mardi 11 septembre 2012

Le co-immunisme universel (2)



Dieu comme éthique du funambule

La première partie porte justement sur la loi fondamentale de l’anthropotechnique, à savoir « l’effet autoplastique rétroactif de tous les actes et de tous les mouvements sur l’acteur ». En somme, l’habitus comme mise en forme de soi. Sur ce point, les hommes ne sont pas égaux : il existe une « différence entre ceux qui font d’eux-mêmes quelque chose ou beaucoup, et ceux qui ne font rien d’eux-mêmes, ou pas grand chose ». Cette différence rejaillit dans l’organisation sociale où le processus de domination et de répression tend à s’effacer devant la recherche de l’ascèse et de la performance. D’où le passage d’une théorie de la « société de classes » à une théorie de la « société des disciplines ». Deux philosophes contemporains anticipent cette évolution pour faire de l’existence un exercice pratique et, plus largement, de la culture une observance.

Le premier, Ludwig Wittgenstein, est présenté comme un « nietzschéen occulte » qui s’évertue à trouver dans les formes élémentaires du langage la voie de la perfection éthique. Dans ce contexte, les jeux de langage peuvent se définir comme des « modules microascétiques, c’est-à-dire des exercices pratiques articulés sous forme linguistique et dont l’exécution est généralement acquise au prix de l’imitation ». Ils sont l’occasion pour celui qui est resté « enlisé ici-bas » de se donner une discipline qui, sous couvert d’un éloge de l’ordinaire, est un appel à l’extraordinaire.

Le second, Michel Foucault, est décrit comme un « nietzschéen manifeste et volontaire » qui s’affirme comme un homme de la verticale. Outre ses premières réflexions sur le tragique de l’existence, il faut prendre en compte ses études tardives qui portent sur les « techniques de vie autoplastiques ou autosculpturales de l’Antiquité ». Dès lors, le « combat avec soi-même » devient le point de départ d’une nouvelle mise en forme de l’être, laquelle se soucie beaucoup moins des postures subversives de lutte contre le pouvoir qu’elle ne recherche la compétence éthique de l’individu. 




À contre-courant des interprétations dominantes, Sloterdijk s’évertue à détacher les deux penseurs de leurs filiations académiques pour les réinscrire dans leurs engagements existentiels respectifs. Ainsi, la déconstruction des formes du langage, le dévoilement des pratiques discursives ou encore la découverte des « zones grises » du pouvoir ne constitueraient que des prédicats à une « science générale de la discipline ». Pour se libérer, il faut d’abord démonter les mécanismes du « dressage » et tenter, seulement après, d’aménager sa propre vie intérieure. Sur ce dernier point, l’auteur souligne que Wittgenstein et Foucault ont finalement failli dans leur mission en accomplissant des « virages vers l’horizontal », là où le « camp de base » se confond avec le sommet.

Cette dernière distinction rappelle que la grande majorité des êtres humains ne songent pas à devenir plus que ce qu’ils sont. Les philosophes eux-mêmes se contentent de prendre des positions dans l’espace de la vie commune sans jamais se tourner, comme Nietzsche a pu le faire, vers le monde de la verticalité. Sloterdijk réserve cependant ses critiques les plus incisives à la pensée de Pierre Bourdieu. Celui qui est décrit comme « le sociologue du camp de base définitif » a réussi à se démarquer du marxisme et, donc, à légitimer sa position dans le monde universitaire en passant « d’une théorie de la domination directe à une logique de la domination sans dominés ». Ce faisant, il a volontairement travesti le concept d’habitus pour en faire une « conscience de classe somatisée » dont l’individu ne peut jamais se défaire. Il est devenu, par conséquent, impossible d’envisager des expéditions hors de soi, et même impensable de sortir de la société dont on est le produit.

Or, l’habitus ainsi compris ne couvre pas toutes les régions de l’habitude. Selon la définition proposée par Aristote, l’habitus est un « mécanisme élastique » d’une qualité à deux faces : une face passive qui renvoie à l’ensemble des routines, et une face spontanée qui génère de nouvelles actions. L’anthropologue Saba Mahmood, qui a également reproché à Bourdieu sa lecture restrictive, en propose une définition plus éclairante : c’est « l’excellence acquise dans un art éthique ou pratique, que l’on apprend à force de répéter une pratique, jusqu’à ce que celle-ci laisse une marque définitive sur le caractère de la personne »[1]. Par ce biais, Sloterdijk cherche surtout à montrer que la répétition marque le point de départ de la maîtrise et peut tout à fait s’intégrer dans une théorie générale de l’entraînement, soit une « éthique acrobatique ».

