Dans
sa conférence de presse, François Hollande a rappelé à
plusieurs reprises sur un ton menaçant qu’il « ne laisserait pas
faire » les sceptiques qui osent critiquer le projet européen, et qui
envisagent même la sortie de l’euro. Que faut-il entendre par ces mots qui relèvent davantage de la police de la pensée que du débat démocratique ? Une nouvelle mise en garde contre les dissidents de tous bords ? Et quelques phrases plus loin, le président de préciser la stratégie
adoptée pour les futures élections européennes : criminaliser les opposants en les faisant passer, au mieux, pour
d’infâmes réactionnaires et, au pire, pour d’affreux fascistes. Son diagnostic
est sans ambiguïtés : non, il n’existe pas en Europe de vague populiste,
mais seulement un « vieux courant raciste et extrémiste » dont il
faut empêcher l’expression. Les eurosceptiques sont donc en voie d’être rayés
de la carte de la bien-pensance selon la technique désormais bien huilée du
lynchage médiatique.
Outre cette petite saillie sur les
répressions à venir, la conférence de presse de notre cher président a reçu,
une nouvelle fois, l’absolution de tous les médias. Quel courage, en effet, que
de renoncer à ses convictions (censées être socialistes) et à une bonne partie du programme pour lequel il a été élu
par le peuple français (si cela a encore un sens) pour s’adonner, le doigt sur
la couture du pantalon, aux remèdes envisagés par la troïka européenne et défendus
par tous les économistes patentés du système ! Est-il seulement besoin de
préciser que ces recettes néo-libérales sont non seulement celles qui ont
précipité le monde dans la crise, mais aussi celles qui ont plongé les Etats
européens dans des déficits absolument impossibles à rembourser ? La seule
vertu de ces politiques d’austérité étant de maintenir à flot le marché (auprès
de qui les Etats s’approvisionnent), ce qui a effectivement provoqué des
résultats « miraculeux » au vu des profits que se partagent
aujourd’hui les grands instituts financiers. Les peuples essorés, pressurés et
vidés apprécieront…
Ce
nouveau programme présidentiel est d’autant plus génial qu’il revient à défaire, à peu de choses près, tout ce qui a
été entrepris depuis 18 mois ! Observons, au passage, la simplicité
confondante d’une science économique qui se résout dans l’alternative
imparable : soit la relance par l’offre, soit la relance par la demande.
Les deux options étant censées ramener la sacro-sainte croissance. Là encore,
il suffit de rappeler le diagnostic émis par le club de Rome (en
1972 !) et justement intitulé « Les limites de la croissance ».
Ce rapport n’a d’ailleurs jamais fait l’objet de vraies contradictions tant son
constat était limpide : si une majorité de pays adoptent les standards de
la vie occidentale, il faudrait cinq ou six planètes pour assurer
l’approvisionnement en ressources naturelles, sans compter les dégâts
écologiques qui en découleraient. En même temps, me direz-vous, le rapport
datait de 1972 et les Cassandre auraient encore péché par excès de pessimisme.
Sauf que le dit rapport portait sur les soixante années à venir et que sa
réactualisation en 2012 n’a pas modifié une seule ligne de son constat implacable.
Il conclut de la façon suivante :« Tout se déroule comme prévu pour que survienne le
désastre ».
Alors, on peut toujours jongler avec
des chiffres totalement délirants : 30 milliards offerts aux entreprises
sur le dos des allocations familiales (acquis obtenu par le Conseil national de
la résistance), 50 milliards (!) de réduction des budgets de l’Etat (on croit
rêver, surtout de la part d’un parti qui a toujours pris soin de soigner sa
clientèle électorale), quelques milliards récupérés du côté de la réduction du nombre de
régions (alors même que la réforme des conseillers territoriaux est à peine
engagée) et quelques autres du côté des crédits compétitivité-entreprises qui viennent d’être votés.
Enfin, c’est le grand jeu des milliards qui va se faire d’un coup de baguette magique
dans l’euphorie générale de la liberté d’entreprendre enfin retrouvée. Le Nobel de l'économie, Paul Krugman, ne s'y est pas trompé et a déclaré : "Oui, des conservateurs sans coeurs et butés ont mené la politique, mais ce sont des politiciens de la gauche modérée, mous et brouillons qui les ont encouragés et leur ont facilité la tâche".
En tous les cas, la majorité des médias
ont applaudi des deux mains ce programme incroyable fait de reniements,
d’approximations et de génuflexions devant la marche insensée du monde. En avant ! Que la
machine tourne à plein régime, après nous le déluge. Sans compter que la romance présidentielle a fait un bel écran de fumée derrière lequel se sont engouffrés tous les journalistes à la petite semaine, contribuant ainsi à recouvrir le cadavre de la gauche d'un linceul de paillettes festives...
On regarde ce spectacle
grandiose avec une petite larme à l’œil car l’on sait que ce type de politique relève
beaucoup plus du monde imaginaire de Tolkien (sauce Madoff) que de la réalité
grise et âpre de la mondialisation « heureuse ».
Il est vain de dire qu’en France on attendait le nouveau Scorsese
avec un œil bienveillant tant, dès qu’il s’agit de critiquer l’empire
capitaliste, aussi dénommé USA, la critique habituelle dans nos contrées à
l’égard du cinéma « pop corn » n’a plus cours. Pour autant le nouveau
film du réalisateur de Mean Street surprend. Loin du
manichéisme cher au très surestimé Oliver Stone, c’est une comédie burlesque
que Scorsese nous offre et non la version en col blanc des Affranchis ;
une comédie où le héros, incarné par un Di Caprio survolté et génial, fait
moins envie qu’il n’est ridicule et dont les péripéties semblent vouées, à
mesure que Jordan Belfort, le « loup de Wall Street », s’élève, à le
rendre plus pathétique qu’il ne l’est au début du film, dans son costume de
futur nouveau riche, bavant devant un vieux beau cocaïné apôtre de la
masturbation compulsive.
Jordan Belfort, vrai Satan au petit pied, manque
d’envergure ; chacune de ses tentatives pathétiques pour se métamorphoser
en Lucifer tentateur se solde par un échec ou une humiliation en direct.
