Rarement, le Conseil constitutionnel n’aura
été scruté avec une pareille vigilance comme si les bien mal nommés « sages » pouvaient être autre chose que ce qu’ils ont été tout leur vie
durant : des larbins dorés de l’Etat. Peut-on s’imaginer un seul instant
que des individus qui ont passé toute leur existence sous les ors de la
République, avec tout ce que cela suppose d’allégeance pour les hauts
fonctionnaires et de manigances pour les acteurs politiques, se dressent face
au pouvoir, même d’un point de vue purement juridique, et rejoignent ainsi le
peuple à qui ils ne doivent rien, exception faite de quelques mandats
électoraux bien mal acquis. Certes, le vent peut tourner un peu mais sûrement
pas renverser une institution dont la raison d’être est de maintenir l’ordre
constitutionnel.
La composition d’abord. Sans revenir
sur l’extravagance que constitue la présence des anciens présidents de la
République imaginé au départ par le général de Gaulle et Michel Debré afin de
récompenser René Coty pour service rendu, la nomination des neuf membres dépend
exclusivement de personnalités politiques de premier plan : le président
de la République, le président de l’Assemblée nationale et le président du
Sénat. Si l’on avait pu croire un moment que la sagesse de ces derniers allait
supplanter les jeux d’appareil en privilégiant, par exemple, des profils doués
pour les arcanes juridiques, toutes les dernières recrues manifestent un très
haut degré de partialité pour ne pas dire de connivence avec le pouvoir. Ainsi,
les soupçons de renvoi d’ascenseur qui pèsent sur la dernière nommée, Véronique
Malbec : celle-ci aurait en tant que procureure générale accéléré le
classement sans suite du dossier de l’affaire des « Mutuelles de Bretagne »
pour laquelle le président de l’Assemblée nationale avait été mis en cause – et
qui l’a nommé ! Que dire de Jacqueline Gourault, licencié en
histoire/géographie, qui a fait une belle carrière politique à l’UDF avant de
rejoindre le parti au pouvoir et de devenir ministre sous la présidence d’Emmanuel
Macron – et qui l’a nommé ! D’Alain Juppé qui avait multiplié les
courbettes à l’endroit du Président, en trahissant au passage son camp
politique, pour faire savoir qu’il était prêt à consentir à une retraite dorée
au Conseil, rejoignant ainsi un autre ex-premier ministre en la personne de
Laurent Fabius. Le bon Gérard Larcher ne déroge pas à la règle : il a
systématiquement nommé des proches, jusqu’à son propre chef de cabinet, qui ont
fait carrière dans le prolongement des Républicains. Le résultat est sans appel :
qu’ils soient étiquetés à gauche ou à droite, les membres restent des grands
serviteurs de l’Etat dont la servilité est inscrite dans leurs gènes. Et pour
cause, qui ne rêve pas de voir sa retraite, déjà grassouillettes pour ceux-là,
d’augmenter d’une indemnité de 13 500
euros par mois. A l’hospice constitutionnel, la moyenne d’âge des membres
du Conseil est de 72,6 ans.
La jurisprudence ensuite. Sans entrer
dans l’argumentation filandreuse des décisions, le Conseil s’est arrogé un droit
d’interprétation exorbitant en faisant jongler les textes et les principes en
fonction des situations et au fil de ses besoins ; il est devenu la matrone des représentants de la nation qui ne savent jamais quels principes vont
l’emporter, et pour cause, ils se contredisent entre eux : le droit de
propriété contre le droit au logement, la liberté d’entreprendre contre le
principe de précaution et même le principe de fraternité contre les lois de la
République ! Il n’empêche qu’une étude minutieuse de la jurisprudence ne trompe
personne : les décisions penchent très souvent du côté de la liberté d’entreprendre
quitte à faire prévaloir les intérêts privés contre le bien commun[1].
