J'ai
un problème avec les habitants du bâtiment A. Surtout avec un jeune
couple qui, visiblement, ne me salue que de mauvaise grâce, au
dernier moment, quand il n'a plus le choix. Ce matin, je les ai bien
eu: à peine étaient-ils arrivés à ma hauteur que j'ai leur ai
lancé à travers mon masque: " Bonjour tout de même !",
sans doute un peu fort puisque la fille a sursauté.
Ma
femme pense que j'ai été excessif et que je dois réparer cet
incident. Je vais donc me lever tôt et me cacher derrière le rideau
de plantes de la cour. Quand ils sortiront, je n'aurai
qu'à émerger avec un air dégagé pour leur présenter
mes excuses.
Voilà
mon programme pour demain.
Jour
2
J'ai
échoué à mettre en oeuvre mon programme. Quelqu'un m'en a
empêché. Ce quelqu'un, c'est un chien, un jeune boxer arrivé
depuis peu et qui loge chez le caractériel du rez-de-chaussée. Ce
boxer, je cerne mal ses intentions. Quand il m'aperçoit, il se met à
l'arrêt, dresse ses moignons d'oreille, et fonce vers moi en
tricotant de biais, faisant cliqueter ses griffes sur le pavé. Je ne
sais pas s'il est hostile - il n'aboie pas- mais à son
approche je préfère me dépêcher. Ce matin, ça n'a pas
manqué. J'attendais le jeune couple d'hier posté derrière les
feuillages quand il a surgi, en grognant cette fois. J'ai couru
jusqu'à la porte vitrée que j'ai claqué juste à temps, puisqu'il
y a écrasé son museau spongieux, laissant échapper un couinement.
En me retournant, j'ai croisé son regard luisant de haine. On ne m'y
reprendra plus.
Voilà
pour ma journée.
Pour lui, le confinement c'est toute la journée, toute l'année, depuis qu'il est né !
L'épidémie
de Coronavirus et le confinement général mettent la population
française sous pression. Les gens ont beau applaudir tous les soirs
au balcon le travail et les sacrifices consentis par le personnel
soignant et par ceux qui continuent à devoir se rendre sur leur lieu
de travail, ils n'en oublient pas pour autant leurs angoisses, leurs
petits soucis et les désagréments causés par le relatif
enfermement, qu'ils n'hésitent pas à confier à la radio.
Idiocratie en a sélectionné quelques-uns pour prodiguer quelques
conseils utiles.
Ad
Summa
Patrick
est un fou d'escalade. Pas un jour sans qu'il ne teste ses limites
sur un piton rocheux ou une falaise abrupte. En plein confinement, il
s'est fait pincer par la gendarmerie en plein massif corse. C'est sûr
que là où il s'adonne à sa passion, Patrick ne risque pas de
contaminer grand-monde mais Patrick a tout de même des arguments
surprenants : « Je comprends qu'il faille rester chez soi
mais je peux pas faire autrement, moi, plaide-t-il au micro de France
Info. Enlever l'escalade à un grimpeur, c'est comme retirer sa
sucette à un nourrisson. » Tu n'as plus qu'à escalader ton
toit et à t'acheter une tétine Patrick.
Cours
Forrest !
Pour
Axel, garder la forme c'est essentiel. Depuis des années, Axel va
courir tous les jours, chaque jour, sans exception. Et c'est pas une
pandémie mondiale qui va changer ses habitudes. Alors Axel appelle
France Info pour protester : « Moi je trouve ça un peu
exagéré quand même. Je n'ai pas de problème avec le confinement.
Rester chez moi, ça me pose pas de problème. Tout ce que je
demande, c'est de pouvoir sortir une heure par jour pour aller
courir. » Axel est un philosophe. On lui recommandera de
méditer cette phrase de Jean Cocteau : « Peut-être ceux
qui enferment les autres dedans risquent-ils de s’enfermer
dehors. » (L'impromptu de Versailles).
