mardi 9 avril 2013

L'Île de la tentation


         Nauru est un minuscule paradoxe de quelques dizaines de kilomètres carrés (21 exactement...) perdu en plein milieu du pacifique, à 4000 kilomètres de la géante Australie, un nom de plus qui s’inscrit sur le bleu du bout du monde, à l’extrémité du planisphère où s’égrènent les minuscules chapelets d’îles et les archipels lilliputiens de l’Océanie. Rien ne devrait distinguer l’île de Nauru de ses consoeurs australes des Fidji et des Vanuatu et pourtant ce morceau de terre accueillait il y a vingt ans la plus grande concentration de millionnaires de la planète (si l’on excepte Monaco…). Les dollars coulaient à flot à Nauru jusqu’à la fin des années 1990 et cette petite île loin de tout possédait un PIB/habitant rivalisant avec celui des grandes puissances économiques et des monarchies pétrolières.
Ce prodige n’a pas été dû au labeur acharné des nauruans où à l’ingéniosité de ses dirigeants, il n’a été rendu possible que parce que l’île de Nauru est sans doute le seul endroit du globe où la nature, avec un sens de l’humour si génial qu’il ne peut que convaincre de l’existence d’un dessein et d’une volonté supérieurs, a été capable de transformer la merde en or, en l’occurrence le guano, la fiente accumulée pendant des millénaires sur cet îlot de corail par la persistance des volatiles marins,  en phosphate, l’engrais le plus consommé par les grandes agricultures productivistes.



Assis sur leur bout de roc et de corail à haute teneur en phosphate, les nauruans n’ont pas levé le petit doigt pour l’extraire, contemplant les volatiles occupés à chier sur la terre de leurs ancêtres sans jamais prendre conscience que des lingots d’or s’accumulaient par strates successives dans le sous-sol de leur île, après avoir été expulsés sous forme liquide et puante par des millions de bienfaiteurs à becs et plumes.
Et puis un jour, les Anglais sont arrivés. Enfin les Anglais…Disons plutôt leurs lointains cousins d’Australie qui, bien que descendants de bagnards exilés un siècle auparavant sur cette terre lointaine, restaient des sujets de la reine, des membres du Commonwealth et les habitants d’un pays pionnier en plein développement économique. L’histoire a le charme des légendes de l’aube du business : un australien en visite à Nauru en ramène un morceau de caillou à l’aspect étrange, qui ressemble à une sorte de roche volcanique blanchâtre. Le bout de caillou intrigant atterri dans un bureau surchauffé et poussiéreux et sert pendant quelques années à caler la porte du bureau, laissée ouverte lors des grandes chaleurs de l’été austral. Un jour un employé un peu plus futé ou curieux que les autres s’avise que le caillou est tout de même fort surprenant, le fait analyser et découvre qu’il s’agit d’un morceau de phosphate, du phosphate le plus pur que l’on ait jamais découvert. Nauru, de paisible île de pêcheurs et réservoir à chiures de goéland, devient soudain une mine d’or perdue en plein océan pacifique.
De l’entre-deux guerres jusqu’aux années cinquante, Australiens, Néo-Zélandais, Allemands, Japonais et Anglais se disputent l’extraction du précieux phosphate. Les Nauruans n’en voient pas beaucoup, quant à eux, la couleur et continuent paisiblement à tirer leurs maigres et essentiels revenus de la pêche jusqu’à ce qu’enfin l’un des leurs, pugnace et formé dans les meilleurs écoles australiennes, revienne sur sa terre natale et réussisse, après des années de lutte, à en obtenir et l’indépendance et l’exclusivité de l’exploitation du phosphate qui devient une véritable ressource nationale. A partir des années 1970, les nauruans vont pouvoir commencer à profiter eux-mêmes de la manne naturelle et le phosphodollar va inonder l’île.


