe, au travers des amendements gouvernementaux concernant les propos à caractère sexiste ou homophobe actuellement en discussion à l'Assemblée nationale, après qu'une première version a été contestée par la Commission nationale consultative des droits de l'homme. Or ces deux phénomènes posent indéniablement la question de la liberté d'expression et d'opinion. La tendance à la réification s'observe, en particulier, dans de nombreux euphémismes : on ne doit plus parler de "concierge" mais de "gardien", d'"aveugle" mais de "non-voyant", etc. Mais à trop vouloir enjoliver les choses, l'expression voilée finit par les travestir comme c'est le cas avec "communication" qui se substitue, c'est selon, à "propagande" ou à "publicité". On voit qu'il s'agit avant tout de modifier les représentations que nous avons de réalités bien particulières lesquelles, pour l'essentiel, touchent aux identités sociales ou ethniques et à des domaines mettant en jeu des stratégies. Pour toute justification, on laisse entendre que cela correspond à une variation référentielle impliquant, par exemple, que le travail d'un "gardien" n'est pas le même que celui d'un "concierge"...Certes la néologie de forme est un processus naturel dans une langue, le code linguistique admet le jeu et le changement dans ses emplois. Toutefois, les phénomènes en question ont cela de particulier qu'ils tendent à détourner la création verbale à leur unique profit : ils relèvent, en effet, d'une sorte de phraséologie cherchant à construire l'opinion par l'emploi de mots imposés à tous et excluant la diversité lexicale, donc la parole discordante. Des mots qui ne doivent plus symboliser le réel mais seulement le désigner.

Cet interdit de la plurivocité est l'objet essentiel de la réforme linguistique présente dans le célèbre roman d'Orwell, 1984, qui se veut, rappelons-le, une description de la société totalitaire. L'écrivain y présente une langue utopique, le novlangue, qui construit le sens à partir d'un système lexical figé dans lequel la sexualité, pour ne prendre qu'un exemple, se réduit au simple couple de contraires : le crimesex et le biensex. Une langue iconique où, via le moralisme, tout devient tabou afin que le mot colle à la chose ; une langue, précise Orwell, dans laquelle "moins le choix est étendu, moindre est la tentation de réfléchir". Aujourd'hui, cette volonté de ramener la langue à du sémiotique déterminé contre la liberté de penser et d'imaginer trouve son corollaire dans les lois ou projets de loi qui relèvent d'une police de la parole. Au plan juridique, les textes en cause procèdent tous d'une modification de la loi de 1881 sur la liberté de la presse, laquelle définit, en particulier, le délit d'injure comme "toute expression outrageante, termes de mépris ou invective qui ne renferme l'imputation d'aucun fait", en créant de nouvelles infractions. Cela avec l'intention, certes louable, de lutter contre toute forme de discrimination. Ainsi, la loi de 1972 contre le racisme condamne la "provocation à la haine ou à la violence à l'égard d'une personne ou d'un groupe de personnes en raison de leur origine" ; la loi de 1990, dite loi Gayssot, punit "ceux qui auront contesté l'existence d'un ou plusieurs crimes contre l'humanité" ; quant au projet actuel sur les propos sexistes ou homophobes, il repose sur toute "mise en cause en raison de l'orientation sexuelle". Deux constatations s'imposent. Premièrement, les plaignants ne sont plus seulement des personnes physiques mais des personnes morales dont on admet qu'elles peuvent représenter des intérêts collectifs, en d'autres termes des groupes sociaux ou communautés. Deuxièmement, de 1972 à aujourd'hui, on a franchi un degré supplémentaire dans la restriction de la liberté d'expression en passant du délit de provocation au délit d'opinion. La définition des délits repose en substance sur le paradigme de l'insulte, lequel se décline, selon les cas, en injure, invective, outrage ou diffamation. Mais qu'est-ce qu'une insulte ? En règle générale, elle prend la forme d'un ou de plusieurs termes vulgaires tout à fait repérables, mais sa signification ne peut se mesurer que dans les effets interactifs, comme en témoigne, par ailleurs, la jurisprudence très fluctuante en la matière. Cela est bien normal puisque la valeur outrageante ou injurieuse d'un énoncé ne peut que dépendre du contexte référentiel de la communication. Encore faut-il faire la différence entre des propos péjoratifs ou susceptibles de blesser l'amour-propre (" con", "va te faire voir", "mal baisée") et des propos ouvertement menaçants (" tu vas voir ta gueule de con") assimilables, eux, à un comportement. Dans le premier cas, on a affaire à une opinion transgressive, certes, eu égard au code de politesse qui relève de la critique ou de la moquerie, dans le second, il s'agit d'un fait d'agression verbale susceptible d'être réprimé en raison de la menace qu'il contient. Bien évidemment, nombre de situations intermédiaires peuvent se présenter comme lorsqu'on a affaire à des termes péjoratifs accompagnés de gestes hostiles. Dans tous les cas, les propos tenus tendent à assimiler celui qui en est le destinataire au contenu proféré, donc à lui infliger une blessure narcissique. Toutefois la véritable insulte comporte une manifestation d'intimidation peu ou prou violente, si bien qu'en remontant des signes aux notions et aux intentions, on devrait d'abord considérer que les propos péjoratifs sont marqués par une expressivité forte portant la subjectivité de celui qui parle.