Le néolibéralisme qui ne dit pas son nom est également à l’œuvre au Conseil, d’autant
que celui-ci n’est pas imperméable au lobbying des sociétés privées qui
déploient, notamment à l’occasion des questions prioritaires de constitutionnalité,
leur armada de professionnels du droit. Quant aux libertés publiques, dont le
Conseil se gargarisait d’être le protecteur, elles se sont effondrées à l’occasion
de la décision – honteuse – relative à l’état d’urgence sanitaire. Toutes les
mesures qui en découlaient, dont la suspension de la liberté d’aller et venir,
ont été validées au nom du sacrosaint principe du droit à la protection de la
santé.
Il n’est donc pas étonnant de voir, aujourd’hui,
le Conseil placé sous la protection d’une garde prétorienne face à des citoyens
dessillés : le droit dit l’ordonnancement du monde mais il arrive que la
réalité surgisse des sous-sols et piétinent le droit. Cette nouvelle décision, même pas
en trompe-l’œil, nous rappelle que les
sages seraient mieux dans un véritable hospice.
[1] Voir Lauréline
Fontaine, La constitution maltraitée,
anatomie du Conseil constitutionnel, éditions Amsterdam, 2023.
Que n’entend-on pas sur la
jeunesse ! Un florilège d’âneries sorti tout droit de médias accrocs à la
pensée soixante-huitarde revisitée par les dingueries à la mode, comme si les
boomers avaient transféré leurs désirs révolutionnaires sur une génération
qu’ils ont pourtant sacrifié à loisir. Ainsi, les jeunes seraient hautement
conscientisés à l’écologie dans le prolongement d’une adolescente verdisée et puritaine,
Greta Thunberg, élevée au rang d’icône mondiale. Ils seraient également à la
pointe de l’activisme politique et sociale pour ressourcer la démocratie aux
idéaux purs de l’égalitarisme forcené et de l’anticapitalisme d’opérette. Sans
compter leurs perceptions aigües des dangers portés par les nouvelles technologies
et leur résistance, déjà féroce, face à tous les fascismes qui gangrènent le
corps social.
Pourtant, à y regarder de plus près, et
justement du fait de leur âge, cette jeunesse est à l’image de la société qui
l’a façonnée : à moitié débile, consumériste jusqu’à l’os, narcissique
compulsive et pathologiquement dépendante des réseaux sociaux. En cela, elle
est un parfait reflet des autres générations avec ce poids en plus, impossible à porter : l’incapacité de
s’inscrire dans une généalogie de pères et de mères défaillants et, donc,
l’impossibilité de transgresser ce par quoi ils sont venus au monde. D’où la
répétition farcesque de slogans éculés et la posture ridicule des gardiens
rouges de la liberté avec cette pincée d’anarchisme debordien mal digéré :
« Plutôt crever que travailler ! ». Cinquante ans après, le gauchisme
demeure une « maladie verbale du marxisme » et, en 1974, Pasolini concluait déjà
amèrement : « Les masques répugnants que les jeunes se mettent sur le
visage, et qui les rendent aussi horribles que les vieilles putains d’une
iconographie injuste, recréent objectivement dans leur physionomie ce qu’ils
ont condamné à jamais – mais uniquement en paroles ».
La sous-culture du pouvoir a absorbé la
sous-culture de l’opposition : CRS d’un côté, étudiants de l’autre, même
combat ! Chacun joue sa partition à la perfection : les méchants
flics de l’Etat qui matraquent les petits bourgeois des beaux quartiers. Et le
cortège des sociologues appointés, des associations subventionnées et des
médias au service de s’offusquer sur tous les tons de la violence systémique de
l’Etat profond. Quelle mascarade ! Tout ce petit monde, après s’être
égosillé, jouera les vierges effarouchées devant les avancées de l’extrême-droite
et rejoindra bien gentiment les rangs du pouvoir, seul et dernier rempart face
à la barbarie.
