mercredi 6 février 2013

Blanca Nieves


            
        
            Il était une fois un genre de cinéma peu à peu délaissé à la fin des années vingt et qui opéra un surprenant retour en grâce un siècle plus tard… L’étonnante résurrection du cinéma muet doit bien sûr beaucoup à The Artist de Michel Hazanavicius, sorti en 2011, césarisé, oscarisé et célébré à travers le monde entier, alors que l’on pensait le genre enterré, longtemps après que la frénésie du parlant se soit emparée des studios suite au succès, notamment, du Chanteur de Jazz en 1927. Le muet avait continué à résister quelque temps, que cela soit en France où le genre avait perduré jusqu’à la seconde guerre mondiale faute de moyens disponibles pour équiper toutes les salles en parlant, ou encore en Russie ou Dziga Vertov avait fait tourner dans toutes les salles soviétiques son Homme à la caméra, manifeste muet du « Ciné-Œil ». Néanmoins, à partir de la seconde moitié du XXe siècle, on ne vit plus guère de cinéastes s’intéresser au genre, hormis Mel Brooks et son bouffonesque Silent Movie en 1976, qui partage une caractéristique avec The Artist : c’est un film muet qui parle du cinéma muet et propose donc une mise en abîme burlesque jouant sur les codes mêmes d’un genre qui paraît très exotique aux spectateurs de la fin du XXe siècle ou du début du XXIe.

            Ce n’est pas le cas de Blanca Nieves qui, s’il parle de cinéma et de spectacle, le fait de façon détourné, en prenant pour sujet principal le conte de Blanche-Neige, adapté ici de manière étonnante au cinéma muet et à une Séville fantasmée. Film muet mais musical, Blanca Nieves nous plonge dans l’ambiance sensuelle et triste du flamenco qui, du début à la fin, accompagne les évolutions des acteurs… et surtout des actrices, toutes magnifiques, de la grand-mère, splendide et émouvante danseuse, à Blanca Nieves, belle, vraiment, comme une héroïne de film muet, déshéritée qui prend la suite de son père et pénètre dans l'arène sanglante sous les regards inquisiteurs et hostiles, sans oublier sa terrible belle-mère, cruelle et sublime comme une marâtre de tragédie. Blanca Nieves ne joue pas des codes du film muet pour s’en moquer, même avec tendresse, il les sollicite pour servir une adaptation à la fois splendide et tout à fait habile du conte de fée. L’ambiance gothique du film pourrait rappeler le Vampyr de Dreyer, notamment à travers les scènes d'intérieur, si ce n’est que la lumière crue de l’Espagne, de l’Andalousie même, déborde de la pellicule, inonde les visages et contraste violemment avec le noir du deuil, omniprésent. On pense aussi à Bunuel et le soleil dansant sur les corps jusqu'à les faire tomber dans l'image, en noir et blanc, qui les emporte. La beauté des décors et l'ingéniosité de certaines trouvailles, comme la robe blanche de communiante qui se transforme en habit de deuil, met constamment en valeur le contraste tragique sur lequel repose toute l'esthétique et la puissance narrative de Blanca Nieves

           Car Blanca Nieves n’oublie pas non plus, et c’est là son autre mérite, que les contes de fées sont cruels, et celui-ci l’est particulièrement. En suscitant une rencontre improbable entre Garcia Marquez, la tauromachie, le conte pour enfants et le cinéma muet, Pablo Berger, le réalisateur, restitue la cruauté et la violence de l’univers des frères Grimm et nous sommes bien loin ici des adaptations charmantes de Disney. Les scènes de corrida, superbes et impitoyables, font écho à l’âpre destinée des personnages du film, placée sous le signe de la fatalité, une fatalité antique car Blanca Nieves semble emprunter également à la tragédie racinienne, comme aux plus tristes flamencos, l’idée du malheur inéluctable qui guette les hommes et les femmes. Et il y a sûrement plus de réalisme politique dans ce conte hors du temps que dans les relectures plus ou moins biaisées de l'histoire récente. Il suffit de voir le contraste saisissant entre ces gueules cassées d'ouvriers et de paysans qui assistent à la corrida et la beauté surréaliste des femmes qui illuminent l'arène. Entre deux, comme dans une parabole, les "responsables" du village (le maire, sa femme, le curé, etc.) ont le visage sec et rigide de ceux qui sont là pour juger, ou méphistophélique, comme celui du manager véreux. Il faudrait encore parler de ces nains bienveillants qui recueillent une jeune femme sans mémoire, comme les "mis à l'écart", les asociaux recueillent la peine du monde. Le film se termine du côté de Tod Browning (Freaks) et des foires de l'étrange. Décidément, le conte est beau... et cruel. 

          Coincé entre la 3D, la violence aseptisée de navets produits à la chaîne et le second degré fatigué de réalisateurs dont l’absence d’imagination se camoufle derrière le ricanement et l’hystérie, Blanca Nieves risque de ne connaître qu’un succès d’estime. On ne le souhaite pas à Pablo Berger, réalisateur qui a compris que, muet ou parlant, le cinéma n’est pas un simple exercice de singe savant mais avant tout l’art de dépeindre et de raconter. Blanca Nieves s’y emploie magnifiquement.



In Memoriam Pepe,

dimanche 3 février 2013

Les idiots en folie (5)


                           « Sur la route déserte du ciel
                            Les idiots ont pris en otages
                            L’amour et la vie
                            Et s'en vont à marche forcée
                            Réclamer à la douce mort
                            De reprendre son bien, pardieu !
                            Et de les laisser tranquilles
                            Sur la route déserte du ciel. »



                               
 

samedi 2 février 2013

L'engagement paillettes


Dimanche 27 janvier, au théâtre du Rond-Point, on défendait le mariage pour tous mais les petits fours n’étaient pas pour tout le monde. Il n’y avait pas assez de place pour accueillir le public arguait-on du côté de l’organisation. Il ne s’agissait pas en effet d’ouvrir grand les portes au tout venant. L’égalité a ses limites. Où donc aurait-on mis Laurence Ferrari, Lara Fabia, Manuel Valls et Valérie Trierweiler ? Chacun à sa place, la fine fleur de l’aristocratie progressiste ne fraie pas avec la piétaille.