Ejaculateur précoce, démon de la finance, dont le seul talent est celui d’un
bonimenteur de foire qui n’a pu prendre la dimension d’un diable qu’à la faveur
d’une époque, beauf éructant dans son costume cher et laid rappelant quand il
monte sur l’estrade, devant son gang de branques partagés entre les cas sociaux
et les loosers incestueux métamorphosés en fausse statue de marbre – mais de
vrai stuc, ces prêcheurs américains moitié rock star de supermarché moitié
gourou sectaire. Voici le portrait peint de ce loup de Wall Street, rôdant
d’arnaques en partouzes pour ploucs, évoquant plutôt Patrick Sébastien que
l’orgie luciférienne de Eyes Wide Shut, où le lamentable le dispute
dans les traits au ridicule sans jamais parvenir à cette dimension tragique que
le spectateur attend mais que Scorsese lui refuse…
Il semble d’ailleurs
que le personnage de Belfort, s’échinant à la traîtrise comme à la
chevalerie, à l’overdose et aux violences conjugales sans parvenir jamais à
nous convaincre qu’il est autre chose qu’un sinistre bouffon, réclame tout du
long des trois heures de bobines sa part de grandiose, son droit au tragique,
et le cinéphile, lui-même nostalgique des grandes leçons d’abîmes du cinéaste,
espère d’une crainte toute cathartique que la farce soudain cède sa place aux
ténèbres de la chute. Rien pourtant ne vient, et malgré les rebondissements
déclenchés Deus ex machina par des personnages dingues – Jonah
Hill parfait en Joe Pesci pour de faux –, Jordan Belfort ainsi que ses camarades
resteront puceaux du gouffre comme on l’est de la guerre. Toute la narration se
résout dans la médiocrité comme si Scorsese insistait, en s’auto parodiant
lui-même, sur la nature profondément nulle de notre époque et son impossibilité
majeure à s’élever au-delà de la farce.
Aucune fascination
débile pour les grands seigneurs, méchants hommes brûlés dans un excès de
stupre, Icares tombés du haut du ciel de la finance après s’être frottés de
trop près aux sunlights de Manhattan. Scorsese réalise ici le film d’après la
cuite et c’est dégrisé et encore pâteux qu’il regarde la débauche du jour
passé, découvrant risible cette geste que Oliver Stone trouvait grandiose la
veille, convaincu d’avoir mélangé dans ses personnages Napoléon avec Al Capone.
Ces loups de Wall Street sont galeux, rachitiques, au vu de leurs aspirations,
autant qu’ils se portent bien chaussés dans leurs mocassins blancs, pitoyables,
vénaux et sans ampleur : des renards qu’on aurait préféré Bête du Gévaudan
pour nous excuser de nous être fait escroquer par une telle engeance… On rit
beaucoup durant les 180 minutes de ce film, de Jordan Belfort et de sa clique,
certes, mais aussi de chacun de nous, d’un rire jaune qui moque
notre naïveté d’avoir pu croire que les grands dans leur médiocrité sont
différents des petits…
Dans Gouverner
par le chaos, petit essai publié chez Max Milo en 2010, l’auteur définit l’art
de la politique et l’exercice du pouvoir au sein des régimes représentatifs actuels davantage comme une forme d’ingénierie sociale que comme une forme de gouvernement démocratique.
« L’ingénierie des perceptions, écrit-il, devient alors une activité quasi
démiurgique de construction d’hallucinations collectives, partagées,
normalisées et définissant la réalité commune, autrement dit un ensemble
stabilisé de relations causales falsifiées. Ainsi que l’avance dans un essai le
célèbre pirate informatique Kevin Mitnick, l’ingénierie sociale serait L’art
de la supercherie ; plus précisément l’art d’induire autrui en erreur
et d’exercer un pouvoir sur lui par le jeu sur les défaillances et les angles
morts de son système de perception et de défense. Illusionnisme et
prestidigitation appliquées à tout le champ social, de sorte à construire un
espace de vie en trompe-l’œil, une réalité truquée dont les règles véritables
ont été intentionnellement camouflées. »[1]
De l’ultra-gauche au tittytainment
L’auteur, pour
entamer l'enquête très ramassée qu'il mène dans un court essai de 93 pages, prend l’exemple
de l’affaire de Tarnac, au cours de laquelle neuf personnes, responsables
supposées d’une tentative de sabotage des lignes SNCF, furent arrêtées le 11
novembre 2008 et immédiatement mises en examen par le ministère de l’intérieur. Cette
arrestation mit en lumière la figure trouble de Julien Coupat et donna
naissance à un nouveau mythe médiatique, celui de « l’ultra-gauche »,
sorte de résurgence des Brigades Rouges et nouvelle menace terroriste. La
précipitation du pouvoir politique dans l’affaire Tarnac a placé l’accusation
dans une situation difficile à l’époque, l’instruction traînant en longueur
faute de preuves et aboutissant pour finir à un piteux non-lieu et à la remise
en liberté de Julien Coupat et de ses amis. Peu importait l’aboutissement
judiciaire de ce feuilleton, le plus important était pour le pouvoir sarkozyste
d’avoir su au bon moment se créer un ennemi, suffisamment menaçant et subversif
pour donner une plus grande légitimité à la politique sécuritaire initiée par
le gouvernement. Comme le rappelle aussi David Dufresne, interviewé à propos de
son ouvrage Magasin général : « A l'époque, le
ministère de l'intérieur lançait la DCRI voulue par Nicolas Sarkozy comme un
FBI à la française, et confiée à son ami Bernard Squarcini. L'Intérieur devait
également opérer la fusion police-gendarmerie. Tarnac devait être, entre autre
chose, le symbole de ces deux événements. Mais il serait naïf de croire
que le renseignement comme bras-armé du politique se serait arrêté quelque part
dans un village de Corrèze, il y a quatre ans. »[2]
La dernière remarque est tout à fait
juste, en effet. Depuis, la DCRI[3]
fait l’objet d’une politique de réévaluation par la nouvelle majorité
socialiste qui doit aboutir à la création de la DGSI[4],
placée directement sous la tutelle du ministère de l’intérieur, pour plus « d’autonomie »,
et bénéficiant toujours de la parfaite confidentialité des opérations de police
qu’elle mène, sous le label « secret défense ».