L'anxieuse
L'épidémie
de Corona angoisse beaucoup Maryse. Elle demande à sa femme de
ménage de continuer à venir à la maison mais elle craint la
contagion. Alors elle appelle la radio pour se renseigner :
« Quand elle vient à la maison, comment je peux être sûre
qu'elle se tient toujours à un mètre. Est-ce qu'il faut que j'aille
dans une autre pièce ? Et si elle nettoie la pièce ? Et
quand je lui ouvre la porte, comment je peux être sûre qu'on est
bien à un mètre de distance au moment où j'ouvre ? »
Maryse, la seule solution viable est de vous saucissonner dans du
film plastique et de vous suspendre au balcon le temps que la femme
de ménage fasse son travail. Ne demandez pas en revanche à la femme
de ménage de vous décrochez quand elle s'en va, le risque de
contagion serait trop grand
L'obsessionel Pierre est très inquiet. Il n'est pas sûr d'avoir respecté tous les gestes barrières en allant faire ses courses : "Ah un moment j'ai eu envie de me gratter le nez. C'était trop fort, j'ai pas pu résister. Alors je me suis enroulé la main dans la manche pour me gratter sous le nez. Est-ce que je risque quelque chose ?" Le médecin consultant de France Info a eu l'air un peu fatigué par la question de Pierre et ne lui a pas répondu précisément. Nous prenons donc le relais à Idiocratie et conseillons à Pierre de s'enrouler l'autre main dans l'autre manche pour se gratter le cul afin de rétablir la balance entre l'alpha et l'oméga de son être et renforcer ses défenses immunitaires en rétablissant ainsi l'équilibre cosmique.
Le
parano
Karim
appelle France Info. Il se pose une question cruciale : « Ca
fait dix jours que je vis enfermé chez moi. Est-ce qu'il est
dangereux d'ouvrir les fenêtres ? » Oui, tout à fait, le
virus circule activement dans l'air. Il est aussi dangereux de parler
au téléphone et surtout à la radio car le virus se transmet par la
pensée. Il faut donc arrêter de penser. Ca ne devrait pas être
trop difficile.
L'écologie
avant tout
Lucie
se soucie de l'environnement : « Afin d'économiser l'eau,
est-ce qu'il est possible de se laver les mains dans une bassine
qu'on change une fois ou deux par semaine ? » Bien sûr
que oui. On recommande aussi de boire son urine, il paraît que ça
auto-immunise.
Le
petit chat est mort
Christiane
se fait du souci pour le petit chat qui vient la voir à chaque fois
qu'elle va entretenir son potager, dans son jardin urbain, à cinq
kilomètres de chez elle. « Est-ce que je risque quelque chose
si je retourne quand même à mon potager pendant le confinement pour
m'occuper du chat ? » Non, Christiane, au contraire. En
attendant minuit pour vous rendre à votre potager, attirez le chat
avec quelques morceaux de thon puis sacrifiez-le à Belial tout en
dansant autour de trois cierges enroulés dans du jambon. Vous
obtiendrez ainsi en échange de votre âme une protection garantie
contre le virus.
La
retraité niçoise
Sa
copine qui habite à Carry-le-Rouet lui avait bien dit (et l'avait
répété à la radio) : « J'ai bien vu comment ça se
passait dans le film Contagion là. » Et Céliane,
retraitée niçoise, enrage depuis le début du confinement :
« Tous ces gens qui vont se promener et faire leurs courses
avec leurs enfants qui sont des porteurs sains. Alors que le
gouvernement les paient à rester chez eux grâce au confinement. »
Il faut se débarrasser au plus vite de ces gens et de leurs enfants
Céliane. Il n'y a pas de raison que d'autres que vous soient payés
par l'Etat à ne rien faire et à raconter des conneries à la radio.
Condamnée,
comme un milliard de personnes dans le monde, à supporter les rigueurs d'un contraignant CDI (Confinement à Durée Indéterminée), l'équipe
d'Idiocratie a décidé de proposer à ses lecteurs quelques pistes
pour se divertir en ces temps difficiles. Voici donc le premier volet
de notre chronique « Cinéma Corona », proposant une
sélection d'oeuvres qui pourront contribuer, chers lecteurs, à vous
changer un peu les idées. Et pour
commencer, nous avons la joie de vous présenter notre première
sélection :
Virus.