Mais ne touche-t-on pas à l'absurde quand en pénalisant de telles paroles on veut légiférer au sujet du narcissisme ? Sauf à vouloir légitimer des identités sociales ou sexuelles en enfermant les individus dans une appartenance, ou en les y assignant ! Quant à la meilleure réplique à l'insulte ne se trouve-t-elle pas dans l'échange verbal ? Lequel peut tourner à la joute oratoire comme avec l'ancienne disputatio qui permettait de débattre d'affaires conflictuelles en jouant à la fois de l'éloquence et in fine de la tempérance. Car seule la parole est médiatrice et peut empêcher que l'insulte ne se transforme en acte violent. D'autre part, si l'arsenal juridique permet, en général, de qualifier des faits ou des comportements, il en va tout autrement des opinions qui demandent que l'intention des locuteurs soit prise en compte. En effet, s'il est possible d'isoler dans un discours des termes insultants explicites, quel que soit leur degré, la chose est beaucoup plus difficile dans le cas d'énoncés qui concernent des sujets que la morale actuelle considère comme sensibles car ils mettent en jeu de l'implicite. D'autant plus que dans le domaine des opinions, toute signification est par nature relative. La loi demande donc au juge d'effectuer un travail d'interprétation complexe à partir d'éventuels présupposés ou sous-entendus, et cela avec un risque élevé de malentendus. En termes juridiques, il ne s'agit plus de qualifier des faits mais des mobiles. La conséquence est de s'opposer à tout relativisme, c'est-à-dire à tout débat. Le fantasme du novlangue n'est pas très loin : ce ne sont plus les mots mais les opinions qui se doivent d'être univoques. A langue exacte, parole contrainte et pensée unique. On a là une déclinaison des différents aspects que peut prendre la censure. Est-il encore possible aujourd'hui d'appeler, comme Boileau satiriste, "un chat un chat et Rolet un fripon" ? Le procès intenté au romancier Michel Houellebecq est un fait parmi d'autres qui semble indiquer que la réponse est négative. Ce qui s'énonce clairement risque de ne plus se concevoir aisément mais "délictuellement" ! En réalité, la censure de la parole étaye son efficacité sur une confusion entre le dépréciatif et le dégradant. En cela, elle participe de la mode contemporaine qui tend à juger d'après ce que l'on éprouve, beaucoup plus que d'après ce que l'on pense. Dans l'ordre de la morale, tout se passe comme si on avait affaire à un nouveau délit d'outrage aux bonnes moeurs. Ce dernier supprimé du code pénal en 1994 ! permit, entre autres, d'inculper Flaubert à la suite de la publication de Madame Bovary. Mais on sait que l'avocat de l'écrivain obtint l'acquittement au motif que la lecture d'une telle histoire ne peut qu'inciter à pratiquer la vertu ! Dans une société démocratique, la libre confrontation des paroles et des points de vue doit-elle s'arrêter dès qu'un propos semble empreint d'une trop grande expressivité ? N'oublions pas que si la parole est médiatrice, la censure est destructrice. En agissant de la sorte, on risque fort d'aboutir à l'inverse de l'effet recherché : au lieu d'atténuer la violence de passions jugées délétères pour le corps social, on peut la réactiver à moyen terme. Censurer la parole, c'est se condamner à vivre avec son fantôme. D'autre part, en contrôlant le code et en pesant sur les usages, toute police finit par appauvrir la langue c'est-à-dire notre bien commun. Est-ce vraiment là le statut que nous voulons donner à la parole dans l'espace social ? Il y a plus de deux siècles, dans son Essai sur l'origine des langues, Rousseau constatait que l'exercice de la parole publique tout comme le goût du débat avaient disparu de la société d'alors pour être remplacés par les sermons. Prenons garde à ne pas nous placer aujourd'hui dans une situation semblable à celle qui prévalait pour l'Ancien Régime. Une société où l'on préfère la parole imposée à la parole partagée et où l'opinion discordante se nomme blasphème.


lundi 8 octobre 2012

Journalisses de tous les pays -Punissez-vous!