Pour l’auteur de Gouverner par le
chaos, l’ingénierie sociale alliée à la spectacularisation est devenue un
mode de gestion sociale à part entière. Gouverner par le chaos n’est pas
cependant un ouvrage qui livrerait de foudroyantes révélations. Il s'agit surtout d'un ouvrage de synthèse, ayant le mérite de sortir de l'ombre et de décoder le discours administratif et officiel. Au fil de
dix-neuf courts chapitres, l’ouvrage livre les clés de quelques notions qui,
nées au sein de la sociologie ou du management, se sont peu à peu imposées
comme des outils indispensables de gestion des politiques publiques et de la
fabrique de l’opinion. La « stratégie du choc », dont l’intitulé
renvoie aux manuels de stratégie et à la « shock & awe strategy »
de James Wade, élaborée en 1996, consiste à fabriquer un événement traumatique
qui laissera l’opinion suffisamment désemparée pour être perméable à des
mesures politiques plus contraignantes pour les libertés individuelles. La « fabrication
du consentement » renvoie quant à elle aux travaux d’Edward Bernays et aux
études sur la psychologie des foules de Gustave le Bon et énonce les différents
moyens à disposition des gouvernements modernes pour instiller une propagande
subtile et efficace afin d’orienter les opinions publiques dans le sens voulu,
voire de « fabriquer », purement et simplement, l’opinion. Le Tittytainement,
néologisme emprunté au terme anglais « Tits » (les seins) et « Entertainment »
(divertissement) désigne enfin le « processus de régression préoedipienne
et d’infantilisation délibérée des populations. »[5]
Le spectacle continue
Gouverner
par le chaos semble être la synthèse habile, avec un zeste de complotisme
et deux doigts de paranoïa fantasmatique, d’un certain nombre d’auteurs, parmi
lesquels on pourrait citer, références cryptiques ou assumées, Gunther Anders, Jacques
Ellul, Christopher Lasch, Jean-Claude Michéa, Georges Orwell, ou encore
Christian Salmon pour ses travaux sur le storytelling[6].
Néanmoins, les affaires qui ont succédé à celle de Tarnac ont démontré que la
paranoïa n’est parfois pas mauvaise conseillère. Aussi pressé que l’était
Sarkozy de se découvrir une Cinquième colonne fourbissant ses armes, la gauche
politique et médiatique française semble avide de se dégotter un avatar de la
défunte Cagoule[7]. En mars
2012, une partie de la presse française cachait mal sa déception en découvrant
l’identité réelle du tueur au scooter que beaucoup imaginaient déjà comme un
Breivik à la française. En juin 2013, après la mort, dans des circonstances
troubles surexploitées par les médias, de Clément Méric, on parle d’interdire
tous les groupuscules proches de l’extrême-droite (ce qui est une définition
assez large), comme au temps du Front Populaire et de Léon Blum. En juillet
2012, les services de police français se couvraient plus ou moins de ridicule
avec l’arrestation très prématurée de Varg Vikernes, dans une affaire qui
faisait furieusement penser à une version au rabais du feuilleton Coupat. En
novembre dernier, là encore on croyait avoir trouvé le Timothy Mc Veigt
français, avant que le nom d’Abdelhakim Dekhar et ses liens avec Audry Maupin
et Florence Rey ne soient connus. Aujourd’hui, Manuel Valls a trouvé au
gouvernement français un nouvel ennemi, en la personne de Dieudonné M’Bala M’Bala,
humoriste un peu graveleux à tendance obsessionnelle et judéocentrée. L’important
étant de se fabriquer des ennemis à sa mesure, le ministère de l’intérieur a
trouvé sa Némésis, à mi-chemin entre Léon Degrelle et Kémi Seba.
Dadaïsme et antisionisme
Dans
les années 1990, Dieudonné est encore un humoriste au parcours et aux
engagements irréprochables. En mai 1997, il se présente aux législatives à
Dreux comme candidat anti-FN contre Marie-France Stirbois. Le 4 mars 2001, il
renonce également à se présenter aux municipales de Dreux pour laisser toutes
ses chances au candidat socialiste. Il reçoit alors le soutien des Verts, de
Guy Bedos, de Daniel Cohn-Bendit. Luttant activement pour la reconnaissance de
la mémoire de l’esclavage et du commerce triangulaire, comme il le fait encore
aujourd’hui entre deux saillies sur les camps de concentration, « Dieudo »
est certainement plus proche de Christine Taubira que de Manuel Valls à ce
moment-là. Il aura suffi qu’il ajoute Robert Faurisson à ses fréquentations et
lance quelques « IsraHeil » sur les plateaux télés pour devenir à la
fois infréquentable et plus populaire qu’il ne l’a jamais été du temps des
tournées avec Elie Semoun. A l’époque où Dieudonné se présentait comme candidat
anti-FN, ou venait titiller DSK sur son fief de Sarcelles, il récoltait 3% des
voix et servait de gentil bouffon antiraciste. Aujourd’hui, il a laissé à
Jean-Luc Mélenchon le soin de se prendre des râteaux et de jouer les guignols de
l’antifascisme et récolte des centaines de milliers de vues à chaque fois qu’il
poste une vidéo sur sa chaîne Youtube. Le bûcher des vanités en version 2.0, c’est
plus flatteur pour l’ego que de jouer les caniches pour la société du spectacle
et la télé de papa.
