samedi 24 février 2018

"Génération j'ai le droit !" : parce que l'idiocratie le vaut bien.


« La réalité, c’est quand on se cogne », disait Jacques Lacan. Visiblement, depuis bien longtemps, les « pédagogistes » de l’Education nationale se cognent au réel sans que les chocs répétés ne semblent entamer le moins du monde leur détermination à ignorer le mur sur lequel se fracassent leurs théories et qui s’appelle la réalité.

            Le petit monde du pédagogisme est un écosystème fonctionnant en vase clos et se nourrissant exclusivement de ses propres illusions depuis près de cinquante ans. Cette constance dans le déni et l’aveuglement forcerait presque le respect ou susciterait l’amusement si elle s’appliquait à des sujets moins graves que la transmission du savoir et la formation scolaire des générations nouvelles. Condorcet disait lui que : « Sous la constitution la plus libre, un peuple ignorant est toujours esclave. » Assurément, les politiques publiques en matière d’éducation suivies au cours des dernières décennies se font fort de réaliser la prophétie de l’infortuné philosophe des Lumières.


            Barbara Lefebvre en sait quelque chose, elle qui se trouve aux premières loges, enseignant l’histoire-géographie dans le cycle secondaire depuis 1998. Cela fait longtemps aussi que l’enseignante tente de ramener sur terre les experts et décideurs de l’Education nationale en attirant leur attention sur l’inadéquation complète de leurs généreuses théories avec la réalité scolaire mais il est vrai que de l’Olympe du Ministère, de l’Inspection Générale ou de l’Université, on daigne rarement regarder vers le bas. « À différentes occasions, j’ai constaté ce mépris dans lequel nous étions tenus par ces responsables qui pensent, comprennent, savent tout mieux que nous, les péquenots du terrain ! Tant d’entre eux n’ont jamais mis les pieds dans une classe ou alors dans un lycée de centre-ville, attendant d’être exfiltrés grâce à leurs réseaux de l’ENS, de Sciences-Po etc. Ceux-là dont Péguy disait : "Nous n’avons aucune sécurité avec ces jeunes gens qui se faufilent directement dans l’enseignement supérieur de l’histoire, évitant soigneusement tout contact avec les désagréables réalités. »[1]

Les jeunes gens en question deviennent quelquefois les sociologues qui se chargent de faire régner dans les sciences humaines, à l’université, la discipline idéologique en assurant le respect de quelques dogmes qui déteignent nécessairement sur les conceptions des sciences de l’éducation et sur le quotidien des professeurs confrontés aux initiatives programmatiques et pédagogiques qui en découlent : monocausalité de l’explication par le facteur social, relativisme et manipulation statistique, obsession de l’innovation, déconstructivisme scolaire et culte de la technique. En clair : il n’y a pas de problème, seulement une mauvaise manière de lire les statistiques. S’il subsiste des problèmes, ceux-ci n'ont que des causes économiques et sociales, rien que l’on ne puisse solutionner en équipant chaque collégien d’une tablette parce que le numérique, c’est nouveau et que le nouveau, ben c’est l’avenir. Il y a trente ans, en 1989 précisément, Roger Establet et Christian Baudelot le martelaient déjà dans un livre dont le titre résonnait comme un slogan stakhanoviste ou un mot d’ordre de la Révolution culturelle : Le niveau monte. 



Il est vrai qu’à l’époque déjà Baudelot et Establet étaient particulièrement bien placés pour établir ce brillant diagnostic. Le premier, sociologue althusserien et marxiste, fut touché par la grâce bourdivine dans les années 60, un peu comme Paul Claudel rencontra la foi au détour d’un pilier de Notre-Dame. Il en devint professeur à l’Ecole Nationale de la Statistique et de l’Administration Economique dans laquelle il diffusa la bonne parole de 1968 à 1989. Quant à Roger Establet, marxiste althusserien lui aussi et ancien de Louis-le-Grand, il a été reçu à l’Ecole Normale Supérieure et a accompli toute sa carrière à l’université. Si le niveau est bien monté pour les deux compères, on n’a pas vraiment l’impression que cela ait été le cas pour les populations scolaires dont les deux sociologues traçaient déjà un portrait d’artiste, désormais complètement surréaliste aux yeux de tous ceux qui ont en 2017 l’occasion de passer un petit peu de temps dans les salles de classes. Après tout, les universitaires sont les premiers à se lamenter de voir débarquer chaque année des populations d’étudiants au niveau toujours un peu plus lamentable. Au vu des ravages exercés dans le secondaire par une partie de la doxa universitaire dans le domaine des sciences sociales et de la pédagogie, on a un peu envie de leur répondre que le moins qu'ils puissent faire et d'assumer un peu leur part du désastre.