La jeunesse, ou tout du moins une
partie d’entre elle, aura été de nouveau manipulée et sacrifiée sur l’autel
d’une radicalité sans lendemain pour complaire aux fantasmes d’une génération
qui, décidément, ne passe pas la main. Comme le prophétisait Pierre
Legendre : « Enfants meurtriers, adolescents statufiés en déchets
sociaux, jeunesse bafouée dans son droit de recevoir la limite, votre solitude
nue témoigne des sacrifices humains ultramodernes ».
« On
s’est tous sucrés, moi, chacun d’entre vous, tous ! » hurle la
mairesse à ses plus proches collaborateurs, dans Durak ! du réalisateur russe Yuri Bykov, quand un vent de
panique souffle sur le conseil municipal parce qu’un immeuble vétuste menace de
s’effondrer et d’ensevelir ses occupants. Le film, sorti en 2014, l’année qui
voit Vladimir Poutine annexer triomphalement la Crimée, est une cruelle
métaphore de la société russe. « Nous vivons comme des animaux et nous mourrons
comme des animaux parce que nous ne sommes personnes les uns pour les
autres », lance, au comble du désespoir, Dima, le protagoniste principal,
à son épouse. Sa triste tirade, comme celle de la mairesse, résonne encore de
terrible manière dans la Russie de 2022, celle de la guerre avec l’Ukraine,
couronnement de vingt-deux ans de Poutinisme.
Comme
la mairesse du film de Bykov, Poutine aussi s’est « sucré » lui aussi
mais il a d’abord aidé les autres à le faire, avec suffisamment d’habileté pour
lui permettre de tracer sa route vers le sommet du pouvoir. Officier du KGB, il
est en poste à Dresde au moment de la chute du mur de Berlin, en novembre 1989,
et revient en Russie pour assister, impuissant, à la chute de l’URSS. Rentré en
Russie en février 1990, il est invité, en juin 1991, par son ancien professeur
de faculté de droit, Anatoli Sobtchak, élu maire de Saint-Pétersbourg, à
devenir son conseiller aux affaires internationales. La fidélité dont il fait
preuve à l’égard d’Anatoli Sobtchak, même quand celui-ci est vaincu à
l’élection municipale de 1996, est payante. En juin 1996, Vladimir Poutine est
recruté par Pavel Borodine, proche de Boris Eltsine et, à partir de là, il va
faire usage des compétences qu’il a acquise au service du KGB, pour gagner les
faveurs du président. En mars 1999, Poutine est nommé au poste de secrétaire du
Conseil de sécurité de la Russie. A ce moment, Yuri Skuratov, procureur général
de la fédération de Russie, enquête sur les soupçons de détournement de fonds
publics, notamment dans le cadre de l’immense chantier de restauration du musée
de l’Ermitage. Le 18 mars 1999, la télévision diffuse une vidéo sur laquelle on
voit un homme ressemblant à Skuratov, avoir des relations sexuelles avec deux
jeunes femmes, supposément mineures. En dépit de ses dénégations, le scandale
ruine sa carrière et Skuratov est remplacé par Vladimir Ustinov qui met
opportunément fin à l’enquête visant Boris Eltsine et son entourage.
L’ascension
de Vladimir Poutine est fulgurante après l’affaire Skuratov. Devenu le protégé
de Boris Eltsine, il devient aussi son Premier Ministre et quand Boris Eltsine
démissionne par surprise le 31 décembre 1999, Vladimir Poutine, en tant que
chef du gouvernement, devient légalement président. Sa campagne présidentielle
commence avec une visite aux troupes russes stationnées en Tchétchénie et il
est officiellement élu président de la Fédération de Russie le 26 mars 2000 dès
le premier tour de l'élection présidentielle anticipée avec 52,52 % des
suffrages contre 29,2 % à Guennadi Ziouganov (parti communiste). Dès son
arrivée au pouvoir, le nouveau président accorde l’immunité judiciaire à toute
la famille Eltsine.