On le voit, la pensée de Foucault est ici déterminante puisque l’éthique n’est pas seulement un ensemble de normes régulatrices, mais aussi un ensemble d’activités pratiques inhérentes à un mode de vie. Le philosophe allemand prolonge et radicalise cette conception pour faire de l’éthique un numéro de funambule dans lequel l’être tente de se tenir en équilibre dans un espace existentiel traversé par les forces élémentaires (penchants, aversions, dépression, élévations, etc.). Ce que Héraclite illustre parfaitement dans son fragment 102 : éthos ānthrôpo daímon. D’un côté, l’homme fait face à son démon, ou à son destin, avec la nécessité de se dépasser pour approcher les hauteurs de l’espace existentiel. De l’autre, il s’enferme dans le maillage de la vie quotidienne et tombe dans le rythme indolent des habitudes. La pédagogie consiste, donc, à accepter la position médiane, et mitigée, de l’homme qui ne se laisse pas aller à ses passions démesurées, ni ne se résout à rester dans son monde habituel. À moins de suivre le chemin des ascètes radicaux qui ont fait sécession avec le monde commun, et avec eux-mêmes, pour créer « un sujet de l’exercice qui doit être supérieur à la vie de ses passions, à la vie de son habitus, à la vie de sa représentation ».




(à suivre)


[1] Sabah Mahmood, Politique de la piété. Le féminisme à l’épreuve du renouveau islamique, trad. Nadia Marzouki, Paris, La Découverte, coll. « genre et sexualité », 2009, p. 202.

lundi 10 septembre 2012

Le co-immunisme universel (1)




            Nous avons eu la mauvaise surprise de voir que le dernier essai de Peter Sloterdijk, intitulé Tu dois changer ta vie, est passé pratiquement inaperçu dans le monde intellectuel français alors même qu’il franchissait les 100 000 exemplaires outre-Rhin. Pour réparer cette injustice, nous en proposons une recension susbtantielle pour ce qui reste, à notre avis, l’une des réflexions les plus stimulantes de l’année 2011.




D’emblée, le dernier essai de Sloterdijk interpelle le lecteur par son titre peu académique. L’injonction « Tu dois changer ta vie » ressemble davantage à un programme de remise en forme psycho-spirituelle qu’à un exercice de réflexions philosophiques. Et elle est d’ailleurs les deux à la fois, soit un appel à la « discipline générale » dans un monde compris, philosophiquement, comme un « camp d’entraînement intégral ».

La première phrase tient lieu d’avertissement et dévoile, par défaut, l’ambition de l’ouvrage : « Un spectre hante le monde occidental – le spectre de la religion ». Pour l’auteur, il n’existe tout simplement pas de religion, mais seulement des « systèmes d’exercices spirituels » pratiqués dans un cadre collectif ou sous la forme individualisée. Qu’est-ce à dire ? Les moyens mis en actes comptent davantage que les fins poursuivies. Autrement dit, la structure de l’homme épouse le rythme de la répétition et s’opère sous le signe de l’exercice, quel que soit le but à atteindre : la divinité (homo religiosus), le travail (homo faber), l’art (homo artista), etc. Un terme résume cet angle d’approche et traverse toute la démonstration : « anthropotechnique ». Il désigne « les procédés d’exercices mentaux et physiques avec lesquels les hommes des cultures les plus diverses ont tenté d’optimiser leur statut immunitaire cosmique et social face à de vagues risques pour la vie et de certitudes aiguës de la mort » (p. 24).

Dès lors, Sloterdijk se propose de revisiter l’histoire des « tensions verticales » pour mettre en lumière les techniques ascétiques prodiguées aussi bien par les philosophes antiques que par les mystiques orientaux et les penseurs chrétiens. Puis, il se tourne du côté de la modernité pour comprendre comment cette dernière a entrepris de séculariser ou, plus exactement, de « déverticaliser » l’existence ici-bas pour en faire son propre terrain d’exercice. Si le cours de la démonstration est parfois difficile à suivre, elle s’ouvre sur une thèse proprement révolutionnaire : le co-immunisme de survie.

Dieu comme exercice pratique

L’ouvrage débute par un chapitre préliminaire qui vise à montrer que le « phénomène des tensions verticales » n’est aucunement tributaire de la métaphysique en général et des religions en particulier. Précisément, Sloterdijk dresse le portrait de cinq personnalités qui incarnent, selon des modalités très différentes, une forme d’ascèse déspiritualisée. Le dernier vers du sonnet Torse archaïque d’Apollon de Rainer Maria Rilke donne son titre à l’ouvrage : « Tu dois changer ta vie ». Il traduit le saisissement esthétique du poète devant un fragment du torse d’Apollon. Et la capacité du sujet à s’oublier et, donc, à se révéler devant l’objet contemplé, reflet idéal de son être morcelé.

Cet appel à une « autre vie dans cette vie » trouve son écho le plus puissant chez Nietzsche. Sous couvert d’un recours (et non un retour) aux modèles antiques, l’auteur de Zarathoustra redécouvre tout le continent oublié de la culture ascétique – sachant que le mot áskèsis « signifie simplement, en grec classique, “exercice” ou “entraînement” ». Ainsi, la « mort de Dieu » ne doit pas empêcher les hommes de gravir leurs propres cimes, quitte à se couper du « camp de base de la vie ordinaire ». Reste la question de la destination finale lorsque le ciel ne scintille plus d’étoiles. Sloterdijk convoque ici deux écrivains de la solitude pour montrer que les tensions verticales se déroulent désormais sur un plan horizontal. Le premier, Kafka, file la métaphore de l’acrobate pour mettre en situation l’ascète qui se tient sur une corde tendue juste au-dessus du sol. Il est comme pris dans un entre-deux qui échappe au monde d’en-bas sans s’ouvrir au monde d’en-haut. Le second, Cioran, se veut encore plus radical : il est le « premier maître du n’arriver à rien ». Ses exercices de décomposition de soi ne supportent aucun objectif ; ils sont juste un entraînement à exister sans Dieu, dans le temps qui s’épuise. 