Le sérieux de l’ouvrage commis par Baudelot et Establet était déjà quelque peu remis en cause à sa sortie. André Chervel, grammairien et, à l’époque, chercheur du service histoire de l’INRP relevait ainsi: « L’historien, lui, ne manquera pas de constater l’imprécision, voire la légèreté avec laquelle l’histoire est parfois appelée comme témoin à charge et à décharge.»[2] Chez les marxistes, on appelle cela du matérialisme dialectique, c’est à dire l'emploi, dans la pensée marxiste, de la méthode dialectique pour analyser la réalité à travers un prisme matérialiste, c’est à dire ne prenant en compte que les rapports de classes dans l'analyse. Les méthodes ont cependant peu changé depuis 1989, voire depuis les années 60. Comme le rappelle avec une certaine justesse Barbara Lefebvre, « depuis que la linguistique a quitté les cénacles universitaires pour se mêler de l’enseignement du français, l’idéologie et le théoricisme prétentieux ont remplacé la pédagogie. » Les « chercheurs » ont supplanté l’enseignant, avec les conséquences que l’on sait dans l’enseignement primaire notamment où les dégâts dans l’apprentissage de la lecture et du calcul sont sans doute les plus effrayants car ils se répercutent à tous les niveaux, du collège au lycée puis jusqu’à l’université. Le résultat, témoigne Barbara Lefebvre, se traduit par une dégringolade continuelle du niveau en calcul et une explosion de l’illettrisme, terme que Barbara Lefebvre prend soin de définir et qui renvoie non seulement à une minorité d’élèves ne sachant pas ou presque pas lire ou écrire à l’entrée du collège mais surtout à celles et ceux, bien plus nombreux, qui sont capables de lire mais en revanche incapables de comprendre ce qu’ils lisent. 


        D’année en année, les résultats des enquêtes illustrent la dégringolade d’un niveau en lecture et en calcul qui est, par exemple, en CM1 de quarante points inférieur à la moyenne européenne. Pourtant les plus zélés zélotes de la religion statistique continuent à marteler qu’en 1970, 20 % des élèves d’une génération obtenaient le bac et qu’aujourd’hui c’est 80 %, oubliant de souligner à quel point les formations d’excellence ou tout simplement le marché du travail se sont fermés aux moins bien dotés des 80 %. « Le système n’a cessé de créer des niches d’excellence pour répondre aux parents soucieux de faire réussir leurs enfants. » Et Barbara Lefebvre reconnaît au passage que « nous, les enseignants, sommes d’ailleurs les mieux placés pour savoir où scolariser nos enfants. » Des enseignants qui, pour autant, sont confrontés à une attitude de défiance, voire à une agressivité de plus en plus prononcée et répandue de la part des élèves de cette "Génération ‘J’ai le droit !’", aussi consumériste et revendicatrice qu’elle est rétive à l’enseignement, mais aussi de la part des parents, engagés pour certains, de plus en plus nombreux, dans une croisade contre l’école « identifiée comme le haut lieu de l’arbitraire ». 
           Evidemment, et c’est le plus problématique, cette opposition devient frontale quand l’école républicaine est directement confrontée à des revendications d’ordre religieux portées par un communautarisme de plus en plus radical dans des zones où l’école et les pouvoirs publics perdent pied, les fameux « territoires perdus » dont les pouvoirs publics, experts et décideurs de l’institution scolaire semblent toujours avoir autant de mal à accepter la réalité.
C’est dans ces territoires que le constat dressé par Barbara Lefebvre devient le plus effrayant car c’est là que l’Education Nationale échoue de la manière la plus visible à accomplir l’une de ses missions premières, voire historique, c’est à dire la vocation et la capacité à enlever chaque jour les élèves qu’accueillent les différents établissements à leur milieu social quel qu’il soit et à les soustraire aux pratiques religieuses ou culturelles qui y sont dominantes pour les confronter à d’autres élèves, venus d’autres milieux, habitués à d’autres pratiques religieuses ou culturelles, dans un espace où il est garanti que l’on n’offre de visibilité à aucune d’entre elles en particulier. « Nous sommes arrivés, écrit Barbara Lefebvre, au point où la catastrophe est une réalité pour de nombreux parents d’élèves, de nombreux enfants, de nombreux enseignants, de nombreux citoyens. » Cette catastrophe est celle de tous. Ce sont à la fois les politiques, les théoriciens de l’école, les équipes de direction, les parents et les professeurs qui en partagent collectivement la responsabilité. Cependant, et en dépit du mépris affiché pour les « péquenots du terrain », ce sont les professeurs qui restent en première ligne pour en assumer et en limiter les conséquences au jour le jour, « luttant, comme l’écrivait Péguy, contre tous les pouvoirs, les autorités temporelles, les puissances constituées. Contre les familles, ces électeurs, contre l’opinion ; contre le proviseur, qui suit les familles, qui suivent l’opinion, contre les parents des élèves ; contre le proviseur, le censeur, l’Inspecteur d’Académie, le recteur de l’Académie, l’Inspecteur général, le directeur de l’enseignement secondaire, le ministre, les députés, toute la machine, toute la hiérarchie, contre les hommes politiques, contre leur avenir, contre leur carrière, contre leur (propre) avancement ; littéralement contre leur pain. »[3] Jusqu’à ce qu’il ne soit plus vraiment utile de lutter, bien sûr.