L’univers
humoristique de Dieudonné oscille entre l’humour de corps de garde, la
subversion féroce et l’obsession monocausale, c’est-à dire entre la quenelle (la sens-tu qui se glisseu dans ton cul…etc), Mel Brooks et le complot sioniste
international. Depuis sa rencontre avec Alain Soral, Dieudo a opéré une
reconversion tout aussi lucrative que celle de l’ancien modiste, romancier et
conseiller politique du Front National. Pour parler aux jeunes des banlieues, à
ceux d’extrême-droite et d’extrême-gauche, Dieudo utilise comme Soral l’argument
de l’antisionisme. La politique étrangère de la France ? Contrôlée par
Israël. La crise ? Une manipulation du lobby juif. Le
chômage ? Encore un coup des sionistes. La guerre ? Les sionistes. Le
mariage pour tous ? Les sionistes. La société du spectacle ? Les
sionistes. L’immigration de masse ? Les sionistes. L’esclavage ? Les
sionistes. Ta mère en leggings dans une cabane de chantier ? Encore les
sionistes. Dieudonné est cependant plus
drôle que Soral. Dans ses sketchs, dans ses films improbables, comme dans ses vidéos
surréalistes, on dirait que les Monty Pythons ont rencontré l’Aube Dorée un
soir de Barmitzva quelque part dans la banlieue de Rostock. Rendant hommage à
la gastronomie lyonnaise, Dieudonné réinvente le bras d’honneur et ses propres
victimes lui viennent en aide en qualifiant tout de suite de « salut
nazi inversé » cette nouvelle version très politisable du DTC. Il est vrai que le geste, exécuté par Soral au mémorial de
Berlin, ou par des dizaines d’imbéciles devant des Synagogues, voire sur les
rails d’Auschwitz, s’est rapidement ancré dans une esthétique révisionniste que
Dieudonné a revisité à la sauce zouk-love en chantant « Shoahnanas ».
Faire de
l’innocente broméliacée tropicale un symbole d’antisémitisme pop est un tour
de force qui ferait presque de Dieudonné le dernier punk ou l’ultime héritier
du dadaïsme, renvoyant Duchamp à ses parties d’échec et à ses gentilles provocations d'imposteur. Car,
tandis que Soral se contente de neutraliser les analyses, pourtant fort
pertinentes, qu’il emprunte à Lasch ou Michéa, en les noyant dans la soupe
complotiste et un peu neuneu de la pensée monocausale, Dieudonné l’ancien
clown, le chauffeur de salle reconverti qui a sans doute très bien intégré les
codes du spectacle, dynamite à coups de trouvailles délirantes et d’associations
improbables le grand cirque médiatique trop bien rodé. Il faut comprendre ainsi
le succès phénoménal des Dieudo et Soral. Marginalisés, ils ont su tirer parti
du caractère marginal de la culture internet et faire passer les ténors de l’univers
télévisuel et journalistique pour ce qu’ils sont : des dinosaures. Toutes
les attaques ne font que les rendre plus forts, les confortant dans leur statut
de martyrs. Il ne leur restait plus qu’à se servir du bon vieil argument de l’antisionisme
pour rassembler à droite comme à gauche, petits rebelles bourgeois et racailles
de banlieues, déclassés et déshérités, désœuvrés et névrosés, tous rassemblés
contre le bon vieil ennemi commun, « Le juif Iscariote [arrivant] en
France avec 100.000 livres de capitaux, qu'il a gagnés dans sa première banqueroute »[8],
comme l’écrivait Charles Fourier. Plus besoin de s’élever contre un islam
rigoriste devenu une alternative de plus en plus populaire chez les jeunes « chances
pour la France » lassés de jouer les yéyés du rap US, plus besoin de se
creuser la tête pour tâcher de comprendre dans quelle complexe mouise nous a
collés le délire de la financiarisation, plus besoin de s’interroger sur les
soubresauts du Proche-Orient compliqué, sur la transformation de l’être humain
en consommable, sur les ravages sociaux et culturels de l’immigration de masse,
tout ça c’est la faute des juifs, pardon des sionistes. Cela fonctionne d’autant mieux que les
associations communautaristes, telles que le CRIF ou la LDJ, réagissant avec l’imbécilité
et la constance d’un coucou suisse à toutes les provocations, des plus infimes
aux plus graves, répondent toujours par l’hystérie et la gesticulation à l’humour
destructeur de Dieudonné M’Bala M’Bala. Tocqueville n’avait pas prévu ce
retournement qui fait de l’association politique la voix d’un discours niveleur
et pesant qui amène une partie de l’opinion excédée par l’inflation des
revendications communautaristes à se jeter vers les tribuns sulfureux de l’ère
digitale.
Par ici la bonne soupe
Manuel
Valls a bien compris lui aussi qu’on avait toujours besoin d’un bon
ennemi et quel utile usage l’on pouvait en faire à l’heure de la politique-spectacle,
du micro-blogging et du règne du bien-penser. Cet été déjà, le 26 août 2013, il
avait pu sembler surprenant de voir un ministre de l’intérieur désigner
publiquement l’animateur d’une chaîne Youtube comme un danger potentiel, et
donc comme un interlocuteur. Alain Soral, contempteur de l’empire n’avait pu que se
réjouir de ce brevet de subversion, décerné en grande pompe par le locataire de
la place Beauvau. Aujourd’hui, Valls déclare à qui veut l’entendre qu’il entend faire
interdire les spectacles de Dieudonné. Au même moment, Ô surprise, un hacker
parvient, avec un sens de l’à-propos et du timing confondant, à pirater le site
de Dieudonné et à exposer sur le net les noms, photographies et adresses de
centaines de sympathisants de l’humoriste politique et autres
maîtres-quenelliers. L’auteur de la forfaiture peut s’exprimer sans crainte par
téléphone au micro de France Info, qui s’étonne qu’il utilise la ligne
téléphonique de l’Elysée, ou encore se faire interviewer chez News24 pour se
réjouir d’avoir joué à merveille son rôle de petit délateur minable. Car que l’on
apprécie ou pas Dieudonné et ses provocations faciles, le hackeur qui s’autoproclame
« antifasciste et pro-israélien » démontre bien à quel niveau de
bassesse en sont parvenus les Lacombe Lucien de l’antifascisme, tout juste bons
à servir de seconds couteaux au ministère de l’Intérieur quand il veut jouer les
gros bras et effrayer ceux qui crachent un peu trop ostensiblement au
visage de l’institution. Avec Dieudonné et Soral, Valls a trouvé en tout cas de
quoi alimenter à nouveau le storytelling politique, à défaut de roman national. Largement répercuté, le nouveau discours ministériel
fait donc de la quenelle un salut nazi et des afficionados des deux quenelliers
en chef des nervis d’extrême-droite. Après le pitoyable feuilleton Leonarda, après
l’épisode très dérangeant du rapport immigrationniste et communautariste publié
sur le site de Matignon et alors que François Hollande, en pleine comédie mitterrandienne,
laisse le navire sans pilote pour caracoler d’intervention en Centrafrique en
bévue diplomatique, Manuel Valls peaufine le nouveau storytelling du ministère de l'intérieur. Quitte à faire du trublion à l’ananas un véritable martyr et à tordre un peu le
cou à la loi puisque celle-ci ne permet pas pour le moment en France que l’on soumette aussi simplement un spectacle ou un événement culturel à une forme de censure aussi radicale. Cela ne serait pas grand-chose
après tout, juste une petite restriction de plus imposée aux libertés
individuelles au nom de la pax ideologica, qui n’empêcherait
certainement pas les « shoahnanas » de résonner de plus en plus fort, mais donnerait aux instances de contrôle étatique les moyens d'appliquer leur veto à toute forme de manifestation jugée trop dérangeante. Une jurisprudence inquiétante qui suscite évidemment l'adhésion des plus vertueux. Il suffit de voir les Copé, les Gaudin et les Menucci se précipiter pour aller à la soupe et voler au secours du ministre de l'intérieur pour comprendre que chacun y trouve son compte.
