vendredi 14 avril 2023

Les rentiers de l'hospice constitutionnel

 


         Rarement, le Conseil constitutionnel n’aura été scruté avec une pareille vigilance comme si les bien mal nommés « sages » pouvaient être autre chose que ce qu’ils ont été tout leur vie durant : des larbins dorés de l’Etat. Peut-on s’imaginer un seul instant que des individus qui ont passé toute leur existence sous les ors de la République, avec tout ce que cela suppose d’allégeance pour les hauts fonctionnaires et de manigances pour les acteurs politiques, se dressent face au pouvoir, même d’un point de vue purement juridique, et rejoignent ainsi le peuple à qui ils ne doivent rien, exception faite de quelques mandats électoraux bien mal acquis. Certes, le vent peut tourner un peu mais sûrement pas renverser une institution dont la raison d’être est de maintenir l’ordre constitutionnel.

         La composition d’abord. Sans revenir sur l’extravagance que constitue la présence des anciens présidents de la République imaginé au départ par le général de Gaulle et Michel Debré afin de récompenser René Coty pour service rendu, la nomination des neuf membres dépend exclusivement de personnalités politiques de premier plan : le président de la République, le président de l’Assemblée nationale et le président du Sénat. Si l’on avait pu croire un moment que la sagesse de ces derniers allait supplanter les jeux d’appareil en privilégiant, par exemple, des profils doués pour les arcanes juridiques, toutes les dernières recrues manifestent un très haut degré de partialité pour ne pas dire de connivence avec le pouvoir. Ainsi, les soupçons de renvoi d’ascenseur qui pèsent sur la dernière nommée, Véronique Malbec : celle-ci aurait en tant que procureure générale accéléré le classement sans suite du dossier de l’affaire des « Mutuelles de Bretagne » pour laquelle le président de l’Assemblée nationale avait été mis en cause – et qui l’a nommé ! Que dire de Jacqueline Gourault, licencié en histoire/géographie, qui a fait une belle carrière politique à l’UDF avant de rejoindre le parti au pouvoir et de devenir ministre sous la présidence d’Emmanuel Macron – et qui l’a nommé ! D’Alain Juppé qui avait multiplié les courbettes à l’endroit du Président, en trahissant au passage son camp politique, pour faire savoir qu’il était prêt à consentir à une retraite dorée au Conseil, rejoignant ainsi un autre ex-premier ministre en la personne de Laurent Fabius. Le bon Gérard Larcher ne déroge pas à la règle : il a systématiquement nommé des proches, jusqu’à son propre chef de cabinet, qui ont fait carrière dans le prolongement des Républicains. Le résultat est sans appel : qu’ils soient étiquetés à gauche ou à droite, les membres restent des grands serviteurs de l’Etat dont la servilité est inscrite dans leurs gènes. Et pour cause, qui ne rêve pas de voir sa retraite, déjà grassouillettes pour ceux-là, d’augmenter d’une indemnité de  13 500 euros par mois. A l’hospice constitutionnel, la moyenne d’âge des membres du Conseil est de 72,6 ans. 

 


         La jurisprudence ensuite. Sans entrer dans l’argumentation filandreuse des décisions, le Conseil s’est arrogé un droit d’interprétation exorbitant en faisant jongler les textes et les principes en fonction des situations et au fil de ses besoins ; il est devenu la matrone des représentants de la nation qui ne savent jamais quels principes vont l’emporter, et pour cause, ils se contredisent entre eux : le droit de propriété contre le droit au logement, la liberté d’entreprendre contre le principe de précaution et même le principe de fraternité contre les lois de la République ! Il n’empêche qu’une étude minutieuse de la jurisprudence ne trompe personne : les décisions penchent très souvent du côté de la liberté d’entreprendre quitte à faire prévaloir les intérêts privés contre le bien commun[1]. Le néolibéralisme qui ne dit pas son nom est également à l’œuvre au Conseil, d’autant que celui-ci n’est pas imperméable au lobbying des sociétés privées qui déploient, notamment à l’occasion des questions prioritaires de constitutionnalité, leur armada de professionnels du droit. Quant aux libertés publiques, dont le Conseil se gargarisait d’être le protecteur, elles se sont effondrées à l’occasion de la décision – honteuse – relative à l’état d’urgence sanitaire. Toutes les mesures qui en découlaient, dont la suspension de la liberté d’aller et venir, ont été validées au nom du sacrosaint principe du droit à la protection de la santé.

