mercredi 23 avril 2014

Bruno Roger-Petit, le vigile infatigable

        Quand j’avais quatorze ou quinze ans, une de mes activités favorites était de hanter des après-midis entiers le rayon BD de la Fnac et de dévorer les derniers volumes de mangas qui étaient publiés en France. J’aimais beaucoup la ligne claire qui m’avait initiée à l’art des petits mickeys et je ne dédaignais pas les comics mais, au risque de blesser tous les vrais puristes, à mes yeux tout ceci ne tenait pas la route face à Akira qui sortait à l’époque en tout petits fascicules que je m’empressais d’aller lire en contrebande à la Fnac dès leur parution. Je n’étais pas le seul à m’adonner à cette pratique et les allées du magasin étaient encombrées tous les jours d’adolescents boutonneux à deux doigts de l’autisme, absorbés dans leur lecture et gênant les honnêtes consommateurs qui étaient là pour acheter et pas seulement pour lire à l’œil.



            En conséquence, le service de sécurité intervenait souvent pour opérer un grand nettoyage et vider le rayon BD de ses passagers clandestins. Un des vigiles était un grand type pas commode au teint basané et au regard méchant dont il se murmurait qu’il avait fait partie des services secrets libanais – autant dire syriens à l’époque. Je me rappelle qu’il m’a raccompagné une fois de trop à la sortie du magasin et, excédé, il m’a saisi par le bras et m’a fusillé du regard en me disant juste : « Toi, je ne veux plus jamais te voir ! » Dans ses yeux qui jetaient des éclairs, j’ai vu la guerre et j’ai vu la mort se marrer, comme chantait Niagara. Je suis revenu dès le lendemain car même les services secrets syriens n’auraient pu me dissuader de venir lire la suite des aventures de Tetsuo et Kaneda. Il m’a vu entrer, m’a regardé passer et il est simplement venu me dire de dégager une heure plus tard, après que je me sois envoyé mon fascicule réglementaire. Au fil des mois, il a pris son rôle de garde-chiourme de moins en moins au sérieux, restant la plupart du temps derrière son petit guichet, à côté des portiques à l’entrée du magasin et venant juste de temps à autre disperser un groupe d’adolescents quand l’envie lui en prenait. Il s’était lassé et il regardait passer les heures en songeant peut-être au bon vieux temps des services secrets syriens.
     Aujourd’hui Bruno Roger-Petit, qui anime une tribune quotidienne sur LePlus.NouvelObs, me fait un peu penser à cet agent de sécurité fatigué et finalement impuissant. Ancien présentateur du JT de la nuit à France 2 et journaliste sportif à Europe 1, Bruno Roger-Petit s’est recyclé dans la veille idéologique et le procès d’intention, assumant quotidiennement sur le site du Plus une sorte de rôle de chien de garde du politiquement correct qui consiste à associer systématiquement « correct » à « socialiste ». Il est donc de tous les combats qui l’amènent à traquer un peu partout, dans tous les médias et sur tous les rayonnages de la politique française, les réacs, les fachos et les ennemis du PS. A l’inverse, il est capable de la plus incroyable complaisance quand il s’agit d’excuser ses alliés idéologiques. En février dernier, il fustigeait « l’amour immodéré de la droite pour l’argent »[1] et le matérialisme répugnant de Nathalie Kosciusko-Morizet, s’affichant avec une paire de bottes Hermès à 1700 €, tandis qu’il y a quelques jours il prenait tout au contraire vigoureusement la défense d’Aquillino Morelle et de sa collection de souliers vernis que le conseiller de François Hollande n’aura désormais plus l’occasion de se faire cirer à l’Elysée[2].