(Fukkatsu no hi. Le jour de la résurrection),
de Kinji Fukasaku. 1980. 156 mn
Virus
était
destiné à devenir un succès interplanétaire,
un blockbuster nippon capable de concurrencer ses rivaux hollywoodiens et faire entrer le Japon par la grande porte dans l'univers des films
catastrophe à grand spectacle, qui connaissent un véritable âge
d'or dans les années 1970 et 80 avec des œuvres telles que
L'aventure
du Poséidon (1972,
de Ronald Neame, avec Gene Hackman et Ernest Borgnine), Airport
(1970,
de Georges Seaton, avec Burt Lancaster), La
Tour Infernale (1975,
de John Guillermin, avec Steve McQueen) ou le radioactif The
China Syndrome (1979,
James Bridges, avec l'immortel Jack Lemmon). Virus
s'ancre plutôt dans la tradition des films apocalyptiques, aussi bien
japonais, comme La
submersion du Japon (Nihon
Chinbotsu,
réalisé en 1973 par Shiro Moritani), qu'américains avec The
Andromeda Strain
(1971, de Robert Wise, avec James Olson). En conséquence, Virus
imagine
un scénario dans lequel une horreur bactériologique créée par un
généticien américain, répondant au doux nom de MM88 (le virus, pas le généticien), est libérée
accidentellement lorsque qu'un avion contenant la boîte de Pandore pas si étanche s'écrase dans les
Alpes italiennes. Possédant la terrifiante capacité de démultiplier
la toxicité de n'importe quel virus avec lequel elle entre en
contact, la souche mortelle fait déferler sur le monde une
effroyable pandémie de « grippe italienne » qui
éradique l'humanité toute entière en six mois.
Toute
entière, ou presque, car en Antarctique, un petit village de 863
scientifiques de nationalités diverses survit à la catastrophe,
ainsi que l'équipage d'un sous-marin britannique, le Nereid,
qui
rejoint les survivants après être parvenu à les contacter par
radio. A partir de cette situation de départ, le film développe
quelques questionnements intéressants : celui de la
cohabitation entre les survivants au sein d’un univers clos et
confiné à laquelle s'ajoutent les différences de cultures et de
nationalités qui ne tardent pas à être génératrices de tensions. Ces
tensions sont d’ailleurs largement aggravées par l’inégale
représentation des deux sexes : le groupe de 863 survivants ne
comprenant en effet que… 8 femmes, de difficiles questions morales
ne tardent pas à se poser. Ainsi, il est nécessaire de repenser complètement l’organisation des relations affectives et
sociales ; le problème de la violence et du viol se pose de
manière aiguë au sein de cette communauté isolée du reste du
monde, avant d'être plus ou moins résolue par le choix de la
polygamie, en laissant une relative liberté aux femmes dans le choix
de leurs conjoints et partenaire ; une situation qui n'est pas sans rappeler la
situation dépeinte par Robert Merle dans son roman inspiré de la
mutinerie du HMS
Bounty,
L'île,
publié
en 1962 (bien que dans le roman de Merle, on ne laisse pas le loisir aux polynésiennes de choisir leur compagnon britannique).
Un malheur n'arrivant jamais seul, le groupe des rescapés de l’Antarctique doit faire face
à la menace d’un nouvel holocauste puisqu’un général américain
(une fois de plus...) devenu complètement paranoïaque a activé
avant de mourir les systèmes automatiques de défense atomique des Etats-Unis, qui assument désormais seuls mais avec une
rigueur tout informatique le maintien de l’équilibre de la terreur
et menacent d’utiliser l’arsenal nucléaire de la superpuissance défunte au moindre frémissement de la lithosphère. Virus narre donc l'histoire de ces 863 survivants, confinés en plein milieu de l'Antarctique, vivant sous la constante menace d'un holocauste nucléaire déclenché par des machines bornées, elles-mêmes mises aux commandes de la fin du monde par un Dr. Folamour emporté par la grippe quelques minutes après avoir signé l'arrêt de mort des derniers représentants de l'humanité. C'est une illustration cinématographique radicale de la fameuse loi de Murphy, ou loi de l'emmerdement maximum.
Les survivants, abasourdis par l'acharnement des scénaristes.