Article publié sur Causeur.fr


[1] Barbara Lefebvre. Génération « J’ai le droit ! » Albin Michel. 2018. p. 137
[2] André Chervel, Marie Duru-Bellat. « Débat autour d'un livre - A propos d'une question controversée : le niveau scolaire. Baudelot (Christian), Establet (Roger). — Le niveau monte : réfutation d'une vieille idée concernant la prétendue décadence de nos écoles ». In: Revue française de pédagogie, volume 89, 1989. pp. 93-99
[3] Charles Péguy. Notre jeunesse. Gallimard. Collection [Idées nrf]. 1969

dimanche 18 février 2018

Macron, la réverbération du vide




         L’élection de Macron nous a englouti sous une avalanche de livres plus inutiles les uns que les autres. Les éditorialistes en vue ont cru bon de nous livrer leurs analyses qui penchent le plus souvent du côté de la courtisanerie la plus éculée. La palme en la matière revient incontestablement à Brice Couturier qui, sans rire, a intitulé son essai Macron, le président philosophe. On sera tout de même un peu déçu de ne pas trouver dans ce parterre de fins journalistes d’investigation le nom de Christophe Barbier. Ce dernier se contentant d’un rap-fiction qui prouve une fois encore que non seulement le ridicule ne tue pas mais qu’il permet de faire une belle carrière dans une société d’imposteurs. Le « journaliste » Eric Fottorino n’hésitant pas de son côté à prêter sa plume dégoulinante au président lui-même afin de publier un livre rempli de fatuité, dont le titre est un programme à lui seul : Macron par Macron.

         Ce premier flot de parution a été suivi par un second qui aurait dû nous titiller un peu plus les méninges. En effet, les intellectuels médiatiques se sont fendus de leurs analyses : Régis Debray a décrit péniblement ce « nouveau pouvoir », Olivier Duhamel a bafouillé deux-trois trucs qui flottaient vaguement dans ses souvenirs de constitutionnaliste, Jean-Noël Jeannerey a une fois de plus pagayé dans le vide, etc. Les ouvrages a priori plus ambitieux de Pierre-André Taguieff et de Philippe Raynaud nous ont clairement laissé sur notre faim. Pour clore le tout, notre champion national de sociologie a rédigé un ouvrage à sa propre gloire : Macron par Touraine.


         Dans ce déluge de commentaires égotiques, seul un petit essai intelligent a surnagé, celui de Harold Bernat justement intitulé Le néant et le politique. Critique de l’avènement Macron. Placé sous le patronage de Jean Baudrillard, Guy Debord et Michel Clouscard, il commence par rappeler que la personnalité de Macron – qui a tant fait gloser les commentateurs ! – n’a tout simplement aucun intérêt dans la mesure où elle n’est que la révélatrice d’un processus beaucoup plus profond : l’effacement du politique. En cela, Macron est bien un simulacre qui permet de représenter un réel qui n’existe plus. L’énorme batelage médiatique qui a accompagné son ascension n’avait d’autre but que de donner chair à ce produit préfabriqué : le montrer, le raconter, le soupeser, bref, le rendre réel puis incontournable.