         Il n’est donc pas étonnant de voir, aujourd’hui, le Conseil placé sous la protection d’une garde prétorienne face à des citoyens dessillés : le droit dit l’ordonnancement du monde mais il arrive que la réalité surgisse des sous-sols et piétinent le droit. Cette nouvelle décision, même pas en trompe-l’œil, nous rappelle que les sages seraient mieux dans un véritable hospice.     

          

 


 



[1] Voir Lauréline Fontaine, La constitution maltraitée, anatomie du Conseil constitutionnel, éditions Amsterdam, 2023.

dimanche 2 avril 2023

Une jeunesse fantasmée et instrumentalisée

 

 

         Que n’entend-on pas sur la jeunesse ! Un florilège d’âneries sorti tout droit de médias accrocs à la pensée soixante-huitarde revisitée par les dingueries à la mode, comme si les boomers avaient transféré leurs désirs révolutionnaires sur une génération qu’ils ont pourtant sacrifié à loisir. Ainsi, les jeunes seraient hautement conscientisés à l’écologie dans le prolongement d’une adolescente verdisée et puritaine, Greta Thunberg, élevée au rang d’icône mondiale. Ils seraient également à la pointe de l’activisme politique et sociale pour ressourcer la démocratie aux idéaux purs de l’égalitarisme forcené et de l’anticapitalisme d’opérette. Sans compter leurs perceptions aigües des dangers portés par les nouvelles technologies et leur résistance, déjà féroce, face à tous les fascismes qui gangrènent le corps social.

         Pourtant, à y regarder de plus près, et justement du fait de leur âge, cette jeunesse est à l’image de la société qui l’a façonnée : à moitié débile, consumériste jusqu’à l’os, narcissique compulsive et pathologiquement dépendante des réseaux sociaux. En cela, elle est un parfait reflet des autres générations avec ce poids en plus,  impossible à porter : l’incapacité de s’inscrire dans une généalogie de pères et de mères défaillants et, donc, l’impossibilité de transgresser ce par quoi ils sont venus au monde. D’où la répétition farcesque de slogans éculés et la posture ridicule des gardiens rouges de la liberté avec cette pincée d’anarchisme debordien mal digéré : « Plutôt crever que travailler ! ». Cinquante ans après, le gauchisme demeure une « maladie verbale du marxisme » et, en 1974, Pasolini concluait déjà amèrement : « Les masques répugnants que les jeunes se mettent sur le visage, et qui les rendent aussi horribles que les vieilles putains d’une iconographie injuste, recréent objectivement dans leur physionomie ce qu’ils ont condamné à jamais – mais uniquement en paroles ». 



         La sous-culture du pouvoir a absorbé la sous-culture de l’opposition : CRS d’un côté, étudiants de l’autre, même combat ! Chacun joue sa partition à la perfection : les méchants flics de l’Etat qui matraquent les petits bourgeois des beaux quartiers. Et le cortège des sociologues appointés, des associations subventionnées et des médias au service de s’offusquer sur tous les tons de la violence systémique de l’Etat profond. Quelle mascarade ! Tout ce petit monde, après s’être égosillé, jouera les vierges effarouchées devant les avancées de l’extrême-droite et rejoindra bien gentiment les rangs du pouvoir, seul et dernier rempart face à la barbarie.