Doté
d'un budget, à l'époque colossal, aujourd'hui risible, de 16
millions de dollars, Virus
fut
un échec commercial lui aussi apocalyptique. Le film fut à peine
distribué en salle avant d'être vendu directement aux chaînes de
télévision dans une version passée à la hache et incompréhensible de 108 minutes,
alors que l'original dure 2h36. Il est aujourd'hui tombé dans le
domaine public, ce qui nous permet, chers lecteurs de vous proposer ci-dessous cet atypique chef d'oeuvre en version intégrale. A regarder seul ou en
famille, confortablement confinés.
En
fait je l'étais déjà un peu avant. Mais de manière irrégulière, sans trop y
accorder d'importance, sans rigueur en somme. Un peu comme le bon Paulhan,
l'ex-directeur de la NRF qui avouait, avec une inconstance de maîtresse
italienne, n'être « pas fâché qu’il me faille être démocrate le matin,
l’après-midi aristocrate et le soir royaliste (ou fasciste, si vous aimez mieux
– c’est ici tout un). » Depuis que le confinement a commencé, je m'y suis
mis avec sérieux. Je me lève à 4h du matin. Je fais des pompes, je lis, je
travaille, je télétravaille, je lis, je fais des pompes, je télétravaille, je
travaille et pour me détendre je m'entraîne à la boxe comme un nazi dans la
cour. Evidemment, j'ai toujours Julius Evola à portée de main, c'est mon manuel
de développement personnel à moi. Mais tout ceci ne suffit cependant pas pour
me faire devenir ce que je suis et me faire basculer corps et âme dans le
fascisme. Il fallait quelque chose de plus.
Hier,
il a fallu aller faire des courses. J'avais fait quelques réserves, de quoi
passer la semaine, mais à l'annonce du confinement, je n'ai pas procédé comme
cette raclure dont la vidéo tourne en ce moment sur Internet et qui filme
fièrement les paquets de pâtes, de riz, de semoule, les centaines de boîtes de
conserve, de viande, de légumes, de pois chiche et les rangées de bouteille
d'huile qui encombrent son appartement de la cuisine au salon en passant par la
chambre des gamins. Je lui souhaite avec cordialité de crever d'une occlusion
intestinale dans un bain de merde et au milieu de ses paquets de pâtes, comme
Piccoli dans La grande bouffe en version Contagion.
Je suis donc
sorti de chez moi avec cette réjouissante scénette en tête et dans ma poche
l'attestation sur l'honneur certifiant bien que je partais faire des courses
non loin de chez moi. C'est étonnant ce concept d'attestation sur l'honneur à
une époque où la quasi-totalité de la population est devenue parfaitement
étrangère à la notion d'honneur. L'attestation sur l'honneur ça aurait pu
encore faire foi dans les années 50, 60 à la rigueur mais aujourd'hui comment
voulez-vous faire confiance à quelqu'un qui vous tend une « attestation
sur l'honneur » et dans la plupart des cas n'a pas la moindre idée de ce que
ça peut bien vouloir dire.
Ce
n'est pas grave. Un peu plus de paperasse ou un peu moins, on n'est plus à ça
près en France. Si cela peut au moins amener les gens à faire preuve de
discipline me dis-je encore en ouvrant la porte de l'immeuble... Le battant de
la porte s'ouvre sur une joggeuse qui descend à petite foulée la rue baignée
dans la douce luminosité d'un mois de mars déjà printanier. Même le masque qui
dissimule une partie de son visage ne parvient pas à ternir l'éclat de ses yeux
rieurs et celui de son body zébré de mauve quand elle m'évite d'un souple bond
et continue sa course légère sur le trottoir. Un peu plus loin au bout de la
rue, je vois quelques promeneurs qui s'avancent, paisibles. Ce que je découvre
quand je débouche sur l'artère commerçante – c'est-à dire celle qui comporte
une supérette et un Picard – me sidère. Depuis quatre jours, j'ai cru comme un
idiot que la France était à l'arrêt. J'ai bien entendu parler ici et là de
quelques écarts. J'ai même été plutôt irrité d'entendre Emmanuel Macron faire
la leçon aux Français le lundi alors qu'il a laissé les municipales s'organiser
le dimanche. Je réintègre soudain la réalité. Celle de la France de 2020. Les
joggeurs et les vélos passent en tous sens. La plupart portent des masques, même
ceux qui filent sur leurs deux roues. Devant moi une racaille se baguenaude,
mains dans les poches, satisfait et conquérant, et largue un mollard épais en
plein milieu du trottoir. Trois ados passent bras dessus bras dessous, ipod
vissés dans les oreilles, en rigolant. Pas un flic à l'horizon. J'imagine
qu'ils ont autre chose à faire. Ils ont en effet sûrement autre chose à faire
que contrôler tous ses connards qui prennent le soleil tranquillement en se
félicitant d'être en vacances de si bonne heure.