         Nous accueillons les élucubrations d'un nouvel idiot qui vient rejoindre notre confrérie. Bienvenue en Idiocratie à Wincheslav Lubitsch, un des multiples fils caché du grand Ernst.



Le journalisme bon-teint consiste bien souvent à mettre des jolis mots sur des horreurs, ou encore à faire du tricot avec des viscères. Le journaliste du NouvelObs voit le monde comme dans un scanner à deux teintes. Ainsi la «menace islamiste» et «la réacosphère» sont des entités vagues et grouillantes incarnant l'aporie du journaliste bourgeois, les limbes de son inconscient triste et ombrageux. Les nappes sectorisées de sa représentation du Monde. Un monde qu'il a contre lui et qu'il tient à distance par ces néologismes menaçants car menacés. Un monde qui lui fait peur et qu'il côtoie très peu. Au sens charnel. Demandez -leur quelles sont leurs passions et leur refuges. Ils vous répondront qu'ils de se sentent jamais mieux que dans leur village d'origine ou dans la pratique de leur sport favori (partie de Squash, film français ou beuverie dans un bar de quartier). Ce sont des documentaristes de la pensée courte, des receleurs d'émotion en tranches fines, des épiciers du concept. Leur métier c'est l'industrie du cliché. Ils en impriment des locutions, ils en transportent les idées molles, toute la journée. Pour mieux déployer leur usine à étincelles, parachevant leur Grand Oeuvre, la continuation du non-questionnement, l'infinie répétition du ressenti sans honneur ni direction. C'est aussi de leur faute si toutes les discussions impromptues se terminent par «on ne refera pas le monde», entre rage et désespoir. Il y a autant de risque, d'innovation et d'audace chez Laurent Joffrin que dans un pylône électrique. Pour voir le monde avec de bonnes lunettes, une heure de conversation avec un commerçant ou un pêcheur à la truite vous en apprend plus sur l'existence que dans toute la production de ce clown-en-chef célébré par la profession. Son âme à coulé une bielle depuis au moins 25 ans, il est un avion à réaction qui n'a jamais décollé et nous casse les oreilles avec son ronronnement incessant, un canard blessé qui ne veut pas se taire.

Le pire c'est que d'innombrables journalistes radio et télé usent des mêmes mécanismes, distillent les mêmes abstractions et tendances destructrices. Ceints par leur ego, mus par la volonté de puissance et asservis par leur chef de rédaction, ils nous gavent d'une soupe indigeste composée d'impressions, de «sentiments», de «convictions» et de «prospectives», suffisamment vagues pour avoir toujours raison. Face à un tel tableau, on est en droit de se demander quelle est la part d'intentionnalité. Noyés dans leur obsession de «l'après» et l'impératif d'être «sur le coup» ils n'ont plus aucune place pour la mise en perspective. S'ils décident de le faire, c'est pour se lancer dans une immersion écoeurante qui finit par transformer une question de société en distraction voyeuse (France 2, France Info...). Pour d'autres, mieux comprendre le monde et nous l'expliquer consiste à se lancer dans des conversations bourgeoises entres «experts» farcis de concepts étirés et d'intentions très suspectes (France 5, Public Sénat...). Idem dans la Presse Locale, nos maîtres-à-ne-pas-penser brodent sur des évènements-lointains-qui-ne-nous concernent-pas-vraiment, des faits-divers-atroces-qui-auraient-pu-nous-arriver et des incendies-criminels-horribles-qu'on-détaille-bien-parce-que-c'est-quand-même-trippant-de-voir tous-ces-dégâts. Misère de l'information.


"Nouvelles du jour" by Lenw
http://ynes.deviantart.com/#/dix2kp

Que penser de gens qui font profession d'éviter l'engagement ? Quel crédit apporter à des gens qui gagnent dix fois le salaire moyen pour deviser sur l'engloutissement des masses ? Que penser de quelqu'un qui balaye d'un revers de langue les accusations d'impérialisme et parle de «succès» pour les opérations militaires en Côte d'Ivoire et en Libye ? Ce sont au mieux de fieffés relativistes, au pire, d'immondes gardiens du Temple. Ils sont des hommes-tampons, missionnés pour valider et faire vivre «l'air du temps», la pensée du moment, valoriser un personnage-clé ou amortir la colère des gueux. Chacun répétant en boucle ce qui se dit dans les rédactions, qui se répète devant les machines à cafés et ce qui s'évoque dans les dîners, mondains ou non. Rétention d'information, intoxication et désinformation...Qu'on soit sur-informé volontaire ou non-informé conscient (si instinctivement réfractaire à l'interprétation), la conclusion est la même: on se fait copieusement enfumer par ces pisseurs de colonnes !


De leur profession, ils ont fait une insulte...