La nuit de la déprime? Non, la soirée Bergé. 

La soirée de Bergé a simplement achevé de démontrer que la lutte en faveur du « mariage pour tous » est surtout menée au profit de quelques-uns. Réduisons ce noble combat à ce qu’il est : un divertissement sociétal et télégénique mené par une petite intelligentsia tyrannique qui cherche à s’inventer des raisons de croire qu’elle est encore de gauche, qu’elle est progressiste, qu’elle est égalitaire. De croire ? De convaincre au mieux ceux qui seraient encore assez naïfs pour penser que tous ceux qui étaient là dimanche en ont encore quelque chose à foutre de l’égalité qu’ils ont constamment à la bouche. Ce n’est pas pour rien que tous ceux-là se pressaient à la mangeoire d’un homme capable de déclarer : « Moi je suis pour toutes les libertés. Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l'usine, quelle différence? »[1] Nous sommes aujourd’hui dans une situation de confusion idéologique telle que ce genre de cynisme peut passer pour du progressisme. On devine cependant, que pour les stars présentes ce soir-là au théâtre du Rond-point, le fait de pouvoir être vu à la soirée Bergé faisait office de brevet de respectabilité en garantissant l’estampille « défenseur de la liberté et des droits ». Le geste de la chanteuse Shy’m la veille qui a décidé de faire du bouche à bouche à une de ses danseuses en plein show participe de la même logique : s’afficher comme tolérante et cool, soit fréquentable et banquable. Cela n’a rien à voir avec l’engagement, il s’agit d’une stratégie de communication, simpliste mais efficace.
Jean-Laurent Cassely l’écrivait très justement dans Slate il y a quelques jours, une partie de l’intelligentsia de gauche est dans l’impasse aujourd’hui. Elle n’a plus d’engagement social, elle a abandonné toute préoccupation idéologique et peine à faire croire à sa radicalité militante. Il lui faut donc se fabriquer un ennemi et composer pour cela « l’illusion d’une société réactionnaire et punitive » en faisant croire que « l'idéologie naturelle de la société du spectacle serait le "néoconservatisme", soit un mélange d'austérité religieuse, de contrôle éducatif impitoyable, et de renforcement incessant des institutions patriarcales, racistes et militaires.»[2] Tous les moyens sont bons dès lors pour s’afficher dans le camp du bien en brandissant les arguments les plus insolites et en usant des raccourcis les plus incroyables, ce qui autorise le député PS Christian Assaf à proclamer en pleine assemblée que « le temps du triangle rose est terminé ! » ou encore l’excellent Jean-Michel Ribes à conclure que « le papa et la maman, ça a donné Hitler ». Etait-il sérieux en sortant une telle énormité? Si c'est le cas, Roland Topor doit sûrement se retourner dans sa tombe…