         La jeunesse, ou tout du moins une partie d’entre elle, aura été de nouveau manipulée et sacrifiée sur l’autel d’une radicalité sans lendemain pour complaire aux fantasmes d’une génération qui, décidément, ne passe pas la main. Comme le prophétisait Pierre Legendre : « Enfants meurtriers, adolescents statufiés en déchets sociaux, jeunesse bafouée dans son droit de recevoir la limite, votre solitude nue témoigne des sacrifices humains ultramodernes ».  

 

 


 

 

 

vendredi 24 mars 2023

L'empire de la bureaucratie : les chiens de Poutine

 

 

« On s’est tous sucrés, moi, chacun d’entre vous, tous ! » hurle la mairesse à ses plus proches collaborateurs, dans Durak ! du réalisateur russe Yuri Bykov, quand un vent de panique souffle sur le conseil municipal parce qu’un immeuble vétuste menace de s’effondrer et d’ensevelir ses occupants. Le film, sorti en 2014, l’année qui voit Vladimir Poutine annexer triomphalement la Crimée, est une cruelle métaphore de la société russe. « Nous vivons comme des animaux et nous mourrons comme des animaux parce que nous ne sommes personnes les uns pour les autres », lance, au comble du désespoir, Dima, le protagoniste principal, à son épouse. Sa triste tirade, comme celle de la mairesse, résonne encore de terrible manière dans la Russie de 2022, celle de la guerre avec l’Ukraine, couronnement de vingt-deux ans de Poutinisme.

Comme la mairesse du film de Bykov, Poutine aussi s’est « sucré » lui aussi mais il a d’abord aidé les autres à le faire, avec suffisamment d’habileté pour lui permettre de tracer sa route vers le sommet du pouvoir. Officier du KGB, il est en poste à Dresde au moment de la chute du mur de Berlin, en novembre 1989, et revient en Russie pour assister, impuissant, à la chute de l’URSS. Rentré en Russie en février 1990, il est invité, en juin 1991, par son ancien professeur de faculté de droit, Anatoli Sobtchak, élu maire de Saint-Pétersbourg, à devenir son conseiller aux affaires internationales. La fidélité dont il fait preuve à l’égard d’Anatoli Sobtchak, même quand celui-ci est vaincu à l’élection municipale de 1996, est payante. En juin 1996, Vladimir Poutine est recruté par Pavel Borodine, proche de Boris Eltsine et, à partir de là, il va faire usage des compétences qu’il a acquise au service du KGB, pour gagner les faveurs du président. En mars 1999, Poutine est nommé au poste de secrétaire du Conseil de sécurité de la Russie. A ce moment, Yuri Skuratov, procureur général de la fédération de Russie, enquête sur les soupçons de détournement de fonds publics, notamment dans le cadre de l’immense chantier de restauration du musée de l’Ermitage. Le 18 mars 1999, la télévision diffuse une vidéo sur laquelle on voit un homme ressemblant à Skuratov, avoir des relations sexuelles avec deux jeunes femmes, supposément mineures. En dépit de ses dénégations, le scandale ruine sa carrière et Skuratov est remplacé par Vladimir Ustinov qui met opportunément fin à l’enquête visant Boris Eltsine et son entourage. 

 


L’ascension de Vladimir Poutine est fulgurante après l’affaire Skuratov. Devenu le protégé de Boris Eltsine, il devient aussi son Premier Ministre et quand Boris Eltsine démissionne par surprise le 31 décembre 1999, Vladimir Poutine, en tant que chef du gouvernement, devient légalement président. Sa campagne présidentielle commence avec une visite aux troupes russes stationnées en Tchétchénie et il est officiellement élu président de la Fédération de Russie le 26 mars 2000 dès le premier tour de l'élection présidentielle anticipée avec 52,52 % des suffrages contre 29,2 % à Guennadi Ziouganov (parti communiste). Dès son arrivée au pouvoir, le nouveau président accorde l’immunité judiciaire à toute la famille Eltsine.