[1]Gouverner par le chaos, ingénierie sociale et mondialisation. Editions
Max Milo. Collections [Essais-Documents]. 2010. p. 17-18
[3]
Direction Centrale du Renseignement Intérieur (DCRI). Créée le 13 septembre
2007 à l’initiative de Nicolas Sarkozy, par la fusion des Renseignements
Généraux et de la Direction de la Sécurité du Territoire (DST).
[4]
Direction Générale de la Sécurité Intérieure (DGSI). Serait créée en janvier
2014. Tout comme la DCRI, l’organisme cumulerait les attributions judiciaires
de l’ex-DST et les fonctions de renseignements des anciens RG, ce qui garantit
à la fois des attributions très larges et une opacité très grande en matière de
surveillance, de garde à vue et d’éventuelle inculpation des personnes.
[5]Gouverner par le chaos, ingénierie sociale et mondialisation. Editions
Max Milo. Collections [Essais-Documents]. 2010. p. 17-18
[6]
Christian Salmon, Storytelling la machine à fabriquer des histoires et à
formater les esprits, 240 p., La Découverte, 2007. En parlant de liste, citons
aussi la sortie récente d’un petit ouvrage aux éditions de l’Echappée : Radicalité,
vingt penseurs vraiment critiques, présentant, selon le site
materialiste.com, une liste d’intellectuels « propre à satisfaire tous les
fascistes de France ». On y trouve, entre autres lectures fascistes,
Simone Weil, Herbert Marcuse ou Ivan Illitch. A ce compte-là, on se réjouit d’être
fasciste et pas matérialiste…
[8]
Charles Fourier. Du commerce et des commerçants (1803). Publications
des manuscrits de Charles Fourier, 1853-1856, Librairie Phalanstérienne,
"Des Juifs, etc"
Pour
clore l’année avec idiotie, nous proposons ces quelques lignes prémonitoires
d’Aldous Huxley dans lesquelles il met à nu le fonctionnement du biopouvoir,
bien avant qu’il n’advienne dans la réalité de notre monde. Nous en sommes
aujourd’hui les cobayes, avec le consentement passif (et parfois même heureux)
des souris de laboratoire.
«Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s'y prendre de manière violente. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l'idée même de révolte ne viendra même plus à l'esprit des hommes. L'idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées.
Ensuite, on poursuivrait le
conditionnement en réduisant de manière drastique l’éducation, pour la ramener
à une forme d’insertion professionnelle. Un individu inculte n’a qu’un horizon
de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations médiocres,
moins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l’accès au savoir
devienne de plus en plus difficile et élitiste. Que le fossé se creuse entre le
peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée
de tout contenu à caractère subversif. Surtout pas de philosophie. Là encore,
il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera
massivement, via la télévision, des informations et des divertissements
flattant toujours l’émotionnel ou l’instinctif. On occupera les esprits avec ce
qui est futile et ludique. Il est bon, dans un bavardage et une musique
incessante, d’empêcher l’esprit de penser.
On mettra la sexualité au premier rang
des intérêts humains. Comme tranquillisant social, il n’y a rien de mieux. En
général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en
dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie
de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité devienne le
standard du bonheur humain et le modèle de la liberté ».
Rire aux larmes de joie dans l’hiver froid. Rire de lumière
dans la gigantesque nuit. Rire de cristaux liquides au cœur du Christ. Rire et
périr, voici notre vie en guise de ruines, rire et périr, voici notre vie.
Quitter ce monde sous une pluie de joies, quitter cette vie dans un éclat de
rire, à nous le néant, l’écho de la vacuité. Sublime vide en mon âme de verre,
suprême vide en mon corps de poussières, simple vide en mon esprit jeté à
l’univers. Rire de n’être rien.
L'année dernière, Barbara Sukowa redonnait corps et voix à Hannah Arendt, dans le film éponyme de Margarete Von Trotta et redonnait vie et vigueur à la polémique qui avait entourée la publication en 1963 de Eichmann à Jérusalem et la mise en lumière du concept de la "banalité du mal" qui avait dressée la communauté juive face à Arendt, et inversement, les uns accusant la philosophe de laisser libre cours à sa rancoeur vis-à-vis du premier ministre israélien Ben Gourion et du procureur Gideon Hausner, la philosophe elle-même soutenant que la singularité de la Shoah et du "crime contre le peuple juif" passait en arrière-plan de l'entreprise totalitaire aveugle dont le crime contre l'humanité fût l'aboutissement.
La sortie, le 13 novembre, du film de Claude Lanzmann consacré au rabbin Murmelstein renvoie le balancier dans l'autre sens, si l'on peut dire. En 1975, Lanzmann avait écarté de son gigantesque Shoah cet entretien à la fois fascinant et dérangeant sur une terrasse romaine avec un homme qui fût placé en tant que rabbin viennois à la tête du camp modèle de Theresienstadt, qui s'autoproclame "le dernier des injustes" et qui décrit Eichmann non pas comme un simple fonctionnaire mais comme un "démon corrompu".
Avec l'ignorante candeur des idiots, nous publions aujourd'hui une réflexion incandescente inspirée par Murmelstein à une spectatrice de Lanzmann et aussi à une lectrice d'Arendt qui cherche toujours à retrouver le fil tortueux de la justice.