J'accepte la contradiction mais faut pas pousser

Dès lors, peu importent les arguments eux-mêmes avancés par ceux qui se déclarent opposés au mariage pour tous et à ses inévitables corollaires, adoption et extension de la PMA voire de la GPA, aucune des raisons invoquées pour justifier cette opposition ne compte puisque semblable opinion est tout simplement injustifiable aux yeux des défenseurs d’une certaine respectabilité intellectuelle. On peut en juger par exemple en considérant la passe d’arme qui a opposé dans le journal Le Monde la sociologue Nathalie Heinich et son confrère Alain Quemin. Dans une tribune publiée le 29 janvier, Nathalie Heinich croit bon de revenir sur quelques sophismes trop souvent utilisés par les partisans du mariage gay et notamment le fait de réduire le mariage à la simple reconnaissance d’un lien amoureux et à la reconnaissance institutionnelle d’une orientation sexuelle, ce qui revient à admettre que l’Etat ait un droit de regard sur la sexualité et l’intimité des personnes. « Faut-il accepter, au nom de l'égalité, que la sexualité entre adultes consentants devienne, pour tous - hétérosexuels comme homosexuels -, une affaire d'Etat ? C'est là une conséquence majeure de l'actuel projet de loi, qui mériterait d'être, pour le moins, discutée. »[3] Visiblement non pour Alain Quemin, partisan lui du mariage gay, qui réplique vertement à sa consœur le même jour[4] lui déniant toute légitimité à intervenir dans le débat et lui reprochant de ne pas user des références appropriées. On ne sera pas surpris d’apprendre que le dit Alain Quémin ne s’embarrasse pas quant à lui de références ou de légitimité tant ces deux arguments se voient systématiquement brandis face à quiconque a l’audace d’opposer aux partisans de l’égalité, de la fraternité et de la liberté un discours critique un tant soit peu cohérent et donc potentiellement menaçant. « Liberté, égalité, fraternité », c’est d’ailleurs la formule qui conclut l’acte d’accusation d’Alain Quemin, tout comme elle ponctue régulièrement l’argumentaire laborieux d’un Jean-Michel Ribes. La pauvre Nathalie Heinich se fatigue pour rien : même le dernier des illuminés peut la pulvériser en un tournemain en lui donnant du « Liberté, égalité, fraternité » et en l’accusant de ne pas avoir les références.
La posture vertueuse permet donc de disqualifier toute tentative de mettre en avant les limites et les dangers recelés par certains aménagements législatifs et constitutionnels fondés sur l’amour du prochain, quel que soit son sexe. Ainsi, on peut penser que le débat autour de l’extension de la PMA ou de la légalisation de la GPA ne devrait pas trop durer, puisque selon les mêmes logiques, tous ceux qui mettront en avant les implications éthiques (le corps humains transformés en self-service), sociales (au vu des tarifs pratiqués on peut raisonnablement croire qu’il subsistera un léger différentiel social entre parents adoptifs et mère porteuse) voire eugéniques (le questionnaire visant à évaluer le capital génétique des donneurs de sperme ou des mères porteuses afin de garantir une satisfaction optimum de la clientèle est déjà une réalité dans les pays moins « en retard » que la France sur la question) de cette avancée se verront immédiatement et sévèrement recadrés en fonction du nouveau dogme de la Sainte Trinité de la Coolitude Morale, à savoir : tu n’es pas d’accord avec moi, tu es donc 1) homophobe, 2) raciste, 3) fasciste (cochez la case correspondant à la situation, voire cochez-les toutes). Le procédé est devenu traditionnel. On l’a vu à l’œuvre dans un autre contexte en 1992 lors de la campagne pour le oui à Maastricht, puis en faveur de la constitution européenne en 2005, autres grands moments du débat démocratique. Il est de bon ton aujourd’hui pour une partie des rebellocrates, comme disait le regretté Philippe Muray, de proclamer avec beaucoup de hauteur et de condescendance qu’il n’y a pas de débat sur les questions dont ils ont choisi la réponse. C’est une position qui était jusqu’à présent, et qui reste toujours dans une certaine mesure, très facile à défendre autour de combats – la défense du mariage pour tous, celle de l’adoption par les homosexuels, l’antiracisme, l’antifascisme…etc…etc…- consensuels et de thématiques généreuses qui sont au cœur de la coolitude, autrement dit d’un prêt-à-penser socialement acceptable qui est la clé de ce qu’on appelle aujourd’hui le « totalitarisme mou », c’est-à dire le flicage sympa mais ferme de chacun par chacun.
Le danger de cette position dominante, sur le plan médiatique et social, de cette coolitude idéologique est qu’elle contribue à creuser de façon souterraine des clivages de plus en plus marqués et à former des antagonismes de plus en plus indépassables. Comment en effet ne pas mépriser la personne qui a le cynisme de prendre pour prétexte le respect des droits de la personne afin de réduire l’enfantement à un acte d’achat ? Comment à son tour ne pas considérer comme d'irrécupérables imbéciles ceux qui n'ont plus recours qu'à l'anathème et à l'insulte pour se justifier et n'hésitent pas ensuite à se présenter comme de perpétuelles "victimes de la haine"? De manière générale on peut simplement constater que la polémique autour du mariage homosexuel et la condamnation aussi agressive que systématique de tout ce qui ne ressemble pas à un consensus par les tenants du progressisme radical illustre non pas le divorce entre « la république et les catholiques » comme le fantasmaient quelques journaux mais également entre la gauche intellectuelle et le peuple, qui n’est plus cool, ni progressiste, ni fréquentable depuis longtemps. L'autre écueil que ne voient peut-être pas les partisans les plus belliqueux du mariage pour tous et les plus prompts à en appeler à la puissance publique pour punir les "discours de haine", c'est exactement celui que décrit Judith Butler, pourtant la papesse des théories du genre, dans son ouvrage Le pouvoir des mots. Politique du performatif: dès lors qu'on demande à l’État de devenir l’arbitre systématique des violences verbales exercées par des citoyens sur des citoyens au nom de la lutte contre la discrimination, « la résistance politique court le risque de se réduire à l’acte d’engager des poursuites ».[5] C'est bien en un sens ce en quoi se sont transformés les acteurs de la radicalité militante gay et lesbienne: en petits flics procéduriers désormais incapable d'user d'autres moyens rhétoriques que celui de la posture victimaire, de l'insulte et de la menace juridique face à la moindre contradiction. 
Si les participants à la manif pour tous du 13 janvier n'ont pas refait 1984 en égalant l'ampleur du mouvement en faveur de l'école libre, les LGBT ont quant à eux accouché de leur premier enfant: un 1984 orwellien de pacotille dans lequel le langage est constamment suspect et la parole au service d'une réécriture du réel. Ajoutons à cela la possibilité que laissera dans un futur proche la PMA et la GPA pour quelques couples aisés (homosexuels et hétérosexuels d'ailleurs, à partir du moment où la brèche sera ouverte pourquoi se priver?) d'avoir des enfants à la carte et de louer les ventres comme d'autres louent leurs bras à l'usine et nous auront un avant-goût du 1984 à la sauce consumériste que défend Pierre Bergé. Salauds de riches. 
  
Salauds de riches


[1] http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2012/12/16/01016-20121216ARTFIG00208-mariage-gay-les-partisans-perdent-le-match-de-la-rue.php
[2] http://www.slate.fr/story/67615/campagne-mediatique-mariage-pour-tous. Jean-Claude Michéa. Retour sur la question libérale. Cité par Jean-Laurent Cassely.
[3] http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/01/29/mariage-gay-halte-aux-sophismes_1823018_3232.html
[4] http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/01/29/quand-le-risque-de-l-egalite-fait-perdre-la-raison_1824123_3232.html
[5] Judith Butler, 2004, Le pouvoir des mots. Politique du performatif, traduit de l’anglais (Excitable Speech, Routledge, 1997) par Charlotte Nordmann, Paris, Éditions Amsterdam

mardi 29 janvier 2013

Sink Tank





Elément: Le sénateur US Jim DeMint (Républicain – Caroline du Sud) a démissionné du congrès pour devenir président de la fondation Heritage[1].
Elément : Le leader républicain Dick Armey qui a démissionné de son poste de président de Freedom Works[2] suite à une affaire de financement secret[3] portant sur 12 millions de dollars, s’en va en bénéficiant d’une compensation de 8 millions de dollars.