Wincheslav Lubitsch

dimanche 7 octobre 2012

La multiplication des pains



       L’UMP est à nouveau en campagne. Jean-François Copé s’est aperçu ainsi ses derniers jours qu’il existe un racisme anti-blanc, des zones de non-droit et un islam radical. Il appelle à une parole libérée et à une droite décomplexée. Cela aurait été encore mieux qu’il en prenne conscience au moment où il occupait les fonctions de ministre délégué à l’intérieur par exemple ou quand sa droite « décomplexée » avait la responsabilité de gouverner et de régler ce genre de problème autrement qu’à coup de formules choc. Où serait-ce que, parvenue dans l'opposition, la droite "bling-bling" devient soudain "décomplexée"? 
Jean-François Copé s’est surtout aperçu de l’existence d’un Front National à 18% aux présidentielles. Il songe aussi déjà à 2017 puisque le gouvernement socialiste semble avoir annoncé assez clairement depuis quelques mois de quoi sera faite sa politique au cours des cinq années à venir : hausses fiscales, mesures sociétales, reculades, immobilisme et re-hausses fiscales. Il faut donc pour Copé voir loin et ramener dès maintenant au bercail le précieux électorat qui s’est égaré chez Marine Le Pen.
Mais en matière de délinquance, l’imaginaire de Copé en est resté à Quick et Flupke ou Fripounet. Pour lui le comble de la terreur est donc atteint quand un méchant musulman vient arracher les pains au chocolat des mains des enfants à la sortie des écoles (pour les piétiner en éclatant d’un rire dément ?). Il ne semble pas vraiment avoir pris conscience qu’à Grenoble par exemple on ne vole pas les pains, on les donne. De préférence à vingt contre deux et jusqu’à ce que mort s’ensuive tandis qu’à Marseille on distribue plutôt les pruneaux en rafale.



Jean-François Copé a donc encore un peu de mal à faire croire qu’il est en prise avec le réel. Bien sûr, sa chocolatine a provoqué l’indignation des associations qui dénonce une insupportable stigmatisation…etc…etc… Néanmoins, il faudra plus que cet attentat pâtissier à la pudeur idéologique pour convaincre que Jean-François Copé se soucie réellement de ce qu’il se passe dans les banlieues ou de la menace de l’islam radical.
Il aurait pu pourtant facilement aller chercher dans l'actualité récente un exemple beaucoup plus convaincant. A Toulouse, l’artiste contemporain Mounir Fatmi a ainsi décidé de retirer son installation « Technologia », qui consistait en une projection de rotoreliefs tournoyants et lumineux, dont la technique est empruntée à Marcel Duchamp, représentant des versets du Coran, sur le Pont-Neuf de Toulouse.



Les réactions provoquées par l’œuvre ont en effet forcé l’artiste à la retirer précipitamment. Les réactions de qui se demande-t-on ? De quelques associations de catholiques en colère ou d’identitaires mal lunés ? Non point non, ce sont les réactions des musulmans eux-mêmes qui se sont violemment manifestés, s’estimant une fois de plus atteints dans leur dignité. Plus d’une soixantaine de « jeunes des cités » et de « croyants offensés » (on se demande ce que sont ces croyants là, les autres doivent se prendre la tête dans la main en voyant se spectacle...) se sont rassemblés sur le Pont-Neuf à Toulouse mardi soir pour empêcher les riverains de marcher sur les saints versets (ce qui est doublement idiot : on ne marche pas sur un halo lumineux, il se projette sur vous dans le cas où vous le rencontrez… Mais visiblement les manifestants avaient dû emporter avec eux un cerveau pour cinquante…). Quelques hystériques ont giflé une jeune femme qui n’avait pas eu la présence d’esprit d’éviter un des rotorelief et c’est un imam qui a fini par appeler au calme tous ses braves gens. L’artiste a décidé le lendemain de retirer son œuvre.

Que fait donc Jean-François Copé pendant ce temps-là dans la boulangerie, avec ses histoires de pain au chocolat? A force de prendre les gens pour des tartes en dégainant ses viennoiseries, c’est-lui qui va finir par passer pour une quiche. 

Appel de Maurice G. Dantec


Neurocamp ou Satellite Fighter : appel public de Maurice G. Dantec contre le kidnapping de son œuvre, lu au Cercle Cosaque le 27 septembre 2012.