Si
Vladimir Poutine bénéficie d’une réelle popularité au sein de la population
russe, son long maintien au pouvoir s’explique aussi par la pérennité du
système initié par Boris Eltsine et perfectionné par Poutine. La « thérapie
de choc » initiée par Eltsine en 1992 avait entrainé une inflation de plus
de 2500 % et une opposition frontale avec la Douma. En réponse à un projet
de référendum visant à adopter la nouvelle constitution, préparée par le
gouvernement russe, et à la volonté de ce dernier de dissoudre le Congrès, les
parlementaires répliquèrent en appelant à la destitution d’Eltsine. Après dix
jours d’affrontements meurtriers dans les rues de Moscou, le parlement sera mis
au pas avec l’aide de l’armée. Des rafles massives conduisirent à l’arrestation
de plus de vingt-mille suspects et partisans du président par intérim Alexandre
Routskoï, les combats de rue entraînant la mort de 150 à un millier de Russes,
suivant les sources. La constitution est finalement adoptée en décembre 1993
par référendum et 58,4 % des voix. Routskoï et ses partisans ne restèrent
pas longtemps en prison. Graciés, ils forment un éphémère mouvement
nationaliste, Derjava (« Puissance »), qui s’allie à la présidentielle de 1996
avec les communistes de Guerasinov, sans parvenir à faire autre chose qu’à
consacrer l’existence d’une « opposition systémique », incapable de
s’opposer vraiment au pouvoir en place, tout en contribuant à légitimer le
régime russe, notamment aux yeux des occidentaux, qui saluent naïvement la
manière dont Eltsine a su conserver la maîtrise de la situation face aux
« nationalistes » et aux « nostalgiques du communisme »,
sans comprendre que ceux-ci ne jouent déjà plus vraiment de rôle politique
significatif en Russie.
La
création en 2001 du parti Russie Unie, par le maire de Moscou Iouri
Loujkov, le président du gouvernement Evgueni Primakov, le président du
Tatarstan et dirigeant du parti Toute la Russie, Mintamer Chaïmiev et le
leader du parti Unité, Sergueï Choïgou, est la pierre angulaire du
système de démocratie guidée consolidé au cours des années Poutine et théorisé
par le politologue Gleb Pavlovski, conseiller de Vladimir Poutine, de 1996 à
2011. Ce que Gleb Pavlovsky a brillamment échafaudé, comme il l’explique en
2016 au philosophe et éditeur Arnis Ritups, pour la revue Lettone Riga
Laiks : « toute l’opposition est convaincue que Eltsine va
s’accrocher au pouvoir jusqu’au bout. (…) Cela veut dire qu’ils ne font pas
attention à l’héritier. Ils vont livrer bataille à Eltsine et l’héritier en
profitera pour s’imposer. »[1] L’héritier qui s’est
imposé d’abord sous la protection d’Anatoli Sobtchak à la mairie de
Saint-Pétersbourg[2]
et a échappé à un premier scandale, quand il est accusé par le Conseil
Législatif de la ville, d’avoir détourné quelques 90 millions de dollars dans
un contrat de vente de métal au rabais en échange de denrées alimentaires
jamais parvenues en Russie[3], ne tarde pas à faire
valoir ses prérogatives, sitôt son héritage revendiqué.