Ces deux faits illustrent un phénomène important qui se développe désormais à Washington : la fin des think tanks tels que nous les connaissions. D’institutions accueillant des universitaires et des chercheurs, employant souvent des personnalités possédant de hautes qualifications dans des domaines très spécialisés, les think tanks se transforment en simples entreprises de lobbying et de relations publiques. Leur action s’appuie de plus en plus largement sur la publicité et le militantisme plutôt que sur les publications et la recherche. Ils deviennent également de plus en plus étroitement alliés aux partis politiques et aux membres du congrès, pour lesquels ils sont devenus des supplétifs virtuels.
Historiquement, les think tanks comme Brookings Institution[4] étaient un peu comme des universités sans enseignement. De fait, Brooking a  été fondé en tant qu’université et possède toujours un nom de domaine en .edu. Son objectif était de combler le fossé entre les milieux académiques et politiques.
Dans les années 1970, ce modèle commença à évoluer avec la création de la fondation Heritage. Au contraire de Brookings, Heritage ne se consacrait pas uniquement à la recherche mais son objectif était d’influencer directement la politique, en particulier celle mise en oeuvre à Capitol Hill[5].
Plutôt que de produire des livres qui nécessitent des années pour être écrits et pour devenir des références dans certains domaines politiques, Heritage produisit de courtes analyses politiques, parfois une page, à propos de problèmes débattus le jour-même au Sénat.
Ce qu’Heritage avait compris c’est que quelques informations délivrées dans des délais opportuns avaient infiniment plus de valeur qu’une analyse définitive arrivant beaucoup trop tard pour être d’une quelconque importance. Peu à peu, d’autres think tanks comme l’American Enterprise Institute, Cato Institute et le Centre for American Progress adoptèrent le style « bref mais tombant à pic » des rapports d’Heritage en lieu et place des méthodes plus académiques de Brookings ou de Hoover Institution.
Ce modèle fonctionna très bien et fut grandement amélioré grâce à l’avènement d’Internet, qui permettait une plus grande possibilité de dissémination des publications. Il s’avéra également que la réactivité politique des think tanks de la nouvelle ère convenait parfaitement aux médias et aux décideurs politiques. Les journalistes, toujours contraints par les délais et dates butoirs, trouvaient les synthèses d’Heritage beaucoup plus faciles à digérer que les recherches de niveau académique provenant de Brookings.
Malheureusement, une des conséquences de cette évolution fut la dégradation de la qualité des experts vers lesquels se tournaient les médias pour recueillir des analyses. Les conclusions de spécialistes mondialement reconnus comme Henry Aaron du Brooking Institute ne pesaient désormais pas plus que les mémos simplistes régurgités par un analyste de la fondation Heritage ayant à peine achevé ses études.
Une explication très simple à cela est qu’il est très difficile d’expliquer de complexes problèmes relatifs à la santé ou la fiscalité sans faire l’économie de quelques nuances critiques. Les universitaires peinent souvent à s’exprimer clairement sur de tels sujets et les reporters à retranscrire de façon simple leurs propos. Il est beaucoup plus facile de citer un analyste d’Heritage seulement préoccupé par le fait de coller à l’agenda républicain au congrès en affichant un mince vernis de respectabilité think tanks.
L’aptitude des think tanks à bouleverser les agendas politiques eut pour conséquence l’augmentation de leur budget et des salaires de leurs dirigeants. On a pu ainsi écrire qu’Ed Feulner, ancien dirigeant de Heritage Foundation, touchait un million de dollars par an. Il est désormais habituel pour les analystes des think tanks de percevoir des salaires à six chiffres.
L’étape suivante fut pour les think tanks de cesser de prétendre à la moindre objectivité et de devenir de véritables comités d’action politique à temps plein. Désormais, beaucoup de think tanks, qui sont exemptés d’impôts selon la section 501©(3) du code de la fiscalité, mènent des opérations de lobbying et de relations publiques qui ne sont théoriquement pas exemptées d’impôts, selon la section 501 © (4) du code fiscal.
C’est pourquoi la fondation Heritage s’est dotée d’un site web affilié prénommé Heritage Action for America[6], le Center for American Progress en possède quant à lui un prénommé Center for American Progress Action Fund et ainsi de suite…Il est devenu banal pour les gens d’aller et venir entre gouvernement, lobbying, campagnes électorales et think tanks. Cette dégradation de l’idéal académique premier des think tanks aurait été impensable il y a encore quelques années.
Comme le remarque la chroniqueuse du Washington Post Jennifer Rubin, en commentant la conversion du sénateur DeMint en directeur de think tanks, « en l’intégrant, Heritage, à un niveau encore plus vaste qu’auparavant, devient un instrument politique au service de l’extrémisme, et non plus un respectable think tank et un pôle universitaire. »
Il n’y a rien en soi de mal à cela hormis quand les décideurs, ceux qui agissent au sein des médias et des institutions publiques, omettent de réaliser que les think tanks sont passés du statut de groupes de réflexion philosophique, qu’ils soient libéraux ou conservateurs, à celui de véritables machines de guerre au service des partis. Je pense qu’une limite a été franchie et pour cette raison je me fie rarement aux recherches publiées par les think tanks autrement que pour connaître la ligne partisane du jour sur telle ou telle question.
Un autre problème est que les membres du Congrès semblent désormais enchantés de déléguer les tâches d’analyse à des think tanks plutôt que de s’appuyer sur des prestataires institutionnels. Par exemple, il y a deux ans, le républicain Paul Ryan demanda à Heritage d’évaluer son budget plutôt que de s’adresser au Budget du Congrès américain[7], arbitre officiel du Congrès.
Ce processus de délocalisation des activités du Congrès en matière d’évaluation, d’analyse et de recherche, en particulier du côté républicain, a eu tellement de succès qu’une partie des conservateurs contestent désormais l’utilité réelle de certaines agences comme le Service de Recherche du Congrès[8]
Je pense qu’il s’agit d’une dérive très dangereuse. La prise de décision politique doit se fonder sur des faits, des données et des analyses basées sur des méthodes scientifiques, et être aussi détachée que possible des biais partisans. Mais de nos jours, les décideurs politiques, institutions et médias, font plus de cas du consensus qui ralliera leurs partisans ou des prédispositions idéologiques que de travaux de recherche qui pourraient ébranler les opinions simplistes mais profondément enracinées.
On connaît la célèbre réplique du sénateur Daniel Patrick Moynihan qui a déclaré un jour que les gens sont engagés par leurs opinions et non par leurs actes. J’en déduis pour ma part que les gens s’engagent sur leurs opinions mais n’escomptent pas qu’on prenne celles-ci au sérieux. La politisation des think tanks rend la distinction encore plus difficile à faire, même pour les gens sérieux, entre fait, vérité et vision partisane. La politique ne peut que plus en souffrir.

Source : Bruce Bartlett, The Fiscal Times.
http://www.thefiscaltimes.com/Columns/2012/12/14/The-Alarming-Corruption-of-the-Think-Tanks.aspx#page1

Traduit par un idiot.