         Rappelons que la simulation est une liquidation par redoublement de la réalité par les signes de la réalité. Une fois installée dans les représentations, la simulation comme copie de la réalité disparaît au profit d’une nouvelle réalité qui ne repose plus sur rien, c’est le simulacre. D’où la fameuse phrase de Baudrillard : « Le simulacre n’est jamais ce qui cache la vérité – c’est la vérité qui cache qu’il n’y en a pas. Le simulacre est vrai ». Avec Macron, la scène du politique s’est déplacée dans un autre espace, celui de la simulation, avec pour fin dernière de liquider le politique en tant qu’espace de conflictualités. Concrètement, cela passe par la réduction du langage au code et du discours à la communication. Ainsi, Macron a pu tout dire et son contraire sans que cela n’apparaisse comme contradictoire ; son message informe, malléable, épouse les standards de la publicité politique : « se retrouver ensemble », « dépasser les clivages du passé », « projet d’avenir », etc. A cela s’ajoute une volonté de lisser toutes les oppositions afin d’apparaître comme un émetteur neutre, pragmatique et toujours positif – un émetteur dépolitisé. Dans ce contexte, tous ceux qui portent une parole contestataire ou simplement critique sont de suite rabattus au rang d’extrémistes irresponsables. Alain Deneault parle à ce propos de « neutralisation par le centre » que l’on peut considérer comme une version sophistiquée du reductio ad hitlerum.

         Cette bouillie idéologique a également pour fonction de substituer l’image à la parole et de faire advenir ainsi une société du spectacle politique. Selon ce schéma, Macron ne doit pas être envisagé comme le « candidat des médias » comme feignent de le croire les journalistes qui se veulent insoumis (Aude Lancelin, Edwy Plenel, etc.) mais comme un candidat calibré pour les médias, suscitant les commentaires, les « unes », les fantasmes. « Macron n’est pas vide. Il jouit du vide qui le fait être (…). Il se nourrit de l’idiotie médiatique qu’il flatte et dont il est le candidat par excellence » écrit Harold Bernat. Il est moins une figure charismatique qu’un agent chromatique qui reflète les lumières artificielles de la société virtualisée.



      Dans cette configuration, l’auteur souligne que les citoyens-consommateurs ne sont pas exempts de toute responsabilité. Non seulement ils jouissent du spectacle offert mais se croient volontiers au-dessus du lot en développant une indifférence amusée voire un cynisme de bon aloi. En vérité, la rationalité du jugement critique disparaît derrière l’évidence indiscutable de l’opérationnalité : Macron est devenu un désir fétichisé sur lequel chaque citoyen peut transférer son besoin de positivité, d’optimisme, d’empathie. Ainsi, le progressisme – dont la faillite est quasi-totale – réussit l’incroyable tour de force de se présenter comme la seule vision acceptable de l’avenir.

         Enfin, il faut ajouter au dispositif pour qu’il soit complet les recettes de la gestion managériale appliquée à la manipulation des affects. Quand la parole se réduit au slogan, les images à la mise en scène du spectacle et la politique à la neutralité bienveillante, la fabrication du consentement peut s’appuyer sur « une foule d’hommes semblables et égaux, qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme » (Tocqueville). Dès lors, les structures du pouvoir se confondent avec les structures de la subjectivité moyenne pour donner naissance à une sorte de despotisme mou qui gère davantage les émotions de la multitude qu’il ne met en discussion les opinions individuelles.

         Au final, le but de cette gigantesque opération de marketing politique est naturellement de faire perdurer un système à bout de souffle en neutralisant par avance, comme on l’a vu précédemment, tout jugement critique. Il en résulte un effacement progressif du politique compris comme le lieu de la discussion et donc de l’opposition au profit d’un « esthétisme global, cool et instantané ». De la même façon, le sens de la communauté voire la simple espérance d’une destinée collective sont relégués au rang des vieilles antiquités quand ils ne sont pas vus comme le substrat d’idéologies nauséabondes. Désormais, dans cette société impolitique, il appartient à chacun de faire de son existence une petite entreprise prospère avec l’espoir un jour d’intégrer le camp des vainqueurs, celui de la start-up nation.




dimanche 11 février 2018

Manager



Emile Boutefeu semble un peu sur les nerfs en ce moment. Les termes "pro-actif", "management" ou "positiver" peuvent provoquer une explosion incontrôlable à tout moment. 






« Ce long entretien

sera pour chacun

un moment d’échange

posé et serein »


Alors, j’ai tapé, tapé, tapé !

