mercredi 25 juillet 2012

Chronique estivale de la BNF (2)


            Comme l’écrit David Lodge dans son amusant Un tout petit monde, le mois de juillet est pour la population des professeurs d’université le mois des vacances ou celui des colloques, de même que pour une partie de leurs étudiants. La BNF se trouve alors un peu plus désertée que de coutume. Il ne reste, penchés sur les grandes tables de bois des salles de lecture que les malheureux thésards planchant sur l’évolution de la population de vache pie laitière en Bretagne de 1750 au début du XXe siècle, les modes de gestion déconcentrée au niveau infra-départemental ou la particule ut et ses multiples usages en néo-latin et une poignée d’enseignants-chercheurs enchaînés par quelque malédiction au texte d’une conférence dont la conclusion tarde à venir. De temps à autre, quelques superbes étudiantes étrangères, amenées quelques mois en France par le miracle des processus de cotutelle, passent dans un bruissement de chevelure et d’étoffe en frôlant les tables, fières et hautaines comme des galions espagnols. Le malheureux thésard quitte alors un instant le monde des vaches pie laitières en Bretagne entre 1750 et le début du XXe siècle pour suivre des yeux cette apparition puis retourne avec un peu de regret à ses bovidés. 



            Le subtil équilibre d’une salle de lecture, cette harmonie fragile qui garantit une atmosphère propice au travail, peut être troublé bien plus gravement que par une figure féminine offrant une distraction passagère au chercheur dont la concentration commence à diminuer. Il suffit quelquefois d’un lecteur affligé d’une légère trachéite, et dont les toussotements légers vont finir par se transformer pour des oreilles fatiguées en un équivalent du supplice de la goutte, ou d’une voisine, peut-être un peu nerveuse qui, sans même s’en rendre compte, inflige en tapotant doucement son crayon contre le bois de la table à petits coups réguliers, un véritable supplice à ceux pour qui ce tac…tac…tac…inlassablement répété devient synonyme de désordre nerveux de plus en plus important voire de dévastation psychologique souterraine qui se manifestera peut-être quelques années plus tard par une dépression brutale et de longues et coûteuses séances de psychanalyse. Le pire étant l’habitué des salles de lecture dont l’état de dégradation mentale le pousse à marmonner pour lui-même des commentaires rageurs et abscons ou les deux tire-au-cul qui ont décidé envers et contre tout (et tous) de considérer la salle de lecture comme une annexe de la cafétéria et persistent à se raconter leurs vacances ou leurs misérables rivalités d’UFR.
        Ce jour-là, c’est à une version particulière du premier cas de figure, l’adepte du soliloque, que j’ai affaire, mais le personnage se révèle d’emblée avoir un aspect si fascinant que je comprends bien vite que nous avons quitté la catégorie des TOC, des petits désagréments et des emmerdeurs à la petite semaine pour rentrer de plain-pied dans l’univers d’un authentique génie du mal.
          Il est assis en face de moi, de l’autre côté de la longue table de lecture, légèrement en décalé, deux chaises sur la gauche et je crois que jamais jusqu’alors un visage ne m’avait paru composer une allégorie si parfaite, si fantastiquement expressive, de la fourberie la plus complète. Les sourcils à la fois charbonneux et arqués comme des pattes d’araignées barrent un front fuyant et déploient leurs extrémités griffues de part et d’autre d’un nez aquilin dont le dessin prolonge la fuite d’un visage long aux joues creusées. Au centre d’un masque blême et presque maladif, les paupières lourdes et gourmandes semblent veiller avec jalousie sur un regard cruel qui jette de temps à autre une lueur malfaisante. Une bouche aux lèvres fines qui découvrent quelquefois en un sourire féroce de petites dents pointues achèvent de composer ce portrait de Judas si parfait qu’on le croirait tout droit surgi d’un Cecil B. DeMille.

Joseph Schildkraut dans le rôle de Judas Iscariote. The king of kings (1927). Cecil B. DeMille. 

         Le plus incroyable est que l’attitude du personnage s’accorde en tout point à sa physionomie. Plongé dans un volumineux ouvrage ouvert devant lui, il relève de temps à autre les yeux pour jeter un bref regard circulaire, froid et reptilien, sur ce qui l’entoure puis replonge dans sa lecture. De temps à autre, il rejette la tête en arrière et, les yeux mi-clos, il sourit tandis que ses épaules sont secouées par un tremblement frénétique. Un ricanement qui ressemble à un râle lui échappe qui fait frissonner l’assistance. Je perçois que ma voisine de table se recroqueville sur son siège tandis qu’un autre ramène craintivement vers lui sa pile de livre comme pour s’en faire un rempart. L’inquiétant personnage semble trouver à sa lecture en plaisir grandissant. Le doigt collé sur la page, il se tourne soudain en tous sens, comme s’il invitait ceux qui l’entourent à partager son hilarité malsaine, puis replonge dans sa lecture avant de rejeter à nouveau la tête en arrière, extatique. Autour de la table, la tension et le malaise deviennent palpables. Déjà quelques personnes se sont levées et ont fui cette atmosphère oppressante. Sur d’autres cependant dont je suis, le terrible lecteur exerce une fascination certaine. J’ai affaire, c’est certain, à un être démoniaque et ce Iago de bibliothèque me semble de minute en minute acquérir un relief de plus en plus écrasant, siégeant dans son fauteuil face à son ouvrage mystérieux au centre d’une nébuleuses de complots et de machinations qui passent en grondant au-dessus de nos têtes. Quelles images terribles son esprit malade projette-t-il sur ses paupières baissées ? Quelle infâme trahison illumine ainsi son visage crayeux d’un sourire narquois ? A quelles humiliations, quelles vilenies songe-t-il avec visiblement tant de plaisir qu’il semble sur le point de s’en pourlécher les babines ?
           Et soudain, sans crier gare, il referme son livre dans un claquement sonore et se lève. Le lecteur retranché à côté de lui derrière sa pile de livres sursaute, ma voisine s’est arrêtée de respirer. Peut-être est-elle sur le point de s’évanouir. Le fourbe, scruté par dix paires d’yeux, ne nous prête pas attention. Il plonge dans le lointain, vers le fond des salles de lecture, son regard de fourbe et sourit sans mot dire. Je tremble à l’idée du plan terrifiant qu’il a échafaudé et des méfaits qu’il s’apprête à commettre. Peut-être projette-t-il d’assassiner un malheureux dans les toilettes ? Ou de voler un muffin à la cafétéria pour ensuite faire accuser un employé ? Qui sait ce qui se trame derrière ce masque malfaisant ?
      Mais nous ne le saurons jamais car, aussi brusquement qu’il s’est levé, le sinistre personnage rompt le charme qui le tenait encore immobile et disparaît en quelques souples enjambées par la travée centrale. Sur sa table, il a laissé l’ouvrage qu’il consultait avec une si répugnante délectation.

Il lit Le séminaire de Jacques Lacan.



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