Un papier à retrouver sur l'excellent site de l'OJIM



[1] Un des plus importants think tanks conservateurs. Fondé en 1973 par le milliardaire Joseph Coors et basé à Washington. Architecte de la doctrine Reagan dans les 80’s (qui préconisait un soutien massif aux anticommunistes afghans, angolais, cambodgiens et nicaraguayens. La fondation Heritage a établi, avec le Wall Street Journal, l’indice de liberté économique qui, inspiré par les thèses d’Adam Smith, mesure la liberté économique dans un pays à l’aune de l’intervention étatique et du respect de la propriété privée. 
[2] Think Tank conservateur dédié à la lutte contre les taxes, la réforme de la sécurité sociale et l’intervention de l’Etat dans l’économie.
[3] En novembre 2012, Freedom Works a reçu un important financement de deux compagnies qui se sont avérées être en réalité gérées par le même homme, William S. Rose Jr., avocat à Knoxville, sans que celui-ci soit en mesure ou désireux de révéler d’où provenaient les importants fonds versés à Freedom Works, en pleine campagne électorale.
[4] Un des plus anciens think tanks. Basé à Washington, il est spécialisé dans la recherche et la formation dans le domaine des sciences sociales, en économie, politique, aménagement, affaires étrangères et stratégies de développement.
[5] C’est-à-dire au Capitole, qui abrite le congrès américain.
[6] La version originale du texte précise qu’il s’agit d’un « C4 affiliate », à savoir un centre « Command, Control, Communication, computers » (C4) ou plus simplement une plate-forme internet capable de développer à plus grande échelle une technique marketing plus efficace. Comme le remarque l’auteur du blog politique Lakeshore Laments, « Un C4 Heritage pourra faire la promotion au plan national de ce que peu  d’entités de ce niveau sont capable de diffuser. Il possède désormais 750000 membres, ce qui constitue une très bonne base d’opération. A partir de là, ils pourront s’organiser contre (ou pour) la législation étatique et fédérale à un niveau que peu d’organisations de ce genre peuvent espérer atteindre. »
[7] Congressional Budget Office. Agence fédérale américaine faisant partie de la branche législative du gouvernement. Créé en 1974, il réunit un ensemble de sommités universitaires et d’experts chargés d’évaluer les effets de la dette nationale américaine.
[8] Congressional Research Service, qui n’est autre que le think tank officiel du Congrès, organisation financée par des fonds publics appartenant à la branche législative du gouvernement américain et dédiée à toutes les activités de recherches intervenant dans le processus décisionnel du Congrès. Des efforts ont également été entrepris pour diminuer son indépendance et le rendre plus dépendante des agendas partisans de la majorité du Congrès.  

samedi 26 janvier 2013

De l'autre côté du péage


           Dans son ouvrage  Défense et illustration de la novlangue française, que nous avons eu déjà l'occasion de citer ici, le regretté Jaime Semprun nous expliquait, entre autres choses, pourquoi il n'est pas juste de se moquer de la novlangue, puisque celle-ci se charge de décrire un monde si chamboulé que notre pauvre vocabulaire traditionnel n'a plus de termes à fournir pour le qualifier. Ainsi en va-t-il également de l'expression "Français de souche", réplique sémantique et politique au "Français issu de la diversité". Sorti le 19 décembre dernier, le film De l'autre côté du périph' est une tentative d'illustrer à l'écran la cinégénique opposition entre "Gaulois" et "Indigènes" (pour reprendre d'autres termes à la mode) et le film oppose très schématiquement un Paris peuplé de riches Français de souche et des banlieues remplies d'immigrés (mais que fait SOS Racisme?). Obélix s'étant barré en Russie pour éviter qu'on lui taxe sa potion magique, André Waroch a donc décidé de partir à la recherche des autres Gaulois, ceux qui n'intéressent plus vraiment le cinéma français.



        Ce mercredi sort sur nos écrans De l’autre côté du périph, avec Omar Sy et Laurent Lafitte : l’histoire de deux flics, l’un parisien, l’autre banlieusard, qui vont devoir collaborer sur une enquête policière.
Comme un écho aux Intouchables, l’objet de ce film est bien sûr la mise en scène du choc des cultures entre riches Français de souche de Paris et pauvres enfants d’immigrés de banlieue, ces deux catégories étant devenues, pour les élites médiatiques, définitivement et doublement pléonastiques.
Quelle étrange époque que la nôtre. Combien il est difficile d’en parler à ceux qui la vivent. Combien il paraît impossible de l’expliquer à ceux qui ne la connaîtront jamais. Peut-être est-ce le cas de toutes les époques ? Néanmoins, celle-ci présente certains signes extérieurs d’un caractère inédit, d’une exceptionnalité dans laquelle beaucoup pourraient ne voir que le simple résultat d’une conjonction de facteurs, alors que d’autres auraient tendance à considérer cette conjonction elle-même comme le signe évident d’un plan divin ou diabolique, en tout cas supra-humain.
Remontons le temps, jusqu’au début du septennat de Giscard. Ce n’est pas si vieux, quand même. Michel Drucker était déjà là. Qu’y avait-il alors à Argenteuil, à Trappes, à Noisy-le-Sec ? Des Français de souche. Quarante ans plus tard, on peut faire un film présentant un Paris peuplé de riches « Gaulois » cerné de banlieues abritant de pauvres « immigrés » sans que cela soulève de grandes objections. Alors que s’est-il passé ? Que sont devenus les Français des banlieues ?
Habitué à Paris, voire m’y cramponnant pour de simples raisons de survie économique, je n’en ai jamais été non plus un amoureux transi. Je dirais même que quitter Babylone-sur-Seine m’emplissait, ce matin-là, d’une joie naïve d’enfant partant pour une destination inconnue. Car j’avais décidé, moi aussi, de mener ma propre enquête. C’est ainsi qu’après m’être muni virtuellement de ma pipe et de ma loupe, je pris l’A15 en direction de Rouen, à bord d’une vieille et branlante voiture allemande, à la recherche des Français disparus.