La déspiritualisation complète de l’ascèse se produit finalement chez deux « entrepreneurs de salut » pour le moins surprenants. Le premier, Pierre de Coubertin, défend une « religion du muscle » dans laquelle les athlètes expriment, par leur vécu, une capacité d’exercices supérieure à la moyenne. Le second, Lafayette Ron Hubbards finit par croire dans ses propres livres pour inventer la « religion-fiction scientologique », laquelle promet non pas le salut mais la survie (survival) dans un monde parallèle. En terminant par ces deux figures marginales, Sloterdijk tient à prouver, non sans une certaine provocation, que la religion n’existe pas – et n’a jamais existé. Elle est uniquement la réponse, par une série d’exercices spécifiques – dont la pratique sportive ! –, à une disposition inhérente à l’existence humaine : la foi ou, plus largement, la religiosité.

Cette lecture anthropotechnique de la religion peut paraître réductrice à une époque où les grands ensembles religieux, ainsi que les petites entreprises spirituelles, font florès. En outre, deux caractères essentiels de la dynamique religieuse ne sont pas pris en compte, peut-être parce qu’ils ne relèvent pas exclusivement du domaine de l’entraînement : d’abord, la création et la manipulation de symboles du sacré et, ensuite, la mise en place d’une autorité légitimatrice de la tradition[1]. En vérité, Sloterdijk s’intéresse moins à la dimension sociale du religieux qu’au rapport que l’individu peut entretenir avec la divinité ou, plus précisément, la verticalité. La technique ascétique tend à supplanter la croyance religieuse au motif qu’elle est le moyen de changer l’homme. Et c’est à ce niveau que le philosophe allemand situe sa réflexion : rappeler à l’être la nécessité de se dépasser soi-même sans pour autant retomber dans les travers métaphysiques. En un mot, s’exercer sans s’attendre à être sauvé. 


(à suivre)


[1] Selon les définitions proposées par Paul Bastide et Danièle Hervieu-Léger qui insistent respectivement sur la manipulation des symboles sacrés et sur la mise en place d’une « lignée croyante ».

dimanche 9 septembre 2012

Où va le genre? Le retour de l'homme nouveau


         Nous aurons l’occasion de revenir sur les travaux de Donna J. Haraway, féministe américaine qui détient une chaire d'histoire de la conscience à l'Université de Californie à Santa Cruz et qui est aujourd’hui, avec Judith Butler, une des principales théoriciennes des "gender studies". En attendant d’en dire plus, nous donnons ici quelques extraits du « Manifeste cyborg » qui expose le projet de subversion technologique des genres, défendu par Donna Haraway, en proposant en regard, quelques textes qui éclaire à leur manière le « transhumanisme » de cette "historienne de la conscience".

Un manifeste cyborg

« Le sexe cyborgien fait revivre quelque chose de la ravissante liberté réplicative des fougères et des invertébrés (quelle délicieuse prophylaxie naturelle contre l’hétérosexisme). La réplication du cyborg a divorcé de la reproduction organique. La production moderne ressemble à un rêve de travail accompli dans un monde colonisé par les cyborgs, un rêve à côté duquel le cauchemar du Taylorisme paraîtrait idyllique. […]Je plaide pour une fiction cyborgienne qui cartographierait notre réalité corporelle et sociale, une ressource imaginaire qui permettrait d’envisager de nouveaux accouplements fertiles. […]La fin du XXe siècle, notre époque, ce temps mythique est arrivé et nous ne sommes que chimères, hybrides de machines et d’organismes théorisés puis fabriqués ; en bref, des cyborgs. Le cyborg est notre ontologie ; il définit notre politique. […]Le cyborg est une créature qui vit dans un monde post-genre ; il n’a rien à voir avec la bisexualité, la symbiose préœdipienne, l’inaliénation du travail, ou tout autre tentation de parvenir à une plénitude organique à travers l’ultime appropriation du pouvoir de chacune de ses parties par une unité supérieure. Le cyborg n’a pas d’histoire de ses origines au sens occidental du terme – ultime ironie puisqu’il est aussi l’horrible conséquence, l’apocalypse finale de l’escalade de la domination de l’individuation abstraite, le moi par excellence, enfin dégagé de toute dépendance, un homme dans l’espace. »

Donna Haraway. "Simians, Cyborgs, and Women, The reinvention of nature". Routledge NY. 1991. Première publication " Manifesto for Cyborgs : science technology, and socialist feminism in the 1980’s" Socialist review 80 (1985). Trad.: : Marie Héléne Dumas, Charlotte Gould, Nathalie Magnan. © Ecole Nationale Supèrieure des Beaux-arts, Paris 2002. http://www.larevuedesressources.org/cyborg-manifesto-un-manifeste-cyborg,2318.html