Faisant de sa trogne

une bouillie violacée






vendredi 2 février 2018

L'homme surnuméraire



         L’homme surnuméraire de Patrice Jean (publié au mois d’août 2017) est naturellement passé inaperçu dans le flot des livres jetables qui font la « une » des grands journaux lors de la rentrée littéraire. Il faut dire que son auteur se moque allègrement des sujets en vogue, ceux qui assurent à nos têtes de gondole des brevets en humanisme soucieux et des médailles en tolérance généreuse. Comme le titre l’annonce, c’est l’histoire d’un homme en trop, un mâle blanc hétérosexuel que sa femme rejette et que ses enfants méprisent, un travailleur honnête qui n’a rien compris aux nouveaux dispositifs de management, un être sans relief qui trouve volontiers refuge dans la nostalgie, bref, un has been qui a raté toutes les dernières étapes du progrès.

Ce rebut du système nous rappelle très clairement les personnages falots de Houellebecq qui sont sans doute trop couards pour envisager de changer radicalement de perspective mais sûrement pas assez imbéciles pour gober toutes les billevesées idéologiques de la démocratie marchande. Il y a chez Serge Le Chenadec – un des principaux personnages de Patrice Jean – une sorte de « nihilisme victimaire » qui a le mérite de mettre en pleine lumière la farce tragique de toute construction sociale, et ce, d’autant plus quand cette dernière s’édifie sur le plateau lourd et pontifiant du politiquement correct. On sourit beaucoup en lisant L’homme surnuméraire avec ses formules ciselées qui se situent à mi-chemin de L’extension du domaine de la lutte et de Bouvard et Pécuchet. L’ouvrage ne se résume d’ailleurs pas à cette critique bien sentie du système même si la présence de sociologues de pacotille, d’éditeurs cupides et d’universitaires vaniteux forme une galerie jouissive de personnalités infatuées d’elles-mêmes.

L’homme surnuméraire est également un roman à la construction complexe qui imbrique plusieurs histoires entre elles, avec une mise en abyme tout à fait astucieuse – et nullement prétentieuse. Il faut également souligner que Patrice Jean excelle dans la description du couple ; il est d’une redoutable précision psychologique pour mettre le doigt sur les petits riens qui finissent par ronger toute l’armature sentimentale sans compter les multiples injonctions sociales qui pénètrent jusqu’à l’enceinte familiale pour en subvertir l’ordre. En passant, l’auteur en profite pour régler son compte aux tartufes de l’époque. Son ironie mordante se referme finalement sur un petit règlement de compte entre « amis » qui laisse en suspens les questions vertigineuses qui parsèment le roman quant à l’insignifiance de l’existence contemporaine.



Extrait de L’homme surnuméraire, p. 221.
  
« “Que n’existe-t-il un aspirateur pour la poussière de l’âme, toutes les rancœurs accumulées depuis des lustres, toute la nostalgie indécrottable, les petits riens dans les recoins du souvenir, les petites tracasseries jamais nettoyées, les dépôts de l’ennui, les particules de neurasthénie, toute la chienlit qu’on absorbe au cours des jours. Les jours salissent nos espoirs, polluent nos sentiments et je n’aimerais pas renifler une âme de trop près, les puanteurs du corps ne sont rien en comparaison de la vie infecte qui germe à l’intérieur. Il faudrait des domestiques pour, tous les vendredis, épousseter les salissures occasionnées par le bavardage et la nullité de nos rencontres. Le faire vraiment, laver, ne pas s’accommoder, à la façon d’une cure psychanalytique, prompte à ce que chacun aime ses bobos comme on s’habitue à sa propre odeur”. Voilà ce que je me disais, en regardant la femme de ménage astiquer le sol et frotter les tables de la maison d’édition. »  




samedi 27 janvier 2018

Star Naze


         Autant prévenir le lecteur, comme il est d'usage : cet article révélera des éléments clés de l'intrigue du dernier Star Wars. Cependant, l'opus numéro 8 étant sorti le 13 décembre dernier – comme le temps passe... - il y a désormais prescription. De toute façon, l'intrigue en question étant plus minimaliste qu'une étagère Ikea, il n'y aura pas grand-chose à révéler. Monter une étagère Ikea est une aventure plus passionnante que le visionnage du dernier Star Wars.