            Tout comme mon garde-chiourme de la Fnac, Bruno Roger-Petit surveille jalousement sa petite boutique pour en exclure les mauvais clients et les troubles fêtes. La seule différence entre Bruno Roger-Petit et mon vigile, c’est qu’au fond j’avais fini par trouver ce dernier plutôt sympathique. Il était payé pour faire un boulot assez ingrat et il a rapidement compris qu’il était inutile d’en faire trop pour chasser les parasites qui revenaient quotidiennement le narguer. Bruno Roger-Petit, quant à lui, en fait des tonnes et prend plaisir à en rajouter un peu plus à chaque chronique dans l’autoritarisme pète-sec et la remontrance partisane. Sa passion de jeunesse à lui, c’est le mitterrandisme. Alors il traque et dénonce inlassablement tout ce qui ne lui apparaît pas strictement conforme à la doxa du vieux maître. Heureusement que Bruno Roger-Petit est journaliste ; s’il avait trouvé une place en entreprise ou dans une administration, il aurait torturé pendant vingt ans de malheureux subalternes à coups de rapports et de notes de services assassines. Cantonné à faire de la com’ post-mitterrandienne en 2014 sur internet, Bruno Roger-Petit se fait heureusement plus de mal à lui-même qu’aux autres et parvient même à faire sourire quand il commente, par exemple, l’élection d’Alain Finkielkraut à l’Académie Française : « Avoir éjecté de fait Maurras en 1945 pour élire Finkielkraut en 2014, ce serait un terrible retour en arrière, la démonstration que l'Académie tourne à nouveau le dos au progrès humain pour retomber dans les pires travers réactionnaires qui ont jalonné son histoire. »[3] Comparer Finkielkraut à Maurras, il fallait quand même oser mais comme dit Audiard, c’est à ça qu’on les reconnaît…
            Au contraire du fidèle vigile de la Fnac, gagné par la lassitude et l’impuissance, j’espère que Bruno Roger-Petit ne se lassera jamais de jouer avec zèle son rôle de maton. J’espère qu’il continuera d’empiler les contradictions et les incohérences, de cracher sur les pompes de l’une pour mieux cirer celles de l’autre, d’avancer « que la droitisation de Natacha Polony a nourri la radicalisation d'Aymeric Caron »[4], de dénoncer « l'insidieuse colonisation des émissions de culture et de divertissement par des tribuns réactionnaires » et de prétendre débusquer partout les envahisseurs, un peu comme le David Vincent de la série, mais en réussissant toujours, quant à lui, à trouver les raccourcis qu’il faut pour en rajouter une louche dans le pathos. Comment ne pas s’émerveiller, par exemple, de cette merveilleuse prophétie, énoncée par un Bruno Roger-Petit s’essayant à tracer le portrait de l’éventuel successeur de Natacha Polony pour une quatrième saison d’On n'est pas couché : « Ce sera un adversaire de toute idée de progrès humain et d'universalité. Ce sera un ennemi de l'Europe et de l'ouverture aux cultures. Ce sera un nostalgique de la nation pervertie en nationalisme. Et ce sera un tribun "grande gueule", qui écrasera, par tous les moyens, la figure d'Aymeric Caron. »[5] Bref, c’est un scoop offert par le politologue du Nouvel Obs : Jean-Marie Le Pen devrait être le prochain chroniqueur de Laurent Ruquier aux côtés d’Aymeric Caron dans la prochaine saison d’ONPC…Puisse à Bruno Roger-Petit ne jamais manquer l’inspiration ni la conscience de la dénonciation bien faite, les ennemis de l’Europe et de l’ouverture aux cultures continueront à le regarder s’agiter et s’époumoner de sa petite guérite et à discréditer plus sûrement que n’importe lequel de ses adversaires la religion du progrès qu’il sert avec tant de maladresse.




[1] http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1152241-cope-et-les-8-millions-de-l-ump-nkm-et-ses-bottes-a-1700-euros-l-ump-malade-de-l-argent.html
[2] http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1191426-mediapart-vs-aquilino-morelle-le-conseiller-aime-les-chaussures-donc-il-est-coupable.html
[3] http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1187494-finkielkraut-a-l-academie-francaise-est-ce-vraiment-le-fn-entrant-sous-la-coupole.html
[4] http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1156521-clash-polony-caron-dans-on-n-est-pas-couche-symbole-d-une-tele-pourrie-par-les-reacs.html
[5] http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1150572-qui-va-succeder-a-polony-chez-ruquier-ivan-rioufol-robert-menard-ou-elisabeth-levy.html

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