vendredi 21 décembre 2012

Les perdants magnifiques (2): Laurent Tailhade


Laurent Tailhade fut un mauvais coucheur, un poète belliqueux, un fils indigne, un mari volage, un anarchiste notoire et un faiseur de duels, ce qui est bien naturel pour un enfant du sud-ouest, terre d’origine d’Henri IV, de d’Artagnan et des cadets de Gascogne. Laurent Tailhade naît à Tarbes le 16 avril, un peu après Ferdinand Foch (2 octobre 1851),  et grandit sous l’œil sévère de Félix Tailhade, magistrat conservateur, et entouré des prières de sa pieuse maman, Ernestine Jacomet. Le petit Tailhade fait ses études d’abord chez les jésuites à Toulouse, puis au lycée de Pau et de Tarbes, dans la cour de récréation duquel il a croisé le petit Jules Laforgue, son cadet de six ans, futur ministre de la IIIe république, et peut-être aussi Ferdinand, futur Maréchal Foch.
Croiser la route de futurs ministres et généraux détermine-t-il obscurément le destin d’un anarchiste ? Tailhade en tout cas ne fait pas les études qu’il faut pour embrasser une prestigieuse carrière politique ou militaire. C’est un élève médiocre qui ne se distingue qu’en remportant les prix décernés par l’antique société littéraire des Jeux Floraux de Toulouse pour ses poèmes « " Les Citharistes de la rue ", " Vers l'infini " et " Le Bouquet de violettes ". C’est décidé, Laurent Tailhade ne sera ni ministre, ni militaire, il sera poète. Après un baccalauréat obtenu poussivement en 1874, Tailhade entre à la faculté de Droit de Toulouse, se lie d’amitié avec un certain Baron René Toussaint, qui fera une carrière littéraire sous le pseudonyme de René Maizeroy et inspirera à Maupassant le Duroy de Bel-Ami, et devient républicain sous l’influence de son professeur Ernest Constans, encore un futur ministre. Bref, il tourne mal. Au cours d’un premier séjour à Paris en 1878, on lui présente Théodore de Banville, Tailhade peut rêver à une carrière littéraire lui aussi. Sa famille de magistrats tarbais voit les choses d’un autre œil cependant.
En 1879, à la grande satisfaction de ses parents, et suivant en cela leurs très vives recommandations, Laurent Tailhade épouse la jeune Marie-Agathe de Gourcuff et s’installe à Bagnères-de-Bigorre avec sa tendre moitié. Un fils, Léopold, lui naît le 16 septembre 1879. Laurent Tailhade tente bien de poursuivre une timide carrière littéraire mais cet heureux événement semble marquer pour de bon la fin de l’errance et de la bohème littéraire à laquelle il rêvait encore du temps où il remportait les concours de poésie des Jeux Floraux. Son fils, cependant, ne survit que cinq mois. Eploré et libéré, Tailhade fait paraître en avril 1880, chez Alphonse Lemerre, l’éditeur des Parnassiens, son premier volume de vers « Le Jardin des Rêves », qui est préfacé par Théodore de Banville. Au cours de ce deuxième séjour de deux mois à Paris, Laurent Tailhade fraie avec les milieux parnassiens et rencontre Heredia ou Coppée.
De retour à Bagnères-de-Bigorre, Laurent Tailhade a encore le cerveau échauffé par les vapeurs de la capitale. Il devient monarchiste et défend ardemment l’Eglise catholique dans le journal conservateur « L’Echo des Vallées », signant ses brûlots d’un rageur et décadent « Lorenzaccio ». Il prend, de loin, contact avec des animaux étranges, Hydropathes, Jeune France, Zutistes, et commet chez Alphonse Lemerre une nouvelle plaquette simplement intitulée « Une dizaine de sonnet. » Mais surtout, Laurent Tailhade livre le 20 septembre 1882 son premier duel avec l’un des responsables du casino de Bagnères-de-Bigorre où il dilapide par ailleurs consciencieusement l’héritage familial. Ce n’est que le premier duel d’une très longue série.