C'est même plus passionnant de regarder la version turque de Star Wars

         Le minimalisme n'est d'ailleurs pas forcément un défaut dans le genre du film à grand spectacle. Le dernier Mad Max : Fury road, sorti en 2015 avec Georges Miller aux commandes, était un cas d'école en termes d'économie scénaristique, avec un synopsis pouvant tenir sur une feuille de papier OCB, en laissant une marge de deux centimètres de chaque côté : Mad Max mène un convoi d'un point A à un point B pendant la première moitié du film et se castagne avec les guerriers de la route. Puis il fait demi-tour au cours de la deuxième partie du film pour revenir du point B au point A en se castagnant avec les guerriers de la route. Ce simplisme n'empêchait pas, loin de là, Mad Max : Fury road d'être un petit bijou d'efficacité et d'inventivité visuelle, laissant au passage une marque de pneu fumante sur la tronche de James Cameron, autoproclamé pape de la 3D et des effets spéciaux numériques avec l'indigeste Avatar. Star Wars: les derniers Jedi accomplit le tour de force d'être à la fois aussi simpliste que le dernier Mad Max et aussi prétentieux et boursouflé qu'Avatar. Avec un budget de 200 millions de dollars, Les derniers Jedi parvient à un tel degré d'ineptie qu'il parvient à faire passer rétrospectivement l'opus précédent, Le Réveil de la force, pour une réussite. Et pourtant, c'est un doux euphémisme d'affirmer que Le Réveil de la force n'était pas un chef d'oeuvre.


        En fait, tout le problème est là : la Force n'aurait jamais du se réveiller au cinéma. Après la tentative malheureuse de Georges Lucas de ressusciter la franchise de 1999 à 2005 avec La menace fantôme, L'attaque des clones et La revanche des Siths, il aurait fallu s'arrêter là, balancer les Jedi, les Sith, la Force et tout le tintouin dans le grand coffre à jouets de la nostalgie, couler une dalle de béton sur le couvercle, et larguer le tout au fond de l'abîme du temps qui passe mais ne se rattrape pas. Mais la nostalgie est une pompe à fric beaucoup trop efficace pour qu'Hollywood s'en soit tenu à cette sage solution, ce qu'ont bien compris les studios Disney qui ont décidé de ressortir tout le fatras du coffre à jouets. Au moins, avec ses crapoteux épisodes I, II et III, Georges Lucas avait eu le mérite de tenter de réinventer maladroitement son univers avec des personnages originaux, même si Anakin, le jeune Darth Vador, et Jar Jar Binks, la nouvelle mascotte à faire rire, donnaient au spectateur des envies de meurtre, allant grandissant au fil de la saga. Les studios Disney, en relançant la franchise, se sont contenté d'appuyer sur le bouton « remake », sans même se donner la peine de changer la couleur de la marmite.
          Résumons donc : l'épisode VII, Le Réveil de la Force, sorti en 2015, mettait aux prises la Rébellion, qui s'appelle désormais la « Résistance », avec l'Empire, qui s'appelle désormais le « Premier Ordre ». Le Premier Ordre avait construit dans le dernier épisode une nouvelle étoile de la mort, encore plus grosse que les deux précédentes. La Résistance avait fait péter la nouvelle boule de pétanque spatiale et tout le monde était content à la fin, surtout les studios puisque cette réécriture scolaire du premier film sorti en 1977 a rapporté un milliard de dollars en douze jours, soit l'équivalent du PIB de la Guinée-Bissau. La nostalgie, ça rapporte, on vous dit. Dans l'épisode VIII, Les derniers Jedi, sorti en décembre dernier, le Premier Ordre est arrivé à cours d'étoiles noires. Après trois fiasco, la compta a fini par dire stop, on arrête les frais, vous vous y prenez autrement les gars mais on a plus d'étoile de la mort en stock. Cependant, l'effroyable gouffre financier représenté par la destruction successives de trois super-bases de la taille d'une planète (épisode IV, épisode VI et épisode VII) n'empêche pas les méchants du Premier Ordre (ex-Empire) de mener la vie dure aux gentils de la Résistance qui se trouvent aux abois au début de l'épisode VIII, sans que l'on comprenne vraiment pourquoi puisque tout le monde était content à la fin de l'épisode VII. En fait on comprend très bien pourquoi puisque Disney, après avoir chargé J.J. Abrams d'actualiser La guerre des Etoiles, a demandé cette fois à Rian Johnson de refaire L'empire contre-attaque, sorti en 1980. Il ne s'agirait pas non plus de trop se casser la tête. On reprend donc presque exactement le même scénario qu'il y a 38 ans.   