La réinvention de la nature

« Pourquoi la NSF [1], puissante institution américaine qui emploie 1 360 personnes, confie-t-elle sa stratégie technologique à un spécialiste des phénomènes de manipulation mentale et d’adhésion des foules ? Serait-ce pour mieux anticiper d’éventuelles contestations de la société civile ? On ne peut l’exclure tant on constate l’implication de chercheurs en sciences humaines dans la promotion des technosciences et plus particulièrement des sciences cognitives. Patricia Churchland avec la neurophilosophie forgée autour du co-découvreur de la structure de l’ADN, Francis Crick [2], l’historienne Donna Haraway et son “ cyborg manifesto ” pour la “ réinvention de la nature ” [3] ou encore l’économiste Robin Hanson, entendent abolir les frontières entre le vivant et l’inerte, entre la machine et l’humain, entre le masculin et le féminin, et proclament qu’il faut construire des “ corps nouveaux ” pour une “ vie nouvelle ”.
Ce mouvement apparaît comme la suite logique des thèses cybernétiques pour lesquelles le réel et le virtuel se confondent par la réduction successive des objets physiques puis biologiques à des principes informationnels. Comme l’explique l’historienne américaine Lily Kay (Harvard), le code génétique est devenu après-guerre le centre métaphorique de commande et de contrôle des êtres vivants [4]. Dans son ouvrage récent sur “ L’empire cybernétique ”, la sociologue Céline Lafontaine (Université de Montréal) précise : “ La cybernétique place non seulement les notions de communication et de contrôle au cœur de son projet, mais elle rend effectif le passage de la physique à la biologie en annulant toute distinction entre vivant et non-vivant. ” Avec les cyborgs, les biobots, “ on fait littéralement face à la mise en chair des métaphores cybernétiques (...) ”. Puis de commenter : “ Ce qui est oublié dans cette indifférenciation entre les êtres et les choses, c’est le fondement corporel inaliénable de toute vie terrestre. Le réductionnisme informationnel revient à nier que les êtres vivants sont d’abord des unités synthétiques indécomposables en segments codés. ” [5]. »

Dorothée BENOIT BROWAEYS. Journaliste à Paris ©Vivant Editions





Une conception nouvelle de la vie

"Imbéciles, ne voyez-vous pas que la civilisation des machines exige en effet de vous une discipline chaque jour plus stricte ? Elle l'exige au nom du Progrès, c'est-à-dire au nom d'une conception nouvelle de la vie, imposée aux esprits par son énorme machinerie de propagande et de publicité. Imbéciles ! Comprenez donc que la civilisation des machines est elle-même une machine, dont tous les mouvements doivent être de plus en plus parfaitement synchronisés !"

Georges Bernanos La France contre les robots (1944) - Pléiade, p. 989





[1] « National Science Fondation ». L’équivalent américain du CNRS
[2] B. Andrieu (1998) La neurophilosophie PUF, Paris.
[3] D.J. Haraway (1991) Simians, Cyborgs and Women. The Reinvention of Nature, New York, Routledge.
[4] L.E. Kay (2000) Who Wrote the Book of Life : A history of the Genetic Code, Stanford University Press.
[5] C. Lafontaine (2004)L’empire cybernétique, des machines à penser à la pensée machine Seuil, Paris.

samedi 8 septembre 2012

L'art du fouet



       « Je mettais en pratique une curieuse méthode pour délirer de plaisir, ayant remarqué qu’un très grand nombre de coups de fouet me plongeaient dans une forte ivresse au plus profond de laquelle je perdais connaissance. Je savais d’expérience qu’il suffit que le châtiment, à son début, soit donné doucement, pour que la douleur reste très supportable ; après quoi, au-delà de cent coups, on ne ressent plus rien et l’on peut continuer indéfiniment, à condition d’un peu de courage et d’obstination, au-delà même de cinq cent coups, fussent-ils cinglants, sans autre mal que les flancs boursouflés et noirs, et qu’un peu de sang sur les habits ; un flanc plus maltraité que l’autre si l’on se bat soi-même, car les lanières tournent et ne frappent que d’un côté. On est alors ivre, jeté hors de soi. » 

François Augiéras, L’apprenti sorcier, Paris, fata morgana, 1976, p. 70.


jeudi 6 septembre 2012

BHL: le roi se meurt


       Il ne manquait plus à la tragi-comédie qui se joue autour de l'Eloge littéraire d'Anders Breivik, qu'un acteur essentiel: Bernard-Henri Lévy. Sa contribution fut essentielle, comme toujours...

