Assise sur les
marches de l’Arche de la Défense, une jeune fille, la vingtaine - cheveux
longs, jean slim et baskets plates, hurle dans son téléphone :
- « Et que
fait-il ? IL SE BRANLE ! Hugo se branle ! Hugo se pignole toute
la journée devant des pornos ! »
La petite maison d’édition nîmoise Anima
poursuit avec toujours la même exigence son remarquable travail, tant sur le
fond que sur la forme : les ouvrages sont particulièrement soignés avec,
notamment, la reproduction de nombreux dessins, gravures et tableaux, lesquels
évoquent avec justesse les auteurs et les thèmes du catalogue : Aleister Crowley, Austin Osmane Spare, William Burroughs, etc. L’une de leurs dernières
publications ne déroge pas à la règle ; elle se présente sous la forme d’un
petit manifeste (60 pages) au titre énigmatique, D.R.A.M.E. (Déracinement & Reboisement de l’Arbre-Monde Ensauvagé),
rédigé par Alain-René Königstein, le nom initiatique du « philosophe-forain »
Alain Guyat. La reproduction d’écrits alchimiques, de figures cabalistiques et
d’arbres séfirotiques tirés de Raymond Lulle, Robert Fludd, Christian Knorr,
etc. signale que nous sommes ici en territoire ésotérique, là d’où surgira la
prochaine révolution des esprits. En bref, un « ésotérisme révolutionnaire »
comme s’en revendiquait déjà Königstein en 1996[1].
Le manifeste se fonde sur les dix
entrées de l’arbre séfirotique (kabbale juive) pour mettre en correspondance
les transformations de l’âme avec la radicalité de l’activisme politique. Il est
impossible, en effet, de s’attaquer à un système mortifère en en reprenant son
mode opératoire : la raison instrumentale ; il faut faire un pas de
côté et rechercher dans l’espace imaginal ce que nous sommes devenus : « Un
arbre abattu et des racines noircies dressées vers les cieux embrasés ». Dit
autrement, une forêt intime dévastée qui nécessite un reboisement intérieur
pour de nouveau ensauvager l’âme, comme le titre l’indique.
Dans la kabbale, la création est une
néantisation : il faut que Dieu se retire pour aménager un espace a-thée
dans lequel advient la création (tsim
tsoum). La décharge de lumière est telle que chaque séfirot représenté
symboliquement par un vase se brise et s’éparpille dans l’univers, à l’image d’une
humanité désormais séparée de la puissance divine. L’Arbre de Vie est démembré.
En rassembler les morceaux épars suppose une révolution spirituelle (tiqqun) ; la sève opiniâtre doit s’élever
à travers les dix sefirot et reconstituer l’Arbre-Monde, le vieil Yggdrasil, dans
lequel germe chaque nouvel « être-humain-arbre ».
Concrètement, la révolution doit agir directement
sur les structures symboliques qui ont enfermé les
subjectivités modernes dans des destinées préfabriquées. Et, donc, accoucher d’un mythe
mobilisateur capable de soulever les âmes contre le conformisme ambiant et de provoquer
une transfiguration intérieure. Le devenir arbre. L’imaginal contre le capital.
« C’est à partir des braises noircies de nos âmes sous la cendre que
fleurira l’Arbre-Monde » écrit Königstein.
Un programme, certes, ensorcelant mais qu’on
peine à saisir dans la deuxième partie du manifeste. Comme souvent dans les
écrits anarchisants, la verve poétique finit par se diluer dans les références
habituelles (Spinoza, Lucrèce, Debord, Ellul, etc.) et se perdre dans un
discours aux tonalités rousseauistes – pour ne pas dire gauchistes. Königstein
parvient à s’en sortir avec les honneurs grâce à ses embardées ésotériques du
côté des sociétés secrètes et des contre-offensives insurrectionnelles. Le surréalisme
vient également à point nommé pour assurer le bouquet final : « Peyotl
est sefirot ». Mais, en définitive, on sent bien que la révolution de l’esprit
n’est pas pour tout de suite. Et Dieu sait qu’après il sera trop tard.
[1] En 1996, Königstein est
l’auteur de deux livres remarqués, L’ésotérisme
révolutionnaire et L’erreur fasciste
(aux excellentes éditions Les gouttelettes de rosée) et d’une brochure engagée :
Lettre du sous-commandant Marcos à son
disciple sur les barricades. Il était en sommeil depuis cette date.
« … Je me mis en quête d’Esther et je m’accrochai à
elle, littéralement et sans pudeur, je la pris par la taille et l’implorais de
me parler, de me parler encore, de rester à mes côtés, de ne pas me laisser
seul, elle se dégageait avec une impatience croissante pour aller vers ses amis
mais je revenais à la charge, la prenais dans mes bras, elle me repoussait de
nouveau et je voyais leurs visages se fermer autour de moi, sans doute me
parlaient-ils également mais je ne comprenais rien, le vacarme des basses
recouvrait tout. Je l’entendis enfin qui répétait : « please, Daniel,
please … it’s a party ! » d’une voix pressante mais rien n’y
fit, le sentiment d’abandon continuait à monter en moi, à me submerger, je
posai à nouveau la tête sur son épaule, alors elle repoussa violemment de ses
deux bras en criant : « Stop that ! », elle avait l’air
vraiment furieuse maintenant, plusieurs personnes autour de nous s’étaient
arrêtées de danser, je me retournai et je repartis dans ma chambre je me
recroquevillais sur le sol, je pris ma tête dans mes mains et, pour première
fois depuis au moins vingt ans, je me mis à pleurer. »