A
l’été 2000, alors que Vladimir Poutine vient tout juste d’être élu président de
la Fédération de Russie, il convoque au Kremlin vingt et un des hommes les plus
riches de Russie, ceux-là même que l’on surnomme les « oligarques »,
enrichis au-delà de toute mesure sous l’ère Eltsine. Poutine n’est pas là pour
leur déclarer la guerre mais pour leur rappeler quel équilibre doit définir
leur relation avec le Kremlin. « Allons droit au but, soyons ouverts et
faisons le nécessaire pour mettre en place une relation civilisée et
transparente. » Le deal offert par le président russe est simple :
respectez mon autorité et vous pourrez conserver vos propriétés, vos jets
privés et vos entreprises géantes. Ceux qui refusent seront éliminés, ceux qui
acceptent l’accord deviendront encore plus riches. Dans ce système
d’interrelations complexes fondé à la fois sur l’autoritarisme du Kremlin, la
toute-puissante machine étatique et une corruption endémique, trois cercles de
pouvoir s’organisent autour de Poutine : le premier, celui des proches,
des premiers soutiens, anciennes relations du KGB ou de
Saint-Pétersbourg : Yuri Kovalchuk, le billionnaire Arkady Rotenberg, ou
encore Guenadi Timochenko, directeur de la compagnie de gaz naturel Novatek et
de la holding de la pétrochimie Sibur. Le second cercle, celui des fidèles, les
silovikis, les nouveaux hommes du président, choisis par Poutine à son
arrivée au pouvoir, le troisième, celui des oligarques qui ont accepté de
passer une alliance avec Vladimir Poutine.
Un
système complexe et fragile mais qui va fonctionner durant plus de deux
décennies.Et pour cause : Vladimir Poutine ne fait que perpétuer
une très ancienne conception du pouvoir, qui a cours depuis que la Russie
réussit à s’affirmer en tant qu’Etat, quand Ivan III la libère du jour mongol à
la fin du XVe siècle. En tant qu’Etat... mais pas en tant que nation :
« Les Russes ne sont pas une nation. Dans un sens, les Russes ne sont
qu’une fonction spatiale et le pouvoir qui parvient à tenir cet espace (…) et
pour cette raison, il est impossible de bâtir une démocratie sur les bases de
la culture russe, cela ne peut être réalisé », affirme l’ex-éminence grise
de Poutine, le philosophe et politologue Gleb Pavlovsky. Pour les historiennes
Maryanne Ozernoy and Tatiana Samsonova, la culture politique russe est
enracinée dans la pratique du pouvoir du temps du Rus médiéval, quand le
pouvoir central se voit obligé de déléguer une partie de son pouvoir à des
chefs locaux, les boyars, régnant sur des parcelles de l’immense
territoire, les votchinas, dans lesquelles ils mettent en place, avec
l’accord du tsar, un système de perception des taxes qui leur permet de
largement se servir au passage et dont le nom, en russe, est évocateur : kormlenié,
l’« alimentation ». De ce système, auquel participent les boyars
et les sluzhilé liudi, les « servants du tsar », naît une
première forme de hiérarchie bureaucratique nommée mestnitchestvo,
désignant tout simplement ceux dont le rang et l’importance leur permet de
s’assoir à la table du tsar[4]. Pour les deux
historiennes, la bureaucratie russe ne cesse à partir de là de gagner en
puissance pour devenir de facto le véritable pouvoir politique. Tous les
changements de régimes depuis le tsarisme jusqu’au poutinisme, en passant par
l’Union Soviétique, n’ont fait que perpétuer le pouvoir du monstre
bureaucratique « corrompu, inefficace et tyrannique »[5] qui s’avère pourtant le
seul capable de maintenir ensemble toutes les composantes de l’immense espace
russe mais aussi d’empêcher invariablement la Russie de devenir une nation pour
rester prisonnière d’un impérialisme qui reste la seule condition d’existence
de ce pays continent aux immenses espaces vides.
La
guerre déclenchée en Ukraine par Vladimir Poutine s’intègre bien dans une
logique historique, mais pas celle que défend la propagande du Kremlin. Alors
que l’Ukraine affirme dans l’adversité son statut de nation indépendante face à
Moscou, la Russie poutinienne s’enferre dans la fuite en avant impérialiste qui
caractérise l’étatisme russe tout en demeurant une malédiction pour la nation
russe. Et alors que les revers militaires se succèdent en Ukraine, le complexe
édifice du poutinisme vacille, comme l’immeuble du film de Yuri Bykov. Quand le
système ne parvient plus à s’alimenter - et ceux qui en font tourner les
rouages à se « sucrer » - c’est l’ensemble de la machine qui peut se
retourner contre ses maîtres, une caractéristique historique qui fait de la « Maison
Russie » une imprévisible bombe à retardement.