Dans ce sens et à l’heure où j’avais pris la route, la circulation était très clairsemée. Je me rendis compte que j’aimais de moins en moins le jour et la lumière. Bien des civilisations avaient voué un culte au soleil, l’omnipotent, l’omniscient, le tout-puissant. De plus en plus, je me prenais à le haïr, à ne plus voir en lui que le projecteur d’un immense mirador. Je savourais à sa juste valeur ce moment de la journée que je goûte rarement, où la clarté naissante forme comme un voile vaporeux jeté sur les éléments, où le temps semble en suspension, où on pourrait presque croire, peut-être pas à Dieu, rien d’aussi grandiloquent, mais, je ne sais pas, à quelque chose de l’ordre de l’ineffable beauté, quelque chose de plus grand que l’homme, et hors d’atteinte, et l’environnant pourtant, comme une sorte de brume lointaine troublant l’horizon.
Mais l’aube, comme toute chose en ce monde, prit fin, et laissa sa place à la journée, la journée de travail, bruyante, lumineuse, sans mystère. De l’autre côté de l’autoroute, des hordes de voitures sales et cabossées se serraient jusqu’à quasiment s’immobiliser, alors que dans mon sens tout était dégagé. J’étais en train de quitter l’orbite de la capitale. Je me sentais déjà plus léger, comme sous l’effet de l’apesanteur. Après plus d’une heure de route, pourtant, je commençais à me demander si je sortirais un jour de cet étrange pays que je parcourais en ligne droite, essentiellement constitué de magasins de meubles, de Buffalo Grill et de logements sociaux, et dans lequel, depuis Franconville, j’avais l’impression de m’être exilé.
Puis, soudain, à la sortie de Cergy-Pontoise, je vis finir la France officielle. Je vis les dernières connections de la métropole mondialisée se refermer sur le vide. Je vis les dernières tours du pays légal s’écraser sur le rivage d’une mer infinie, faite de champs et de bois clairsemés. Comme ça, d’un coup, comme si je sortais d’une de ces villes du Far West de carton-pâte qu’on bâtissait autrefois en une semaine, le temps d’un tournage, dans le désert californien.
Je m’arrêtais à une station-service. Après quelques minutes d’hésitation, je continuai ma route, m’enfonçant dans ce territoire oublié, dernière frontière avant les espaces périurbains.
Les marins croyaient autrefois que s’ils allaient trop loin vers l’Ouest de l’Atlantique, ils tomberaient à pic dans un gouffre sans fond, dévorés par des monstres sortis tout droit de l’enfer.
Quant à moi, une demi-heure plus tard, passés les derniers îlots encore amarrés économiquement à la région parisienne, comme Magny-en-Vexin ou Montallet-le-Bois, avec leurs pavillons hors de prix, je tombais à pic au fond de la vallée de l’Epte. Mais je ne mourus pas. Ma voiture se redressa en même temps que la route, et je vis au loin les feux de Saint-Clair, là où, jadis, en présence du roi de France, les Vikings avaient officiellement pris possession de la Normandie, après l’avoir conquis par les armes.
Le soleil, pourtant éclatant, ne m’apparut pas, cette fois-ci, comme le projecteur d’un mirador signalant à la ronde le premier des détenus qui tenteraient de s’évader, mais comme l’astre éternel et un rien suranné de tous les poètes à deux sous.
Je me rendis dans ce village, puis dans quelques hameaux attenants, et enfin à Gisors, la petite capitale locale, où je m’arrêtais dans quelques bars. Les anciens Français des banlieues vaquaient à leurs occupations, sans se soucier de moi une seconde, comme si nous nous étions quitté la veille. Je les avais enfin retrouvés. Chassés de Paris par l’explosion du prix de l’immobilier, puis des banlieues par la racaille, ils s’étaient retrouvés là, parqués dans ces réserves indiennes aux noms étranges, ces zones interstitielles, ni Province ni Île-de-France, hors de la vue des studios de cinéma et des salles de rédaction. Accoudés au comptoir, ou assis sur leur canapé, ils regardaient à la télévision l’image de cette France qu’on continuait à leur tendre, et dans laquelle ils ne se voyaient plus.
Je discutais un peu. Il y avait beaucoup de pudeur, chez ces gens. Beaucoup de honte, aussi. De l’humiliation rentrée. Je crois qu’ils commençaient à comprendre qu’ils avaient été les dindons de la farce. Qu’on les avait expulsés parce qu’on ne leur avait pas trouvé un rôle dans le film de la nouvelle France à venir. Qu’un Blanc, pour ceux qui nous dirigent, c’était un riche Parisien, ou alors un Ch’ti. En tout cas quelque chose de filmable. Et puis, il y avait la raison pour laquelle ils étaient partis des banlieues. Ils se faisaient agresser, ils en avaient assez que leurs filles se fassent insulter et que leurs voitures crament.
Jamais personne n’aurait pu tourner un film là-dessus.
Alors, puisqu’ils ne pouvaient compter sur personne, ces Français avaient pris la fuite. Un véritable exode s’était ainsi déroulé dans le plus grand silence, lors des vingt dernières années, pendant qu’on discutait de la diversité et des discriminations. Et ces Français s’étaient retrouvés dans le troisième cercle, s’accrochant encore un peu, désespérément, à l’Île-de-France et au travail qu’ils pouvaient encore y trouver, essayant de grappiller quelques miettes, n’hésitant pas, parfois, à faire chaque jour trois ou quatre heures de route.
À quoi rêvaient-ils, les péri-urbains, sous leur ciel étoilé, se tournant et se retournant dans leur lit, barricadés dans leur petit pavillon individuel ? Quels obscurs sentiments profitaient des ténèbres pour se frayer un chemin parmi les interdits, jusqu’à l’orée de leur conscience ? En fuyant jusqu’ici, en s’enterrant dans ces trous perdus à soixante-dix kilomètres de la métropole, ils avaient anéanti toute perspective d’ascension sociale, pour eux et pour leurs enfants. Mais la simple pensée qu’ils pourraient y vivre en paix, entourés de gens normaux, leur avait paru valoir ce sacrifice. Ils se considéraient comme en sursis, attendant que l’État français réussisse à les rattraper, à étendre jusqu’à eux, comme des tentacules, ses logement sociaux dont ils guettaient l’invasion prochaine, du fond de leur tanière à Étampes ou à Villers-Cotterêts. Dès qu’on les verrait poindre à l’horizon, il serait temps de s’enfuir de nouveau, pour ceux qui le pouvaient.
Je regardai ma montre. Le jour commençait à décroître. Moi aussi, je devais repartir, j’avais des échéances. J’étais un habitant du premier cercle, je venais d’en prendre pleinement conscience, et je ne devais pas l’oublier; car il n’en aurait pas fallu beaucoup pour que je fusse contraint, moi aussi, à cet exil au Royaume du néant.