Au cours des années 70, 80, l’île de Nauru excite toutes les convoitises, suscite toutes les ambitions. Le phosphate tiré du sous-sol de l’île part au Japon, en Australie, aux Etats-Unis, en Amérique du sud ou en Europe, partout où l’on a besoin d’enrichir le sol pour faire pousser plus et plus vite. Pendant ce temps, les nauruans transforment leur île en gruyère. Du moins ce ne sont pas eux qui s’adonnent à cette tâche, ils payent des travailleurs immigrés, des Chinois que l’ancien occupant japonais avait été le premier à amener durant la guerre, pour percer le corail et en extraire le précieux phosphate. L’île gruyère se couvre de monticules de corail blanchâtres, des pinacles qui pourraient évoquer une version moderne de l’île de Pâques, si ce n’est que ces autels d’un nouveau genre qui résulte d’une autre forme d’épuisement du milieu naturel que les têtes pascuales témoignent du culte rendu au seul dieu dollar.
Pendant que d’autres creusent et grignotent leur île pour leur compte, les nauruans profitent de la magnificence de ce nouveau et si puissant dieu. Ils s’équipent, se suréquipent, ramènent par cargo de l’équipement Hi-fi ou des voitures de luxe, se font construire des palaces, implantent des restaurants dans lesquels ils vont s’approvisionner en plats préparés sans même prendre la peine de descendre de leurs rutilants 4x4. Pendant que le sous-sol de Nauru s’enfuit aux quatre coins du monde par cargos entiers, les nauruans s’empiffrent et s’engraissent. Aujourd’hui encore, la minuscule république de Nauru est l’Etat du monde où l’obésité est la plus présente : 78,5% de la population en est affectée. Juste derrière on trouve, dans l’ordre, l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis, Les Etats-Unis (où seul un tiers de la population est obèse, qui a dit que les Etats-Unis sont le royaume de la malbouffe ?).

                                                                                        

Pendant vingt ans, quelques milliers de Nauruans vivent un rêve de luxe et d’abondance. Et puis tout s’effondre avec les cours du phosphate à la fin des années 90. Les investissements pharaoniques réalisés à l’étranger par les gouvernements successifs de l’île de Nauru, de plus en plus corrompus, jusqu’au délire, au fil des années, ont saigné l’économie du micro-état dont personne n’a songé, pendant des années, à rationnaliser quelque peu la gestion. La folie de la richesse et de la consommation s’est tellement emparée des esprits englués dans le confort, aussi sûrement que les derrières obèses dans les sièges en cuir des Mercedes qui font le tour de l’île le week-end, que personne n’a cherché à remettre en cause la gestion de plus en plus calamiteuse de la rente phosphatique. Alors que les recettes s’effondrent et que les intérêts des prêts s’accumulent, Nauru s’enfoncent dans le chaos économique. La mine de phosphate ferme en 2003. Les voitures de luxe sont abandonnées le long des routes faute d’essence. Le luxueux golfe de l’île est envahi par les mauvaises herbes, les gouvernements multiplient les politiques de relance les plus incohérentes, se renversent les uns les autres, parfois en l’espace de quelques semaines, et monnayent tout ce qu’ils peuvent encore monnayer. L’île se transforme successivement en paradis fiscal, en centre de rétention pour immigrés et en prête voix à l’ONU pour servir, en échange de leur aide financière, de représentation à Taïwan ou de soutien à la reprise de la chasse à la baleine demandée par le Japon.
Les Nauruans, eux, ne savent plus rien faire. Les quelques services sociaux qui subsistent encore dans l’île affrontent une situation catastrophique, non pas tant en raison du manque de moyens que de l’effarante indigence d’une population habituée à l’assistanat pendant des années. Le diabète est devenu la première cause de mortalité, les mères oublient fréquemment qu’ils faut nourrir les enfants, les arrière-cours des maisons voient s’amonceler les ordures et, ironie suprême, la carrière de phosphate abandonnée est devenue une immense décharge à ciel ouvert. Nauru n’est plus qu’un cauchemar.