Les
voies de la Providence toujours impénétrables, ce sera au monolithe Claude
Lanzmann que l'historiographie du « grand pogrom majeur de l'ère industrielle »
devra la preuve par neuf de la complexité de la chose advenue durant ces douze
interminables années où un peintre se sera efforcé, non sans quelques succès,
de repeindre l'Europe en vert-de-gris. Ni vert ni gris en dépit de l'épouvante
avérée. Déjà Primo Lévi[1]aura
arpenté la « zone grise », dénudé la « honte du survivant », l'obsédante
question de la responsabilité. Pas un dossier, ouvert par un thésard ou un universitaire
qui, d'emblée, ne le transporte au limen de l'horreur absolue, en ce no
man's land où des méchants sauvent des vies et où des hommes honorables se
réveillent les mains couvertes de sang.
Exemplaire,
ce film ; et le cas Benjamin Murmelstein, un cas d'école. Son titre. Par
auto-dérision, le doyen des juifs se surnommait le dernier des injustes en
référence à André Schwartz-Bart. Racoleur, claquant comme un fusil de foire, le
titre jure avec la douloureuse lumière du film. Souvenir d'une autre injustice
commise naguère à l'encontre d'un ouvrier ajusteur dont le crime fut de se
faire romancier. Conter comment les intellectuels juifs firent du Goncourt 1959
un paria n'est pas ici l'affaire, néanmoins le titre, en filigrane et d'autres
offenses, à l'envi répétées envers l'art romanesque, nous reviennent en
mémoire. En donnant la parole au rabbin Murmelstein, Lanzmann offre à ses
contemporains, coreligionnaires ou Gentils, l'un des plus beaux portraits de
juif jamais paru à l'écran depuis celui de David Golder – horresco referens !
– par Harry Baur dans le non moins grand opus de Julien Duvivier[2] . Si la
tête est ronde, l'esprit est acéré. En lui tout nous semble contraste. Le
sourire jovial, que démentent l'autorité de la voix et l'articulation
impeccable. Tant de rondeur alliée à tant de précision. Le cou impressionne par
son absence et le corps, sous son armure de graisse, dégage un force
incroyable, comme ces yeux presque aveugles à l'abri d'épaisses lunettes
pétillent d'intelligence, ruissellent de bonté. Curieusement, le Lanzmann de 1975
cache les siens derrière des lunettes noires. Le doyen des juifs ne pose pas
plus au gentleman, « un luxe qu'aucun juif sous Hitler ne pouvait se permettre
», qu'il ne prétend passer pour un mensch. En situation, camarade !
Voilà
qui dut plaire au sartreux. Murmelstein disserte en renard, qui aura survécu
aux chasseurs, aux fusils et aux chiens. Ecce homo, pas un seigneur de la
guerre, un simple mortel de la race de ceux qui rendront au Seigneur un corps
de jouissance ayant vraiment servi en attendant son corps de gloire, un de ces
êtres dont la seule présence inquiète et réconforte ; un rabbin que la pratique
et l'étude de la Torah n'ont pas dispensé du savoir des Nations. Au contraire,
érudit, il sait l'Arioste et Cicéron, Cervantès, aussi ses Mille-et-une-nuits.
Un diable d'homme, celui-là même auquel un autre personnage réellement
démoniaque ( Adolf Eichmann ) pensait, assurant lors d'un procès manqué à Jérusalem
« qu'il laissait les juifs s'asseoir à sa table » ! Immédiatement à notre
esprit s'impose la fameuse scène du « commando de chimie »[3] et nous
revient la sidération de Primo Lévi, locuteur inhumain, hors-humain, de se voir
considéré comme « ein Stück », une marchandise, par un confrère qui lui
cause molécules, méthane, structures, énergies et fluides.
Avis
aux aficionados de Madame Arendt. Ce souvenir, borne de tout orgueil humain,
circonscrit la marge de manoeuvre des notables et des Conseils juifs. Non
seulement le système nazi décidait qui devait vivre et qui devait mourir, mais
qui était humain et qui avait cessé de l'être.
Murmelstein n'est pas n'importe qui. Il fut le juif
d'Eichmann, celui qui qui négocia en 1938 l'achat et donc le sauvetage de
milliers de vies humaines avant de devoir endosser, outre l'étoile, le costume jaune
traître de doyen de Conseil juif !
À cet
homme particulier fut dévolue la rude tâche de co-diriger ( les deux autres ont
péri ) le camp modèle, la ville-leurre, le pays d'Oz du sorcier prétendument blond,
Theresienstadt, ville du mensonge. Ici, chaque juif, au terrier, convoqué, se
fait Alice au pays des horreurs et Theresiensdadt, « la ville offerte en cadeau
aux juifs par le Fürher », incarne le lieu entre les lieux où se donne à saisir
l'abjection singulière d'un régime, à qui l'opéra-gothique fut ce que
l'opérette demeure à Vichy. En filigrane, la même destination. Fin de partie.
Le dépeupleur a fait son entrée et aucun des figurants ne se relèvera. Kaddish
pour l'enfant qui ne naîtra plus. Kaddish pour la
confiance
perdue dans le dieu d'Israël. Surtout, kaddish pour l'homme. Le tsunami a
ébranlé le monde jusqu'aux tréfonds des îles fortunées, et du Pacifique à l'Oural,
l'onde de choc, cinquante millions de morts. Innommable. Irreprésentable. En
mémoire, Beckett : « six millions de murmures ». Theresienstadt, un camp modèle,
l'idéal-type de la déraison totalitaire nazie. Nous qui avons lu Klemperer et
savons les usages de l'euphémisme, la novlangue détruisant l'habitus. La liste serait
fastidieuse.
Pour
mémoire, les classiques... Euthanasie : extermination des malades mentaux ;
nuit de cristal : pogrom à grande échelle ; transport : déportation ;
traitement spécial : gazage ; nuit et brouillard : voyage au bout de la nuit ;
trou du cul du monde : chiotte où l'humanité se débarrasse de sa merde, les
juifs et les tziganes. Poux : juifs. Services spéciaux, prostitution ;
commandos de la joie, idem, baraques spéciales : bordels.... Comme si
tout ceci n'était pas assez irréel pour édifier cette cathédrale punk, black
métal et gothique, les nazis ont inventé Theresienstadt.
