samedi 21 janvier 2023

Wakanda

 


 

        Le ridicule ne tue pas, sauf entre les mains des Etats. Là, il devient assurément une arme létale, d’autant plus mortelle qu’elle se confond avec un instrument de divertissement, partagé par la planète entière.  En 1990, le politologue Joseph Samuel Nye théorise le concept de softpower et le définit comme la capacité d’un Etat à obtenir ce qu’il souhaite d’un autre Etat, ou à faire en sorte que cet autre Etat veuille la même chose que lui sans le contraindre. A la différence de la propagande, qui ne s’embarrasse pas de subtilité et qui est le fait d’un gouvernement, le softpower prend les formes les plus diverses et est construit par de multiples acteurs, étatiques ou non. A l’ère de l’information de masse, le cinéma est un instrument privilégié du softpower et la franchise de films MCU – pour Marvel Cinematic Universe – produite par les studios Marvel, propriété de Walt Disney, constitue sans nul doute le navire amiral de la flotte de guerre culturelle hollywoodienne. En un peu plus de vingt ans et plus de trente films, la franchise Marvel a rapporté plus de trente milliards de dollars et rendu la planète accro aux super-humains bodybuildés en collants. Après avoir essoré les superstars comme Spiderman ou Iron Man, les studios Marvel doivent désormais aller piocher parmi les seconds couteaux, tout en s’efforçant d’être dans l’air du temps. Depuis quelques années déjà, la mode est à la cancel culture et le fond de l’air est woke. La Panthère noire (« Black Panther » en version originale), super-héros créé par le scénariste Stan Lee et le dessinateur Jack Kirby et apparu pour la première fois dans le 52e opus des aventures des Fantastic Four en juillet 1966, était donc le candidat parfait pour incarner le nouveau super-symbole conscientisé de l’ère Trump. 

        Le softpower américain est un instrument économique, géopolitique et idéologique, soigneusement calibré pour répondre aux attentes du public américain. En 1954, quand le magazine de comics Jungle Tales présente le héros « Waku, le prince Bantu », son éditeur, Atlas Comics (nom utilisé par Marvel Comics à l'époque), suit avec précision l’actualité du moment et le combat pour les droits civiques. En 1966, l’héritier de Waku, rebaptisé « Black Panther », s’adresse directement aux lecteurs noirs américains en mettant en scène ce super-héros qui règne sur le Wakanda, royaume imaginaire situé en Afrique, très avancé technologiquement, seul endroit au monde possédant des mines de vibranium, métal extrêmement rare aux propriétés fantastiques. Dans les années 1960, cette Panthère Noire rencontre un tel succès auprès du lectorat afro-américain qu’elle aurait même inspiré le nom du Black Panther Party, créé en octobre 1966. Cinquante ans plus tard, la Panthère noire a donc logiquement repris du service pour coller à une autre actualité, celle de #metoo et Black lives Matter. Et le pari de Marvel a été payant. Le film Black Panther, sorti en 2018, a été un succès planétaire. Il a coûté 200 millions de dollars et en a rapporté 1,3 milliard et son protagoniste principal est devenu une icône pop culture du nouveau combat pour les droits civiques dans le climat de tensions ethniques et de violences qui a marqué le mandat de Donald Trump.

 

 

En 2022, Marvel tente de rééditer l’excellente opération commerciale du premier film. Malheureusement, l’acteur principal, Chadewick Boseman, interprète du roi T’Challa, souverain du Wakanda, alias The Black Panther, est tragiquement décédé en août 2020 d’un cancer du côlon. Qu’à cela ne tienne, le nouvel opus de Black Panther sera non seulement un film de super-héros afro-américains mais également dominé par les femmes. Et les nouveaux ennemis du Wakanda sont les anciennes puissances coloniales qui tentent de lui voler son vibranium. Nous ne gâcherons pas la surprise des quelques lecteurs qui n’auraient pas encore vu Black Panther : Wakanda Forever (c’est le titre) en révélant que l’on apprend dès le début du film le nom de cette odieuse nation sans foi ni loi : la France. La toute première scène du film montre les forces spéciales françaises qui tentent de s’attaquer à une base avancée du Wakanda… au Mali. Confrontés aux fières guerrières wakandaises, les soldats de l’ancienne puissance coloniale sont facilement vaincus et capturés et amenés pieds et poings liés face à l’assemblée des Nations-Unies devant laquelle ils sont forcés de se mettre à genoux. 