       Il était une fois, un royaume fort fort lointain. Et dans ce royaume fort fort lointain, il était un palais d’argent, un haut palais aux fières murailles dont les tours orgueilleuses perçaient les nuages. Et dans la plus haute des tours de ce très beau palais, il y avait, assis sur un trône d’or un roi, un pauvre roi qui lentement se mourait.
Pendant des années, le bon souverain avait régné sans partage sur ce royaume dont il n’apercevait, de son palais, que les toits dorés et les flèches d’albâtre des plus belles demeures et des plus fiers châteaux, dont aucun cependant ne pouvait rivaliser avec le sien. Souvent il offrait dans la plus belle des salles de réception de son palais, de grands soupers ou de somptueux bals auxquels les gens de bien et les plus hauts dignitaires de sa bonne cité royale se pressaient pour admirer le roi, pour se faire admirer de lui et pour pouvoir s’admirer plus encore dans les grands miroirs qui décoraient tous les murs de ce merveilleux palais. Car il n’y avait pas dans tout le royaume de miroirs où l’on puisse paraître plus à son avantage.




Ainsi ce royaume fort lointain vivait-il au rythme des fêtes majestueuses que donnait ce souverain que tout le monde s’employait à flatter et à chérir tant l’on aimait qu’il distribue autour de lui ses largesses. Et quoi que le souverain décide ou proclame, il n’entendait jamais que le roulement délicieux des applaudissements et le doux bruissement des flatteries qui papillonnaient autour de ses oreilles.
Mais il arriva un jour qu’un félon jaloux de tant de fastes et d’éloges publie dans un coin du royaume un méchant libelle dans lequel il proclamait qu’en dessous des toits d’or des belles demeures et des flèches d’albâtre des beaux palais, il existait un autre royaume dont les sujets vivaient dans la dissension et dans la crainte, livrés au désespoir, au meurtre et à la haine, la haine surtout, de ceux qui les gouvernaient.
Le pauvre souverain à qui l’on rapporta un beau jour le méchant libelle ne comprenait pas de quoi il s’agissait :

-          - Qu’est-ce à dire ! s’écria-t-il, que sont donc ces histoires de RER, de hordes de basanés et de chant de Kalashnikov ? Notre royaume serait-il attaqué ?

La reine se précipita à ses pieds :

-          - De grâce ! Calmez-vous mon tendre époux ! Réconfortez-vous donc bien plutôt au creux de mes doux bras dont la peau a la consistance d’une poire mûre !

Le souverain se récria :

-          - Que me chantes-tu là ma femme, ce sont là les paroles de ce vil coquin qui rédigea ce si méchant libelle ! Ce faquin envieux qui m’envie mes succès qui ne sont pas les siens car ce sont mes succès de moi !

Le souverain allait d’un coin à l’autre de la pièce en brandissant le papier, cause de son juste et souverain courroux, et interpellait les gardes qui n’osaient piper mot :

-          - Enfin, qui est-il cet avorton qui se permet de prendre pour sujet dans son méchant torchon l’histoire d’un dément pour en faire le symbole, l’étendard de notre royaume !? Ne sait-il pas d’ailleurs qu’ici on ne bénit les fous et les salauds qu’avec une autorisation gouvernementale ? Où va-t-on si les écrivains se mettent à écrire ce qu’ils ont envie d’écrire quand les souverains ne peuvent plus faire la guerre sans qu’on les moque.

Car la dernière campagne militaire du souverain avait été vertement critiquée et le bon roi s’était efforcé d’oublier dans les fêtes et les célébrations tous ces injustes reproches…


Illustration de Michael Kutsche

-          - Et mes gens qui furent chargés de faire taire cet importun ? Qu’ont-ils fait au juste ? Ont-ils rempli leur mission ? Ils devaient je crois tancer vertement l’éditeur responsable de ce scandale !
-          - C’est-à-dire que…bredouilla le chef de la garde royale, ils ont bien tancé, et tancé tant qu’ils ont pu…mais l’éditeur était en voyage. Quand il est revenu, il a seulement fait savoir que cela ne le regardait pas et a fermé sa porte.
-          - C’est fort regrettable car…

Mais au moment de prononcer ces mots, alors que le souverain furieux se tournait vers un grand miroir avec le méchant libelle à la main, il eut un hoquet de terreur et recula en chancelant. Toute la surface du beau miroir était barrée d’une grande fissure et l’on s’apercevait que cette fissure se poursuivait tout le long du mur, courait le long des plinthes et traversait le plafond et soulevait en même temps le parquet sous le trône qui se trouvait du coup posé de guingois. Le roi leva les yeux vers les fresques sales et défraichies qui ornaient la salle du trône et vers le lustre plein de toiles d’araignées, il regarda d’un air triste les moulures qui se décrochaient du plafond et le trône lui-même dont les belles dorures s’écaillaient. Une grande faiblesse lui vint et il chancela à nouveau, jusqu’à choir à genoux. 