Si Vladimir Poutine bénéficie d’une réelle popularité au sein de la population russe, son long maintien au pouvoir s’explique aussi par la pérennité du système initié par Boris Eltsine et perfectionné par Poutine. La « thérapie de choc » initiée par Eltsine en 1992 avait entrainé une inflation de plus de 2500 % et une opposition frontale avec la Douma. En réponse à un projet de référendum visant à adopter la nouvelle constitution, préparée par le gouvernement russe, et à la volonté de ce dernier de dissoudre le Congrès, les parlementaires répliquèrent en appelant à la destitution d’Eltsine. Après dix jours d’affrontements meurtriers dans les rues de Moscou, le parlement sera mis au pas avec l’aide de l’armée. Des rafles massives conduisirent à l’arrestation de plus de vingt-mille suspects et partisans du président par intérim Alexandre Routskoï, les combats de rue entraînant la mort de 150 à un millier de Russes, suivant les sources. La constitution est finalement adoptée en décembre 1993 par référendum et 58,4 % des voix. Routskoï et ses partisans ne restèrent pas longtemps en prison. Graciés, ils forment un éphémère mouvement nationaliste, Derjava (« Puissance »), qui s’allie à la présidentielle de 1996 avec les communistes de Guerasinov, sans parvenir à faire autre chose qu’à consacrer l’existence d’une « opposition systémique », incapable de s’opposer vraiment au pouvoir en place, tout en contribuant à légitimer le régime russe, notamment aux yeux des occidentaux, qui saluent naïvement la manière dont Eltsine a su conserver la maîtrise de la situation face aux « nationalistes » et aux « nostalgiques du communisme », sans comprendre que ceux-ci ne jouent déjà plus vraiment de rôle politique significatif en Russie. 



La création en 2001 du parti Russie Unie, par le maire de Moscou Iouri Loujkov, le président du gouvernement Evgueni Primakov, le président du Tatarstan et dirigeant du parti Toute la Russie, Mintamer Chaïmiev et le leader du parti Unité, Sergueï Choïgou, est la pierre angulaire du système de démocratie guidée consolidé au cours des années Poutine et théorisé par le politologue Gleb Pavlovski, conseiller de Vladimir Poutine, de 1996 à 2011. Ce que Gleb Pavlovsky a brillamment échafaudé, comme il l’explique en 2016 au philosophe et éditeur Arnis Ritups, pour la revue Lettone Riga Laiks : « toute l’opposition est convaincue que Eltsine va s’accrocher au pouvoir jusqu’au bout. (…) Cela veut dire qu’ils ne font pas attention à l’héritier. Ils vont livrer bataille à Eltsine et l’héritier en profitera pour s’imposer. »[1] L’héritier qui s’est imposé d’abord sous la protection d’Anatoli Sobtchak à la mairie de Saint-Pétersbourg[2] et a échappé à un premier scandale, quand il est accusé par le Conseil Législatif de la ville, d’avoir détourné quelques 90 millions de dollars dans un contrat de vente de métal au rabais en échange de denrées alimentaires jamais parvenues en Russie[3], ne tarde pas à faire valoir ses prérogatives, sitôt son héritage revendiqué. 

A l’été 2000, alors que Vladimir Poutine vient tout juste d’être élu président de la Fédération de Russie, il convoque au Kremlin vingt et un des hommes les plus riches de Russie, ceux-là même que l’on surnomme les « oligarques », enrichis au-delà de toute mesure sous l’ère Eltsine. Poutine n’est pas là pour leur déclarer la guerre mais pour leur rappeler quel équilibre doit définir leur relation avec le Kremlin. « Allons droit au but, soyons ouverts et faisons le nécessaire pour mettre en place une relation civilisée et transparente. » Le deal offert par le président russe est simple : respectez mon autorité et vous pourrez conserver vos propriétés, vos jets privés et vos entreprises géantes. Ceux qui refusent seront éliminés, ceux qui acceptent l’accord deviendront encore plus riches. Dans ce système d’interrelations complexes fondé à la fois sur l’autoritarisme du Kremlin, la toute-puissante machine étatique et une corruption endémique, trois cercles de pouvoir s’organisent autour de Poutine : le premier, celui des proches, des premiers soutiens, anciennes relations du KGB ou de Saint-Pétersbourg : Yuri Kovalchuk, le billionnaire Arkady Rotenberg, ou encore Guenadi Timochenko, directeur de la compagnie de gaz naturel Novatek et de la holding de la pétrochimie Sibur. Le second cercle, celui des fidèles, les silovikis, les nouveaux hommes du président, choisis par Poutine à son arrivée au pouvoir, le troisième, celui des oligarques qui ont accepté de passer une alliance avec Vladimir Poutine. 

