lundi 11 mars 2019

L'Oeil vivant de Starobinski


Âgé de 98 ans, Jean Starobinski a achevé à deux ans près la boucle centenaire d'une vie consacrée à la littérature et à l'esprit. Cet éloge funèbre n'a rien d'exagéré. D'origine juive polonaise, fils d'Aron Starobinski et Szajndla Frydman, l'inoubliable auteur de Montaigne en mouvement1 était médecin, psychiatre, professeur de lettres, historien et philosophe. Ce polymathe titulaire à la fois d'un doctorat de lettres et de médecine aura voué son existence, de sa thèse soutenue en 19602 en passant par les Trois fureurs3 en 1974 jusqu'à La Beauté du monde en 20164, à arpenter les rivages du spleen et de la mélancolie dans la littérature ou la psychanalyse et à explorer les territoires de l'intime et du roman du Moi, passant de Rousseau à Stendhal, Montaigne, Baudelaire, Shakespeare ou Freud, et voyageant sans cesse entre la théorie littéraire, l'herméneutique, la philosophie et l'histoire de la médecine, à la recherche de la clé de l'énigme de ce que Denis Diderot nommait « le sentiment habituel de notre imperfection », fantastique moteur de la création intellectuelle. Ami d'Yves Bonnefoy ou de Georges Poulet, Starobinski sera resté fidèle à la Suisse et à Genève toute sa vie, recréant, avec d'autres penseurs de « l'Ecole de Genève », une véritable communauté philosophique dans la capitale helvète, comme une reproduction en miniature de la République des Lettres. Les médias ont réservé au philosophe un hommage plus que discret ces derniers jours. Il y a dix ans de cela, la mort de Julien Gracq, un des derniers géants de la littérature, achevait une époque. Avec Starobinski, un des derniers grands critiques et philosophes, c'est à nouveau une part de l'esprit du Vieux Continent qui tire sa révérence.












Jean Starobinski. L'Oeil vivant. Gallimard. 1961


1 Gallimard. 1982
2« Histoire du traitement de la mélancole des origines à 1900 », thèse, Acta psychosomatica, Bâle, 1960
3 Gallimard. 1974
4 Gallimard

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