Lorsque je suis mort pour la première fois, le 2 avril 2011, cela dura sept jours, le temps de créer un monde et la créature qui l’habite, le temps de produire un coma artificiel qui habitera un homme, selon la nomenclature médicale en vigueur.
Une simple peccadille pour les pigistes-blogueurs aux ordres de la bien-pensance indifférentialiste ou les intervenants de forums internet, autoproclamés docteurs en droit mais dont le bloc tout juste multineuronal est à ce titre généralement inculte.
Je subissais alors un choc septique majeur qui commençait à attaquer les organes environnants, dont les poumons, qui subissaient par voie de conséquence un double pneumothorax en règle, autre détail sans la moindre importance significative pour les larbins de service et les décoratrices de mode des défouloirs internautiques.
L’opération échoua ; une nécrose était apparue, une seconde intervention s’ensuivit aussitôt, sous anesthésie générale lourde, modèle abyssal ; plus de trente centimètres de l’organe infecté furent retirés in extremis puis, une semaine de coma plus tard, on procéda à la réparation des dégâts, par ce qui s’appelle une colostomie, dispositif réservé habituellement aux victimes des cancers en phase métastatique, simple figure de style pour les micro-Barons de l’Anneau qui savent, sans jamais avoir rien appris, surtout pas dans leur propre corps, qui n’est pour eux qu’un appendice vaguement animé, quoique bien planté au garde-à-vous devant le rictus sans visage du pouvoir narcissique.
C’est au cours de la toute première mort, alors que les médecins se trouvaient face à un pronostic plutôt sombre quant à l’issue du coma dans lequel ils m’avaient plongé, que mon épouse, dont je tairais l’état psychologique, reçut un coup de téléphone en provenance de France, d’un homme, semblait-il en tout cas, qui s’enquérait, visiblement inquiet, de mon état de santé.
Lui ayant livré l’avis pessimiste et circonstancié des chirurgiens, Sylvie s’entendit répondre, par une voix assourdie d’une forme inédite d’angoisse existentielle :

MAIS QU’EST-CE QUE JE VAIS DEVENIR ?

Ce membre de l’espèce connue sous le nom d’homo sapiens ignorait qu’il accomplissait, à rebours, de façon éminemment paradoxale, et sans pouvoir le deviner, un acte nietzschéen, à savoir que par ces simples mots, il devenait pleinement ce qu’il était ou, plus précisément, dans son cas particulier, « se révélait ce qu’il ne pouvait être », soit une personne. Une personne, c’est-à-dire un être indivisible, mais circonscrivant l’opération de division infinie, une personne, c’est-à-dire un être, tout simplement, soit une entité dotée d’une relation à l ‘altérité qui ne soit pas fondée sur la suppression systématique de celle-ci.
Comme je l’ai clairement signifié plus tard à ce membre de l’espèce, lui citant un mot qui lui a nécessité, pour sûr, l’achat urgent d’un dictionnaire bilingue traduisant le « sursinge » – pour reprendre Friedrich Nietzsche une fois encore – je suis prêt au GAMBIT de mon propre ouvrage pour préserver ma liberté et ma dignité d’écrivain libre.
Ce bipède probablement mammifère n’a pas la moindre idée de ce qu’est un “gambit” – on ne s’en sert pas pour conduire des motocyclettes de luxe ou utiliser des rétroprojecteurs de salon à ultra-haute définition – et il est encore plus étranger au sens de l’expression écrivain libre, deux termes qui ne peuvent évoquer pour lui qu’un assemblage de mystérieux hiéroglyphes.
Il lui faudrait en effet disposer de celui de “sacrifice”, or celui-ci ne vaut pas les 72 000 euros d’une Porsche Boxer flambant neuve, ou le prix d’un Grand-Divan-Blanc obtenu en solde lors de sa mise en vente au rayon occasions d’Ikéa ou de Monsieur Meuble.
Aussi, par le présent appel public, je vais le placer, lui et ses collaborateurs, quels qu’ils soient au demeurant, devant un changement radical de PARADIGME :

Si le conflit qui nous oppose est désormais devenu total, c’est qu’il s’agit en fait d’un authentique PROCÈS POLITIQUE. Et sur ce point, ce n’est pas le stage d’été passé dans sa jeunesse au CDS de François Bayrou qui va pouvoir lui être d’un très grand secours.
Car comme le savait un célèbre penseur allemand du XIXe siècle, la GUERRE n’est rien d’autre que la poursuite de la POLITIQUE par d’autres moyens et, bien évidemment, la réciproque est tout aussi avérée.
C’est la raison pour laquelle j’invoque ici mon droit à la LÉGITIME DÉFENSE et mon recours à ce que Joseph Schumpeter nommait DESTRUCTION CRÉATRICE.
J’en appelle officiellement aux véritables hommes libres, ceux qui, parmi mes lecteurs, ont compris ce qui s’était tramé durant sept années pleines, jusqu’à ce qu’une convergence de facteurs détonants fasse tout exploser dans mon esprit enfin libéré de l’emprise d’une sinistre manipulation psychologique, calculée comme telle dès ses origines.
Ce conflit éminemment POLITIQUE, comme je l’ai dit, met en jeu deux systèmes de valeurs absolument et à jamais irréconciliables, incompatibles, incompossibles – aurait dit Leibnitz, que ce membre de l’espèce n’a certes jamais lu puisque, comme tout ce qui fonde son simulacre d’existence, il ne lit pas, mais fait établir par son bloc cortical d’appoint un résumé en diagonale qu’il a le temps de rapidement assimiler.
Ce livre mérite mieux qu’une maison d’édition sans la moindre bibliothèque et dont le “patron” se considère en mesure d’ordonner comment et quoi écrire, comment et quoi porter comme tenues vestimentaires, comment et quoi dire aux journalistes, comment et quoi accepter de la part des “contrôleurs-qualités” dont il forcera l’auteur à accepter la présence observatrice, par-dessus son épaule.
Dans une guerre, surtout dans une guerre “civile”, l’essentiel est de bien se faire comprendre par chacun des camps en présence.