Le médecin royal qui observait en se taisant depuis le début de l’esclandre, se précipita pour le relever :

-          - Sire, c’est un grand malheur qui s’abat sur le royaume et vous, son bon souverain, êtes le premier à en porter le fardeau. Vos sujets désormais vous méprisent et l’on se détourne de vous…
-          - Mais non c’est faux ils m’aiment…et l’on m’admire !
-          - Du royaume, désormais l’on n’hésite plus à dénoncer tout haut la décrépitude !
-          - Mensonges ! Il ne s’est jamais porté aussi bien !
-          - On se rit de vos conseils et vos sentences ne rencontrent que l’indifférence !
-          - Ce sont des salauds qui le disent, ceux qui admirent les assassins et chérissent les criminels !
-         -  Même les salauds, les assassins et les criminels ne prêtent plus attention à vous, pour peu qu’ils aient constaté votre existence un jour…
-          - Le peuple m’aime et me comprend et vit avec respect dans l’ombre de mon palais d’argent !
-         - Ce palais est votre prison et votre peuple est celui des courtisans…Regardez ! Au moment fatidique, vous êtes seul. Vous n’avez plus pour toute compagnie, que médecin et épouse dans ce château décrépi…

Le roi alors pousse un long soupir et regardant devant lui, ne voit plus le trône qui scintille ni les miroirs qui chaque jour renvoyaient son beau reflet. Il ne voit plus les lourdes tentures qui entouraient les tableaux des ancêtres, eux aussi disparus. Il ne sent plus les bras du médecin qui le soutenaient encore à l'instant et n’entend plus que, comme le murmure très lointain d’un ruisseau, les pleurs de sa femme qui bientôt s’effacent dans la nuit qui se fait tout autour de lui. Dans un dernier souffle, il dit encore :

-          L’affaire, on peut l’imaginer, ne fait que commencer.


Le roi se meurt.

Librement adapté de l’œuvre d’Eugène Ionesco.
Sur une idée de Richard Millet.
Mis en scène par Bernard-Henri Lévy, avec dans le rôle principal, Bernard-Henri Lévy.
En représentation tous les jours et partout jusqu’à épuisement des spectateurs.

lundi 3 septembre 2012

Supériorité de l'esprit européen


      Nous avons reçu la contribution d'un idiot particulièrement énervé de la situation mentale de l'Europe. Il n'entend cependant pas que l'on puisse comparer les civilisations mais souligner que la capacité de décentrement et la faculté critique ont fondé le caractère unique de l'esprit européen: le pouvoir de se juger soi-même et d'exercer cette capacité critique sur les autres civilisations pour mieux les appréhender. Cette capacité de contestation interne s'est-elle cependant muée aujourd'hui en une obsession de l'auto-dépréciation suicidaire? Ce fou en appelle à une nouvelle guerre spirituelle. Si nous ne savons pas très bien où cela nous mènera, nous mettons sur la table son texte. 