 


          Avec beaucoup de cynisme et fort peu de nuance, les studios Marvel s’efforcent de séduire un public soucieux de saupoudrer la bûche de Noël hollywoodienne d’une pincée de conscientisation ethno-différentialiste et soi-disant anticoloniale. L’industrie du cinéma a la mémoire courte évidemment et on se souviendra qu’il y a vingt ans, en 2003, c’est un autre héros de comics, Captain America, qui traitait les Français de lâches, pour avoir eu l’audace de refuser de soutenir l’intervention de l’Oncle Sam en Irak. Bien sûr, en refourguant aussi grossièrement leur clinquante camelote, les studios Marvel insultent la mémoire des 58 soldats français, tués au cours des opérations Serval et Barkhane au Mali, dont le sacrifice a permis d’éviter la contagion islamiste dans toute l’Afrique de l’ouest et au Mali de conserver son intégrité territoriale, mais Marvel estime peut-être que la présence des mercenaires de Wagner est préférable à celle des soldats français au Mali…Le softpower des studios Marvel n’est, certes, pas directement responsable de la mort de 58 soldats français au Mali mais pour des raisons bassement mercantiles, dissimulées derrière le politiquement correct le plus lourdaud qui soit, il insulte la mémoire de ceux qui sont morts entre autre pour que les films de merde de la Marvel puissent être projetés dans les salles de cinéma de Tombouctou, tant que les islamistes d’AQMI n’ont pas encore mis la main dessus. Souhaitons aux maliens de trouver leur bonheur avec les miliciens de Wagner maintenant que l’odieuse ex-puissance coloniale a plié bagage. 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

samedi 14 janvier 2023

La tribune d'Emile Boutefeu

 



« Et je redoute l’hiver car c’est la saison du confort » écrivait Rimbaud. Émile, lui, ne redoute pas l’hiver, il l’aime, le désire, l’appelle. Pour lui, l’hiver est la saison sensuelle par excellence. Saison où la bourgeoise, embrasée par la bouillotte, se tortille d’aise et minaude sous l’édredon ; où l’étudiante esseulée évolue dépoitraillée dans son studio surchauffé. L’hiver pour Émile c’est aussi la saison de l’élégance, celle des moufles, cache-nez et pantalons à grosses côtes, saison où l’on peut, bonnet vissé jusqu’aux sourcils, parader en anorak en affectant des airs terribles. Saison gourmande enfin, celle des vins de Bourgogne et du gibier, où il fait bon, ivre-mort, vautré nu sur une peau de bête, bras en croix bedaine saillante, ronfler face à l’âtre qui rougeoie dans la pénombre.

Bref, foin de « blue monday » et autres « dry january » ! Du fond de sa taverne – le fameux Kozy Korner – Émile transmet de bon cœur aux esprits chagrins ce micro-fragment de paradis :


 

Kozy Korner en plein hiver

 

Les bobos gèlent jusqu’aux os,

Les migrants hurlent sur les boulevards,

Et la pluie cingle les carreaux

Qu’importe, soirée bouffarde et dominos…

Soudain : Madelon, il se fait tard !

Bouge-ton gros cul ! à tes fourneaux !

 

Apparaissent vite sur la table

Galantines, foies rissolés,

Pots de saindoux, mufles de veaux,

Et la patronne est bien aimable…

(Sûr qu’elle sera bien disposée

à faire la bête à deux dos)

 

 


 

 

Retrouvez les saillies d'Emile Boutefeu dans le dernier numéro en date d'Idiocratie, covidé mais encore disponible.  Cliquez sur la photo.

https://www.helloasso.com/associations/idiocratie/paiements/idiocratie-numero-moins-deux

 

 

 

lundi 9 janvier 2023

Grandeur et misère de l'intellectualisme

   


         L’intellectuel risque toujours de tomber dans le piège qu’il se tend à lui-même : tourner autour de son nombril et ratiociner sans fin, d’autant plus lorsqu’il professe à l’université et devise dans les cénacles d’opinions. Une pensée ne doit pas forcément être vécue – de grands intellectuels sont restés assis au bureau toute leur vie durant – mais, pour le moins, se frotter au monde dont elle provient. Or, beaucoup d’ouvrages dits « scientifiques » tombent littéralement des mains tant ils épousent les causes du moment et les manies en vogue. Aussi voudrions-nous compléter le tableau déjà riche des figures intellectuelles : l’intellectuel universel, l’intellectuel organique, l’intellectuel spécialiste, l’intellectuel militant, etc., par quelques nouveaux spécimens.

