lundi 25 mars 2019

Revenants III : Ludwig Lewisohn


« - On était des garçons bien tranquilles tous les deux, et c’est toujours les meilleurs, justement, qui tombent sur des mauvaises femmes… Tu n’as pas remarqué ? »
(Marcel Aymé)




La destinée du Destin de Mr Crump est bien étrange : d’abord refusé par tous ses éditeurs pour atteinte aux bonnes mœurs, acclamé par Thomas Mann qui le préfaça, salué par Freud qui voyait en lui un chef d’œuvre, ce roman a débuté sa carrière en accédant d’emblée au statut, tant prisé aujourd’hui, d’ouvrage maudit et sulfureux. Le scandale durant peu, il bénéficie désormais de l’indifférence bienveillante accordée aux livres dont la charge subversive semble éteinte. La vie de Lewisohn n’offrant aucune prise au pittoresque littéraire, c’est donc fort naturellement qu’il fut oublié au second rayon ; un bref hommage de Michéa dans une note de bas de page de L’empire du moindre mal signalant son importance et surtout son étonnante actualité n’y fera rien.

L’histoire, banale, ne présage en rien de sa violence: un jeune homme, esthète et pauvre, rêve d’une carrière de musicien et, pour son malheur, croise une femme de vingt ans plus âgée, Anne Bronson, fausse poétesse et vraie garce, qui deviendra sa maîtresse, puis sa femme, et s’emploiera à faire de lui son esclave, son dévoué mulet, convaincue « que les femelles de l’espèce humaine ont un droit imprescriptible à vivre toujours en parasite aux dépens des mâles. » Dès lors, le couple se réduira à un pur rapport de force, à la tentative de domination totale d'une volonté sur une autre, sans place aucune pour l'ambiguïté, la maladresse, la déception ou le simple malentendu, ce "pullulement de méprises" élégamment disséqué par Chardonne, autre grand romancier de la vie conjugale.

S’est imposée une lecture paresseuse de l’ouvrage, qui explique en partie la désaffection dont il souffre : celui-ci serait scandaleux car il dénoncerait « la condition de la femme au XIX siècle puritain », « l’hypocrisie des conventions sociales » et « l’enfer du couple », bref serait en phase avec tous les poncifs de la rhétorique progressiste assénés depuis un demi-siècle. Sans être fausse, cette lecture convainc peu. Le scandale réside davantage dans le fait que ce roman nous présente un type de femme qui, au contraire, s'accommodant fort bien de sa de sa condition de mineure, d'être fragile et donc d’éternelle victime de la prétendue muflerie des hommes, en tire un parti avantageux qui lui permet, en toute circonstance, de faire triompher ses plus minables intérêts. A tout cela, on répliquera bien entendu que c’est précisément un ordre social inégalitaire qui pervertit la femme. Pourtant, le livre achevé, il est impossible de concevoir une Mrs Crump pacifiée, apaisée par la magie de l’émancipation, du travail salarié et des sacro-saintes « responsabilités ». Nous l'imaginerions plutôt évoluer parmi ces harpies connectées qui « balancent » leur porc, glapissent leurs « me too » et envisagent sereinement la castration en masse de tous les white male, ou bien en DRH à forte mâchoire d'une quelconque multinationale, voire, - pourquoi pas? en candidate à la présidence des Etats-Unis. 


 

Ce roman est l’exploration des zones d’ombre de la pscyhé féminine, ce « continent noir » selon Freud. Sa violence s’y révèle à nu: manipulations, menaces, chantages affectifs, esclandres, humiliations, violence qui prend le tour d’une véritable guérilla psychologique au quotidien. L’art de rendre l’homme fou n’avait jamais été si bien illustré. C’est également la parfaite mise en scène, bien avant l’existence même de ce concept, de la trop fameuse « perversion narcissique », car au-delà des avantages matériels que Mrs Crump tire de l’exploitation de son mari, c’est surtout pour se sentir plus grande qu’elle s’acharne à le diminuer à ses propres yeux et ceux du monde, qu'elle exige de sa part une soumission non seulement totale mais consentie, mieux, enthousiaste. 
 
Mrs Crump incarne, sous une forme pathologique, un certain orgueil féminin, lequel, abreuvé au romanesque le plus fade du XIX ème siècle, s'autorise tous les abus: « Elle ne pouvait, somme toute, jamais supporter la moindre atteinte à la vénération due à son sexe. Elle ne douta jamais de son talent à forcer cette vénération et à la mériter. A soixante ans, négligée et flétrie, affligée de quelques-unes des infirmités les plus laides qu’on puisse avoir à cet âge, son intransigeance sur ce point était aussi absolue et démesurée qu’elle l’avait été au temps de sa jeunesse et de sa jeune maternité. »

 
 
Dans Crime passionnel, roman inégal mais tout aussi lucide, Lewisohn montre qu’il ne croit pas davantage aux bienfaits du féminisme dont il observe les débuts, à Greenwich village, durant l’entre deux guerres. Il comprend, bien avant ses confrères, qu’il est seulement la poursuite du puritanisme par d’autres moyens, et, qu'animé essentiellement par un désir de vengeance, il ne peut mener qu'à une incessante guerre des sexes ; finalement, l’individu moderne, « émancipé » ou pas, souffrira toujours du même mal : celui du défaut d’incarnation. La lutte engagée entre ceux qui refusent le corps au nom de l’esprit et ceux qui se soumettent sans réserve à ses exigences pour mieux dénier à la personne toute dimension spirituelle, est sans issue. Dans cette impasse nous piétinons toujours, hélas, sans doute pour longtemps.

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