Une contradiction fondamentale traverse l’esprit de bons nombres d’européens : l’autocritique radicale y coexiste avec une absence d’esprit critique lorsqu’il s’agit de causes étrangères, pourvu qu’elles soient anti-européennes. Tentons de comprendre ces esprits malades car ils sont symptomatiques: Il s’agit « d’une part, [de] la dénonciation des crimes commis par les siens s’est muée en une haine de soi sans partage. Plus rien dans sa propre histoire et sa propre identité ne mérite d’être admiré ou aimé, et l’on ne peut donc plus s’identifier à rien. D’autre part, [de] cette attitude de dénonciation radicale va de pair avec une admiration sans réserve des autres cultures, jusque dans leurs formes les plus violentes, même et surtout lorsqu’elles sont dirigées contre l’Europe »[1].
Ce masochisme moralisateur engendre « les amis du désastre » : l’encouragement de notre suicide devant l’ennemi. Notre culture est « menacée non seulement du dehors, mais davantage peut-être, par la mentalité suicidaire dans laquelle l’indifférence envers notre propre tradition distincte, l’incertitude, voire la frénésie autodestructrice prennent la forme verbale d’un universalisme généreux »[2]. Les plus grands antieuropéens sont les européens eux-mêmes. Et pourtant cette attitude demeure européenne, elle relève de l’esprit européen – perverti certes – mais c’est bien l’esprit européen qui se fait jour. Cet esprit est même reconnaissable entre mille parce que c’est un esprit supérieur.
Pour le comprendre, caractérisons l’Europe. Elle est la civilisation des hôpitaux, des écoles, des cathédrales, des arts et des lettres, « la sphère précieuse de l’univers terrestre, la perle de la sphère, le cerveau d’un vaste corps »[3]. Certes. Mais de quel cerveau parlons-nous au juste ? Ne serait-ce pas plutôt celui qui « compute le calcul technique et industriel, planétaire et interstellaire »[4] ? Celui qui est à l’origine de la menace principale qui pèse aujourd’hui sur tous les peuples de la Terre : l’instauration d’un système unique, aboutissant à la dissolution des cultures populaires et des modes de vie enracinés. Ce système, propagé par la globalisation est directement lié à la logique du profit et aux exigences du capital. Il entraîne l’assujettissement des imaginaires symboliques aux valeurs marchandes, tenues pour seules porteuses de ce qui vaut, et à une anthropologie implicite faisant de l’homme un agent égoïste cherchant en permanence à maximiser de façon rationnelle son meilleur intérêt. Bref, toute civilisation est un Janus Bifron. Le déchainement des abominations ou l’accumulation de bienfaits ne sont pas propres à l’Europe qui se singulariserait plutôt par sa démesure en étant à l’origine d’un nivellement pas le bas planétarisé.
Mais revenons, justement, à l’origine. « Nous autres, Grecs, risquons notre vie sur des bateaux qui font eau, sur des chameaux, des éléphants pour nous rendre par tous les moyens possibles dans les parties les plus incroyables de la terre et interroger d’autres peuples sur leur façon de vivre, leur demander qui ils sont, ce que sont leurs lois. Aucun d’eux ne nous a jamais visités »[5]. Certes les visites européennes ne sont pas toujours de courtoisie. Mais apparaît par là-même « la spécificité, la singularité et le lourd privilège de l’Occident : […] on est capable en Occident, du moins certains d’entre nous, de dénoncer le totalitarisme, la traite des Noirs ou l’extermination des Indiens d’Amérique. Mais je n’ai pas vu les descendants des Aztèques, les Hindous ou les Chinois faire une autocritique analogue. […]. On parle de la traite des Noirs par les Européens à partir du XVIè siècle, mais on ne dit jamais que la traite et la réduction systématique des Noirs en esclavage ont été introduites en Afrique par des marchands arabe à partir du XIè-XIIè siècle (avec, comme toujours, la participation complice des rois et chefs de tribus noirs), et que l’esclavage n’a jamais été aboli spontanément en pays islamique et qu’il subsiste toujours dans certains d’entre eux. Je ne dis pas que cela efface les crimes commis par les Occidentaux, je dis seulement ceci : que la spécificité de la civilisation occidentale est cette capacité de se mettre en question et de s’autocritiquer. […] Il n’y a que l’Occident qui a crée cette capacité de contestation interne, de mise en cause de ses propres institutions et de ses propres idées »[6].
La civilisation européenne, comme toute autre civilisation, est constituée de prestiges et d’horreurs. Mais elle a pu engendrer l’esprit européen : l’introduction et institutionnalisation de l’esprit critique. Définissons le plus précisément comme la capacité de l’Europe « à se mettre elle-même en question, à sortir de son exclusivisme, à vouloir se regarder avec les yeux des autres »[7]. Autrement dit encore : la critique de soi et des autres par décentrement[8]. En quoi est-ce faire preuve de supériorité ? En ce qu’il s’agit d’un dépassement – ou d’une vocation au dépassement – de tous les particularismes, même civilisationels.
On objectera que certains font preuve de ce même esprit sans pour autant être européens. Mais c’est précisément que l’esprit européen les a touchés ! Il en est ainsi aujourd’hui ; comment cela eut-il été possible auparavant ? Les civilisations sont autocentrées et quand d’aventure elles rencontrent une différence elles la suppriment ou la nient. « Jusqu’à la Grèce, et en dehors de la tradition gréco-occidentale, les sociétés sont instituées sur le principe d’une stricte clôture : notre vision du monde est la seule qui ait un sens et qui soit vraie – les ‘‘autres’’ sont bizarres, inférieurs, pervers, mauvais, déloyaux, etc. […] Le véritable intérêt pour les autres est né avec les Grecs, et cet intérêt n’est jamais qu’un autre aspect du regard critique et interrogateur qu’ils portaient sur leurs propres institutions »[9].
Ainsi les européens d’aujourd’hui, qui ne retiennent de la critique que celle de soi en restant soigneusement aveugles à celle des autres, sont-ils les demi-esprits de l’Europe. Leur mauvaise conscience unilatérale renforce comme par vase communiquant, la bonne conscience d’accusations elles aussi unilatérales (incidemment, cela explique qu’on ne puisse intégrer des gens qui n’aiment pas la France dans une France qui ne s’aime pas elle-même). Ces demi-esprits cautionnent le pire au nom des bons sentiments.
Pourtant lorsqu’ils disent : « ‘‘il faut respecter les autres traditions’’, on dit en fait : ‘‘ce serait terrible pour nous, mais c’est bon pour ces sauvages’’ ; par conséquent, ce qu’on exprime, c’est moins le respect que le mépris des autres traditions »[10]. Honorer véritablement les autres traditions légitime tout au contraire un combat contre les obscurantismes et le découragement des fausses excuses.
C’est pourquoi nous autres, européens dignes de ce nom, mobilisons nous pour déclencher une nouvelle guerre coloniale des imaginaires. Partons même à la reconquête du monde en déclenchant une guerre mondiale. Car « on ne peut présenter l’esprit critique européen comme valable seulement à l’intérieur des frontières culturelles de l’Europe. Il doit forcément s’accompagner d’un certain prosélytisme. Nous devons en être les propagandistes et attendre des autres peuples ou cultures qu’ils nous imitent. S’ils ne le font pas, s’ils ne nous rendent pas la pareille sur ce point, nous n’allons évidemment pas les y obliger, mais nous ne pourrons pas ne pas éprouver pour eux un sentiment de mépris, allant de pair avec notre fierté. De celle-ci, nous ne devons pas nous sentir coupable. Et c’est même, en premier chef, cette honte à être fier que nous devons surmonter »[11]. Guerre spirituelle totale !

Un idiot (fait de tous les idiots et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui). 