L’histoire sidérante de la grandeur et du déclin de Nauru, entre les années 70 et la fin des années 90 est contée dans un petit livre qui prend quelquefois sous la plume de l’auteur l’allure d’une parabole anticapitaliste. Le sous-titre de l’ouvrage, trop schématique et peut-être inutilement racoleur, ne rend pas tout à fait justice à ce que nous enseigne l’infortuné destin des nauruans : Comment le capitalisme a détruit le pays le plus riche du monde. Il ne s’agit pas tout à fait de cela. Notre modernité a généré deux extrêmes idéologiques dont la perfection théorique égale l’inconsistance. L’une attribue à l’individu prométhéen la capacité de soumettre le monde à ses désirs, et à l'économie toute-puissante le pouvoir de déverser sur la terre tous les bienfaits de la civilisation de l’abondance. L’autre fait confiance à un Etat omnipotent pour assurer à tous à la fois le confort, l’aisance et les vertus de la justice sociale la plus égalitaire. L’histoire des Nauruans, plongés du jour au lendemain dans un univers de jouissance matérielle et d’assistanat total, ridiculise ces deux fables. Elle montre un petit Etat livré par sa richesse soudaine à toutes les convoitises et la manière dont l’assouvissement débridé des appétits personnels les plus féroces mène à un chaos total. Elle montre un micro-état soudain plongé par l’abondance de l’argent dans une sorte de délire collectiviste post-moderne qui enferme sa population dans un assistanat ultra-consumériste transformant en un peu plus de vingt ans les nauruans en une population incapable de subvenir seule à ses besoins les plus élémentaires.
La fable de Nauru est aussi à plus petite échelle celle que raconte le film qui a donné son nom à ce blog, Idiocracy. Comme dans le film de Mike Judge, la disparition soudaine des contraintes, l’inutilité patente de tout travail, la recherche et la possibilité de satisfaction immédiate des moindres désirs grâce à l’abondance de l’argent à transformé les habitants de Nauru en dieux idiots, débiles au sens premier du terme, c’est-à dire d’une faiblesse qui les condamnent à terme à disparaître, victimes d’une trop brutale bénédiction.
Ce ne sera peut-être pas le cas cependant pour Nauru. L’ouvrage de Luc Folliet s’achève sur une note positive. La pauvreté dans laquelle a replongé l’île a amené les habitants à réagir et à redécouvrir quelques principes essentiels. Beaucoup ont réappris à pêcher pour nourrir leur famille, la classe politique s’est assainie avec l’arrivée d’une nouvelle génération revenue des illusions et du délire des aînées et une association promeut, dans des conditions très précaires, le sport comme remède au diabète et à l’inanition qui frappe les habitants. Elle a même amené une nauruanne jusqu’aux jeux olympiques dans la catégorie haltérophilie.
Mais une menace pèse encore et toujours sur cette fragile reprise. Depuis 2007, grâce au volontarisme et à l’entregent d’un entrepreneur de l’île, la mine de phosphate a réouvert. Les cours du phosphate sont repartis à la hausse et, surtout, le sous-sol de Nauru est loin d’être, comme on le pensait dix ans auparavant, épuisé. De nouveaux investisseurs se sont présentés, permettant de financer de nouveaux équipements et la mise en place de forages de profondeur qui permettent d’aller chercher le précieux phosphate là où l’on avait pas encore pensé à aller le traquer. Du coup, les dollars recommencent petit à petit à pleuvoir sur Nauru. Raviveront-ils la pulsion morbide qui avait poussé les habitants de Nauru à se condamner à une mort douce dans un cercueil de corail, d’argent et de phosphate ? 



Luc Folliet. Nauru, l'île dévastée.Comment la civilisation capitaliste a détruit le pays le plus riche du monde. Editions La Découverte. Mars 2010 (Nlle Edition). 
http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Nauru__l_ile_devastee-9782707164315.html

(merci à OF pour le conseil de lecture...)

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