Ce membre de l’espèce, apprentie cheftaine conseillère de style, doit bien se faire à l’idée qu’il n’a strictement aucune MERCI à attendre de moi. Et il sait très exactement pourquoi, et saura très bientôt comment.
Ceux qui savent déjà pourquoi et comment je me bats contre sa paradoxale non-existence, et ses divers majordomes, doivent comprendre comment et pourquoi agir :
Pourquoi ? Pour se dresser contre l’Inhumanité post-moderniste, basée sur l’indifférence/indifférenciation narcissique généralisée, ce micro-totalitarisme d’après la mort du « politique », cette « psychopathologie de masse du fascisme » – pour citer Wilhelm Reich – atomisée dans le tout-à-l’égo autonomique.
Comment ? En laissant une chance au livre d’exister par lui-même et aucune à ceux qui l’ont kidnappé, en le plaçant d’office dans leur camp d’internement neuropolitique.
Je ne fais guère confiance aux institutions qui gouvernent ce pays sous le haut patronage politicien et moralitaire d’organisations sans visage ni véritable légitimité, mais ce sont les grands médias en place, en particulier ceux qui se réclament d’une « tradition républicaine d’objectivité » qui ont montré de quel côté, celui du manche, celui du fric, celui de la foule micronisée contre l’homme seul réunifié, celui du moi-je d’abord contre celui de l’autre en soi, bref celui de leur homologue membre de la même espèce, ils entendaient se situer.
Nous sommes donc bien au cœur d’un conflit politique, et même, et surtout métapolitique, et c’est donc sur ce terrain que j’entends désormais me battre contre ce membre de l’espèce et ses représentants de commerce. Jusqu’au bout.
Jusqu’au bout de ses propres ténèbres, dans lesquelles il s’encage de lui-même, car tel est le châtiment réservé au Crime contre l’Esprit.
Et c’est pourquoi, à l’instant même, la Vérité me rend libre.

En vous remerciant de votre attention -

Maurice G. Dantec, le 22 septembre 2012

http://www.mauricegdantec.com/

vendredi 5 octobre 2012

Infos du monde n°2


Infos du monde n°2 – 05/10/2012

Barbidou. Vous avez vu comme il a l’air sympa Nicolas Sarkozy en une du Figaro ? Barbe de trois jours, petit polo décontracté, c’est le business angel de la politique en vacances, le pote sympa et au-dessus des partis et en plus il n’a même pas l’air d’en vouloir aux Français. Pendant ce temps François Hollande essaie péniblement d’exister mais ne parvient qu’à mincir et à se faire chier dessus par les pigeons. Miracle de la communication, misère de l’ornithologie.

Ce sont les meilleurs qui partent les premiers. Christian Clavier n’attendra pas que Sarkozy revienne, lui. Il a décidé de partir à Londres, fatigué des critiques, comme un vieux soldat fatigué qui s’en va sans jeter un regard en arrière. On comprendrait que les Anglais nous détestent encore plus.

Anniversaire. Aujourd’hui c’est l’anniversaire du Front National. Interrogée par l’excellente Estelle Gross qui avait œuvré au non moins excellent dossier « Néo-fachos » du journal comique le Nouvel Observateur, l’universitaire Nonna Mayer livre son analyse, percutante : « Le problème ce n’est pas seulement le Front national, c’est pourquoi il se développe. Donc la véritable stratégie payante consiste à s’attaquer aux causes, à proposer une solution politique, et ça, c’est beaucoup plus difficile. La lutte contre le Front national, présenté comme l’ennemi public numéro un ne suffit pas. Surtout si elle est uniquement emballée dans les bons sentiments et dans l’indignation morale.»[1] Mieux vaut tard que jamais. On va finir par vraiment croire qu’un con qui marche vaut mieux qu’un intellectuel assis.

Mais pourquoi ?