(Merci à Romaric pour la photo)
Rentré à la maison, j'apprends
en écoutant la radio ou en discutant avec quelques parents ou amis au téléphone
que dans toute la France, c'est la fête au village. Untel, qui a sa résidence
secondaire du côté de la Bretagne sud, a déclaré qu'il irait à la plage parce
« qu'on ne va quand même pas se priver de plage à cause du
confinement ». Ceux-là organisent des barbecues géants avec leurs potes.
Ceux-ci ont dévalisé les masques dans les pharmacies. Celle-là va faire les
courses tous les jours mais appelle quand même à la radio pour savoir à quelle
distance elle doit se tenir pour ouvrir la porte à la femme de ménage. Et ce
n'est même pas la peine d'évoquer les « territoires perdus » où le
confinement s'est perdu comme la République dans le triangle des Bermudes du
vivre-et-penser-ensemble-comme des porcs. Je repense à ce petit bobo devant moi
lundi dernier en train de négocier sa place avec son pote dans le convoi le
rapatriant en Province où, peut-être, il pourra aller à la plage parce « c'est pas
le confinement qui va nous priver de plage. »
Le
soir venu, je suis surpris par la clameur qui s'élève soudain à
l'extérieur : applaudissements, sifflets, cris, il y a même une corne de
brume. Tous les gens se massent au balcon à l'appel du #onapplaudit, en hommage
au personnel soignant. Ca se passe comme ça dans toute la France, chaque jour à
20h. Si je faisais partie en ce moment du personnel soignant, je serai je crois
un peu écoeuré de devoir supporter le soir cet étalage de guimauve aux fenêtres
et croiser le matin des joggeurs ou des cycliste le visage barré d'un masque
chirurgical. Et je remarque qu'il n'y a pas de hashtag #onapplaudit pour les
femmes de ménage, les éboueurs, les caissiers, les caissières et tous ceux à
qui ont demande de continuer à assurer le service minimum dans une France qui
n'est pas à l'arrêt pour tout le monde. C'est à ce moment-là je crois, en
entendant les insupportables piaillements de la bonne conscience festiviste, que
je suis devenu pour de bon un bon gros fasciste. Je ne sais pas si je me réveillerai
à nouveau démocrate un matin.
Poète, voyou, écrivain, mercenaire,
dissident, révolutionnaire, etc. Edouard Limonov était tout cela en même temps.
Voilà un homme qui ne se satisfaisait d’aucun monde, ni le système concentrationnaire
soviétique, ni le régime autoritariste russe, ni le grand hospice occidental,
ni la société du festivisme postmoderne. Certains se voilent encore les yeux
pour ne pas voir de quel côté il se situait ; son engagement était
pourtant clair et il en assumait toutes les conséquences : les
persécutions, la prison, l’exil et la surveillance constante. Il présidait le
Parti national-bolchévique. Comme son nom l’indique, littéralement :
national et bolchévique – un goût de la vieille âme russe dans la bouche tandis
que le cœur gronde de colère contre l’abêtissement généralisé par l’argent. S’il
avait eu les moyens, il aurait volontiers fait la révolution, et la guerre.
Mais il restait au fond de lui-même, par la force des choses, un renégat, un
asocial, un punk ! Il s’est volatilisé au moment de l’épidémie du
coronavirus, comme une invite à relire son œuvre écrite dans les fossés - voir son Journal d'un raté. En
hommage, nous reproduisons la recension de son dernier ouvrage édité en France :
Limonov
et ses démons. Assurément, il continue sa
lutte épique contre les démons, désormais dans l’au-delà.