         L’intellectuel pantouflard. C’est l’expression qui nous est tombée dessus en lisant l’énième pensum de Marc Crépon dont le titre à lui seul est une invite au bâillement : Le désir de résister. Un esprit critique pour notre temps. Sujet rebattu se dit-on mais pour qu’un professeur de l’Ecole normale supérieure s’y colle, c’est qu’il doit être à bout, sur le pied de guerre. Or, on tourne les pages sans être le moins du monde bousculé, même pas titillé, tant la longue dissertation du professeur ronronne et enfile un à un tous les lieux communs de l’époque. C’est beau comme un manuel de philosophie sous la Troisième république ; en revanche, pour ce qui concerne la résistance, c’est un peu mollasson – une résistance en pantoufles. L’on se souviendra au passage que, décidément, les éditions Odile Jacob sont à éviter à tous prix.

 


 

         L’intellectuel bas-de-plafond. Cette fois-ci, le titre fait trembler les bonnes âmes, Ecofascismes, et attire les curieux tant le phénomène est peu étudié. Las, notre chercheur en géographie, Antoine Dubiau, ne prend même pas la peine de faire semblant de travailler son sujet ; non, il écrit et pense comme un commissaire politique, un militant bas-de-plafond qui, tenez-vous bien, interpelle ses amis écologistes pour qu’ils ne tombent pas dans le piège fasciste. Car l’écologie, voyez-vous, porte en elle depuis ses origines le poison fasciste et que, pour s’en prémunir, il faut l’énoncer, le dénoncer et le tour est joué : compris pas pris ! Les preuves : Hitler était végan et aimait les animaux, Alain de Benoist promeut la décroissance, la revue écologiste Limite est un repère de catholiques traditionalistes, etc. A ce niveau d’élucubrations, il n’y a pas grand-chose à sauver. En revanche, on souhaite bien du courage aux écologistes de gauche – à qui s’adresse l’ouvrage – de converser avec un militant si pointu. 

 



         L’intellectuel d’ensemble. Appréciant les ouvrages d’Olivier Roy, tout particulièrement La sainte ignorance, nous nous sommes procurés très rapidement son dernier opus, L’aplatissement du monde, après que l’un de ses confrères en ait fait une recension dithyrambique. Certes, la déception est proportionnelle à l’attente (en l’occurrence élevée) mais, tout de même, était-ce bien utile de proposer un énième diagnostic de l’état du monde ? L’auteur a la franchise de nous donner en introduction ses principales sources, au demeurant intéressantes :   Michéa, Guilluy, Graeber, Illouz, etc. Nous sommes donc en terrain connu et nous le resterons. Le livre n’est pas déplaisant mais se contente de proposer une synthèse en forme de lamento sympathique, antimoderne mais pas trop, de « la crise de la culture et de l’empire des normes » (sous-titre du livre). Au reste, le concept principal est lui-même paresseux : en effet, le monde s’aplatit avec l’uniformisation des mœurs, la révolution internet, la marchandisation néolibérale, l’empire des normes, etc. C’est entendu, mais encore ? 

 


L’intellectuel jargonneux. Nous avons souvent entendu parler d’Augustin Berque comme l’un des géographes les plus influents de son temps sans prendre le temps de le lire. La parution d’un livre-entretien, Entendre la terre. A l’écoute des milieux humains, qui retrace son itinéraire intellectuel vient à point nommé combler ce manque. L’ensemble se lit d’autant plus facilement que la ligne directrice de son œuvre est limpide : l’être se crée en créant son milieu. Dès lors, l’écoumène devient « un processus de création de l’espace par le biais de l’appropriation quotidienne des individus qui l’habitent ». Les nombreux séjours de l’auteur au Japon lui permettent de rompre avec le paradigme occidental – les dualités modernes – pour envisager les mondes à partir d’un tissu complexe de relations entre vivants (humains et non-humains). L’on regrettera seulement l’inflation des néologismes : médiance, trajection, déterrestration, etc. qui tendent à obscurcir un phénomène qui est loin d’être nouveau. En effet, le holisme méthodologique a constitué un courant puissant en sciences sociales avant d’être détrôné par l’individualisme. Or, aujourd’hui, l’effacement de la frontière entre nature et culture (Descola) permet de redécouvrir les cosmologies anciennes pour lesquelles, déjà, l’homme n’était qu’une palpitation d’un immense cœur battant. « Il y a à la fois cosmisation de notre corps animal par la technique et somatisation de notre milieu par le symbole » écrit Augustin Berque. A bon entendeur, salut ! 

 


 

Retrouvez d'autres recensions facétieuses dans le dernier numéro en date d'Idiocratie, covidé mais encore disponible.  Cliquez sur la photo.

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