[1] Jacques Dewitte, L’exception européenne. Ces mérites qui nous distinguent, Paris, Michalon, 2008, p. 72.
[2] Leszek Lolakowski, « Où sont les barbares ? Les illusions de l’universalisme culturel », Le village introuvable, Bruxelles, Complexe, 1986, p. 102
[3] Paul Valéry, « La crise de l’Esprit », 1919.
[4] Martin Heidegger, Approche de Hölderlin, Paris, Gallimard, 1973, p. 230.
[5] Georges Steiner, « Totem ou tabou », De la Bible à Kafka, Paris, Hachette, 2001, p. 96.
[6] Cornélius Castoriadis, La montée de l’insignifiance, Paris, Seuil, 1996, p. 93-94. Sur les traites voir depuis les ouvrages d’Olivier Pétré-Grenouilleau tant qu’ils ne sont pas mis à l’index.
[7] Leszek Kolalowski, Le village introuvable, op. cit.,  p. 106.
[8] Sur cette articulation voir Léo Strauss, Droit naturel et histoire, Paris, Flammarion, 1986, p. 85-87.
[9] Cornélius Castoriadis, Domaines de l’homme, Paris, Seuil, 1986, p. 263.
[10] Leszek Kolalowski, Le village introuvable, op. cit., p. 110.
[11] Jacques Dewitte, L’exception européenne, op. cit., p. 74. 

dimanche 2 septembre 2012

The Dark Knight falls

     Un autre idiot est allé voir The Dark Knight (voir critique précédente chez les idiots). Et il n'est pas content du tout...



Le chevalier noir s’est effondré, du haut des toits de Gotham, dans notre pauvre monde moderne américain. Et il a pris le masque de l’industrie du divertissement, entertainement qu’ils disent, soit le cinéma blockbuster (tout est dans le nom, vous l’aurez remarqué). Bref, le dernier Batman est une « daube » qui fait mal aux oreilles et crève l’âme, sauf peut-être celle des adolescents, des débiles et des geeks. Il faut vraiment être con comme Télérama et Libération réunis pour trouver un sens politique au film.

En revanche, il est un beau miroir de la société actuelle, ne serait-ce parce qu’il parle d’un super héros qui sauve le monde – tiens, encore un rêve de jeune puceau. Et Dieu soit loué, le film accumule dans un espèce d’immense zapping tous les lieux communs, à coup bien sûr de grosses pétarades explosives et de morts giclés à droite et à gauche. Oui, c’est bien un film sensationnel, au premier sens du terme, de ceux qui vous effleure les sens sans jamais vous égratigner le cerveau. Alors ces lieux communs, plus ou moins récents, qu’on se trimballe dans notre putain de vie, c’est quoi ?

Allons-y franchement, et commençons par le plus lourd : la Ligue des Ombres, comme un bon vieux film en noir et blanc, les loyaux et les traîtres, les bons et les méchants, les hommes et les femmes. On mélange à peine les deux, de peur de faire naître de nouveaux jokers qui auront pour loisir « passage au vitriol » et « carnage à tous les étages ». Et disons-le à tous ceux qui n’ont pas encore vu le film : le méchant suprême, le très très méchant, c’est Marion Cotillard. Un comble, non ? Un si joli minois qui est capable de faire le mort grâce au coup du double menton et de la tête sur le côté, c’est un must dont on n’a pas le droit de se priver.

Marion Cotillard a même suscité des vocations: http://peopledyinglikemarioncotillard.tumblr.com/. Avec un talent pareil ça se comprend!

On me disait, tu vas voir le méchant dans Batman (style Joker), il est toujours super parce que c’est un méchant qu’on aimerait presqu’être, s’il n’y avait Batman bien sûr. Alors là, oui, j’ai vu et je confirme : Marion Joker, elle est terrifiante… Et, en plus, elle se tape Batman dans le film, sans trop qu’on sache pourquoi. Imaginez, Batman en train de regarder la photo de son ex, avec un pincement au cœur et des trémolos dans la voix, avec Marion à ses côtés, et puis, cinq minutes après, il se la tape... Il faut dire que tout le film, il y a une espèce de blague à la con (a private joke) qui veut que tous ses vieux potes lui rappelle que c’est un gros looser en amour, cape de batman au vent ou pas, il est comme superman, un super niais qui pense toujours à la meuf qu’il n’a plus tout en se tapant des pouf’. Et je vais même vous dévoiler la dernière scène du film : Batman (qui vient de survivre à une méga bombe atomique qui lui a juste pété à la gueule – de loin, parce qu’il a le pilotage automatique notre homme chauve-souris) et Catwoman sont à la terrasse d’un café. L’amour retrouvé. Le monde sauvé. Que dire de plus ? Peut-être fuck off !

On pourrait aligner comme cela tous les clichés que l’industrie du divertissement nous vend comme des fraises à la crème : l’écologie c’est bien, la révolution c’est violent, les terroristes sont méchants, les super héros (eux aussi) en ont gros sur la patate, la volonté est plus forte que tout, etc. Allez, les jeunes, dans la vie, il faut se lancer, et en vouloir. Et si t’arrives à rien, tu prends ton gun et tu defourailles à tout va. Bref, Batman ou Bane, on se fout vraiment de ta gueule.