André Waroch




• De l’autre côté du périph, film comique hexagonal de David Charhon (1 h 36 mn), 2012, avec Omar Sy, Laurent Lafitte, Sabrina Ouazani, sortie en salle le 19 décembre 2012.

La version originale de cet article a été publiée sur le site Europemaxima

mercredi 23 janvier 2013

Tarantino l'enchaîné




         Tarantino est égal à lui-même : speedé, rigolard, spectaculaire et vide. Son dernier film, Django unchained, ne déroge pas à son talent particulier, et reprend les recettes éprouvées de son savoir-faire. A lire les critiques à la guimauve, toutes dégoulinantes de niaiseries et de moraline, le réalisateur avait (enfin !) atteint la maturité : son film sortait des sentiers battus – entendre ici de la gaudriole tarantinesque – pour toucher du doigt un sujet sérieux : l’esclavage. Diable ! Tout le monde au garde à vous ! Car notre génie américain est sacrément original en la matière : il est totalement contre l’esclavage !

         Rassurez-vous, ô chers lecteurs, il ne s’agit pas ici d’un film à thèse. Et si l’esclavage en est le sujet central, il est passé à la moulinette d’un vieux western « spaghetti » avec giclements de sang, explosions de crâne, dents crades, visages boursouflés et clopes au coin du bec. Il faut vraiment être un critique français pour ne pas comprendre que l’esclavage est simple matière à spectacle : coups de fouets, vengeances cruelles, re-coups de fouet, re-vengeance, etc. C’est d’ailleurs un élégant cow boy, allemand de surcroît, qui se la joue « ami du genre humain » à condition que le pognon rentre et d’en buter un ou deux, au passage, de ces gros cons d’humains. Alors, la belle histoire qui dénonce l’esclavage dans le remake d’un western « spaghetti »... je crois qu'il n'en a jamais été question – sauf pour la promo, bien sûr.

         Bref, le film en lui-même, et pour faire court : 2h45 pétaradantes, éprouvantes et ennuyantes. En même temps, Tarantino ne change pas son fusil d’épaule et défouraille dans tous les sens, mais ses films, au moins depuis Kill Bill, ressemblent à un vaste clip où les séquences s’enchaînent les unes après les autres sans aucune trame directrice. On reconnaît tout de suite son style, innovant à ses débuts (Reservoir dogs et Pulp Fiction) et totalement désuet aujourd’hui. Certes, les inconditionnels y trouveront leurs comptes : 1/ la musique est omniprésente jusqu’à éclipser l’histoire (certaines scènes ne semblent avoir été tournées que pour mettre en images un titre d’anthologie) 2/ la violence omniprésente est désamorcée par un humour potache de plus ou moins bon aloi (Tarantino se faisant lui-même exploser dans une scène ridicule) 3/ les ralentis succèdent aux gros plans pour mieux mettre en lumière les poses, les gimmicks et les grimaces des acteurs. Le tout servi par des élucubrations pseudo-philosophiques qui donnent un peu de style à certains personnages, surtout celui de Christopher Waltz. Pour le reste, tout cela est bien creux…  

Tarantino est devenu le reflet exact de son époque, celle du cynisme rigolard qui recouvre tout de son vide abyssal. Le western dit « spaghetti », et tellement mieux nommé « zapatiste »[1], auquel il devait être rendu hommage est tout simplement défiguré. Il faut se souvenir de la scène inaugurale du Django de Sergio Corbucci – principale source d’inspiration de Tarantino ! – pour comprendre le gouffre qui le sépare de son homonyme américain. Dans ce film de 1966, un vagabond solitaire, incarné par le visage hiératique de Franco Nero, traîne son cercueil dans la boue. L’atmosphère est étrange et étouffante, la violence sourde et radicale, la vengeance cruelle et parabolique et le héros traversé par les épreuves et brûlé par le mal. « Django est un antihéros – écrit Moury – qui souffrira comme le Christ au pied d’une croix et qui ne devra son salut qu’à l’énergie communiquée par la prière, par l’acceptation, la reconnaissance de son statut christique, de martyr d’une religion inavouée dont tous les signes l’entourent »[2]

On n’en demande pas tant à Tarantino. Faire de Django un esclave noir était sans doute une idée intéressante, encore aurait-il fallu sortir de la caricature et donner à ce personnage une réelle épaisseur, une ambiguïté beaucoup plus marquée et, surtout, un second degré et une dérision dont il est totalement dépourvu. Bref, faire de Django un reflet de Franco Nero, trouble et impassible, et non pas une imitation de Charles Bronson, transparent et imbécile. 





[1] Cf. Nicolas Gauthier, « Le western zapatiste. De gauche ou de droite ? Les deux, bien au contraire… », Éléments, n°146, janvier-mars 2013, p. 32-34.
[2] Cité par Michel Marmin, « Django l’européen », Éléments, n°146, janvier-mars 2013, p. 35.





lundi 21 janvier 2013

Georg Trakl, le crépuscule de l'Europe dans les veines


« Qu’importe, si, pris de vin, tu laisses choir ta tête dans l’égout »

         Georg Trakl est une âme brûlée. Il appartient à la longue cohorte des poètes (Lautréamont, Rimbaud, Rilke, etc.) qui ressentent les fractures du monde jusque dans leurs propres chairs, et qui versent leurs sangs jusqu’à la dernière goutte de soleil. Mort à 27 ans, Trakl est un visionnaire, il se situe devant nous, en éclaireur, avec les mots du poète qui franchit l’abîme du temps, malgré lui. Et que voit-il ? Rien. Mieux que cela, il vit déjà dans le temps qui vient, il est l’Europe de demain, il est « révélation et anéantissement » :

« Chaussé d’argent, je descendis les gradins ronceux, puis j’entrai dans la chambre peinte à la chaux. Un flambeau y brûlait en silence ; et, sans mot dire, je cachai ma tête entre les draps pourpres ; la terre vomit alors un cadavre d’enfant, créature lunaire qui, lentement, sortit de mon ombre et s’abattit, les bras rompus, au fond de rocheux abîmes, en neige floconneuse ».