 


Un système complexe et fragile mais qui va fonctionner durant plus de deux décennies. Et pour cause : Vladimir Poutine ne fait que perpétuer une très ancienne conception du pouvoir, qui a cours depuis que la Russie réussit à s’affirmer en tant qu’Etat, quand Ivan III la libère du jour mongol à la fin du XVe siècle. En tant qu’Etat... mais pas en tant que nation : « Les Russes ne sont pas une nation. Dans un sens, les Russes ne sont qu’une fonction spatiale et le pouvoir qui parvient à tenir cet espace (…) et pour cette raison, il est impossible de bâtir une démocratie sur les bases de la culture russe, cela ne peut être réalisé », affirme l’ex-éminence grise de Poutine, le philosophe et politologue Gleb Pavlovsky. Pour les historiennes Maryanne Ozernoy and Tatiana Samsonova, la culture politique russe est enracinée dans la pratique du pouvoir du temps du Rus médiéval, quand le pouvoir central se voit obligé de déléguer une partie de son pouvoir à des chefs locaux, les boyars, régnant sur des parcelles de l’immense territoire, les votchinas, dans lesquelles ils mettent en place, avec l’accord du tsar, un système de perception des taxes qui leur permet de largement se servir au passage et dont le nom, en russe, est évocateur : kormlenié, l’« alimentation ». De ce système, auquel participent les boyars et les sluzhilé liudi, les « servants du tsar », naît une première forme de hiérarchie bureaucratique nommée mestnitchestvo, désignant tout simplement ceux dont le rang et l’importance leur permet de s’assoir à la table du tsar[4]. Pour les deux historiennes, la bureaucratie russe ne cesse à partir de là de gagner en puissance pour devenir de facto le véritable pouvoir politique. Tous les changements de régimes depuis le tsarisme jusqu’au poutinisme, en passant par l’Union Soviétique, n’ont fait que perpétuer le pouvoir du monstre bureaucratique « corrompu, inefficace et tyrannique »[5] qui s’avère pourtant le seul capable de maintenir ensemble toutes les composantes de l’immense espace russe mais aussi d’empêcher invariablement la Russie de devenir une nation pour rester prisonnière d’un impérialisme qui reste la seule condition d’existence de ce pays continent aux immenses espaces vides.

La guerre déclenchée en Ukraine par Vladimir Poutine s’intègre bien dans une logique historique, mais pas celle que défend la propagande du Kremlin. Alors que l’Ukraine affirme dans l’adversité son statut de nation indépendante face à Moscou, la Russie poutinienne s’enferre dans la fuite en avant impérialiste qui caractérise l’étatisme russe tout en demeurant une malédiction pour la nation russe. Et alors que les revers militaires se succèdent en Ukraine, le complexe édifice du poutinisme vacille, comme l’immeuble du film de Yuri Bykov. Quand le système ne parvient plus à s’alimenter - et ceux qui en font tourner les rouages à se « sucrer » - c’est l’ensemble de la machine qui peut se retourner contre ses maîtres, une caractéristique historique qui fait de la « Maison Russie » une imprévisible bombe à retardement. 

 


 

 



[1] Gleb Pavlovsky. « An Afterthought. » Riga Laïks. Printemps 2016. Propos recueillis par Arnis Ritups. https://www.rigaslaiks.com/magazine/marts-2016

[2] Anciennement « Soviet de Léningrad », puis mairie de Saint-Pétersbourg, redevenue depuis 1996 l’« administration de la ville Saint-Pétersbourg », avec à sa tête un gouverneur.