Theresienstadt,
forteresse militaire disposant d'un vaste domaine ferroviaire aux confins de la
Tchécoslovaquie, se vit assigner un assez singulier statut, celui d'illustrer
la plus grande opération com de tous les temps. Elle servirait de vitrine. La
légende la proclamait « cadeau » ; en réalité, une gare de transit à direction
d'Auschwitz. Comment l'idée en vint-elle au Führer ? Nul ne sait. On sait l'occasion.
Si le roi Christian n'avait pas, contrairement à ce qu'affirme la légende,
porté l'étoile jaune le matin où les nazis étaient entrés à Copenhague, il
s'était tout de même préoccupé du sort de « ses » quatre-cent-cinquante juifs.
Goebbels allait lui donner ce qu'il attendait, et par la même occasion, montrer
à la Croix rouge et au monde qu'en dépit des rapports alarmants, déposés chaque
matin par l'un ou l'autre des amis de la puissante juiverie mondiale sur les
bureaux des ambassades alliées, les juifs étaient bien traités !
Kurt
Gerron, artiste de cabaret, allait tourner le plus grand film de propagande de
tous les temps à la ville du Als Ob. Comme si les ferronniers, les
artisans, les potiers, les ouvrières en textile y travaillaient d'un coeur
vaillant ! Comme si là-bas, « il y avait du café, du pain, de la
viande... »
Kurt Gerron
Comme
si ! Idéalisme allemand, que de crimes l'on commit en ton nom et celui
d'Hölderlin dans la besace du soldat ! Ce récit, Syberberg l'a tenu. Personne
d'autre. Le pauvre Gerron, gros homme à l'âme d'enfant qui du monde ne savait
que la scène et ses coulisses et comme amis n'avait jamais eu qu'acteurs,
danseurs et chanteurs, se retrouva invité – sous peine de mort – à filmer le
bobard. Les SS l'autorisèrent même à user de swing, musique de nègres interdite
sous le Reich millénaire et les décors furent tissés de cet art décrété « dégénéré.
» Le stratagème marcha, tant il est vrai que les justes de la Croix rouge
toujours ne voient que ce qui les arrange, Gerron fut expédié le lendemain à la
chambre à gaz. Le film a été détruit. Ne subsistent, naufragées, rescapées, qu'une
poignée d'images déchirantes où l'on voit des ouvrières au visages tristes et
aux regards morts feindre la gaieté. À Theresienstadt, comme partout ailleurs,
la selektion ( encore un euphémisme ) marchait à plein régime. À
Theresienstadt, les Nazis dévolurent ce rôle aux Conseils juifs, comme ils se plaisaient
à le faire au ghetto et dans chaque ville de chaque pays occupé. L'homme de
marbre s'abstiendra. Trois heures durant, nous écoutons le conteur nous livrer
les aventures du juif au terrier.
Contrairement à d'autres responsables, Murmelstein
s'est toujours refusé à établir les listes. Aux nazis de faire ce qu'ils
estimaient devoir faire. Que les autres se débrouillent ; qui pour sauver sonamie, qui son fils, qui sa peau. De toutes façons, demain, ils seraient
tous morts. Murmelstein, àl'instar de Flavius Josèphe – longtemps notre
honteux traître – a survécu pour conter la guerre desjuifs, la défaite
des juifs. Murmelstein se compare à Schéhérazade. On oublie souvent que la
jeuneconteuse était une guerrière, un Bellérophon féminin. En effet, la
fille du Grand Vizir, demoisellelettrée, fille savante, s'était portée
volontaire dans le but de sauver les femmes du royaume,maudites par la
douleur d'un mâle trompé. On oublie que, chemin faisant, elle révélait au sultan
lesecret de la fidélité – l'amour -, et en passant faisait l'éloge de
la monogamie. Et voilà que l'efficacedu vieux conte se renouvelle,
quand Lanzmann se prend d'amitié pour Murmelstein, s'éloigne du butqui
était d'atteindre à l'objectivité de Hilberg et absout de ses crimes supposés
l'homme de marbre !
Pour
Murmelstein, soudain, Lanzmann réclame pour la première fois une épochè, suspension
du jugement, celle-là même qu'une vie durant Lanzmann refusa au roman.
Le
voyage aura été immobile. La littérature, accotée à l'histoire. Pas l'une au
détriment de l'autre. Les plus grands des historiens buttent, la faute au Choix
de Sophie, sur le nazisme, irréductible aux faits, aux chiffres. Secret mal
gardé, découvert l'année de la Terminale. Club de français. Hors programme. Le
bac français déjà en poche, n'y venaient que des volontaires. Notre professeur,
Monsieur Lamy, le ciel ou le néant le garde, nous lut comment Justine, revenue
au cachot où elle fut tant torturée ne vit rien, ni pals ni crochets ni fouets,
aucun des appareils qui lui causèrent tant de peine, et Monsieur Lamy d'ajouter
: c'était là l'ébauche du projet nazi que celui de coder chacun de leurs actes
délictueux, de faire sauter les chambres à gaz afin de nier toute
intentionnalité, surtout que la torture survive à la torture. Sans fin. Pour
les victimes, la libération des camps n'aura pas lieu. Ce secret se vit ravalé,
refoulé dans les romans de gare et de genre.
Qui
ne se souvient de l'incroyable scène du film de Preminger, Exodus, où le
spectateur assiste médusé au débriefing de Dov par un chef de l'Irgoun. Le
jeune survivant, quoi qu'il prétende, n'est pas un héroïque survivant de
l’insurrection du ghetto de Varsovie, mais un rescapé des Sonderkommando et un
enfant abusé par ses maîtres. Non coupable, certes. Pourtant, il convient que
l'enfant pleure avant de se faire soldat, de prendre les armes contre l'ennemi
britannique. De la même manière, les maisons de poupées demeurent, réservés au
porno facho, sujet tabou. Et pourquoi le serait-il ? Là-bas comme ailleurs, les
dons servaient. Nous savons des juives polonaises aux yeux bleus et aux cheveux
couleur de blés à la fin de l'été conduites en Lebensborn. Lutte de classe
aussi, jamais morte. Georges Perec témoigne de la disparition des juifs de
Belleville et de la survie de ceux du XVIe arrondissement. Maurice Rajsfus n'y
est pas allé avec le dos de la cuillère,
décrivant
comment le Crif avait établi ses listes : d'abord les orphelins, nés de parents
étrangers, et les vieilles femmes qui ne savaient que le yiddish, sorties en
brancard des hôpitaux par des gendarmes français. Comme sur le lieu d'un
accident, l'urgentiste fait le tri.