[2]
Anciennement « Soviet de Léningrad », puis mairie de
Saint-Pétersbourg, redevenue depuis 1996 l’« administration de la ville
Saint-Pétersbourg », avec à sa tête un gouverneur.
[3]
Vladimir Kovalev. "Haie d’honneur pour Poutine". The Saint Petersburg Times. 23 juillet 2004
[4] Maryanne Ozernoy. Tatiana
Samsonova. « Political History of Russian Bureaucracy and Roots of Its
Power. » Demokratizatsya. The Journal of post-soviet democratisation.
Volume 3. Numéro 3. Hiver 1995
[5] Shinar, C. (2012). How Russia's
Bureaucracy hindered its Economic Development. European Review, 20(3)
Les éditions Le Tripode,
reconnaissables à leurs couvertures originales et colorées, ont eu l’initiative
heureuse de remettre au goût du jour les ouvrages d’Edgar Hilsenrath, dont le
roman satirique Le nazi et le barbier
et le terrible récit de sa vie au ghetto La
nuit. Le dernier publié, Fuck America,
qui se présente d’ailleurs comme une sorte d’appendice à La nuit, narre les tribulations d’un exilé juif aux Etats-Unis,
plongé dans l’indigence, qui ne poursuit qu’un seul but : écrire le roman
halluciné de son expérience des camps. Raconter son histoire finalement absurde,
dont le titre lui vient comme une soudaine illumination : Le Branleur !, dans une nouvelle
vie toute aussi absurde passée pour l’essentiel dans une cafétéria délabrée de
Broadway.
L'histoire. En 1953, le perdant magnifique, Jakob
Bronsky, a réussi à s’exiler aux Etats-Unis. Il habite une chambre miteuse et
court les petits boulots pour gagner quelques dollars afin de se libérer un peu
de temps pour écrire son œuvre ; une œuvre écrite dans une langue
répudiée, l’allemand, et relatant une histoire que plus personne ne veut entendre,
celle des camps. Peu importe, Bronsky vagabonde et picole avec les clodos du
coin, tape la discussion avec de vieux juifs désabusés et aimerait bien palper
un peu de chair féminine. Etant donné sa condition miséreuse, dont il se fout,
Bronsky sait bien que pour les gens comme lui la rue d’en bas est l’horizon
ultime, avec la vieille cafétéria où il peut gratter quelques bières et
quelques lignes sur un carnet de fortune. Sinon, il y a les putes.
Fuck
America détonne moins par son histoire à la Bukowski que par son style
minimal, répétitif presque dactylographique qui finit par instiller une
atmosphère monotone, rigoureusement plane, non pas dévitalisée mais
désintéressée, un peu ailleurs, une atmosphère bouddhique pour un juif errant. Les dialogues, nombreux, sont à l’avenant : informatifs,
neutres et précis – sans pathos.
« -
Vous avez fait des études ?
- Non.
- Pourquoi
pas ?
- Je ne
sais pas. La guerre, je suppose.
- Vous
pourriez rattraper ça.
- Je n’en
ai pas envie.
- A
part ça, vous avez d’autres problèmes ?
- Non.
- Je
vous envie.
- Que
voulez-vous dire ?
- Pas
de problèmes psychiques ?
- Non.
- Tout le
monde a des problèmes psychiques.
- Pas
moi. »
Aujourd’hui, tout le monde est un peu
Joseph Bronsky, en train d’écrire sa vie pour lui donner un sens qu’elle n’a
pas, dans une société transparente, bienveillante et divertissante pour
laquelle l’existence, tant individuelle que collective, s’est effacée au profit
du déroulement sans fin des jours heureux, plus ou moins. Comme le juif errant,
qui ne peut pas perdre la vie car il a perdu la mort.
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