Georg Trakl se reconnaissait dans Kaspar Hauser, surnommé « l’orphelin de l’Europe ». Ce jeune adolescent avait été retrouvé, en 1862, errant au beau milieu de la place de Nuremberg sans être capable de prononcer un seul mot. Enfermé depuis son plus jeune âge dans un sombre cachot, Kaspar n’existait pas avant d’être jeté en place publique. On suspecta très rapidement, au vu des progrès du mystérieux étranger, qu’il fût un enfant caché de la noblesse, une sorte de roi fantôme. L’énigme ne sera jamais levée puisque Kaspar Hauser s’enfuit soudainement du monde, une balle de revolver dans la bouche. « Alors s’effondra, blafarde, la face de celui qui n’était pas né », dira Trakl, et qui incarnait déjà l’Europe à venir : abandonnée, muette et bientôt assassinée.

Car Trakl était également l’un d’eux : un messager de l’autre rive. Toute son existence en porte les symptômes déchirants. Né à Salzbourg en 1887, le second d’une famille aisée de sept enfants passe sa prime jeunesse à arpenter les forêts, le soir venu, pour s’enivrer des couleurs du crépuscule et écouter le bruissement des animaux. Mais l’impossible guette et revêt bientôt les traits harmonieux de sa jeune sœur dont il tombe éperdument amoureux. Cette relation incestueuse, contre laquelle il lutte, le conduit sur les bords de la folie. Seule la prise continue de drogues, et ce, dès l’adolescence lui offre quelques répits avant son entrée dans le monde.

En 1905, il commence un apprentissage à la "Pharmacie de l’Ange", ce qui lui permet d’entretenir ses multiples addictions (chloroforme, éther, opium, cocaïne, etc.), et prend le chemin de l’Université de Vienne en 1908. S’il obtient son diplôme, le métier de pharmacien ne l’intéresse pas ; sa vocation est ailleurs : dans les mots qui tissent les images de l’être au prise avec le monde. Il côtoie les cercles de poètes viennois et se place d’emblée sous la tutelle de Rimbaud, Verlaine et Dostoïevski. Ses premières œuvres sont âpres, difficiles à saisir, tant la langue devient la matière première d’une tension permanente : Trakl est le « reflet fidèle d’un siècle maudit sans Dieu » et, dans le même temps, le chercheur infatigable des empreintes de l’Eternel : « Sans bruit, sur l’ossuaire, Dieu ouvre ses yeux d’or ».

  
Quelles que soient les thématiques approchées : la perte d’un monde, l’éblouissement du soleil, la robe empourprée d’un vin, la solitude de l’âme, etc. sa poésie bascule d’un abîme à l’autre : entre la beauté insondable de la vie et l’effroi abominable de l’existence. Quelques-uns de ses amis ont compris qu’ils tenaient, dans les vers étranges de Trakl, le secret de la langue. Mais le succès d’estime ne franchit pas le mur d’une époque tout entière jetée dans le malheur. Et il fallait que le « Rimbaud autrichien » plonge ses bras dans la danse endiablée de la guerre, et remue ses jambes jusqu’à trépas.

Le 24 août 1914, il entre en campagne comme pharmacien militaire et assiste, médusé, à l’agonie d’une centaine de combattants de retour du front. Il faut imaginer Trakl, le poète des sous-bois et du soleil couchant, errer dans une vaste salle, froide comme la mort, au milieu des cris et des râles, sans aucun médicament pour atténuer la souffrance de ses camarades. Son esprit vacille. Il tente de se suicider. Envoyé à l’hôpital psychiatrique de Cracovie, il s’envole de cocaïne et meurt le 3 novembre 1914 d’une overdose.

Son dernier poème, envoyé à un ami, juste avant l’heure fatidique est le chant funèbre de l’Europe en guerre. Il s’intitule Grodek.

         Le soir, les forêts automnales résonnent
         D’armes de mort, et les plaines d’or
         Et les lacs bleus où sombre
         Un morne soleil ; la nuit cerne
         Des guerriers agonisants, la sauvage clameur
         De leurs bouches fracassées.
         Pourtant, sans bruit, conflue au creux des prairies,
         Nuage rouge où vit un dieu courroucé,
         Le sang versé – froid lunaire ;
         Toutes voies débouchent dans une pourriture noire.
         Sous les frondaisons d’or de la nuit constellée
         S’avance en chancelant l’ombre de ma sœur, par le bosquet silencieux,
         Pour saluer l’âme des héros, leurs têtes sanglantes ;
         Et dans les roseaux chantent faiblement les sombres pipeaux de l’automne.
         Ô deuil orgueilleux ! autels de bronze !
        L’ardente flamme de l’esprit se consume aujourd’hui dans cette immense douleur :
         Nos descendants qui ne verront pas le jour.[1]



Ci-dessus : un extrait de l'extraordinaire mise en musique du poème "Révélation et anéantissement" de Georg Trakl par le groupe français Etant Donnés, avec Michael Gira (Swans) à la lecture.




[1] Georg Trakl, Rêve et folie et  autres poèmes, trad. Henri Stierlin, Genève, Éditions Héros-Limite, 2009, p. 107. Les autres extraits de poèmes utilisés pour cet article sont également issus de ce bel ouvrage. En complément, nous conseillerons la lecture de ses Œuvres complètes chez Gallimard (malheureusement indisponible aujourd’hui !).