         Résumons-donc encore plus rapidement : comme dans le film de 1982, la Résistance est en pleine débandade face à un Empire (ou un Premier Ordre, enfin on s'en fout complètement en fait) à nouveau conquérant. Les gentils, traqués, fuient à travers l'espace et se réfugient dans une base perdue sur une sorte de planète de glace où ils mèneront une bataille désespérée pendant que le nouvel espoir des Jedi, la jeune Rey, parachève son enseignement auprès d'un vieux maître quelque part sur la galaxie. 
         Dans L'empire contre-attaque, le jeune Luke Skywalker recevait l'enseignement du vénérable Yoda arrivé à la fin de sa longue vie et c'était émouvant. Dans Les derniers jedi, Rey vient prendre conseil auprès du vieux Luke Skywalker réfugié sur une île irlandaise dans un village de bonnes sœurs naines extraterrestres qui lui préparent des omelettes au guano. Luke traverse une mauvaise passe et ne sait pas s'il doit prendre la jeune Rey sous son aile (non je ne basculerai pas du côté obscur, je ne céderai pas à la facilité...). Bougon, et déprimé par ses échecs successifs, il décide dans un premier temps de laisser la jeune Rey sur le côté (ah merde ça y est j'ai basculé). Mais la production ne l'entend pas de cette oreille et convoque à nouveau Yoda qui débarque sur l'île et parvient à convaincre Luke que ce repompage éhonté doit rapporter trop de fric pour que le vieux Jedi puisse se soustraire à ses obligations. Luke prend donc la jeune Rey en main pour se frotter à nouveau au côté obscur. Pendant, ce temps, dans l'espace, la flotte rebelle (pardon...« la Résistance ») fuit pendant 130 minutes au ralenti dans l'espace, poursuivi par les forces de l'Emp...du Premier Ordre, dans une traque interstellaire aussi palpitante qu'une course-poursuite en déambulateur dans un épisode de Derrick.


              Pour bien rentabiliser le budget, la production a d'ailleurs étiré le film de manière interminable en repassant plusieurs fois de suite le même plan dans deux scènes de poursuite haletante afin que l'on comprenne bien que le suspens est à son comble. On aura donc le plaisir de voir une navette d'évacuation détruite par ses poursuivants, sous les regards horrifiés des fuyards, collés au hublot des autres vaisseaux, non pas une, ni deux, ni trois mais bien quatre fois, avec une inventivité et un sens de la mise en scène qui ferait passer Bioman ou Olive et Tom pour du cinéma d'avant-garde. Ce n'est pas plus ridicule cependant que de voir la princesse Leia, propulsée dans le vide interstellaire par un tir de torpilles ennemi, faire du Gimkhana entre les débris en peignoir Kenzo pour regagner tranquillement la sécurité de son navire grâce à la Force. Si le fait de voir l'actrice Carrie Fischer se ridiculiser une bonne fois avant de mourir ne suffisait pas, on se demandera également avec tristesse comment Laura Dern, égérie lynchienne qui mérite tellement mieux que de gaspiller ainsi son talent d'actrice, a pu atterrir dans une bouse pareille pour y figurer un personnage d'amiral insipide dont le seul trait notable est d'avoir les cheveux teints en violet.

Non ! Pas Laura Dern ! Pas elle ! 

