mercredi 16 mars 2016

Portraits imaginaires (5) - Un tueur en série



Après « Un maire de province » et « L’intégriste », notre portraitiste poursuit son œuvre en s’attaquant à l’une des figures les plus ancrées dans l’imaginaire social : le tueur en série. 




         Le XIXème frémissait devant ses vampires, le Moyen-âge craignait le lycanthrope, il fallait à notre temps un monstre semblable capable de nous terrifier rationnellement puisque l’étrange et le surnaturel ne conviennent plus à cette époque. Les hérésies totalitaires auraient pu tenir ce rôle sans mal mais, trop vagues, nous leurs avons préférées celui qui les synthétise en sa personne et en figure la version individuelle. Phénomène essentiellement contemporain, quoiqu’un Gilles de Rais appartienne déjà à cette funeste coterie, il incarne à merveille le croque-mitaine d’aujourd’hui et, délesté des sobriquets magiques sous lesquels on le dénommait jusqu’à lors : loup-garou, sorcier ou démon, vampire, c’est dans la nudité de sa nature foncièrement humaine qu’on le désigne à présent. Plus terrifiant encore parce que son visage ressemble au nôtre et que rien ne le distingue des « gens normaux », hormis dans le secret de ses crimes, c’est précisément un monstre de notre temps en cela qu’il n’en a pas l’air. Mais mieux que son apparence, c’est sa psyché qui épouse l’époque dont il semble à l’avant-garde comme déjà Lacan nous disait qu’Hitler était un précurseur.
A bien des égards nous devrions ou le jalouser ou nous inquiéter d’avoir créé pareil assassin, à moins que, existant de toute éternité, ce ne soit plutôt nous qui nous en rapprochions dangereusement dans une sorte d’évolution démoniaque. Tout entier asservi par ses pulsions mortifères, il n’en est cependant que l’esclave consentant et sait les dissimuler ou les laisser exploser au moment opportun ! Pour le condamner, et nous en séparer, nous le diagnostiquons « pervers » mais son mode de fonctionnement, en le regardant avec attention, semble mieux répondre à des promesses par nous lancées et que nous refusons de tenir ; auxquelles nous ne sommes pas encore prêts de répondre. Car comment ne pas reconnaître, à l’instant tragique où il objective sa proie afin de la tuer en paix, ce délire joyeux où nous communions ensemble quand, fiers d’avoir basculé dans l’oubli un nouveau tabou, nous nous reconnaissons pour unique devise celle qu’il a faite sienne et qu’il assume pleinement : « jouir sans entraves ! ».
Malheureux d’être né trop tôt, ou et de prendre nos rêves au sérieux, il ignore la culpabilité dont nous peinons à nous débarrasser et ne comprend pas que nous lui reprochions cette exigence de se vouer à sa seule jouissance, exigence terrible à laquelle il sacrifie sa vie et celle de ses innocentes victimes. Aussi s’étonne-t-il en son for qu’on le considère comme un malade, sauf s’il en tire quelques bénéfices et qu’on lui laisse la vie sauve parce qu’on n’exécute pas un fou. D’ailleurs, le dire coupable, c’est jouer contre nous et mieux vaut espérer en sa folie plutôt que d’admettre qu’il eut le courage, avant nous, de la cohérence. Il figure moins un monstre moderne qu’un prototype, dépareillant avec nos jours, cependant qu’il sera la norme demain. Craignons-le tout de même car il nous en dit long sur l’endroit d’où nous sommes partis et sur celui en la direction duquel nous nous acheminons.   



 

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