Sa jeune épousée, peut-être un peu dépassée par les événements, a le bon goût de trépasser le 29 janvier 1883, rejoignant dans la tombe l’infortunée Léopold. Fini le mariage bourgeois et le simulacre de vie rangée, Tailhade file aussitôt à Paris. Là-bas, il rencontre Alphonse Allais, Marie Krysinka, Jean Moréas ou Ernest Raynaud et revoit ses camarades zutistes. Il s’en passe alors de belles dans les estaminets que fréquente un Laurent Tailhade délivré de la charge de Pater Familias. Au cours des années 1860-1870, se multiplient, dans les cabarets enfumés d’Europe, dont le Chat noir reste l’exemple le plus célèbre, des artistes et des groupes aux noms improbables : les Vilains Bonhommes, Féfé et son âne Lolo, les Zutistes, les Vivants, les Hydropathes, les Hirsutes, les Groupistes. Dans une veine anarchiste et libertaire, ces trublions d’un nouveau genre se produisent et produisent leurs œuvres devant un parterre d’artistes en rupture de ban et de marginaux, une bohème interlope qui flirte souvent avec les milieux criminels. Le groupe le plus célèbre reste les Incohérents, dont les membres portent des noms tout aussi absurdes que Zipette, Troulala ou encore…Dada. Ils se disent « élèves des lapins » ou « élève de son propre talent », en réaction aux salons officiels, et présentent à leur public des œuvres qui n’ont rien à envier à l’audace de Kandinsky où l’ironie de Duchamp. On peut ainsi citer les premiers monochromes dus à Alphonse Allais que sont Récolte de tomates au bord de la mer Rouge par des cardinaux apoplectiques ou Procession de jeunes filles chlorotiques par temps de neige, ou des œuvres au format atypique telles que Un verre de terre se meurt d’amour pour une étoile située dans la partie supérieure, 1m50 de haut sur 20cm de large, les compostions utilisant par ailleurs tous les supports : écumoire, drap, chemise, saucisson à l’ail, balai, voire même un âne ou un cheval montés sur scène.
Installé à l’hôtel Foyot, Tailhade fréquente toute la bohème littéraire parisienne : Verlaine, Mallarmé, Moréas, Barrès, Fénéon ou Victor Margueritte. Horrifiés par la tournure prise par les événements les respectables géniteurs de Laurent Tailhade décident d’intervenir avec fermeté. Son père lui coupe les vivres et le force à rentrer à Bagnères. On lui trouve d’urgence un nouveau parti, en la personne de la malheureuse Mélanie Maréjuols. Mais le 2 février 1886, en lieu et place d’un mariage, c’est un fiasco qui est célébré. Tailhade, qui est d’un naturel emporté et que sa fréquentation de l’avant-garde la plus libertaire a rendu quelque peu anticlérical, menace tout simplement sa femme de l’abattre d’un coup de pistolet si elle persiste à vouloir se rendre à la messe. Le mariage est tout de même célébré mais se soldera par un divorce prononcé cinq ans plus tard.
Dès qu’il le peut, Tailhade retourne à Paris où il fréquente Léon Bloy et s’essaie aux amours homosexuelles avec Edward Sansot. Il se distingue par une activité de pamphlétaire et de conférencier infatigable, multipliant les attaques et les esclandres. Une de ses innombrables provocations contribue à le rendre célèbre quand il déclare à un journaliste le 9 décembre, au sujet de l'attentat de l’anarchiste Auguste Vaillant qui a jeté une bombe à clous en pleine Chambre des Députés : " Qu'importent les victimes si le geste est beau !." La déclaration soulève un véritable tollé dans la presse. Le 4 avril, une bombe, placée sur le rebord d'une fenêtre, blesse grièvement Laurent Tailhade qui dîne à ce moment au restaurant Foyot en compagnie de sa maîtresse Julia Mialhe. Laurent Tailhade, grièvement blessé, perd l’usage d’un œil et la presse unanime rend hommage à cette " bombe intelligente ". Seul Léon Bloy et Stéphane Mallarmé prennent la défense de Tailhade qui passe six semaines à l'hôpital de La Charité. A peine sorti de l'hôpital, il entreprend de demander réparation à tous ceux qui l’ont insulté et envoie ses témoins dans toutes les salles de rédactions de la presse parisienne pour convier ses détracteurs à s’expliquer sur le pré. Sarah Bernhardt lui manifeste son amitié et son soutien en l’engageant pour donner une conférence en ouverture de l'ultime représentation de Phèdre donné au théâtre de la Renaissance.