Edward Limonov est une personnalité
extraordinairement attachante et parfois exaspérante. Comme tous les écrivains
en mal d’imagination, il fonde son œuvre sur sa propre vie et inversement. Dans
son dernier ouvrage (traduit en français), la couverture résume à elle seule cet
angle d’approche puisque le nom de l’auteur s’intègre dans le titre :
Edward Limonov Et ses démons. Le
premier chapitre poursuit dans la même veine : intitulé « Comment il a
commencé à mourir », l’écrivain russe se raconte à travers la grave
opération du cerveau qu’il a subi le 15 mars 2016. C’est l’occasion pour lui, à
l’âge de 73 ans et dans un style d’une franchise déconcertante, de revenir sur
certains épisodes de sa vie, dont le dernier en date. Il décrit, par exemple,
avec un humour féroce les institutions hospitalières « euro-fascistes »
de la Russie poutinienne et s’en prend régulièrement à la caste de médecins parvenus qui le font
patienter des heures durant. Le « grand écrivain » connu
internationalement est un russe comme les autres chez lui.
La
prise de puissants médicaments et surtout la peur de la mort qui rôde se traduisent
par une multitude de visions dans lesquelles très souvent les démons l’assaillent.
Sur la base de prémonitions qui lui ont été faites, Limonov est d’ailleurs
persuadé de mourir en 2018. On le découvre alors volontiers spiritualiste, beaucoup
plus proche des vieilles traditions chamaniques sibériennes que des rites de l’église
orthodoxe. Chemin faisant, il parle également à plusieurs reprises de son Parti,
devenu L’Autre Russie depuis l’interdiction du Parti national-bolchévique en
2007. Le Président, comme il se nomme lui-même, s’inquiète de sa succession :
dans son proche entourage, peu de personnalités lui semblent à la hauteur – ses
amis apprécieront. Des années de résistance et de persécution ont épuisé les
militants, même les plus aguerris. Les intellectuels du Parti ont fini par
emprunter des chemins moins périlleux. Dans un style bravache, Limonov rappelle
que lui est resté un radical. Et on le croit bien volontiers : c’est littéralement
un punk de la politique ! Un peu moins engagé dans l’opposition à Poutine,
il n’en reste pas moins une cible du pouvoir, comme le rappellent les
nombreuses menaces dont il fait l’objet.
Enfin,
l’ouvrage est aussi une déambulation dans la vie passée et présente de Limonov :
les aventures particulièrement érotiques avec sa maîtresse Fifi, les
réminiscences familiales, le souvenir de la grande aventure du Haut-Altaï (pour
laquelle il a été condamné à quatre années de prison), les rapports fraternels
avec ses gardes du corps, etc. La dernière partie renoue avec l’actualité
immédiate : en effet, Limonov revient sur le conflit du Donbass et
explique comment des dizaines de membres du Parti sont partis combattre à la
frontière ukrainienne. Une nouvelle fois déçu, il se rend compte rapidement que
ces mercenaires ne parviendront pas à créer des bataillons représentatifs de L’Autre
Russie. On sourit de la naïveté du « Président », comme si les
troupes russes entrées illégalement sur le territoire du Donbass n’allaient pas
encadrer rigoureusement ces quelques électrons libres.
Au
final, Et ses démons reste un beau
roman autobiographique. Le monstrueux égocentrisme de Limonov finit même par se
dilater avec l’approche de la mort. L’auteur regarde alors avec un brin de
nostalgie et une grande lucidité le chemin parcouru. Qu’en restera-t-il à la
fin ? Pas grand-chose, c’est le lot de toutes les vies, des plus célèbres
aux plus anecdotiques.
« L’appartement
lui paru étranger. Lorsqu’il eut refermé la porte derrière les gardes du corps,
il explora soigneusement les deux pièces, la grande et la bibliothèque. Il s’assit
en silence dans les fauteuils noirs et s’arrêta devant les tableaux. Il en vint
à penser qu’après sa mort, tout cela serait ramassé et jeté au diable, sauf
peut-être deux ou trois toiles à l’huile, pour peu que la personne chargée d’effacer
les dernières traces de son existence s’avise qu’un tableau, on peut le vendre. »
(p. 41.)