[3] Vladimir Kovalev. "Haie d’honneur pour Poutine". The Saint Petersburg Times. 23 juillet 2004

[4] Maryanne Ozernoy. Tatiana Samsonova. « Political History of Russian Bureaucracy and Roots of Its Power. » Demokratizatsya. The Journal of post-soviet democratisation. Volume 3. Numéro 3. Hiver 1995

[5] Shinar, C. (2012). How Russia's Bureaucracy hindered its Economic Development. European Review, 20(3)

lundi 13 mars 2023

Fuck America !

          

             

          Les éditions Le Tripode, reconnaissables à leurs couvertures originales et colorées, ont eu l’initiative heureuse de remettre au goût du jour les ouvrages d’Edgar Hilsenrath, dont le roman satirique Le nazi et le barbier et le terrible récit de sa vie au ghetto La nuit. Le dernier publié, Fuck America, qui se présente d’ailleurs comme une sorte d’appendice à La nuit, narre les tribulations d’un exilé juif aux Etats-Unis, plongé dans l’indigence, qui ne poursuit qu’un seul but : écrire le roman halluciné de son expérience des camps. Raconter son histoire finalement absurde, dont le titre lui vient comme une soudaine illumination : Le Branleur !, dans une nouvelle vie toute aussi absurde passée pour l’essentiel dans une cafétéria délabrée de Broadway.     

         L'histoire. En 1953, le perdant magnifique, Jakob Bronsky, a réussi à s’exiler aux Etats-Unis. Il habite une chambre miteuse et court les petits boulots pour gagner quelques dollars afin de se libérer un peu de temps pour écrire son œuvre ; une œuvre écrite dans une langue répudiée, l’allemand, et relatant une histoire que plus personne ne veut entendre, celle des camps. Peu importe, Bronsky vagabonde et picole avec les clodos du coin, tape la discussion avec de vieux juifs désabusés et aimerait bien palper un peu de chair féminine. Etant donné sa condition miséreuse, dont il se fout, Bronsky sait bien que pour les gens comme lui la rue d’en bas est l’horizon ultime, avec la vieille cafétéria où il peut gratter quelques bières et quelques lignes sur un carnet de fortune. Sinon, il y a les putes. 



         Fuck America détonne moins par son histoire à la Bukowski que par son style minimal, répétitif presque dactylographique qui finit par instiller une atmosphère monotone, rigoureusement plane, non pas dévitalisée mais désintéressée, un peu ailleurs, une atmosphère bouddhique pour un juif errant. Les dialogues, nombreux, sont à l’avenant : informatifs, neutres et précis – sans pathos.

 

« - Vous avez fait des études ?

- Non.

- Pourquoi pas ?

- Je ne sais pas. La guerre, je suppose.

- Vous pourriez rattraper ça.

- Je n’en ai pas envie.

 

- A part ça, vous avez d’autres problèmes ?

- Non.

- Je vous envie.

- Que voulez-vous dire ?

- Pas de problèmes psychiques ?

- Non.

- Tout le monde a des problèmes psychiques.

- Pas moi. »

 

         Aujourd’hui, tout le monde est un peu Joseph Bronsky, en train d’écrire sa vie pour lui donner un sens qu’elle n’a pas, dans une société transparente, bienveillante et divertissante pour laquelle l’existence, tant individuelle que collective, s’est effacée au profit du déroulement sans fin des jours heureux, plus ou moins. Comme le juif errant, qui ne peut pas perdre la vie car il a perdu la mort. 

 



Retrouvez des recensions plus ou moins réussies dans le dernier numéro en date d'Idiocratie, covidé mais encore disponible.  Cliquez sur la photo.

https://www.helloasso.com/associations/idiocratie/paiements/idiocratie-numero-moins-deux