Morphinomane et dreyfusard convaincu, Tailhade alterne à partir de 1895, les cures de désintoxication et les duels, principalement avec des journalistes et écrivains de L’Antijuif ou de la Libre Parole qui devient sa bête noire. En 1895, il est sérieusement blessé à la main par d’Elissagaray, journaliste à la Libre Parole et en 1898, en pleine affaire Dreyfus, Tailhade perd quasiment l’usage d’un bras à l’issue d’un duel avec Maurice Barrès. Le 15 septembre 1901, la publication dans le journal Le Libertaire du « Triomphe de la domesticité », un véritable appel au meurtre lancé contre le Tsar Nicolas II qui a visité la France en février, le conduit pour un an à la prison de la santé. Tailhade vient alors tout juste de se remarier avec Eugénie Pochon, de 22 ans sa cadette, qui lui donnera une fille.
Son plus beau fait d’arme reste sans doute le scandale du 15 août 1903 à l’occasion duquel il réussit à liguer contre lui la population de la petite ville bretonne de Camaret. Le jour de la Fête de la bénédiction de la mer et des bateaux, alors qu’une procession part de la chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour et longe les quais du port afin de jeter à la mer des couronnes de fleurs, et que  le curé de la paroisse bénit les embarcations, Laurent Tailhade apparaît soudain à la fenêtre de l'Hôtel de France et expédie le contenu d’un pot de chambre sur les processionnaires. Les Bretons sont des gens qui prennent le temps de la réflexion mais qui peuvent se montrer très déterminés quand ils décident d’agir. Le 18 août 1903, une foule de 1800 camarétois fait le siège de l'Hôtel de France afin de se saisir de Tailhade pour le jeter dans le port, en vertu d’une coutume ancestrale. L’écrivain ne doit son salut qu’à l’intervention des gendarmes de Châteaulin qui parviennent avec peine à calmer la foule. Tailhade est « raccompagné » sous les injures jusqu’aux limites de la commune. Il se vengera en publiant dans L'Assiette au beurre du 3 octobre 1903 un pamphlet intitulé « Le peuple noir » où il attaquera  violemment les Bretons et leur clergé. La chanson paillarde Les Filles de Camaret aurait d'ailleurs probablement été composée anonymement par le poète anarchiste pour se venger des Camarétois. Les habitants de la ville, eux, répliqueront en faisant du nom « tailhade » un synonyme de «personnage grossier, mal élevé », usage qui s’est conservé durant une partie du XXe siècle.
Après avoir pris ses distances avec les libres penseurs en 1905, Tailhade revient cependant rapidement à l’anarchisme. Le 18 novembre il se bat encore en duel contre Gustave Téry, directeur de l'Oeuvre, alors antisémite. Vieillissant, plus que jamais morphinomane, borgne et manchot, Tailhade réussit toutefois à épingler son adversaire à la pointe de son épée à la cinquième reprise. Quatre jours plus tard, il retourne dans le pré pour affronter le journaliste Urbain Gohier, au pistolet cette fois. Son adversaire ajuste son tir et le manque deux fois de suite. Superbe, Tailhade, ne fait même pas usage de son arme. Après avoir remporté un dernier duel au pistolet en 1912, Tailhade se porte volontaire à soixante ans pour partir au front en 1914, proclamant qu’on peut être anarchiste et pacifiste sans pour cela vouloir chercher à se soustraire au danger. On lui refuse l’engagement. Tailhade du coup, se replie à Nice, où il écrit pendant la guerre des articles pacifistes et d’où il salue en 1917 la révolution bolchévique.
Après avoir survécu à plus d’une trentaine de duels, l’écrivain mourra cependant dans un lit, terrassé en 1919 par une congestion pulmonaire. Il laisse sa femme et sa fille dans le dénuement et c’est une souscription lancée par Sacha Guitry qui le sauvera de la fosse commune et permettra à cet éternel enragé et à cet anticlérical fou furieux de trouver une petite place dans le cimetière du Montparnasse où il repose encore aujourd’hui.

Laurent Tailhade en compagnie de sa femme Eugénie et de leur fille, Laurence.
La majorité des indications biographiques et les deux photos qui illustrent cet article proviennent du site : http://tybalt.pagesperso-orange.fr/Tailhade/biotailhade.htm

Gilles Picq. Laurent Tailhade ou « De la provocation considérée comme un art de vivre. [Champs Liberté]. Maisonneuve et Larose. 2001


Laurent Tailhade. Au pays du mufle. Ballades et quatorzains. [collection BNF]. Hachette Livres BNF. 2012


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