Seuls
les nazis sont coupables d'avoir causé l'accident, la fracture qui rend fou. Il
aurait fallu mettre à nu immédiatement ces faits afin de limiter la culpabilité
des survivants et la perpétuation de la honte et de la peur dans l'ADN des
enfants de déportés ; mais si les Judenrat sont plus coupables que les
nazis, si les suicidés des ghettos, ces notables ou ces hommes choisis au
hasard et qui se sont trouvés dans la plus terrible des situations, plus
coupables que le recteur Heidegger ! Des années que j'enrageais jusqu'à la
projection de ce film assez obscène où le sentimentalisme d'une femme
philosophe passe pour ravissant et sa violence pour éthique ! Hannah Arendt,
un crime d'Allemagne ! Le crime était sexuel aussi, comme dirait Marcela
Iacub, et la honte s'y love, Liliana Cavani, maladroite, le pressentit. Bien
entendu, son film sembla abject. L'était-il vraiment ? Bien entendu, le grand
William Styron n'était que romancier ; et pourtant, Le Choix de Sophie dénudait
l'exact mécanisme, le terrible secret liant à jamais les victimes aux bourreaux.
Élues pour cette tâche de poursuivre l'oeuvre de mort, au-delà de l'acte même.
De la faim qui autorise toutes les bassesses, de la violence de préférer voir
le nom de son père au sien propre sur une liste, de la peur qui vous fait
commettre n'importe quoi, les historiens ne voulaient pas parler. Excès de
scientisme attardé. Le ghetto et le camp, Pasolini dans Salo en avait
presque seul parlé. Au-delà du génocide proprement dit, il fallait que fût mis
en place ce processus, que désormais nous nommons sadisme, un bon usage de la
perversité, dont l'invention, le mythe de Theresienstadt, demeure le paradigme.
La
montagne accouche d'une souris. L'Université de ma jeunesse, qui tenait Sartre
pour homme d'exception et Aron pour crétin, se prit de passion pour le terme «
banalité du mal ». Il fallait extirper l'image du diable revenu sur la terre
comme on l'avait fait de celle de dieu. Pourquoi pas ?
Le
ciel, certes, s'est avéré vide, et vide aussi le coeur des hommes, dur,
glacial. On eût dit que la Reine des Neiges s'était emparée du royaume après
que Dieu en eut été chassé. Parmi ses dames de compagnie, une personne qui
avait, par sa position intellectuelle et sa fortune, échappé à la « catastrophe
» et se permit de confisquer la parole des victimes et de la mettre en doute.
Les rares survivants qui prirent la parole, maladroits, osaient le terme «
démoniaque » sans y voir, les pauvres gens, aucune référence à Lucifer l'ange
déchu. Ils parlaient de « démons », stupéfaits par des attitudes qu'à tort ils
estimaient contradictoires : Mengele demandant à une des jeunes filles qu'il allait
ou venait de mutiler, de détruire pour jamais, de lui jouer du violon,
provoquait l'étonnement des bien-pensants devant ces brutes en larmes devant
les musiciens d'Auschwitz ! Qui croit encore que la musique adoucit les moeurs
ou que les humoristes servent à instruire les hommes ? Il aurait suffit de
lire, relire Sade, pour y découvrir quelles pulsions et quel esprit malin ( pas
d'autre mot en langue française) présidaient à leurs actes.
Le
grand Karl Valentin, avec son génie habituel, était entré dans une brasserie
munichoise au lendemain des élections de 1933 et, levant le bras en un
formidable sieg Heil, avait annoncé : « Ce matin, je me suis levé et
j'avais de la merde jusque-là ! » La force du système nazi fut bien de prendre
appui sur les plus infâmes des passions humaines et d'« emmerder » au sens de
Valentin le monde entier. Il est de bon ton de jeter l’opprobre sur les
Conseils juifs, mais pourquoi les hommes des ghettos eussent-ils dû être des
saints ? Tout martyr, affirme Singer cité par Murmelstein, n'est pas un saint.
Il en aura fallu du temps pour que l'historiographie admette que la novlangue
de 1984 ne met pas en cause le seul stalinisme, aussi la langue du troisième
Reich. Cette langue mentait, toute langue. Fasciste, disait Barthes. En ceci
que l'homme qui la maîtrise maîtrise le monde.
Aujourd'hui,
peu me chaut au fond de savoir si X ou Y méritaient plus d'avoir été sauvés,
ils devaient l'être tous puisque le ciel est vide et qu'il n'existe aucun
destinataire à cette terrible chose que nombre d'intellectuels s'obstinent
encore à nommer holocauste, comme si de toutes ces âmes un dieu avait reçu
l'offrande. M'intéresse le « plus jamais ça » et, pour que la déraison
antisémite s'achève, il convient de rappeler au monde que le génocide commence
avec les mots et qu'en aucun cas nous ne devons dialoguer avec les faussaires
de la mémoire et les menteurs, mais les détruire tant qu'il est encore temps.
Car enfin, si Lanzmann a raison de réciter, inlassable, le kaddish
des martyrs d'un délire collectif, charge nous est donnée aujourd'hui de
protéger nos fils contre le retour des Haschischins et de leurs sbires
occidentaux.
[1]Les
Naufragés et les rescapés, Quarante ans après Auschwitz, Gallimard, « Arcades », 1989. On trouve dans ce livre
au mot près le mot de Gary, « les meilleurs se faisaient tuer, les pires
survivaient ».
[2]D'après le roman d'Irène Nemirovsky, paru en 1929.
Harry Baur incarnera aussi l'Empereur Rodolphe dans le Golem,même Duvivier (1938).