lundi 18 janvier 2016

Un maire de province - Portraits imaginaires (1)


« On dirait que dans les portraits qu’ils tracent de leur contemporains il s’attachent à nous montrer la manière dont s’incarne, se prolonge et s’individualise le péché d’origine. » Emil Cioran

Ainsi débute une série de portraits imaginaires dans lesquels on reconnaîtra selon l'humeur un vice, une personne, ou les deux à la fois. Pour commencer: le maire de province.





Ce n’est même pas une baronnie, et il n’est pas certain que les prochaines élections le confortent sur ce trône minuscule où il règne comme Ubu roi. Vulgaire sans être néanmoins proche du peuple ce petit homme rappelle dans sa fatuité ces nobles arrivistes, et misérables, cherchant à briller aux yeux des grands seigneurs quand la Révolution remuait déjà de ses premiers soubresauts et qu’elle s’apprêtait à les renverser tous, grands et petits. La province est son domaine et s’il rêve de Versailles, Versailles, elle, ne songe pas à lui. Ce qui ne l’empêche pas de caresser d’immenses projets risibles et de vouloir pour sa ville de beaux palais, selon son mauvais goût, où il pourra admirer son ego et se convaincre qu’il compte parmi ceux dont l’histoire se souviendra. Mégalomane, il subit la malédiction de ce penchant en échouant dans tout ce qu’il entreprend sur son domaine, y compris lorsqu’il parvient à ses buts pathétiques. Il est des réussites pires que des défaites. Aussi, les châteaux qu’il édifie sont laids et la gloire qu’il recueille parfois n’est jamais que la flatterie dégoûtante de ses séides, plus médiocres encore que lui, et qu’il fait vivre dans la crainte et l’envie de leur retirer un poste ou de leur promettre quelques avantages en nature.
Car comme tous les petits assoiffés d’immensité, il est méchant et son apparence bonhomme tient bon le contre-pôle de sa nature réelle, ambitieuse et pusillanime. Quiconque l’a côtoyé, sans appartenir à son cénacle, n’a pu manquer d’observer son profond sadisme envers les humbles, plus violent encore chez les hommes de gauche, dont il est, que chez les hommes de droite qui eux, ayant la décence de se vautrer dans le populisme sans camouflage aucun, ne trompent personne. S’adressant aux vieillards et aux fous, aux miséreux qu’il visite avec ce paternalisme méprisant, et méprisable, qui révulse les seuls qui pensent encore qu’en chacun demeure une étincelle de l’humanité entière, il persuade certains sots appartenant à son espèce de sa profonde charité. C’est suffisant pour ce faire réélire ; il n’en réclame pas plus, et puis ses électeurs ne lui en demandent pas tant…
On imagine qu’il espérait jadis un meilleur destin, et que devant sa glace, encore maintenant, il se croit appelé à de plus hautes fonctions. Ainsi viendra un jour, pense-t-il, où il revêtira un manteau plus beau et portera une couronne plus clinquante que celle qu’il arbore déjà. D’ailleurs, il suffit de regarder les costards qu’il porte, mal coupés et chers, ces frusques inélégantes qui signent la marque de fabrique des politiciens français, pour comprendre qu’au fond, la province ne lui sied guère et qu’il souhaite une dimension nationale dans laquelle il se dit qu’il pourra enfin donner sa pleine mesure ! Cependant, mutatis mutandis, Paris reste lointain, et ce n’est pas parce qu’il partage avec ses maîtres de la capitale une substance identique que ces géants de carnaval se reconnaîtront jamais dans ce nain de province…





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