Parce que.

jeudi 4 octobre 2012

Infos du monde n°1


                Les Idiots ont trouvé un nouveau jeu. Chaque jour ils extrairont de l’actualité les nouvelles dans l’ordre dans lequel elles se sont présentées afin de les accoler et de les publier sans plus d’enrobage les unes à la suite des autres. Le monde pourra ainsi, tel qu’en lui-même, faire entendre son langage et l’on ne doutera plus que c’est celui d’un fou. Ce sera la rubrique "Infos du monde", en hommage à une publication disparue et regrettée. 

Infos du monde n°1 - 04/10/2012 – 12h27

Nez pété. Hier, au cours du premier débat télévisé de la campagne américaine, Barack Obama s’est fait sévèrement corriger par le candidat républicain Mitt Romney. Au cours d’un échange qui a ressemblé à une rencontre entre Fabrice Bénichou et Mike Tyson, l’ancien petit Prince du Caire vient de démontrer à quel point le pouvoir ravage face à un Romney monté sur ressort. Pendant ce temps, en France, les téléspectateurs de l’émission « Retour en terre inconnue » se passionnent sur Twitter pour une question essentielle : « Virginie Guillaume s’est-elle fait refaire le nez ? » La démocratie directe, c’est maintenant.

Pigeon vole. Après avoir courageusement décidé de prolonger l’œuvre de N. Sarkozy en entérinant le traité dit de la « règle d’or », François Hollande et son gouvernement ont décidé de baisser les charges sociales des grandes entreprises et d’augmenter, dans le même mouvement, celles des auto-entrepreneurs notamment pour répondre aux inquiétudes des artisans et entrepreneurs français voyant dans ce statut une forme de concurrence déloyale. Parallèlement, un groupe d’entrepreneurs français a décidé de prendre pour symbole le pigeon afin de dénoncer toutes les misères que leur fait l’Etat français. Aux dernières nouvelles, les auto-entrepreneurs hésiteraient eux entre le poulet en batterie, la dinde farcie ou le tir aux pigeons.

Dieux du stade. Certains héros des derniers jeux olympiques, les « immortels » qu’on les appelait alors, viennent de choir de leur Olympe. Ils se faisaient un peu d’argent en pariant sur la défaite de leur propre équipe. Ils n’ont malheureusement pas eu l’intelligence des professionnels du braquage et se sont faits prendre la main dans le pot de confiture, s’offrant à l’hallali de tous les journaleux sportifs qui pensaient tenir, ici, leurs dieux du stade.

Regrets éternels. Sept des huit agresseurs suspectés d’avoir lynché en bande et à l’aide d’armes multiples deux jeunes gens de 21 ans dans une cité grenobloise ont été mis en examen pour assassinat. Dans un entretien accordé hier au journal Ouest-France, Valérie Trierweiler dit regretter son tweet. 

Breaking news. Un troupeau de plus de quatre-vingts moutons s'est invité dans un magasin provoquant de nombreux dégâts matériels.
L'incident s'est produit dans la station de ski de St Anton en Autriche. Selon les gérants de la boutique de matériels de ski, quatre-vingt moutons sont subitement entrés dans le magasin. "Nous pensons que l'un d'entre eux a dû voir son reflet dans un miroir et est entré pour enquêter", expliquent-ils. "Et les autres moutons, bien entendu, ils ont suivi".



Les WC étaient fermés de l'intérieur


             Il y a dans l’histoire d’internet des retournements surprenants et il s’est opéré, en vingt ans d’histoire du web, un complet renversement culturel. Pour le comprendre, actionnons le levier de la machine à remonter le temps (ou cliquez sur « précédent », comme vous voulez…) et transportons-nous au milieu des années 1990.
En ce temps-là les gens écoutaient encore des cassettes audio, bidouillait de la musique sur Atari et les premiers courageux explorateurs numériques s’embarquaient sur un truc appelé Netscape pour aller fendre les flots de données et mettre le cap vers l’inconnu, un peu comme les pionniers du Mayflower. Au début des années 2000, d’étranges bestioles commencent à apparaître sur internet et à le rendre vraiment populaire : Napster, KaZaA ou Emule permettent de faire des choses un peu plus intéressantes que de s’envoyer des mails et le village global se transforme alors en une vraie caverne d’Ali Baba. Internet se met vraiment à servir à quelque chose…A ce moment-là le mot d’ordre est A.N.O.N.Y.M.A.T et n’a encore rien à voir avec les Anonymous. On prend, on discute, on partage mais personne ne songe encore à étaler sa vie privée ou à faire d’internet un espace où l’on serait censé échanger autre chose que de la musique, puis des films, puis des impressions sur la musique et les films qu’on échange. Il y a bien quelques andouilles qui tentent vainement de théoriser tout ça, qui parlent de « netiquette » et autres imbécilités dans ce genre mais en général ils se font sortir la plupart du temps à coup de pied au derche des forums. Une forme salutaire de common decency s’exerçait encore sur le réseau en ce temps-là…