            La seule réussite visuelle du film est la planète sur laquelle se réfugient les derniers résistants, couverte d'une couche de glace dissimulant un sable rouge sang qui surgit en stries et en balafres sanglantes à la faveur des tirs et des combats comme si la planète elle-même saignait pendant la bataille finale. Ah oui et puis il y a aussi des clébards de cristal qui sont assez mignons, il faut tout de même le noter. Mis à part cela, sérieusement, on prend réellement conscience que l'on se soucie comme d'une guigne de l'univers Star Wars et du sort de ses protagonistes quand, au bout d'une heure de film, on se prend à se demander : « Mais c'est qui, au fait, ce Ben Solo dont tout le monde parle depuis tout à l'heure ? C'est un chanteur ? C'est le frère de Bruno ? » Mais non bien sûr ! C'est le fils de Han Solo, expédié d'un coup de sabre laser par son fiston dans l'épisode précédent pour ne pas faire trop d'ombre au nouveau casting de branquignoles. C'est Ben Solo qui est censé prendre la relève du défunt Dark Vador et devenir le nouveau méchant de la franchise sous le nom de guerre de Kylo Ren. Le problème est que Ben Solo/Kylo Ren est un pauvre type, une sorte d'ado attardé hystérique qui tape une crise de nerfs pathétique en bousillant de rage son casque de méchant parce que son tuteur, le grand méchant Snoke l'a traité de pauvre naze et l'a renvoyé dans sa chambre en le privant de dessert. Le Grand Snoke quant à lui, est censé être le nouveau cerveau maléfique du film et tenir le rôle occupé par le terrible Empereur dans les vieux Star Wars. Sans doute conscient d'avoir une tête de chewing-gum mâché, Snoke tente de compenser cette disgrâce en s'affublant d'une sorte de robe de chambre d'apparat plus extravagante qu'un peignoir de mafieux sicilien en vadrouille dans un salon de coiffure-massage thaï à Bangkok. Même Tony Montana n'oserait pas porter ça. Le nom même choisi par la production pour baptiser cette nouvelle figure suprême du Mal en dit long sur l'intense réflexion produite chez Disney pour l'écriture du film. On imagine sans peine la scène :
  •           Bon les gars, on a impérativement besoin d'un nom qui claque pour le nouveau chef de l'Emp...du Premier Ordre et le nouveau big boss du nouveau Dark Vador. Vous proposez quoi ?
  •         (Un stagiaire se précipite) Ah patron j'ai une super idée, pourquoi on l'appelerait pas 'Snake' ? Ca fait vicieux, méchant, venimeux, mauvais quoi !
  •          (Rian Johnson, renfrogné) Bon écoute t'es gentil petit mais on n'est plus dans les années 80. 'Snake' c'était bon pour Van Damme et Steven Seagal mais là on est vraiment passé à autre chose. Fais-moi plaisir, reprends-toi un rail et trouve quelque chose de mieux.
  •          (Après une puissante inspiration qui fait disparaître un demi-gramme de colombienne dans la narine gauche) Aaaah elle déchire cette cok...OH ! Ca y est ! Je l'ai patron ! On a qu'à l'appeler SNOKE ! Snoke c'est bien non ?
  •       (Rian Johnson, exultant) Ah beeen voilà ! Ca c'est du nouveau ! C'est dérangeant, novateur, subversif, disruptif ! Bravo petit ! Allez repasse-moi la coke et mets-nous donc un peu de musique, faut encore trouver le nom du chasseur de primes. Et tu m'appelles Luc Besson au téléphone, j'ai besoin d'un conseil ou deux pour la baston de la fin avec les ninjas, j'ai pas d'idée pour la couleur des armures.

Tony Montana désapprouve.

Hormis le fait de faire des misères à la Résistance, l'occupation favorite de Snoke semble être d'humilier constamment son apprenti, le jeune et bouillant Kylo Ren et de le pourrir en public devant les filles. C'est vrai qu'il n'est pas vraiment street cred le nouveau Dark Vador avec sa lippe tremblante, sa touffe de cheveux gras, ses mines d'ado pleurnichard et son visage ingrat ripoliné au Biactol. A force de se faire essuyer les pieds dessus par son maître, le jeune Kylo Ren, ulcéré, fait usage d'une ruse débile pour couper Snoke et son peignoir en deux et affronte avec la jeune Rey les gardes de l'ex-maléfique empereur et maître du mal. Cela donne une sorte de combat poussif à mi-chemin entre l'escrime de théâtre et le kung-fu, avec des ninjas rouge en armure dans un décor high-tech tellement kitsch que même John Boorman n'aurait pas osé du temps où Zardoz fixait encore les canons esthétique du film de science-fiction. 

Zardoz. C'était en 1974 avec Sean Connery

             Là dessus, après avoir péniblement tué deux ninjas intérimaires, Kylo Ren, devenu calife à la place du calife, abandonne le salon de coiffure-massage impérial et la Rey au milieu et part sur la planète de glace au tomato-ketchup en finir avec la résistance et les clébards de cristal. Heureusement, l'habile Luke Skywalker, toujours reclus sur son île irlandaise au fin fond de la galaxie, réussit grâce à la Force à projeter son hologramme comme Jean-Luc Mélenchon, pour affronter Kylo Ren en duel et permettre à la Résistance – ou ce qu'il en reste – de s'enfuir vers le prochain épisode. Dépité mais nouveau chef du Premier Ordre, Kylo Ren a cette réplique définitive : « Les Jedi sont morts, les Sith sont morts, il est temps de passer à autre chose ! » Dans un monde idéal, c'est exactement ce qu'auraient du se dire les producteurs hollywoodiens au sujet de Star Wars. 


Fuck yeah Leader Snoke !

jeudi 11 janvier 2018

Le Nouvel An d'Emile Boutefeu

Avec Emile Boutefeu, cadre festif, le Nouvel An, c'est un contrat win-win.






Le réveillon



J’ai pécho une socialo

championne de volley-ball

aimant trop la Salsa

« expat’ » au Canada