dimanche 26 août 2012

Les mal-venus


Justin Novak. "Disfigurine".


        « Les maladifs sont le plus grand danger de l’homme : et non les méchants, non les bêtes de proie’’. Les mal-venus, les vaincus, les impotents de nature, - ce sont eux les plus faibles qui, parmi les hommes, minent surtout la vie, qui empoisonnent et mettent en question dangereusement  notre confiance en la vie, en l’homme, en nous-mêmes. Comment lui échapper, à ce regard brouillé qui vous laisse une profonde tristesse. Ce regard rentré des mal-venus dès l’origine, qui nous révèle le langage qu’un tel homme se tient à lui-même, - ce regard qui est un soupir. ‘‘Ah ! si je pouvais être quelqu’un d’autre, n’importe qui ! ainsi soupire ce regard : mais il n’y a pas d’espoir. Je suis celui que je suis : comment saurais-je me débarrasser de moi-même ? Et pourtant j’en ai assez de moi !’’… 

          C’est sur ce terrain du mépris de soi, terrain marécageux s’il en fut, que pousse cette mauvaise herbe, cette plante vénéneuse, toute petite, cachée, fourbe et doucereuse. Ici fourmillent les vers de la haine et du ressentiment ; l’air est imprégné de senteurs secrètes et inavouables ; ici se nouent sans relâche les fils d’une conspiration maligne, - la conspiration des souffrants contre les robustes et les triomphants, ici l’aspect même du vainqueur est abhorré. Et que de mensonges pour ne pas avouer cette haine en tant que haine ! Quelle dépense de grands mots et d’attitudes, quel art dans la calomnie ‘‘loyale’’ ! Ces mal-venus : quel torrent de noble éloquence coule de leurs lèvres ! Quelle soumission douce, mielleuse, obséquieuse dans leurs yeux vitreux ! Que veulent-ils enfin ? Représenter tout au moins la justice, l’amour, la sagesse, la supériorité, - telle est l’ambition de ces ‘‘inférieurs’’, de ces malades ! Et comme une telle ambition rend habile ! 

          Il faut admirer surtout l’habileté de faux monnayeurs que l’on met à imiter ici l’empreinte de la vertu, et même le tintement de la vertu, le son de l’or. Ils ont à présent complètement pris bail à la vertu, ces faibles, ces incurables, le fait n’est que trop certain : ‘‘Nous sommes les seuls bons, les seuls justes, s’écrient-ils, nous sommes les seuls homines bonae vonuntatis’’ . Ils passent au milieu de nous comme de vivants reproches, comme s’ils voulaient nous servir d’avertissements, - comme si la santé, la robustesse, la force, la fierté, le sentiment de puissance étaient simplement des vices qu’il faudrait expier, amèrement expier : car, au fond, ils sont eux-mêmes prêts à faire expier, ils ont soif de jouer le rôle de bourreaux ! Parmi eux il y a quantité de vindicatifs déguisés en juges, ayant toujours à la bouche, une bouche aux lèvres pincées, de la bave empoisonnée qu’ils appellent ‘‘justice’’ et qu’ils sont toujours prêts à lancer sur tout ce qui n’a pas l’air mécontent, sur tout ce qui, d’un cœur léger, suit son chemin. Parmi eux ne manque pas non plus cette répugnante espèce de gens vaniteux, avortons menteurs qui veulent représenter les ‘‘belles âmes’’ et lancer sur le marché, drapée dans la poésie et d’autres fioritures, leur sensualité estropiée, décorée du nom de ‘‘pureté du cœur’’ ! c’est l’espèce des onanistes moraux de l’autosatisfaction. 

           La volonté de ces malades de représenter la supériorité sous une forme quelconque, leur instinct à découvrir des voies détournées conduisant à la tyrannie sur les hommes bien portants – où ne la trouve-t-on pas cette volonté de puissance caractéristique des plus faibles ? En particulier la femme malade : nul être ne la surpasse en raffinement, lorsqu’elle veut dominer, presser, tyranniser. Pour arriver à son but la femme malade n’épargne ni les vivants ni les morts, elle déterre ce qui est le plus profondément enterré (les Bogos disent : ‘‘la femme est une hyène’’). Qu’on jette un regard sur ce qui se passe dans le secret de toutes les familles, de toutes les corporations et communautés : partout la lutte des malades contre les biens portants, - une lutte secrète, dans la plupart des cas, une lutte au moyen de petites poudres empoisonnées, de coups d’épingles, de mimiques de faux-martyrs, parfois aussi à l’aide de ce pharisaïsme morbide des attitudes tapageuses qui joue volontiers ‘‘la noble indignation’’ [...] Ce sont tous des hommes du ressentiment, ces disgraciés physiologiques, ces tarés, il y a là un monde frémissant de vengeance souterraine, insatiable, inépuisable dans ses explosions contre les heureux, ingénieux dans les travestissements de la vengeance, dans les prétextes à exercer la vengeance : quand parviendront-ils au triomphe sublime, définitif, éclatant de cette vengeance ? »

F. Nietzsche, Généalogie de la morale, III, § 14, Paris, Nathan, 1981, p. 169-171.     



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