Bien sûr le marteau de la répression (bouh bouh !) s’est abattu sur les vilains contrebandiers du net. Cela restait cela dit un marteau un peu mou, si on considère l’efficacité toute relative des différentes législations anti-téléchargement qui se sont succédées à partir du moment où Kazaa s’est fait poisser en 2005. Il faut plutôt considérer l’arrivée d’un autre acteur déterminant, qui va permettre aux casse-couilles de la netiquette et aux excités de la « vie 2.0 » d’opérer un retour en force,  pour comprendre le changement radical de culture qui est intervenu sur internet : Facebook en 2006. Bien sûr avant il y avait déjà MySpace, mais de Myspace à Facebook, l’échelle est assez différente et on passe un peu de la vie de quartier à l’ambiance trépidante des grandes capitales.
Pour ceux qui ont connu l’avant, Facebook a déclenché chez toute une génération des comportements pour le moins incompréhensibles : balancer des infos privées sur le net, vivre par procuration, à travers sa page Facebook, son existence comme une petite société du spectacle à soi…et aller cliquer sur un bouton « J’aime » pour dire que vous aimez quelque chose (même quand vous ne l’aimez pas forcément d’ailleurs). Fini l’anonymat, le côté un peu clando des années de prohibition d’internet, on est passé à l’agora des temps modernes, 1984 version Edouard Leclerc pour les uns, subversion 2.0 pour les autres ou tout simplement mégaphone culturel et existentiel. Le petit problème c’est qu’on ne sait toujours pas ce que le gros mégaphone Facebook choisit de beugler à la planète entière.
L’affaire du supposé bug facebook qui aurait permis à des messages privés d’apparaître de façon inopinée sur la page publique des utilisateurs inscrits avant 2009 (voilà ce que c’est de se précipiter sur les nouveaux joujous…) a été en ce sens une véritable révélation anthropologique. Ainsi, John-Patrice, utilisateur lambda de Facebook, était heureux de pouvoir profiter d’une société capable d’optimiser à ce point ses capacités de communication. Mais il a envisagé avec beaucoup moins de satisfaction que l’on puisse communiquer à loisir sur les messages un peu salés envoyés à Kevina en 2009 à l'insu du plein gré de Reine-Claude, la mère de ses trois enfants.
Cette possible remontée d’égout numérique provoquée par le « bug » Facebook est un recyclage pour le moins intéressant d’un concept freudien, celui de l’inquiétante étrangeté, défini de façon assez drôle (je trouve) par le maître en 1919 de la manière suivante : vous vous pensiez à l’abri en train de lire un SAS (ou Tractopelle Magazine ou La revue du Rotary selon les goûts) aux toilettes, la pièce finalement la plus confortable, éventuellement la plus rassurante sinon la plus banale de la maison et soudain cette univers si familier bascule dans l’étrange, voire dans l’horrible, quand toutes ses canalisations souterraines rejettent au grand jour tout ce qui doit être évacué vers les profondeurs, tout ce qui doit rester cacher. Et vous voilà les pieds dans le refoulé, environné des pestilences de l’indicible, du secret divulgué et de l’unheimlich. Bref, vous êtes soudain dans la merde, et en plus elle monte.
Chez Facebook, les toilettes ont également menacé de déborder plongeant un certain nombre d’utilisateurs dans la panique. Pour des milliers d’entre eux, le lieu auparavant familier et rassurant que constituait la page personnelle pouvait à tout moment se transformer en traquenard et laisser suinter par tous les pores de la page perso un trop plein d’intimité très embarrassant.



Comment cela est-il arrivé ? Comment des messages privés ont-ils soudain risqué de devenir publics ? Comment cette rumeur a-t-elle surgi et était-elle fondée ?
Ces questions-là n’ont au fond aucune espèce d’importance. Comme chez Freud, il n’y a pas d’explication à cette irruption soudaine du malaise qui transforme le familier en menaçant. Du moins, les techniciens de la société américaine ont-ils trouvé pour se dédouaner de toute responsabilité une explication qui me semble formidable du point de vue symbolique : les messages publiés, disent-ils, étaient forcément des messages publics au départ. Il est impossible qu’une erreur de manipulation ait pu engendrer une confusion entre messages privés et statuts publics car les tuyaux ne se touchent pas.

Les tuyaux ne se touchent pas. J’aime



-----------------------------------------
Das Unheimlich - L'inquiétante étrangeté (1919). Sigmund Freud. Disponible en version pdf ici